Chômage technologique

De Wikirouge
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Automatisation.jpg

Le chômage technologique est le chômage causé par les progrès technologiques (innovations, machinisme, automation...). Ce phénomène peut sembler aller de soi, mais en réalité les économistes sont très partagés, et depuis longtemps, sur la question de l'effet de la productivité sur l'emploi.

Le machinisme de la révolution industrielle, qui ruinait des secteurs entiers de l'artisanat, a fait tirer à beaucoup d'observateurs la conclusion que les machines menaçaient le travail humain. C'est une idée qui est revenue régulièrement lors de vagues notables de mécanisation, notamment dans les années 1930, les années 1960, et depuis la fin du 20e siècle.

Cependant la croissance qui est aussi née de la révolution industrielle a aussi créé de nouvelles industries, augmenté fortement la demande dans la plupart des secteurs économiques, et au final créé beaucoup de nouveaux emplois. Si bien que sur longue période, le chômage a connu de nombreuses variations, au lieu d'une baisse inexorable.

Diverses théories s'affrontent et il n'y actuellement pas de consensus.

Arguments sur le chômage technologique[modifier | modifier le wikicode]

Tableau synthétique[modifier | modifier le wikicode]

En faveur de la thèse du chômage technologique Contre la thèse du chômage technologique
  • Pour produire une quantité donnée, l'augmentation de la productivité diminue par définition le temps de travail nécessaire. (Si en ajoutant la construction et l'entretien des machines le temps de travail était équivalent à ce qu'il était sans les machines, cela voudrait dire que la productivité n'a pas augmenté).
  • Des entreprises disposant d'une avance technologique peuvent utiliser la productivité pour prendre des parts de marché aux autres, et elles peuvent augmenter la production en fonction d'une consommation qui augmente, mais pour un type de bien donné, cela se heurte à des limites.
  • La concurrence avec du travail moins productif mais moins payé peut désinciter la hausse de la productivité, mais elle ne fait que freiner ce mouvement (qui a lieu aussi au sein des entreprises installées dans les pays en développement).
  • Progressivement, les méthodes et les techniques d'automatisation elles-mêmes deviennent flexibles. L'impression 3D, la robotique et l'IA ouvrent la potentialité d'une accélération de la productivité tellement rapide et simultanée que la création d'emploi ne pourrait pas suivre.
  • En période de stagnation économique, les créations d'emploi sont faibles, ce qui laisse le facteur technologique jouer pleinement.
  • Il faut aussi des travailleur·ses pour entretenir les machines, ce qui créé des emplois.
  • L'entreprise peut aussi conserver le même nombre de travailleur·ses et produire davantage (et en produisant moins cher, elle peut rencontrer une demande solvable plus grande).
  • Théorie de la compensation : en même temps qu'elle libère des ouvriers "en trop", l'introduction de machines libère du capital "en trop" qui pourra s'investir ailleurs et recréer les emplois équivalents.
  • La croissance économique, qui est aussi favorisée par la productivité, augmente la production et la consommation globale, donc créé des emplois.
  • Un investissement dans une nouvelle technologie permettant d'augmenter la productivité ne sera pas forcément réalisé par les entreprises : si l'investissement est trop élevé par rapport au gain potentiel, si l'entreprise peut obtenir une rentabilité supérieure ou égale en employant une main d’œuvre moins payée...
  • Le travail humain est remplacé par des machines dans certains secteurs, mais se retrouve dans d'autres nouveaux secteurs pour lesquels l'automatisation n'est pas possible, ou n'a pas encore eu lieu.
  • En période de stagnation économique, la hausse de la productivité est ralentie.

La théorie de la compensation[modifier | modifier le wikicode]

Avec la révolution industrielle, les questionnements sur les effets de l'automatisation sur l'emploi ont commencé à se multiplier. Les réactions de certains travailleurs brisant des machines (luddites) rendaient cela très concret. Ricardo fut des rares à reconnaître que ce risque sur l'emploi existait.

John Ramsay McCulloch, théoricien de la compensation

Mais il fut vite constaté que le chômage, même s'il menaçait en permanence la classe ouvrière, n'étaient pas en augmentation inexorable. Say fit d'abord une première réponse à Ricardo dans les années 1820, puis la plupart des économistes classiques (J Mill, Mac Culloch, Torrens, Senior, J.-St. Mill...) se mirent alors à théoriser que le capitalisme s'autorégulait spontanément de façon à ce que la productivité créé autant d'emplois qu'elle en détruit. L'idée générale est que, en même temps qu'elle libère des ouvriers "en trop", l'introduction de machines libère du capital "en trop" qui pourra s'investir ailleurs et recréera les emplois équivalents. Les économistes bourgeois se mirent alors à moquer l'idée que les machines détruisent des emplois comme un "sophisme luddite". Dans une version plus moderne, ils raillent un "sophisme d'une masse de travail fixe".

