Idéologie

De Wikirouge
(Redirigé depuis Société des idéologues)
Aller à la navigation Aller à la recherche
A titre d'exemple, le confucianisme a été une des expressions de l'idéologie justifiant l'ordre social chinois.

Une idéologie est au sens large, un système d'idées qui sert à se représenter le monde. Le terme est le plus souvent péjoratif, servant à dénigrer une façon biaisée de voir le réel. Tout courant politique accuse ainsi les autres de « faire de l'idéologie ».[1]

Le point de vue marxiste est que toute l'humanité fait de l'idéologie, mais que toutes les idéologies ne se valent pas. L'idéologie qui domine à une époque est l'idéologie qui justifie le pouvoir de la classe dominante. A l'inverse, l'idéologie d'une classe en lutte pour son émancipation comporte des éléments de progrès social et de progrès scientifique.

Le terme « idéologie »[modifier | modifier le wikicode]

Les Idéologues français[modifier | modifier le wikicode]

L'ouvrage de Destutt de Tracy, premier à employer le terme d'idéologie, dans un sens qui n'est plus utilisé aujourd'hui.

Le terme d’« idéologie » est prononcé pour la première fois en 1795 par Destutt de Tracy, qui l’avait emprunté à Condillac. Le sens qu'il lui donne est alors un sens positif de « science des idées », l'objectif étant, dans le sillage des Lumières et de la Révolution, de promouvoir une vision scientifique des idées en remplacement de la vieille métaphysique. Leur vision matérialiste est cependant réductionniste, puisqu'elle cherche des explications essentiellement dans les caractéristiques biologiques des êtres humains, et passe à côté de l'angle social et historique.

De Tracy anime un groupe d'intellectuels qui se nomme Société des idéologues. Fervents républicains, ils sont aussi attirés par l'idée de despote éclairé, et voient au départ d'un bon œil la montée de Napoléon Bonaparte, avant de réaliser amèrement que celui-ci préfère s'appuyer sur le traditionalisme catholique plutôt que sur le matérialisme. C'est ce même Napoléon qui va réutiliser le terme « idéologues » de façon péjorative contre ce groupe, après la rupture.

L'idéologie selon Marx et Engels[modifier | modifier le wikicode]

L'idéologie comme fausse conscience[modifier | modifier le wikicode]

Un point de départ de la pensée de Marx et Engels est que les sociétés humaines n'ont pas une claire conscience d'elles-mêmes. Ils vont reprendre le terme d'idéologie pour désigner de façon critique ces représentations fausses[2], notamment dans L'Idéologie allemande (1845-1846),[3][4] ouvrage qui leur sert à faire une critique de fond des Jeunes hégéliens, groupe dont ils avaient fait partie.

Ces philosophes avaient critiqué fortement les idées religieuses, et certains comme Bauer tendaient vers des positions élitistes, critiquant avant tout « la masse » comme l'incarnation de cette aliénation religieuse.[5] Marx et Engels rompent alors plus généralement avec tout ce qu'ils considèrent idéaliste chez les philosophes allemands, en soulignant que l'émancipation ne viendra pas de la lutte abstraite contre les idées religieuses, mais d'une lutte concrète contre l'oppression économique.

Pour eux le point de départ de cette séparation entre réalité et idées est la séparation entre producteurs de biens matériels et producteurs d'idées, entre travail manuel et travail intellectuel. En effet, cette séparation, une des premières divisions du travail, a permis aux « intellectuels » de s'imaginer que leurs idées ne sont déterminées par rien d'autre que leurs élaborations.

« Dans toute l'idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une camera obscura ».[3]

Les Jeunes hégéliens théorisaient que « l'homme » s'était créé un ciel empli de dieux, et que ses propres créations imaginaires l'opprimaient en retour. Marx et Engels répondent que l'on est encore dans l'idéologie si l'on ne voit que cette séparation entre « l'homme » et le ciel, sans voir que cette division dans le domaine des idées prend racine dans une division entre « les hommes » dans le domaine social.

