Le capital financier

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Le capital financier (1910), est un livre du marxiste autrichien Rudolf Hilferding, qui a marqué les théoriciens de l'époque. Il a en particulier influencé la conception de Lénine dans son Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916).

Contexte[modifier]

Hilferding écrit avec sous les yeux l'économie dominée par les cartels de l'Empire austro-hongrois. Il fait partie d'un cercle intellectuel actif à Vienne, les "austro-marxistes".

L'intellectuel libéral anglais, John Hobson, a publié en 1902 un ouvrage remarqué, Imperialism, A study[1]. Plus généralement, en ce début de siècle, on trouve dans la littérature beaucoup de commentaires sur les transformations de l'économie capitaliste, et la politique impérialiste des grandes puissances coloniales.

Hilferding a expliqué par la suite que le livre était quasiment écrit vers 1905, même s'il n' a été publié qu'en 1910.

Plan du livre[modifier]

1) Théorie de l'argent.

2) Analyse des sociétés par actions.

3) Les limitations de la libre concurrence par les cartels, trusts et monopole.

4) L'étude des crises qui surviennent malgré la réglementation monopolistique de la production.

5) L'impérialisme.

Idées principales[modifier]

Théorie de l'argent[modifier]

Hilferding abandonne la thèse de la monnaie conçue comme une marchandise. Frappé par les variations, observées en Autriche, en Hollande et en Inde, entre le prix du métal-argent et celui des pièces d'argent, il en conclut que, par exemple, la valeur du florin est « le reflet de la valeur de la totalité des marchandises en circulation » (à vitesse de circulation égale) ou plus généralement que le « cours » de l'argent est déterminé par ce qu'il appelle « la valeur de circulation socialement nécessaire ».

Hilferding ajoute que le papier-monnaie n'est pas, comme l'a dit Marx, un simple signe de l'or. Mieux, pour l'auteur du Capital financier, « la valeur de la monnaie fiduciaire doit pouvoir être déterminée sans référence à la monnaie métallique ».

Cela ne signifie pas, comme on l'a parfois cru, que le cours de l'argent soit une convention arbitraire : « Personne n'expliquera jamais », écrit Hilferding, « comment l'Etat peut donner, ne serait-ce que pour un centime, à un billet ou à un gramme d'argent un plus grand pouvoir d'achat par rapport aux vins, aux bottines, aux boîtes de cirage, etc., sans compter que, chaque fois qu'il a essayé, il n'a pas réussi. »

Les sociétés par actions[modifier]

Hilferding écrivait : « Notre conception de la société par actions va plus loin que celle développée par Marx. » En effet, Marx n'avait pas considéré le dividende comme une catégorie économique spéciale et avait ainsi laissé en dehors de son étude le bénéfice des fondateurs (Gründergewinn).

Hilferding explique les raisons de la tendance à substituer aux entreprises individuelles des sociétés par actions. Le capitaliste double son pouvoir en transformant sa société personnelle en société par actions puisqu'il lui suffit d'y conserver la moitié de son capital pour en garder l'entier contrôle. Avec le capital qu'il a ainsi retiré (et remplacé par la vente d'actions a des tiers), il peut fonder des filiales selon le même processus, étant entendu que souvent la possession d'un tiers et même d'un quart du capital suffit à lui assurer le contrôle total d'une société. En effet, on peut créer deux sortes de participation au financement : les actions et les obligations sans droit de vote. Le capitaliste établit ainsi un véritable pouvoir de décision sur le capital étranger. Ce pouvoir de décision sur le bien d'autrui est bien plus important qu'un titre de propriété, puisqu'il est une expropriation invisible et que même les petits porteurs ont l'illusion de partager la propriété de la société par actions et de participer a sa gestion. De là vient qu'une société par actions trouve plus facilement à emprunter qu'un capitaliste individuel.