Ces effets de compensation seraient :

  1. Par la fabrication de nouvelles machines (la main-d’œuvre nécessaire à la construction du nouvel équipement exigé par l’innovation)
  2. Par de nouveaux investissements (les économies de coûts permises par la nouvelle technologie augmentent les bénéfices disponibles pour des nouveaux investissements)
  3. Par les ajustements de salaire (le chômage entraînant une baisse des salaires, davantage de travailleurs sont réembauchés à un coût inférieur. Inversement, les travailleurs peuvent bénéficier d'augmentations de salaire à mesure que leur rentabilité augmente, conduisant à une augmentation des dépenses, entraînant la création de nouveaux emplois)
  4. Par des prix plus bas (ce qui conduit à plus de demande, et donc à plus d’emplois). La baisse des prix peut également aider à compenser les baisses de salaires, car des biens meilleurs marchés augmenteront le pouvoir d’achat des travailleurs
  5. Par nouveaux produits (là où l'innovation crée directement de nouveaux emplois)

Dans le Capital, Marx critique cette « théorie de la compensation »[1]. Marx répond alors que les ouvriers licenciés, avant de retrouver un emploi, se retrouvent au chômage, et donc incapables de s'acheter les mêmes moyens de subsistance qu'ils pouvaient auparavant ; que, spécialisés dans une tâche qu'ils connaissaient bien, les chômeurs peinent à trouver un métier à la hauteur de leur ancienne qualification, et sont souvent réduits à prendre un emploi inférieur. Ainsi pour Marx, s'il y a « compensation », elle n'est ni immédiate, ni homogène parmi les travailleurs. Enfin, Marx relève que la part de la production de luxe et des domestiques tend à augmenter dans la société capitaliste du 19e siècle, ce qui suggère que de moins en moins d'ouvriers sont nécessaires pour la production de bien essentiels.

L'effet "fabrication de nouvelles machines" est maintenant rarement discuté par les économistes; il est souvent admis que Marx l'a réfuté avec succès. L'effet "création d'emploi par la création de nouveaux produits" est à l'inverse souvent accepté, bien qu'une distinction importante soit établie entre les innovations de "processus" et de "produit". Les données provenant d'Amérique latine semblent indiquer que l'innovation de produit contribue de manière significative à la croissance de l'emploi au niveau de l'entreprise, davantage que l'innovation de processus[2]. L'impact des autres effets a fait l’objet de débats approfondis au cours de l’histoire de l’économie moderne et n'est toujours pas résolu[3],[4]. Un effet potentiellement complémentaire est l'effet multiplicateur d’emplois: selon les recherches développées par Enrico Moretti, avec chaque emploi qualifié supplémentaire créé dans les industries de haute technologie dans une ville donnée, plus de deux emplois sont créés dans le secteur de service. Ses conclusions suggèrent que la croissance technologique et la création d'emplois qui en résulte dans les industries de haute technologie pourraient avoir un effet secondaire plus important que prévu[5]. Cet effet multiplicateur est confirmé en Europe, les emplois locaux dans le secteur de la haute technologie pouvant créer cinq emplois supplémentaires dans le secteur de la basse technologie[6].

L'effet de la croissance[modifier | modifier le wikicode]

Le facteur technologique est important, mais il n'est pas le seul à prendre en compte. L'autre facteur, qui joue à l'inverse vers la création d'emplois, c'est la croissance économique.

Par exemple entre 1945 et 1970 (période de forte croissante), la productivité a été très forte, mais les sociétés capitalistes occidentales ont pourtant connu un quasi plein emploi.

En première analyse, la coexistence de ces deux facteurs rend l'équation indéterminée (impossibilité de conclure dans un sens ou un autre).

Il n'est pas rare de voir des auteurs focalisés sur le facteur technologique, qui ne font pas rentrer le facteur économique dans leurs schémas, et qui de ce fait sont assez incapables de rendre réellement compte des évolutions. Notamment, certains ne comprennent pas pourquoi les robots n'ont pas encore détruit la plupart des emplois[7].

Une entreprise capitaliste qui a investi et obtient un gain de productivité a deux options (pour transformer ce gain de productivité en profit) :

  • réduire le nombre de travailleur-se-s (licencier) et produire autant ;
  • maintenir le nombre de travailleur-se-s et produire plus.