Ils élargissent l'analyse à l'évolution au cours de l'histoire des idéologies qui circulent dans les sociétés, évolution qui doit là encore être expliquée par des évolutions matérielles :

« Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de boule­ver­se­ment sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle. »[6]

L'idéologie est donc dans un sens une « fausse conscience »[7][8], mais l'essentiel est l'explication matérialiste qui en est donnée. Pour Marx, il y a cependant des éléments de progrès dans la compréhension du monde au travers des différentes idéologies, même si ce n'est pas un progrès téléologique comme chez Hegel. Ce progrès est bien sûr loin d'être linéaire, pouvant connaître des reculs sur certains points, en même temps que des avancées sur d'autres... Le matérialisme historique se veut un outil scientifique pour étudier l'histoire passée de l'humanité, et porter une critique radicalement progressiste de la société capitaliste actuelle, et de son idéologie.

L'idéologie comme superstructure[modifier | modifier le wikicode]

Marx et Engels se sont attachés à développer une méthode d'analyse qu'ils ont appelée le matérialisme historique, qui cherche à mettre en lumière en quoi les idéologies prennent racine dans les conditions matérielles qui les ont vu naître.

D'abord, par des déterminants assez directs. Par exemple, l'invention de l'imprimerie a eu un impact majeur en Europe sur la diffusion de la Bible, et donc sur le succès de la Réforme protestante. Ou encore, « les premiers économistes bourgeois ou savants spécialisés dans l'économie ont été des praticiens issus du haut commerce ou des hommes attachés au service de l'État. Le plus grand théoricien de la bourgeoisie, Ricardo, était un banquier très habile. »[9]

Mais aussi par des cheminements beaucoup plus indirects. Des idéologies parfois abstraites ou mystiques ont malgré tout des liens avec les évolutions techniques, économiques, sociales, politiques... Par exemple, l'idéologie selon laquelle les nobles étaient de lignées supérieures et le roi investi de droit divin, était une justification de l'ordre féodal et monarchique. A l'inverse, la prédestination calviniste, le matérialisme mécaniste du 18e siècle, la théorie du droit naturel ou le contractualisme ont été à un moment des éléments d'idéologie accompagnant l'essor de la bourgeoisie libérale.

Il ne s'agit pas de dire que toute idéologie naît pour une fonction donnée : les idées ont leur propre autonomie, le charisme de ceux qui les portent ont un impact, des idées perdurent souvent longtemps après les conditions qui les ont favorisées, etc. Mais selon les conditions d'existence et, en dernière analyse, les rapports de production, telle ou telle idéologie peut être utilisée par un groupe social (une classe par exemple) pour défendre ses valeurs et ses intérêts (et une variante de cette même idéologie peut être utilisée dans un sens politique opposé dans un autre contexte). Et même lorsque ces idéologies ont un rôle fonctionnel clair, ceux qui les portent ne le font pas avec une conscience parfaitement claire des enjeux, et généralement ils y croient au moins en partie.

« Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes » Marx et Engels[3]

L'idéologie est souvent décrite dans la vulgarisation marxiste comme relevant de la superstructure, qui se développe sur une infrastructure (intérêts matériels, rapports de production réels). Cette vision ne doit cependant pas conduire à un découpage net entre deux sphères : les idéologies ne sont pas qu'un « reflet » passif du monde matériel, elles ont des conséquences réelles sur ce monde matériel, ne serait-ce que lorsqu'elles conduisent des peuples à la révolte.[10]

L'idéologie comme produit du fétichisme[modifier | modifier le wikicode]

Au fur et à mesure qu'il se consacre plutôt à l'économie politique, Marx parle de moins en moins d'idéologie (et de philosophie en général). La grille d'analyse ne disparaît pas pour autant. D'une part il continue à qualifier certains politiciens « d'idéologues », ou à dénoncer la « forme idéologique » dans telle ou telle idée. D'autre part, même s'il ne l'explicite pas, on peut considérer qu'il fait de l'idéologie bourgeoise avant tout le produit du fonctionnement objectif du capitalisme lui-même. Les pensées bourgeoises n'apparaissent pas dominantes simplement parce qu'elles sont martelées par les appareils politiques ou médiatiques, mais plus fondamentalement parce qu'en grande partie c'est comme cela qu'elles apparaissent :

Dans cette vision, la force de l'idéologie bourgeoise s'enracine en grande partie dans le phénomène de fétichisme marchand : le mirage par lequel les formes marchandes nous apparaissent dotées d'une essence intrinsèque, alors qu'elles sont une résultante complexe d'interactions sociales.