Mais ce ne sont pas là les seuls avantages de la société par actions. Cette dernière permet en effet aux fondateurs de s'approprier une partie de la plus-value, après déduction des frais et le paiement d'un taux d'intérêt aux autres actionnaires. C'est le fameux « bénéfice des fondateurs », qui n'est, dit Hilferding, « ni du brigandage, ni une indemnité, ni un salaire, mais une catégorie économique spéciale ». Il naît, à chaque fondation de société par actions, de la transformation du capital productif rapportant du profit en capital fictif portant intérêt. Ainsi, l'analyse de cette nouvelle catégorie économique fait apparaître comme caduque la distinction établie par Marx entre le capitaliste qui prête du capital et « se contente d'un intérêt, tandis que le capitaliste industriel empoche le profit d'entrepreneur. »

Les limitations de la libre concurrence par les cartels, trusts et monopole.[modifier]

L'élément central que constate Hilferding, c'est la centralisation du capital, qui conduit à la formation de gigantestiques entreprises (trusts), qui dominent les marchés (monopoles) et qui s'entendent entre elles (cartels).

Hilferding considère que cette concentration est une négation du capitalisme de la "libre-concurrence".

Le protectionnisme douanier s’était renforcé depuis les années 1880, mais de façon différente du protectionnisme défensif, tel que théorisé par exemple par Friedrich List pour protéger l'essor du jeune capitalisme allemand. Cette fois, on protège précisément les produits susceptibles d'être exportés. Les grands groupes prospéraient ainsi sans concurrence sur le marché « intérieur » (la métropole et ses colonies), engrangeaient des surprofits (les prix de vente pouvant être supérieurs aux coûts de production), et faisaient du dumping à l’étranger (exportations à bas prix pour évincer les concurrents).

Ainsi, remarque Hilferding, la protection douanière, « arme défensive du faible, devient l'arme offensive du fort ». Il avait déjà fait la même analyse dans un article de 1902[2].

Le capital financier[modifier]

Pour Hilferding, Marx « a prédit la domination des banques sur l'industrie, le phénomène le plus important des temps modernes, alors que les germes de cette évolution étaient à peine visibles ».

La centralisation du capital est, en même temps, cause et effet d'une liaison étroite entre capital bancaire et capital industriel, d'où résulte le « capital financier » que Hilferding conçoit comme la « manifestation la plus haute et la plus abstraite » du capital.

« Un hégélien pourrait parler de négation de la négation - le capital bancaire était la négation du capital usuraire et lui-même à son tour est nié par le capital financier. Ce dernier est la synthèse du capital usuraire et du capital bancaire et s'approprie, à un niveau infiniment plus élevé du développement économique, les fruits de la production sociale. »

Plus précisément, le capital financier est le capital bancaire en tant qu'il fait fonction de capital industriel.

Hilferding précise en passant que « Cela ne veut pas dire pour autant que les magnats de l'industrie dépendent eux aussi des magnats de la banque », mais qu’ils « sont étroitement associés ». Mais de fait, ce que la plupart des lecteurs auront retenu de son propos, c'est le contrôle bancaire. Ainsi selon Otto Bauer, Hilferding a mis en lumière « le pouvoir croissant des banques sur l’industrie ».

Hilferding pronostiquait par ailleurs une diminution du rôle de la Bourse, et la suppression de la distinction entre banques d'affaires et banques de dépôt.

L'effet sur les crises[modifier]

Hilferding pense que l'évolution du capitalisme remet en question la vision de Marx sur les crises économiques. La cartellisation engendrerait une tendance à l'organisation de l'économie, et donc à l'atténuation des crises. En effet pour lui, les crises sont dues au fait que "lanarchie" de la concurrence capitaliste conduit à des disproportions entre secteurs de la production (moyens de production, biens de consommation).

