Bruno Rizzi

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Bruno Rizzi (1901-1977) est un marxiste italien.

Biographie[modifier | modifier le wikicode]

Né le 20 mars 1901 à Poggio Rusco, dans la province de Mantoue, en Lombardie, Rizzi rejoint le Parti socialiste italien en 1918, mais le quitte en 1921 et il est un des fondateurs du Parti Communiste d'Italie.

En 1930, il quitte le PCI sur des positions proches de celles de Trotsky, devenant un des principaux critiques de Staline et de sa politique.

Par son métier de représentant en chaussures, il voyage dans toute l'Europe. Dans la période 1938-1939, il élabore sa vision du monde, à propos de la "cristallisation" de la bureaucratie en URSS, mais plus largement dans les pays "totalitaires", incluant aussi l'Allemagne et l'Italie. Pour lui, un nouvel ordre social est en train de se mettre en place, y compris, de façon plus lente, dans les démocraties bourgeoises comme les États-Unis. Dans cette même période, il écrit une série de lettres à Trotsky au Mexique, qui critiquera sa thèse.

Persécuté par les fascistes, Rizzi s'exile en France et publie en 1939 à Paris son essai le plus connu sous le titre La bureaucratisation du monde, un des livres les plus controversés du XXe siècle d'après l'universitaire américain Donald Clark Hodges[1]. Il y affirme que le fascisme et le stalinisme développent des méthodes politiques similaires et critique l'évolution du régime soviétique en un « collectivisme bureaucratique ». Le livre est interdit en France dès 1940 par l'occupant nazi et ne sera réédité que trente ans plus tard en Italie.

À la fin des années 1930, il participe également à la controverse entre Léon Trotski, James Burnham et Yvan Craipeau sur la nature de l'URSS (« État ouvrier dégénéré », « capitalisme d'État » ou « collectivisme bureaucratique » ?).

Après l'invasion de la France en 1940, il publie une brochure "Ecoute, Citoyen!" dans laquelle il réaffirme ses positions. Globalement sa période d'exil à Paris est celle où il est le plus prolixe, écrivant également La ruine antique et l'époque féodale et Le socialisme de la religion à la science. Il a aussi des échanges de lettres avec Karl Wittfogel (sinologue devenu célèbre pour son étude sur le despotisme oriental), André Tardieu, Guglielmo Ferrero et Henri Berr (considéré comme le père fondateur de la "Nouvelle Histoire ", puis conduit à l'Ecole des Annales, et le promoteur de la Revue de Synthèse historique).

Il retourne s'installer en Italie en août 1943, et ne participe plus que sporadiquement aux débats théoriques en écrivant dans des revues politiques comme Critica Sociale, Tempi Moderni et Rassegna di Sociologia.

Entre 1948 et 1951, en collaboration avec l'écrivain Mario Mariani, il essaie de créer un Mouvement d'unité prolétarienne (MUP), sur une base "anti-parti", qui préfigure l'autonomisme italien. Vers le milieu de l’année 1949, Rizzi anime avec Mariani un mouvement nommé Controcorrente [Contre-courant], avec des figures comme Domenico Falco, Guido Pro, Guglielmo Ricci, Ilario Margarita, Corradino Aghemio et quelques autres.[2]

Il participera aussi au Mai rampant italien.

Il meurt le 31 janvier 1977 à Bussolengo.

Rizzi a eu une grande influence sur la formation de certains groupes révolutionnaires dans les années cinquante et soixante, comme par exemple Socialisme ou Barbarie ou le situationnisme. Guy Debord cite dans La société du Spectacle les exemples de Rizzi et Ante Ciliga comme ceux qui mieux que tout le monde avaient décrit avec précision la nature de la bureaucratie totalitaire en URSS[3].