Produire plus est possible pour une entreprise qui gagne des parts de marchés sur ses concurrentes, mais dans ce cas son gain est une perte pour elles. Toutes choses égales par ailleurs, la centralisation du capital (facilitée par un avantage en termes de productivité) diminue le nombre d'emplois nécessaires.

Produire plus est aussi possible globalement lorsqu'il y a de la croissance et donc que le pouvoir d'achat global augmente. Dans le cas où la croissance est nulle ou s'il y a récession, chaque gain de productivité détruit directement des emplois.

Bien évidemment, on ne peut pas voir les facteurs croissance et productivité comme indépendants, tant ils semblent corrélés. Mais les liens entre les deux sont complexes.

La rentabilité passe avant la productivité[modifier | modifier le wikicode]

Les capitalistes ont tendance à utiliser de nouvelles machines, mais cette tendance est loin d'être aussi rapide et systématique qu'elle pourrait l'être. En effet, les machines ont un coût, et si des patrons parviennent à obtenir des bas salaires (ou une forte intensité du travail), il arrive que leur profit soit supérieur à celui de leurs concurrents équipés de machines.

Marx évoquait ce phénomène, avec par exemple le cas de machines qui ne trouvent leur application que bien plus tard :

« Aussi voit-on aujourd'hui des machines inventées en Angleterre qui ne trouvent leur emploi que dans l'Amérique du Nord. Pour la même raison, l'Allemagne aux XVI° et XVII° siècles, inventait des machines dont la Hollande seule se servait; et mainte invention française du XVIII° siècle n'était exploitée que par l'Angleterre. (...) Les Yankees ont inventé des machines pour casser et broyer les pierres. Les Anglais ne les emploient pas parce que le misérable qui exécute ce travail reçoit une si faible partie de ce qui lui est dû, que l'emploi de la machine enchérirait le produit pour le capitaliste. En Angleterre, on se sert encore, le long des canaux, de femmes au lieu de chevaux pour le halage, parce que les frais des chevaux et des machines sont des quantités données mathématiquement, tandis que ceux des femmes rejetées dans la lie de la population, échappent à tout calcul. Aussi c'est en Angleterre, le pays des machines, que la force humaine est prodiguée pour des bagatelles avec le plus de cynisme. »[8]

Cependant, on pourrait répondre à cela qu'il s'agit d'un frein plus que d'un blocage absolu de la hausse de la productivité.

La destruction créatrice de Schumpeter[modifier | modifier le wikicode]

L'économiste Joseph Schumpeter a popularisé la formule de « destruction créatrice ». Selon lui, la caractéristique du capitalisme est que l'innovation des entrepreneurs engendre régulièrement des bouleversements profonds de toute l'économie, détruisant y compris des monopoles bien établis, mais favorisant tendanciellement une croissance perpétuelle.

Keynes et les keynésiens[modifier | modifier le wikicode]

Dans un texte de prospective de long terme écrit en 1930, Keynes écrit que l'on va de plus en plus connaître un "chômage technologique", mais affiche un fort optimisme, assurant qu'il ne s'agira "que d'une phase temporaire d'inadaptation".[9]

Lorsque le chômage de masse réapparaît à partir des années 1980, les keynésiens y voient avant tout la raison dans l'abandon des politiques de relance (tournant néolibéral).[10][3]

La vision de Leontief[modifier | modifier le wikicode]

Wassily Leontief avança en 1983 que si la compensation avait globalement fonctionné jusqu'à présent, aidée par une notable réduction du temps de travail, l'informatisation allait la rendre moins efficace. Il reconnut qu'après quelques perturbations, l'avancée de la mécanisation au cours de la révolution industrielle avait en fait augmenté la demande de main-d'œuvre, ainsi que les salaires, en raison des effets de l'augmentation de la productivité. Bien que les premières machines réduisaient la demande de "puissance musculaire", elles étaient peu intelligentes et avaient besoin de nombreux opérateurs pour rester productives. En revanche depuis l’introduction des ordinateurs sur le lieu de travail, le besoin de puissance musculaire mais également de capacité intellectuelle est devenu de moins en moins nécessaire. Ainsi la productivité continue d’augmenter mais la moindre demande de main-d’œuvre humaine pourrait entraîner une baisse des salaires et de l’emploi[3],[11],[12].

La vision de Fourastié[modifier | modifier le wikicode]

L'économiste Jean Fourastié fait partie de ceux qui insistent plutôt sur le facteur technologique, et il faisait preuve d'une sorte de techno-optimisme. Dans son ouvrage La réalité économique, il pose l'équation Emploi = consommation / productivité.[13]

Il conclut donc que les hommes ont le choix entre :

  • produire plus et consommer plus (arbitrage en faveur du niveau de vie) ;
  • ou ne pas produire plus, de travailler moins, et donc de ne pas augmenter la consommation (arbitrage en faveur du genre de vie).

