Collectivisme bureaucratique

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Le collectivisme bureaucratique est un terme qui a été employé par certains marxistes pour décrire la nature de l'URSS stalinisée, en opposition avec la conception de Trotsky. Ce terme regroupe cependant plusieurs conceptions qui peuvent être assez différentes.

Initiée par Bruno Rizzi, elle s'oppose à la théorie de l'État ouvrier dégénéré défendue par Trotsky, et elle est ensuite reprise avec quelques variantes par d'autres auteurs dont James Burnham.

Historique[modifier]

Premières apparitions[modifier]

Le terme de "collectivisme bureaucratique" fut d'abord employé en Angleterre peu avant la Première guerre mondiale, à propos d'une possible future organisation sociale.

Après la Révolution russe de 1917 et la montée en puissance de Staline, des marxistes comme Hugo Urbahns et Lucien Laurat utilisent ce terme pour décrire et critiquer l'État soviétique.

L'idée est que l'État collectiviste bureaucratique détient les moyens de production, tandis que le surproduit est distribué parmi une élite bureaucratique du parti (Nomenklatura), plutôt que parmi la classe ouvrière. Aussi, plus crucialement, c'est la bureaucratie - pas les ouvriers ou le peuple en général - qui contrôle l'économie et l'État. Le système n'est plus réellement capitaliste, mais pas socialiste non plus.

La ligne stalinienne officielle était bien entendu que l'URSS était un État ouvrier (puis "l'État du peuple tout entier") en marche vers le communisme.

Trotski, qui a formé l'Opposition de gauche depuis 1923, et qui a été expulsé d'URSS en 1928, considère que l'URSS est un "État ouvrier dégénéré". C'est notamment ce qu'il développe dans La révolution trahie (1936).

Le contre-rapport d'Yvan Craipeau (1937)[modifier]

En lisant La révolution trahie (1936), Yvan Craipeau, qui était le secrétaire de Trotski, tomba en désaccord avec lui sur cette question. Il considérait qu'une nouvelle forme de classe sociale a émergé et exploite les ouvriers à travers de nouveaux mécanismes.

Craipeau défend en conséquence qu'on doit véritablement affirmer qu'il faut une révolution sociale en URSS, et qu'on ne peut parler de "révolution politique". Il estime également que l'URSS est impérialiste, et qu'il faut donc remettre en cause la "défense de l'URSS" et y opposer le défaitisme révolutionnaire.

Bruno Rizzi[modifier]

Bruno Rizzi publie en 1939 La Bureaucratisation du monde, après plusieurs voyages en Europe et débats avec Trotski en 1938-1939. Dans sa vision radicalement pessimiste, le collectivisme bureaucratique n'est pas une variante de capitalisme, mais c'est la société qui le dépasse et qui résout ses contradictions. A ce titre, ce nouvel ordre social est en train de se mettre en place partout. Il en voit la forme achevée dans l'URSS, mais aussi d'autres formes dans les régimes fascistes, et il estime que l'évolution va dans le même sens, de façon plus lente, dans les démocraties bourgeoises comme les États-Unis.

Concernant la classe exploitée en URSS, il considère que ce n'est même plus un prolétariat au sens marxiste, mais une population d'esclaves - il compare souvent le stalinisme à l'Empire romain.

Débats dans le trotskisme des années 1940[modifier]

La stabilisation du régime de l'URSS et son véritable pillage des pays de l'Est va entrainer de profondes remises en question au sein du trotskisme international, qui va s'avérer incapable de gérer ces désaccord en restant au sein d'une même organisation.

Aux États-Unis, plusieurs courants d'opposition vont émerger contre la conception de Trotsky et contre la stratégie de défense de l'URSS. Certains vont théoriser que l'URSS est un capitalisme d'État (comme la tendance Johnson-Forest), d'autres qu'il s'agit d'un collectivisme bureaucratique, comme le courant autour de Max Shachtman, James Burnham ou encore Joseph Carter. Ce courant s'inspirera plutôt d'Yvan Craipeau. En avril 1940, ils furent exclus du SWP avec 40% de ses membres et la majorité des membres de l'organisation de jeunesse, et fondent le Workers Party (WP, Parti des travailleurs).

En revanche, James Burnham est en rupture bien plus profonde avec le marxisme, et signe une lettre de démission du WP en mai 1940[1]. Il publieThe Managerial Revolution en 1941, livre qui reprend largement les thèses de Bruno Rizzi. Le célèbre roman 1984 de George Orwell décrit une société fictive de «collectivisme oligarchique». Orwell était familier avec les œuvres de James Burnham.

Critique de Pierre Frank[2].

Critiques de Trotsky[modifier]

Trotsky critiquait Craipeau et Rizzi dans les années 1930, défendant son point de vue de l'État ouvrier dégénéré. Un recueil de textes de Trotsky et de ses contradicteurs a été publié sous le titre de Défense du Marxisme.

Mais il estimait que si la bureaucratie n'était pas renversée par une révolution politique, l'URSS pourrait se transformer en une nouvelle forme de société, comme le collectivisme bureaucratique. Mais il estimait plus probable qu'une contre-révolution complète ramène la Russie au capitalisme.

Suites[modifier]

Dans un essai dans la Monthly Review en 1979[3], Ernest Mandel explique que l'hypothèse de la bureaucratie soviétique comme nouvelle classe ne résiste pas à une analyse sérieuse de l'évolution réelle et les véritables contradictions de l'économie et la société soviétique dans les cinquante dernières années. Il affirme que les conflits d'intérêts font que la bureaucratie est un cancer sur une société en transition entre le capitalisme et le socialisme. En conséquence, la gestion bureaucratique empêche l'économie planifiée, basée sur la propriété socialisée, d'agir efficacement. Mandel en conclut que ce fait est en soi incompatible avec la caractérisation de la bureaucratie comme classe dirigeante. Donc l'URSS ne pourrait pas être un nouveau mode de production, dont les lois n'ont jamais été spécifiées.

La théorie du collectivisme bureaucratique a été maintenue par des socialistes tels que Hal Draper, et est actuellement soutenue par le groupe Solidarity aux États-Unis et Workers Liberty au Royaume-Uni et en Australie.

Capitalisme d'État[modifier]

Certains théories du collectivisme bureaucratique se sont posées comme contradictoires avec la conception de "capitalisme d'État", d'autres non.

Un des marxistes ayant le plus défendu et développé la notion de capitalisme d'État, Tony Cliff, a cependant fait une critique frontale de la notion de collectivisme bureaucratique[4].

Certains courants d'abord unis contre la caractérisation "orthodoxe" de l'URSS (État ouvrier dégénéré) se sont ensuite divisés, comme lorsque la tendance Johnson-Forest quitte le WP de Shachtman en 1947 pour rejoindre le SWP.

Références[modifier]