Théorie du collectivisme bureaucratique[modifier | modifier le wikicode]

Bruno Rizzi développe dans La bureaucratisation du monde une théorie très particulière du collectivisme bureaucratique. Dans sa vision, le « collectivisme bureaucratique » n'est pas une variante de capitalisme, mais c'est la société qui le dépasse et qui résout ses contradictions. Contrairement à la vision marxiste, ce n'est pas le socialisme. A ce titre, ce nouvel ordre social est en train de se mettre en place partout. Il en voit la forme achevée dans l'URSS, mais aussi d'autres formes dans les régimes fascistes, et il estime que l'évolution va dans le même sens, de façon plus lente, dans les démocraties bourgeoises comme les États-Unis. Rizzi a une vision très linéaire de l'enchaînement des modes de production, et considère donc que le monde entier est voué à subir cette transformation.

Concernant la classe exploitée en URSS, il considère que ce n'est même plus un prolétariat au sens marxiste, mais une population d'esclaves - il compare souvent le stalinisme à l'Empire romain.

Rizzi semble se contredire sur la question de la stabilité du régime bureaucratique. D'une part il sous-entend que cette nouvelle société est stable puisqu'elle est la société qui résout les contradictions du capitalisme, d'autre part il écrit dans la dernière partie de son ouvrage que le stalinisme, le fascisme et le nazisme sont des formations transitoires et parasitaires et représentent le châtiment historique de l'impuissance du prolétariat.

Le marxiste Pierre Souyri fait le commentaire suivant sur sa thèse :

« Rizzi qui a pourtant le mérite d'avoir compris que le régime stalinien ne resterait pas une sorte de monstre historique unique en son genre — ce que Trotsky et les social-démocrates se refusent à admettre — s'est certes largement trompé sur la géographie des « révolutions bureaucratiques ». L'expé­rience a montré que le fascisme n'avait pas profondément altéré les sociétés bourgeoi­ses qui n'avaient pas atteint le degré de décrépitude irréversible que leur prêtait Rizzi. Lorsque les appareils de domination fascistes s'écroulèrent, les bourgeoisies occi­dentales réapparurent comme les forces dominantes de la société et le pronostic de Rizzi se trouva infirmé en ce qui concerne les pays avancés qui opposèrent à la poussée des forces bureaucratiques des barrages demeurés infranchissables jusqu'à ce jour. Mais cette poussée n'en a pas moins existé et elle reste encore forte. Elle est exercée avec plus de puissance encore dans les pays de la périphérie, là où n'existent que des bourgeoisies atrophiées et décadentes qui s'embourbent dans le parasitisme et la corruption. C'est effectivement dans cette partie du monde qu'ont surgi des régimes qui en dépit de leurs particularités nationales reposent comme celui de la Russie sur la centralisation étatique de la propriété et la planification. Rizzi a surestimé l'homogénéité du processus de bureaucratisation du monde et il mal apprécié la localisation de son développement. Mais tout prendre il a vu plus loin et plus clair que la plupart de ses contemporains. »[4]

James Burnham a notoirement plagié La bureaucratisation du monde en le reprenant dans son livre La révolution managériale de 1941, tout en lui donnant une coloration optimiste. A travers lui, il est possible que cela ait inspiré 1984 de George Orwell[5].

Pour le groupe marxiste Workers Liberty, Bruno Rizzi était un eccentrique, dont les thèses ont été assimilées de façon abusives à celles de Yvan Craipeau[6].

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

Bruno Rizzi, La bureaucratisation du monde (extraits) | Version complète en anglais, 1939

  1. Donald Clark Hodges, Class politics in the information age, University of Illinois Press, 2000, p. 124
  2. Paolo Sensini, Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire. Les analyses de Bruno Rizzi, Agone, 2011
  3. Guy Debord, La société du Spectacle, chap. IV, Le prolétariat comme sujet et comme représentation
  4. Pierre Souyri, Bruno Rizzi, L'URSS: collectivisme bureaucratique. La bureaucratisation du monde, 1979
  5. Voir notamment http://it.wikipedia.org/wiki/Bruno_Rizzi
  6. Workers Liberty, The 'Third Camp' in France