Quels types d'emplois sont menacés[modifier | modifier le wikicode]

Les emplois ne sont pas indifféremment menacés, du moins jusqu'à présent.

Au 19e siècle, les innovations ont largement remplacé les artisans qualifiés et coûteux et ont généralement profité aux moins qualifiés.[14] Puis au 20e siècle cela s'est globalement inversé, les innovations bénéficiant souvent aux travailleurs qualifiés.[15][16] Au début du 21e siècle, on annonce souvent une destruction massive d'emplois pour les plus pauvres. Une étude de 2016 pour la Maison-Blanche a estimé que le risque d'automatisation des emplois était de 83% pour la tranche de salaire horaire inférieur à 20 $, 31% pour la tranche comprise entre 20 et 40 $ et 4% pour la tranche supérieure à 40 $ étaient à risque d'automatisation[17].

Aujourd'hui cependant, on souligne davantage le fait que ce sont les emplois routiniers qui sont d'abord menacés. Ainsi certains emplois de conseillers financiers se voient menacés d'être remplacés par des IA capables de traiter les données clients pour leur faire des propositions d'offres adaptées.

Mais pour un grand nombre de métiers même routiniers et peu qualifiés, l'automatisation semble pour l'instant très compliquée, en raison de nombreuses irrégularités / imprévus : un robot aurait souvent plus de mal qu'un livreur à reconnaître des adresses parfois mal écrites ou avec des erreurs, à se déplacer sur tout type de terrain, de portes, d'escaliers...

Par ailleurs, ce que telle ou telle technologie menace directement, c'est plus une « tâche » qu'un emploi. Bien évidemment si un emploi se réduit à une seule tâche, l'automatisation de cette tâche détruit cet emploi. Par exemple, les dactylo ont été largement supprimées par la généralisation de l'informatique. Mais il est fréquent que des nouvelles technologies conduisent à des redéfinition des emplois dont une partie des tâches sont "simplifiées", plutôt qu'à leur suppression.

En 2014, une étude affirme que, dans les 28 États membres de l'Union européenne, 54% des emplois risquaient d'être automatisés. Les pays où l'emploi était le moins vulnérable à l'automatisation étaient la Suède (46,69%), le Royaume-Uni (47,17%), les Pays - Bas ( 49,50%) et la France et le Danemark (49,54%). Les pays où les emplois étaient les plus vulnérables étaient la Roumanie (61,93%), le Portugal (58,94%), la Croatie (57,9%) et la Bulgarie (56,56%)[18]. Une étude de 2016 indique que le risque de chômage technologique était plus élevé dans les pays en développement que dans les pays développés: 77% des emplois en Chine, 69% des emplois en Inde, 85% des emplois en Éthiopie et 55% des emplois en Ouzbékistan risquaient d'être automatisés[19].

Déqualification et sous-emploi[modifier | modifier le wikicode]

En dehors de la question quantitative du nombre d'emplois, il semble avéré que la productivité du travail a généralement pour effet sous le capitalisme de conduire à la déqualification des travailleur·ses et au sous-emploi.

  • Lorsqu'un métier artisanal est détruit, c'est souvent un métier très qualifié qui disparaît au profit d'un métier moins qualifié. Les gestes de l'artisan nécessitaient souvent une virtuosité qui s'apprenaient par un lent compagnonnage. A l'inverse, les gestes des ouvriers d'usine sont souvent simplifiés parce que parcellisés (chaque ouvrier fait sur son poste un geste simple). C'est un des constats sur lesquels insistait Marx. Il faut cependant nuancer cette vision, avec le fait que certains postes de travail nouveaux ont fait apparaître des qualifications nouvelles (techniciens réparant des machines, manutentionnaires capables d'une grande habileté avec des fenwick...).
  • Dans les métiers où la main d’œuvre est la mieux payé, l'incitation pour les patrons à automatiser est plus forte. Par conséquent, au fur et à mesure de l'automatisation, la part des métiers sous payés tend à augmenter.
  • Même lorsqu'elle ne détruit pas les emplois, l'automatisation partielle des tâches a souvent pour effet de déqualifier. Par exemple, un bon chauffeur de taxi devait auparavant très bien connaître les rues, les conditions de circulation, etc. La généralisation de la navigation par satellite a quasiment limité les compétences nécessaires à la conduite (ce qui a par ailleurs facilité l'arrivée de nouveaux concurrents type VTC).

