Désindustrialisation

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La désindustrialisation est le déclin du rôle de l'industrie dans une région ou un pays. C'est une thème qui est utilisé, parfois pour décrire des réalités vécues par certaines régions, et souvent des mythes sur une "société post-industrielle".

Mythe de la société post-industrielle

Industrialisation mondiale poursuivie

Selon beaucoup de commentateurs, l'industrialisation serait une étape dépassée, l'économie serait tertiarisée, centrée sur les services. Mais ces thèses ne tiennent pas.

La valeur absolue des travailleurs employés dans l'industrie n'a fait qu'augmenter. En 1995, ce chiffre s'élèvait à 379 000 000.[1]

Vieilles métropoles industrielles

Mais les discours qui se veulent les plus sérieux sont ceux qui avancent non pas une désindustrialisation mondiale, mais en tous ces des vieux pays capitalistes, qui auraient laissé l'industrie aux pays du Sud.

Il suffit pourtant là encore de faire parler les chiffres. Le nombre de travailleurs de l'industrie dans la première puissance mondiale, les Etats-Unis, est toujours en augmentation. De même au Japon, l'emploi industriel a doublé de 1950 à 1971, et avait encore augmenté de 13 % en 1998.

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Evolutions de l'industrie

Au delà de ces constats, il faut s'intéresser aux évolutions qu'a connu l'industrie ces dernières années pour comprendre ce qui peut donner des apparences de vérité au thème de la désindustrialisation.

Gains de productivité

Une des donnés principales à prendre en compte est que la productivité du travail est sans cesse en augmentation, et c'est particulièrement vrai dans l'industrie. Sans croissance économique, il y aurait donc une chute libre de l'emploi industriel ! Or c'est précisément parce que les capitalistes peinent à trouver des débouchés avec un taux de profit suffisant dans les vieux pays impérialistes que la croissance est plus forte dans certains pays de la périphérie, et notamment en Asie du Sud-Est.

C'est la première raison pour laquelle l'emploi industriel a connu une légère inflexion dans les pays impérialistes, où une productivité record se conjugue à des taux de profits (réels, sans la finance) en baisse, donc une croissance faible.

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C'est en Europe que l'emploi industriel a globalement baissé, d'un tiers en Belgique et au Royaume-Uni, d'un quart en France. En Italie, il a légèrement chuté, de 7,8 millions en 1971, à 6,5 millions en 1998. En revanche le phénomène a été à l'inverse en Espagne.

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Cela ne signifie pourtant pas que la France ou l'Angleterre se désindustrialisent. Par exemple en France, la part de l'industrie dans les exportations est passé de 76,1 % en 1997 à 77,6 % en 2007[2]. Mais surtout, on peut constater que malgré la période de marasme économique actuelle, la plus value générée dans l'industrie en Europe est soit en hausse soit en stagnation. 

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Aux États-Unis, le secteur manufacturier a baissé à 12 % du PIB et 9 % de l’emploi en 2012.

Secteurs non industriels ?

De plus, il est important d'apporter de sérieuses critiques aux chiffres mis à notre disposition par les statistiques publiques. La première des raisons, la plus simple, est que la délimitation entre secteur industriel et non-industriel est fluctuante (par exemple selon si l'on intègre l'agriculture industrielle). Mais plus profondément, la séparation entre secteur industriel et non-industriel tend à masquer la centralité de l'industrie dans le mode de production actuel. Par exemple, on ne peut considérer le secteur de l'ingénierie comme indépendant de l'industrie. La valeur ajoutée apportée par le temps de conception des ingénieurs ne peut se réaliser que dans la sphère productive, sans réalisation effective de machines produisant des biens, il n'y aurait "rien" pour rémunérer ces travailleurs. De même, les transporteurs (routiers...) et les distributeurs (supermarchés...) manipulent des produits de l'industrie. On peut même aller plus loin : la finance elle-même ne fait que manipuler (via les actions, les participations, les dettes...) des titres sur des richesses, qui sont censées être équivalentes à des biens réels, là encore produits de l'industrie.

Ainsi, la plupart des emplois "ordinaires" repose indirectement sur les emplois industriels : on parle de multiplicateur d'emploi. Un emploi dans l’industrie états-unienne soutient en moyenne 2,5 emplois dans les autres secteurs ; dans l’industrie high tech, le multiplicateur d’emplois est de 1 pour 16.

En réalité, depuis la Révolution industrielle, les activités qui n'entrent pas dans le mode de production moderne ont été toujours plus marginalisées. L'artisanat et l'agriculture traditionnelle (manuelle ou à animaux de traits) existent toujours là où le capital n'a pas trouvé rentable d'investir, mais leur importance en terme de parts de la valeur marchande mondiale est complètement négligeable.

En revanche, la sophistication de l'appareil de production a deux impacts remarquables :

  • il tend réduire le nombre d'ouvriers nécessaires sur les chaînes de production
  • il tend à créer un grand nombre d'emplois nécessaires pour que l'ensemble du capitalisme "fonctionne" : professeurs, ingénieurs, personnels d'encadrement...

Mondialisation et restructurations

L'approfondissement de la concurrence à partir des années 1980 a engendré un approfondissement de la division internationale du travail par les multinationales. L'industrie est particulièrement touchée par les restructurations étant donné que le coût extrêmement bas des transports rend possible de produire là où l'exploitation des travailleurs est la plus forte, et d'exporter ensuite.

Le phénomène des délocalisations explique donc en partie la diminution des emplois industriels. Selon la plupart des études, cette part est au maximum de 15%, le reste étant essentiellement dû à la hausse des gains de productivité. C'est surtout la production à faible valeur ajoutée (textile, jouets...), pour lesquels le travail humain représente la plus grande part, qui sont délocalisés. Mais l'on observe néanmoins une progressive "montée en gamme" de la Chine et de l'Inde.

Désindustrialisation et classe ouvrière

Cette image de la désindustrialisation est cohérente avec celle de la soit-disant fin de la classe ouvrière. Il faut noter que certains auteurs se réclamant du marxisme n'hésitent pas à relayer de tels aveuglements. Ainsi Toni Negri et Michael Hardt expliquent-ils doctement que "la classe ouvrière a disparu du paysage", remettant en cause son importance en tant que sujet révolutionnaire (théorie de la multitude).

Non seulement c'est un non-sens total, étant donné que le nombre d'ouvriers de l'industrie n'a jamais été aussi élevé et est en encore en hausse dans le monde[3], mais surtout, c'est restreindre totalement l'étendue de la classe travailleuse en général, composée de tous les salariés exploités.

Notes et sources

C H Feinstein, 'Structural Change in the Developed Countries in the 20th Century', Oxford Review of Economic Policy, vol 15, no 4 (Winter 1999), table A1.

  1. D Filmer, Estimating the World at Work, rapport pour la Banque mondiale, World Development Report 1995 (Washington DC, 1995).
  2. Insee, enquête R&D
  3. Paul Kellogg, “The Working class: Farewell or Hello?”, 1988