Lettre à Franz Mehring, 14 juillet 1893

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Auteur·e(s) Friedrich Engels
Écriture 14 juillet 1893

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Source : Œuvres choisies en deux volumes, Éditions du Progrès, 1955.
Note MIA : Une correction d'après le texte original.


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Londres, le 14 juillet 1893.

Ce n'est qu'aujourd'hui que je puis enfin vous remercier pour la « Légende de Lessing » que vous avez eu l'amabilité de m'envoyer. Je ne voulais pas me borner à vous en accuser réception, sans y ajouter quelque chose au sujet du livre lui-même, de son contenu. D'où ce retard.

Je commence par la fin, par l'appendice sur le matérialisme historique[1], où vous avez exposé l'essentiel à la perfection et d'une façon convaincante pour quiconque est sans parti pris. La seule objection que j'aie à faire, c'est que vous m'attribuez plus de mérites qu'il ne m'en revient, compte tenu même de ce que j'aurais trouvé tout seul, peut-être — avec le temps — si Marx dont le coup d'œil est plus rapide et l'horizon plus large, ne l'avait découvert bien auparavant. Quand on a eu la chance de travailler 40 ans avec un homme tel que Marx, on ne jouit généralement pas, du vivant de cet homme, du renom que l'on croit avoir mérité. Mais une fois que le grand homme est mort, il arrive souvent que le plus petit soit surestimé : c'est, me semble-t-il, mon cas actuellement ; l'histoire finira par tout mettre en ordre, mais d'ici-là j'aurai passé sans encombre dans l'autre monde et n'en saurai rien.

A part cela, il manque seulement un point qui, à vrai dire, n'a pas été assez mis en relief dans les écrits de Marx et les miens, ce qui fait que nous en portons tous la même responsabilité. A savoir, nous nous sommes d'abord attachés à déduire les représentations idéologiques — politiques, juridiques et autres — ainsi que les actions conditionnées par elles, des faits économiques qui sont à leur base, et nous avons eu raison. Mais en considérant le contenu, nous avons négligé la forme : la manière dont se constituent ces représentations, etc. C'est ce qui a fourni à nos adversaires l'occasion rêvée de se permettre des interprétations fausses et des altérations, dont Paul Barth est un exemple frappant.

L'idéologie est un processus que le soi-disant penseur accomplit sans doute avec conscience, mais avec une conscience fausse. Les forces motrices véritables qui le mettent en mouvement lui restent inconnues, sinon ce ne serait point un processus idéologique. Aussi s'imagine-t-il des forces motrices fausses ou apparentes. Du fait que c'est un processus intellectuel, il en déduit et le contenu et la forme de la pensée pure, que ce soit de sa propre pensée ou de celle de ses prédécesseurs. Il a exclusivement affaire aux matériaux intellectuels ; sans y regarder de plus près, il considère que ces matériaux proviennent de la pensée et ne s'occupe pas de rechercher s'ils ont quelque autre origine plus lointaine et indépendante de la pensée. Cette façon de procéder est pour lui l'évidence même, car tout acte humain se réalisant par l'intermédiaire de la pensée lui apparaît en dernière instance fondé également sur la pensée.

L'idéologue historien (historien doit être ici un simple vocable collectif pour : politicien, juriste, philosophe, théologien, bref, pour tous les domaines appartenant à la société et non pas seulement à la nature), l'idéologue historien a donc dans chaque domaine scientifique une matière qui s'est formée de façon indépendante dans la pensée de générations antérieures et qui a évolué de façon indépendante dans le cerveau de ces générations successives. Des faits extérieurs, ils est vrai, appartenant à ce domaine ou à d'autres peuvent bien avoir contribué à déterminer ce développement, mais la présupossition tacite est que ces fait sont, à leur tour, de simples fruits d'un processus intellectuel, de sorte que nous continuons toujours à rester dans le royaume de la pensée pure qui a heureusement digéré même les faits les plus têtus.