Quelques constats[modifier | modifier le wikicode]

Pop-agricole-France.jpg

Érosion du secteur primaire[modifier | modifier le wikicode]

Le secteur primaire (agriculture, pêche, mines...) a vu sa part diminuer inexorablement à l'échelle mondiale sous l'effet de la prodigieuse hausse de la productivité dans l'agriculture, et ce malgré l'augmentation de la population et la hausse / diversification de la consommation. Plus qualitativement, cette transformation a aussi été en même temps une prolétarisation de la paysannerie, et la constitution d'une classe ouvrière.

Transformation au sein de l'industrie[modifier | modifier le wikicode]

Dans un premier temps, les emplois se sont retrouvés de plus en plus dans le secteur secondaire (industrie). Ce que certains comme A. Sauvy ont appelé un « déversement » des emplois.

L'artisanat présent avant l'industrie a lui aussi été prolétarisé. Cela ne s'est pas fait sans résistances, comme le luddisme : des artisans du textile détruisaient les machines à tisser introduites par les manufacturiers, car ils voyaient que cela les ruinait. La mécanisation s'est cependant poursuivie inexorablement, l'État protégeant le patronat (on estime que 95% des tâches effectuées à la main ont été automatisées au cours du 19e siècle). Cette première vague de destruction d'emplois s'est donc surtout produite par la ruine d'indépendants. Par la suite, dans la classe ouvrière, il a été très rare que l'outil de production soit attaqué au nom de l'emploi.

De fait, l'artisanat pré-capitaliste représentant une part très réduite de la population. A l'inverse, le capitalisme a fait croître l'industrie dans des proportions que personne n'avait vu venir.

Pour reprendre l'exemple du textile, ce secteur a connu une forte croissance, et a vu le nombre d'emplois augmenter pendant presque un siècle. Les vêtements devenaient bon marché, plusieurs types de vêtements devenaient disponibles (coton en plus de la laine, etc.), de plus en plus de consommateurs complétaient donc davantage leur garde robe (à commencer par les classes populaires qui n'étaient plus obligées de repriser des vêtements usés)... Cependant, à partir des années 1920, le nombre d'emploi dans le textile a commencé à décliner.

Pourtant au 20e siècle, les technologies utilisées dans l'industrie textile n'ont quasiment pas évolué. Dans beaucoup d’ateliers dans les pays du tiers-monde, on continue d’utiliser des machines à coudre Singer, dont les mécanismes sont les mêmes depuis leur invention en 1850. Il existe des différences de perfectionnement assez légères entre machines, mais la part du travail humain reste importante, ce qui a poussé la plupart des capitalistes à délocaliser l'industrie textile dans des pays pauvres, quitte à utiliser des machines un peu moins performantes.

On retrouve souvent cette évolution en deux phases, une première dans laquelle la productivité favorise un développement du secteur tel que par effet rebond la consommation s'élève drastiquement, puis une seconde phase dans laquelle cet effet rebond est épuisé, et la productivité commence à détruire des emplois.

Exemples de métiers disparus :

Érosion du secondaire et développement du tertiaire[modifier | modifier le wikicode]

La dynamique dans les pays capitalistes avancés a ensuite vu la part de l'industrie s'éroder au profit des services (secteur tertiaire). Il faut prendre en compte le fait que la production est plus que jamais mondialisée, et qu'une partie importante de l'industrie manufacturière a été délocalisée, ce qui impose la prudence dans les analyses centrées sur un pays donné. Néanmoins, il est indéniable que la tendance est à la diminution globale de la part du secteur secondaire dans l'économie.

Par conséquent, les prospectives sont une part croissance du secteur tertiaire (ce qui ne signifie pas - à l'échelle mondiale - une désindustrialisation étant donné que l'industrie reste à la base de l'économie moderne). Néanmoins, rien ne garantit que l'ensemble des emplois détruits dans le primaire et le secondaire seront intégralement retrouvés dans le tertiaire.

Érosion du tertiaire ?[modifier | modifier le wikicode]

Le tertiaire a lui aussi connu des évolutions au sein de ses branches.

Par exemple, un secteur du tertiaire a disparu, celui des cochers transportant les personnes en voitures à chevaux. Pourtant dans un premier temps, les premiers transports modernes ont engendré une forte augmentation de leur utilisation : il y a d'abord eu des trains et des bateaux à vapeur, mais une fois débarqués, les passagers avaient besoin de ces services. Le nombre des chevaux aux États-Unis est passé de 4,3 millions en 1840 à 27,5 millions en 1910. Mais l'invention de l'automobile a inversé la courbe : ce nombre chute à 16,7 millions en 1935, et 3,1 millions en 1960. Le remplacement des chevaux par des « machines », imaginé par certains dès 1829[20], s'est réalisé bien plus tard que prévu.