Cette analyse permet aussi de comprendre que les capitalistes n'ont pas besoin, la plupart du temps (c'est par ailleurs un pari risqué), de comploter pour fabriquer délibérément et en secret une « fausse version officielle » de la réalité. Par exemple, les chiffres sur les profondes inégalités (de richesses, de chances, d'espérance de vie...) entre classes sont disponibles publiquement, le problème principal étant que la majorité de la population intègre les justifications méritocratiques.

Historique[modifier | modifier le wikicode]

🚧 À compléter ! Votre aide est la bienvenue !

Progressisme[modifier | modifier le wikicode]

Avec l'essor de la bourgeoisie, des valeurs progressistes ont été élaborées et opposées aux anciennes idéologies dominantes.

Une fois devenue classe dominante, tandis que le progressisme réel devenait une revendication socialiste, la bourgeoisie et l'aristocratie se sont mis à faire des usages de plus en plus hypocrites du progressisme.

Marx souligne par exemple comment les Tories (représentant politiquement les aristocrates propriétaires terriens) aimaient dénoncer les conditions de travail inhumaines dans les usines, tandis que les industriels eux, ne se privaient pas de dénoncer l'exploitation des ouvriers agricoles par ces mêmes aristocrates.

Nationalisme et racisme[modifier | modifier le wikicode]

Le nationalisme peut typiquement servir à justifier des rivalités impérialistes.

Le nationalisme et le racisme sont des éléments très fréquemment intégrés dans les idéologies dominantes, de par leur grande efficacité pour diviser les classes exploitées. Bien évidemment, il y a des dosages différents : l'idéologie bourgeoise en temps de relative paix sociale sera plutôt fondée sur la méritocratie (voire le progressisme), avec un fond plus réduit de nationalisme, tandis qu'en temps de crise, les idéologies bourgeoises d'extrême droite montent en puissance, et délaissent les mythes citoyennistes pour des formes de nationalismes durs et racistes.

Religions[modifier | modifier le wikicode]

L'emprise de la religion, très forte de manière générale dans l'histoire de l'humanité, l'était plus encore dans les sociétés pré-capitalistes. En conséquence, aussi bien les idéologies dominantes que les idéologies subversives utilisaient le plus souvent des arguments religieux. Ainsi les courants religieux peuvent être des mouvements politiques conservateurs comme contestataires, des idéologies révolutionnaires ou des idéologies officielles d'États.

Quelle idéologie pour le socialisme ?[modifier | modifier le wikicode]

Marx : au-delà de l'idéologie[modifier | modifier le wikicode]

Marx n'employait le terme d'idéologie que de façon critique, et ne parlait pas « d'idéologie communiste ». En effet, pour lui, il y avait une différence entre la lutte menée par le prolétariat et les luttes de classes antérieures.

Les classes progressistes ou réactionnaires du passé ont toujours brandi différentes idéologies qui avaient pour effet, sinon pour fonction, de masquer leurs intérêts. Le prolétariat n'est pas une classe possédante, et il ne peut parvenir à ses buts qu'en construisant consciemment son idéologie, hors de toute mystification : le socialisme scientifique. Dans le 18 brumaire de Louis Bonaparte, Marx moque les révolutionnaires de 1789 qui se drapaient de la République romaine. A la suite de quoi il dit clairement :

« La révolution sociale du 19e siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l'avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle-même avant d'avoir liquidé complètement toute superstition à l'égard du passé. Les révolutions antérieures avaient besoin de réminiscences historiques pour se dissimuler à elles-mêmes leur propre contenu. La révolution du 19e siècle [du 21e !] doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet. Autrefois, la phrase débordait le contenu, maintenant, c'est le contenu qui déborde la phrase. »[11]

Visions ultérieures[modifier | modifier le wikicode]

Mais très vite, des penseurs marxistes vont élaborer de nouvelles visions faisant apparaître des luttes idéologiques au sein du camp ouvrier, notamment parce qu'il fallait expliquer les batailles d'idées entre ailes opportuniste et révolutionnaire.

Lénine, Luxemburg et Trotski ont eu recours au matérialisme historique et ont abouti à des critiques assez proches. Les classes moyennes et petites-bourgeoises par exemple, sont par nature tentées par un socialisme réformiste, car si elles sont dominées par le grand capital, elles ont des intérêts à défendre dans le cadre du système actuel. C'est pourquoi il n'y a fondamentalement que le prolétariat qui puisse être défenseur d'une idéologie révolutionnaire. Mais le révisionnisme est toujours une menace, à la fois lorsque l'influence de la petite-bourgeoisie est forte, ou lorsqu'une aristocratie ouvrière émerge...