C'est cette apparence d'histoire indépendante des constitutions d'Etat, des systèmes juridiques, des conceptions idéologiques dans chaque domaine particulier qui aveugle, avant tout, la plupart des gens. Si Luther et Calvin « viennent à bout » de la religion catholique officielle, si Hegel « vient à bout » de Kant et de Fichte, si Rousseau « vient à bout » indirectement par son Contrat social républicain, de Montesquieu le constitutionnel, c'est un événement qui reste à l'intérieur de la théologie, de la philosophie, de la théorie de l'Etat, qui constitue une étape dans l'histoire de ces domaines de la pensée et qui ne sort pas du domaine de la pensée. Et, depuis que l'illusion bourgeoise de la perpétuité et de la perfection absolue de la production capitaliste s'est encore ajoutée à cela, la victoire des physiocrates[2] et d'Adam Smith sur les mercantilistes[3] passe elle-même, ma foi, pour une simple victoire de l'idée, non pas comme le reflet intellectuel de faits économiques modifiés, mais, au contraire, comme la compréhension exacte, enfin acquise, de conditions réelles ayant existé partout et de tout temps. Si Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste avaient instauré le libre-échange au lieu de s'engager dans les croisades, ils nous auraient épargné cinq cents années de misère et de sottises.

Cet aspect de la chose que je ne puis ici qu'effleurer, tous nous l'avons négligé, je pense, plus qu'il le méritait. C'est une vieille histoire : au commencement, on néglige toujours la forme pour le fond. Comme je l'ai déjà dit, je l'ai fait également, et la faute ne m'est toujours apparue que post festum. C'est pourquoi non seulement je suis très loin de vous en faire un reproche quelconque, d'autant plus que j'ai commencé à commettre cette faute bien avant vous, au contraire, — mais du moins je voudrais vous rendre attentif à ce point à l'avenir.

A cela se lie également cette idée stupide des idéologues : comme nous refusons aux diverses sphères idéologiques qui jouent un rôle dans l'histoire, un développement historique indépendant, nous leur refusons aussi toute efficacité historique. C'est partir d'une conception banale, non dialectique de la cause et de l'effet comme de pôles opposés l'un à l'autre de façon rigide, de l'ignorance absolue de l'action réciproque. Le fait qu'un facteur historique, dès qu'il est engendré finalement par d'autres faits économiques, réagit aussi à son tour et peut réagir sur son milieu et même sur ses propres causes, ces messieurs l'oublient souvent tout à fait à dessein. Comme Barth, par exemple, parlant de la caste des prêtres et de la religion, voir dans votre livre, page 475. J'aime beaucoup la façon dont vous avez réglé son compte à ce personnage d'une platitude incroyable.

Et c'est lui que l'on nomme professeur d'histoire à Leipzig ! Il y avait pourtant là le vieux Wachsmuth, également borné, mais doué d'un remarquable sentiment des faits, un tout autre type !

Au sujet du livre, en général, je ne puis que répéter ce que j'ai dit à maintes reprises des articles, quand ils paraissaient dans la Neue Zeit : c'est de beaucoup le meilleur exposé de la genèse de l'Etat prussien, je dirai même que c'est le seul qui soit bon, car dans la plupart des cas il en révèle exactement les corrélations jusque dans les détails. Il est seulement regrettable que vous n'ayez pas embrassé tout le développement ultérieur jusqu'à Bismarck, et j'ai malgré moi l'espoir que vous le ferez un jour pour donner un tableau d'ensemble cohérent, depuis le Grand Electeur Frédéric-Guillaume jusqu'au vieux Guillaume. Car enfin, vous avez déjà fait les études préliminaires et presque terminé le travail, du moins en ce qui concerne l'essentiel. Or, il faut l'avoir fait avant que tout le coffre aux vieilleries ne s'effondre ; la défloration des légendes monarchiques patriotiques, sans être précisément une prémisse indispensable de l'élimination de la monarchie qui couvre la domination de classe (la république bourgeoise pure en Allemagne étant périmée avant d'être apparue), n'en est pas moins un des leviers les plus efficaces.

Vous aurez alors plus d'espace et plus d'occasions pour représenter l'histoire locale de la Prusse comme une partie de la misère commune de l'Allemagne. C'est là le point sur lequel je diverge quelque peu avec vous, avec votre conception des causes du morcellement de l'Allemagne et de l'échec de la révolution bourgeoise allemande du XVIe siècle. S'il m'est donné de remanier l'introduction historique à ma Guerre des paysans, ce qui arrivera, je l'espère, l'hiver prochain, je pourrai y développer les points voulus. Non que j'estime erronées les causes que vous mentionnez, mais j'en ajoute d'autres et les groupe un peu différemment.