Plus tard, lors de l'apparition des distributeurs automatiques de billets, la tâche des guichetiers distribuant des billets a été supprimée, mais des années 1990 au milieu des années 2010, le nombre d'emplois dans les agences bancaires a augmenté en même temps que la généralisation des distributeurs. La raison est que du fait de cette automatisation partielle les agences coûtaient moins cher, et les banques en ont profité pour augmenter le maillage des agences sur le territoire. Mais l'automatisation a continué à gagner d'autres tâches du secteur bancaire (consultation des comptes en ligne ou par téléphone, des conseillers par visio...). Aujourd'hui le nombre d'agences tend à diminuer.[21]

Certes, le secteur tertiaire semble dans beaucoup de cas moins simple à automatiser que les secteurs primaire et secondaire (plus de tâches nécessitant des interactions humaines ou une adaptabilité à un environnement conçu pour des humains avec deux bras et deux jambes...). Mais rien n'empêche absolument des progrès dans l'automatisation d'avoir lieu.

Or, même si certains ont parlé d'un nouveau « déversement » des emplois vers un « secteur quaternaire », celui-ci reste très fumeux dans ses contours.

Depuis le tournant néolibéral, un chômage de masse s'est installé, ainsi qu'un plus haut niveau de précarité et de sous-emploi.

Débats contemporains[modifier | modifier le wikicode]

Depuis les années 1980, la plupart des économistes reconnaissent une augmentation du taux de chômage structurel (un taux de chômage minimal, même en période de croissance). Mais seule une minorité l'attribue au progrès technologique.

L'idée d'une "compensation" (sans que les mécanismes sous-jacents soient compris) est toujours l'opinion dominante parmi les économistes. Par exemple le World Development Report de 2019 émis par la Banque mondiale affirme que si l'automatisation remplace les travailleurs, l'innovation technologique crée en fin de compte de nouvelles industries et de nouveaux emplois[22]. Les économistes Jacob Mincer et Stephan Danninger ont publié une étude qui indique les progrès techniques réduisent le chômage sur le long terme.[23]

Cependant la multiplication des progrès techniques, notamment en intelligence artificielle, fait que de plus en plus d'articles ou d'études évoquent un risque de boom du chômage technologique[24],[25],[26]. Une étude de 2013 (Frey et Osborne) a fait grand bruit en estimant que 47% des emplois américains présentent un risque élevé d'automatisation[11]. Cette étude a été critiquée pour n'avoir pas pris en compte que de nouveaux secteurs pourraient émerger. Face à certaines utilisations de ces conclusions, Frey et Osborne ont précisé que cela n'impliquait pas nécessairement un futur chômage technologique[27].

Un rapport publié dans Wired en 2017 d'économistes tels que Gene Sperling et le professeur de gestion Andrew McAfee, dénoncent des pertes d'emplois imminentes par l'automatisation comme un "problème important".

La plupart de ceux qui défendent aujourd'hui que le travail pourrait être menacé ne se basent pas sur l'idée simpliste d'une masse de travail fixe, et sont conscients que ce chômage technologique a été prédit depuis longtemps sans arriver, mais avancent que même si la masse de travail continue de croître :

  1. les machines peuvent effectuer la plupart des tâches "faciles",
  2. le périmètre de ce qui est "facile" s’étend à mesure que la technologie de l’information progresse,
  3. le travail qui dépasse le "facile" (travail qui nécessite plus de compétences, de talents, de connaissances et de connexions approfondies entre les éléments de connaissance) peut nécessiter des facultés cognitives que la plupart des humains ne sont en mesure de fournir, alors que le point 2 avance continuellement.

Réformes dans le cadre capitaliste[modifier | modifier le wikicode]

Freiner les pertes d'emploi[modifier | modifier le wikicode]

Refus de l'innovation[modifier | modifier le wikicode]

Gandhi en train de tisser

Dans les sociétés pré-capitalistes, les innovations furent parfois interdites en raison des menaces qu'elles faisaient peser sur l'emploi. [28]

Mais depuis l'essor du capitalisme, quasiment plus personne ne l'envisage sérieusement. John Stuart Mill étant peut-être le seul célèbre économiste politique occidental à avoir suggéré d'interdire la technologie comme solution possible au chômage.