Sciences et idéologie[modifier | modifier le wikicode]

La question du rapport entre sciences et idéologies est un champ de débats complexes pour les marxistes. Pour schématiser, on peut concevoir les options suivantes :

  • toute science est entièrement idéologique (position "relativiste")
  • les sciences sont hors du champ des idéologies et sont des vérités au delà des luttes de classe
  • les sciences ont une base objective réelle tout en étant affectées par les idéologies dominantes

Pour prendre un exemple dans le domaine de l'économie, Marx semblait considérait que l'Ecole classique (Adam Smith, David Ricardo...) exprimait à la fois des résultats scientifiques incontestablement plus solides que d'autres théories, et à la fois les intérêts de la bourgeoisie. Ainsi il disait de la théorie de Ricardo sur la rente foncière qu'elle «n'est que l'expression économique d'une lutte sans merci des bourgeois industriels contre les propriétaires fonciers. » Et dans le même temps il critiquait durement le protectionniste allemand Friedrich List lorsque celui-ci accusait les économistes anglais de n'avoir défendu qu'une idéologie anglaise :

«Comme il s'agit, en effet, pour le bourgeois allemand, de droits protecteurs, il est naturel que tout le développement de l'économie depuis Smith n'ait aucun sens pour lui, étant donné que les représentants les plus remarquables de cette économie ont pour point de départ la société bourgeoise actuelle de la concurrence et du libre-échange. Le philistin allemand montre ici, de mainte façon, son caractère « national ». Dans toute l'économie politique, il ne voit que systèmes élucubrés dans les cabinets d'étude. Que le développement d'une science telle que l'économie soit liée au mouvement réel de la société, ou même en soit seulement l'expression théorique, M. List ne le soupçonne même pas : c'est un théoricien allemand. Étant donné que sa propre théorie (son ouvrage) recèle un but caché, il flaire partout des buts secrets. »[12]

Utilisation politique ou politicienne[modifier | modifier le wikicode]

Utilisation rhétorique[modifier | modifier le wikicode]

On entend parfois les hommes/femmes politiques accuser leurs rivaux d'actions guidées par "l'idéologie".

Lorsque, comme c'est le plus souvent le cas, des réactionnaires de droite lancent ce terme au moindre représentant de la gauche bourgeoise, c'est pour dénigrer ce qui peut rester d'idéologie socialiste chez eux. Quand les divergences politiques s'émoussent entre ces partis de gouvernement, ces reliquats deviennent plus des sources potentielles de ridicule et d'encombrement pour les "sociaux-démocrates". Pour l'idéologie dominante, les partis "modernes" qui prétendent à la gestion "raisonnable" de l'État, ne sauraient être motivés par des "idéaux irrationnels", voire "des idéologies meurtrières" (association socialisme-communisme-stalinisme). Ces politiciens sont bien évidemment hypocrites de nier par là leur propre idéologie, qu'elle soit conservatrice, libérale, nationaliste...

Idéologie à travers les logos des partis[modifier | modifier le wikicode]

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. ↑ franceinfo, Le gouvernement qui croyait ne pas faire d’idéologie, 26 octobre 2021
  2. ↑ Isabelle Garo, Matérialismes, culture & communication, Marx et l’idéologie, 2016
  3. ↑ 3,0 3,1 et 3,2 Friedrich Engels, Karl Marx, L'idéologie allemande, Volume 1, 1845-1846
  4. ↑ Friedrich Engels, Karl Marx, L'idéologie allemande, Volume 2, 1845-1846
  5. ↑ Éric Dufour, Bruno Bauer et les jeunes hégéliens – À l’origine de la critique sociale et politique, février 2023
  6. ↑ Karl Marx, Critique de l'économie politique, Préface, 1859
  7. ↑ Alejandro Teitelbaum, FAUSSE CONSCIENCE, 2 septembre 2025
  8. ↑ Friedrich Engels, Lettre à Franz Mehring, 14 juillet 1893
  9. ↑ Nikolaï Boukharine, La théorie du matérialisme historique, 1921
  10. ↑ Isabelle Garo, L’idéologie, ou la pensée embarquée, La Fabrique, 2009
  11. ↑ Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, décembre 1851
  12. ↑ Karl Marx, A propos du Système national de l'économie politique de Friedrich List, 1845