En étudiant l'histoire de l'Allemagne, qui n'est qu'une misère ininterrompue, j'ai toujours trouvé que seule la comparaison avec les époques correspondantes de l'histoire de France donnerait la bonne échelle, parce qu'il s'y passe juste le contraire de ce qui a lieu chez nous. Là-bas, il se forme un Etat national à partir des membres disjoints de l'Etat féodal, alors que chez nous c'est précisément le paroxysme de la décadence. Là-bas, tout le processus est assujetti à une rare logique objective, tandis que chez nous la débâcle s'aggrave de plus en plus. Là-bas, au Moyen Age, l'immixtion étrangère est figurée par le conquérant anglais qui intervient en faveur de la nationalité provençale contre celle du Nord de la France ; les guerres avec les Anglais représentent en quelque sorte la guerre de Trente ans[4], mais elles se terminent par l'expulsion des envahisseurs étrangers et la conquête du Sud par le Nord. Vient ensuite la lutte du pouvoir central contre le vassal bourguignon qui s'appuie sur ses possessions étrangères et dont le rôle correspond à celui du Brandebourg-Prusse, mais cette lutte aboutit au triomphe du pouvoir central et parachève la formation de l'Etat national. Et chez nous, à ce moment-même, l'Etat national se désagrège complètement (dans la mesure où le « royaume d'Allemagne » au sein du Saint Empire Romain peut être qualifié d'Etat national), et le pillage des terres allemandes commence en grand. Si honteuse que soit cette comparaison pour les Allemands, elle n'en est que plus édifiante, et depuis que nos ouvriers ont replacé l'Allemagne au premier rang du mouvement historique, nous avons moins de peine à avaler l'opprobre du passé.

Un autre caractère très particulier de l'évolution allemande, c'est que les deux Etats de l'empire qui ont fini par se partager toute l'Allemagne ne sont ni l'un ni l'autre purement allemands, étant d'anciennes colonies conquises sur les terres slaves : l'Autriche est colonie bavaroise, le Brandebourg, colonie saxonne ; et s'ils se sont emparés du pouvoir en Allemagne, c'est uniquement en prenant appui sur leurs possessions étrangères, non allemandes : l'Autriche sur la Hongrie (sans parler de la Bohême), le Brandebourg sur la Prusse. A la frontière ouest, qui était la plus menacée, il n'y avait rien de pareil, à la frontière nord c'est aux Danois qu'on avait laissé le soin de défendre l'Allemagne contre les Danois, et le Sud avait si peu besoin d'être défendu que ses gardes-frontières, les Suisses, purent se séparer eux-mêmes de l'Allemagne !

Mais voilà que je me suis lancé dans un tas de ratiocinations ; que ce bavardage vous prouve au moins le vif intérêt que m'inspire votre travail...

  1. L'article de Mehring « Du matérialisme historique » avait été publié en 1893, en appendice à son livre Légende de Lessing.
  2. Un des courants de l'économie politique bourgeoise classique apparu vers le milieu du XVIIIe siècle en France. Les physiocrates se prononçaient résolument pour la grande agriculture capitaliste, l'abolition des privilèges des ordres sociaux et du protectionnisme. Tout en reconnaissant la nécessité de liquider le féodalisme, ils voulaient le faire par la voie de réformes pacifiques, sans porter atteinte aux classes dominantes ni à l'absolutisme. Leurs conceptions philosophiques étaient proches de celles des philosophes bourgeois français du siècle des lumières. Certaines transformations économiques préconisées par les physiocrates furent réalisées pendant la Révolution française.
  3. Mercantilisme, système de conceptions économiques et politiques de certains Etats européens aux XVe-XVIIIe siècles, favorisant l'accumulation des capitaux et le développement du commerce. Ses adeptes identifiaient la richesse de la nation à l'argent. Selon eux c'est l'argent sous forme de métaux précieux qui constituait le bien public. Les Etats qui suivaient ce système cherchaient à régler leur commerce extérieur de sorte que les exportations dépassent les importations.
  4. La guerre de Trente ans (1618-1648), première guerre paneuropéenne, suscitée par l'aggravation des antagonismes entre les différents groupes d'Etats ; elle prit forme d'une lutte entre les protestants et les catholiques. Elle avait commencé par une insurrection des Tchèques contre le joug de la monarchie des Habsbourg et la Contre-Réforme catholique. Les Etats qui s'engagèrent ensuite dans la guerre formèrent deux camps. Le pape, les Habsbourg d'Espagne et d'Autriche et les princes catholiques d'Allemagne, ralliés sous le drapeau du catholicisme, s'opposèrent aux pays protestants : Bohême, Danemark, Suède, République de Hollande et certains Etats allemands convertis à la Réforme. La France, ennemie des Habsbourg, soutenait les pays protestants. L'Allemagne devint le principal théâtre des opérations, l'objet du pillage et des visées expansionnistes des participants à la guerre. Le conflit se termina en 1648 par les traités de Westphalie, qui sanctionnaient le morcellement politique de l'Allemagne.