Un freinage de l'utilisation des machines au nom de l'emploi a été défendu par Gandhi en Inde, mais n'a pas été appliqué par Nehru, qui devint Premier ministre une fois l’indépendance acquise[29][30]. Une telle politique a aussi pu être défendue sous Mao.[31]

Quoi qu'il en soit ce type de solution est illusoire et réactionnaire.

Baisse du temps de travail[modifier | modifier le wikicode]

Au fil des luttes du mouvement ouvrier, les gains de productivité ont partiellement été mis à profit pour baisser le temps de travail moyen. Mais dans une période de stagnation avec un chômage de masse comme actuellement, c'est une réduction nette qu'il faudrait. Mais il n'en est pas question pour le patronat. De manière générale il s'oppose à la réduction du temps de travail, parce que si l'on maintient un niveau de salaire équivalent, cela veut dire une baisse des profits.

Ce type de solution est donc difficile à obtenir sous le capitalisme, mais c'est une revendication progressiste et transitoire.

S'adapter aux pertes d'emploi[modifier | modifier le wikicode]

Grands travaux publics[modifier | modifier le wikicode]

Face au chômage, il est arrivé à plusieurs reprises que des gouvernements mettent en place des politiques de grands travaux (ateliers nationaux de 1848, New Deal...). Même si certains libéraux comme Say ont évoqué cette option comme solution au chômage technologique[32], la droite dénonce souvent ce type de politique comme de l'assistanat. Les financements plus ou moins importants de travaux publics sont un des moyens utilisés par les États capitalistes pour dynamiser les entreprises du secteur, et donc un certain nombre d'emplois à travers elles, mais il est rares que de tels États lancent de grands travaux. D'autant plus que dans les périodes où le chômage est élevé et nécessiterait de grands travaux pour reculer, les États capitalistes sont en général plus endettés.

Éducation et requalification[modifier | modifier le wikicode]

Un des discours les plus courants parmi les politiciens, qui réunit ceux de droite et de gauche, est qu'il faut miser sur l'éducation pour permettre aux travailleur·ses de se requalifier, et pour globalement faire monter en gamme les emplois afin de les protéger. Cependant, plusieurs universitaires font valoir que l'amélioration de l'éducation ne suffirait pas[14][15][16][33][34].

Aides sociales et revenu inconditionnel[modifier | modifier le wikicode]

L'idée de distribuer des aides aux chômeurs est ancienne. Les économistes de l'école classique l'acceptaient d'ailleurs généralement : s'ils justifiaient le capitalisme en assurant qu'il ne poserait pas de problème structurel, ils reconnaissaient que la période de transition entre deux emplois pouvait être dure pour les travailleur·ses. Le discours dominant de la droite est cependant vite devenu la stigmatisation des chômeurs : il fallait s'opposer aux aides ou les limiter drastiquement pour éviter « l'assistanat ».

En parallèle des discussions croissantes sur le chômage technologique au 21e siècle, de plus en plus de défenseurs d'un revenu inconditionnel se font entendre. Les types de revenus, de financement, de montant et de justification sont très différents selon le bord idéologique.

Perspective communiste[modifier | modifier le wikicode]

Dans tous les cas, même lorsque le nombre global d'emplois est stable, des salariés se retrouvent à la rue dans certains secteurs, au grès des décisions de leurs patrons (ou des concurrents de leurs patrons), retrouvant parfois un emploi équivalent ou dégradé (sous-emploi) après une période difficile, ou n'en retrouvant jamais. Et de fait, depuis le tournant néolibéral, un chômage de masse s'est installé, tout ainsi qu'un plus haut niveau de précarité et de sous-emploi.

Par ailleurs, même si sur le temps long et sous l'effet des luttes ouvrières, le temps de travail moyen a diminué, il est toujours plus rentable pour un patron de continuer à faire travailler autant ses salarié·es et de licencier ceux dont il n'a plus besoin.

L'utilisation capitaliste des gains de productivité fait donc peser une précarité permanente et une injustice sur les travailleur·ses. La bataille du mouvement ouvrier est dirigée contre le despotisme du patronat qui peut décider qui prendre et qui jeter à sa guise, tout en privatisant les profits. Les travailleur·ses n'ont pas à être des outils, des moyens.

Dans une société communiste, il serait possible d'utiliser les gains de productivité pour obtenir pour chacun·e un emploi utile, épanouissant, avec un temps de travail très réduit, et de prendre les décisions de transformer les moyens de production collectivement, le revenu étant garanti.

Il est à noter que certains courants contemporains comme le mouvement Zeitgeist ou le Venus Project rejoignent le projet communiste par certains aspects, en défendant une économie basée sur les ressources. Ils esquivent totalement la question de comment y parvenir à partir de la société actuelle, ou n'ont que des pistes idéalistes. En en sens ils ressemblent à des néo saint-simoniens.

Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. Karl Marx, Le Capital - Livre I - Chapitre XV - 6, 1867
  2. Crespi et Tacsir, « Effects of Innovation on Employment in Latin America », Inter-American Development Bank,‎
  3. 3,0 3,1 et 3,2 Marco Vivarelli, « Innovation, Employment and Skills in Advanced and Developing Countries: A Survey of the Literature », Institute for the Study of Labor,
  4. Marco Vivarelli, « Innovation and Employment: A Survey », Institute for the Study of Labor,
  5. Moretti, « Local Multipliers », American Economic Review,‎
  6. Goos, Konings et Vandeweyer, « Employment Growth in Europe: The Roles of Innovation, Local Job Multipliers and Institutions. », Tjalling C. Koopmans Research Institute,‎
  7. http://hplusmagazine.com/2015/09/14/why-havent-robots-taken-our-jobs/
  8. Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XV : Machinisme et grande industrie, 1867
  9. John Maynard Keynes, Les possibilités économiques de nos petits-enfants, 1930
  10. Sergio Cesaratto, Antonella Stirati et Franklin Serrano, « Technical Change, Effective Demand, and Employment », Center for Full Employment And Price Stability, octobre 2001
  11. 11,0 et 11,1 Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, « The future of employment: how susceptible are jobs to computerisation », Oxford University, Oxford Martin School,
  12. Wassily Leontief, « Technological Advance, Economic Growth, and the Distribution of Income », Population and Development Review, vol. 9, no 3,‎ , p. 403–410 (DOI 10.2307/1973315, JSTOR 1973315)
  13. « La réalité économique, vers la révision des idées dominantes en France », Paris, 1978, éditions Robert Laffont, collection Libertés 2000, page 25 et suivantes.
  14. 14,0 et 14,1 Lawrence F. Katz et Robert A. Margo, Human Capital in History : The American Record, (DOI 10.3386/w18752), « Technical Change and the Relative Demand for Skilled Labor: The United States in Historical Perspective »
  15. 15,0 et 15,1 David H. Autor et David Dorn, « The growth of low skill service jobs and the polarization of the US labor market », The American Economic Review, vol. 103, no 5,‎ , p. 1553–97 (DOI 10.1257/aer.103.5.1553)
  16. 16,0 et 16,1 Beaudry, Green et Sand, « The Great Reversal in the Demand for Skill and Cognitive Tasks », Journal of Labor Economics, vol. 34, no S1,‎ , S199–S247 (DOI 10.1086/682347, lire en ligne)
  17. Goldstein, « The robots are coming for jobs that pay $20 an hour or less, White House finds », 2016
  18. « More than 50% of EU jobs at risk of computerisation »,
  19. « Impact of automation on developing countries puts up to 85% of jobs at risk » (consulté le 14 mars 2018)
  20. https://www.bl.uk/collection-items/the-horses-going-to-the-dogs-from-george-cruikshanks-scraps-and-sketches
  21. David Wood, Sustainable Superabundance
  22. « The Changing Nature of Work » (consulté le 8 octobre 2018)
  23. Mincer et Danninger, « Technology, Unemployment, and Inflation », National Bureau of Economic Research,‎ (lire en ligne)
  24. « In the Future, Will Everyone Be Unemployed? »,
  25. Censky, « What 0% unemployment looks like », cnn.com
  26. Thompson, « A World Without Work », 2015
  27. (en-US) « Are we on the brink of a jobless future? », PBS NewsHour
  28. Voir les exemples historiques sur la page Chômage technologique sur Wikipédia
  29. (en) B. N. Ghosh, Gandhian political economy : principles, practice and policy, Aldershot (GB), Ashgate, , 14, 15 p. (ISBN 978-0-7546-4681-5, lire en ligne)
  30. Vijay Sanghvi, Congress Resurgence Under Sonia Gandhi, Kalpaz, , 33–35 p. (ISBN 978-81-7835-340-1, lire en ligne)
  31. Ram K. Vepa, Mao's China : A Nation in Transition, Abhinav Publications, , 180–183 p. (ISBN 978-81-7017-111-9, lire en ligne)
  32. William J. Baumol, Leontief's Great Leap Forward: Beyond Quesnay, Marx and von Bortkiewicz. Economic Systems Research, 2000. p. 465.
  33. David Bollier, « POWER-CURVE SOCIETY: The Future of Innovation, Opportunity and Social Equity in the Emerging Networked Economy », The Aspen Institute, janvier 2013
  34. Paul Krugman, « Degrees and Dollars », The New York Times,‎ mars 2011