Concernant la loi_de_la_baisse_tendancielle_du_taux_de_profit, il insiste sur les contre-tendances que pointait déjà Marx, et en indique de nouvelles :

  • la haute composition organique du capital permet à l'entreprise moderne de mieux absorber une éventuelle hausse des salaires.
  • la cartellisation rend les entreprises moins vulnérables aux grèves, auxquelles elles peuvent riposter par le lock-out, et leurs liens avec les banques peuvent leur permettre, pendant un certain temps, de tourner sans profit et même a perte
  • le revenu des actions et des obligations étant ramené a un intérêt qui peut être faible, le bénéfice des fondateurs, quant à lui persiste sinon croît, ce qui va encore à l'encontre de la baisse du taux de profit.

Pour Hilferding, le capitalisme ne peut s'effondrer ni par l'action syndicale ni par ses prétendues contradictions internes, bien qu'il ne soit pas non plus capable d'éliminer ses crises périodiques.

L'impérialisme[modifier]

La classe moyenne et l'intégration au système[modifier]

Dans son livre, Hilferding souligne le développement, plus rapide que celui du prolétariat, du secteur tertiaire, de la « nouvelle classe moyenne » et d'une couche de dirigeants non propriétaires mais qui se révèlent les vrais maîtres de l'économie. Au lieu d'une paupérisation croissante et uniforme, il observait partout une différenciation hiérarchique « qui étouffe les sentiments de solidarité » ; chacun « espère grimper avant les autres et s'évader de sa condition semi-prolétarienne pour accéder au niveau d'un revenu capitaliste ».

L'impérialisme et les "grands conflits"[modifier]

La fin du livre de Hilferding est consacrée à l'exposé de ce qu'il considère comme les conséquences politiques de ces mutations économiques. Il dit que le développement récent du capitalisme menace de "grands conflits". On entre dans la période où « la dictature des magnats du capital se transforme finalement en la dictature du prolétariat ».

Dans un article de 1907, il avait déjà écrit que :

« Ce sont en premier lieu des moyens de production qui sont envoyés dans les colonies, particulièrement les chemins de fer et autres moyens de transport modernes dont la production demande de forts capitaux. La cause du colonialisme moderne est le surplus de capital. » « Il faut que ce soit des colonies parce que la technique rend la production d’aujourd’hui plus ou moins semblable dans les pays développés, et ce ne sont donc plus les différences de prix mais le pouvoir d’Etat qui détermine quel pays aura l’opportunité d’investir son capital à l’étranger, et donc d’investir à un taux de profit plus élevé qu’en Europe. »[3]

Le nationalisme et le racisme[modifier]

A l'époque de l'essor des entreprises concurrentielles, Marx observait que le capitalisme avait détruit toutes les valeurs « sacrées » pour ne laisser subsister que le froid calcul et le « paiement comptant ». Si les prolétaires, ne possédant rien d'autre que leur force de travail, n'avaient pas de patrie, les capitalistes avaient leur patrie partout où ils avaient des intérêts ; à « l'internationalisme prolétarien » faisait pendant « le capitalisme apatride ».

Hilferding expliquait que la formation des cartels appuyés sur l'Etat face à leurs concurrents développaient à présent le nationalisme, jusqu'au racisme envers les autres peuples et particulièrement les peuples colonisés.

Le socialisme d'Etat[modifier]

Pour Hilferding, la tendance à la suppression-dépassement (aufhebung) de la libre-concurrence et à l'organisation de l'économie créé toujours plus les conditions du socialisme et de l'entente entre les nations. Les socialistes n'ont qu'à parachever cette oeuvre. Pour Hilferding, c'est au travers de l'État que cela peut et doit être fait.

Contrairement à la nécessité de la destruction de l'État bourgeois que Marx établit vers la fin de sa vie, Hilferding considère que l'Etat tend à être une structuration rationnelle et consciente du corps social qui permettra une détermination dans l'intérêt général. Le socialisme de Hilferding est donc un socialisme d'État (capitalisme d'Etat).

Ainsi, ce qui se rapproche le plus chez lui d'une réaffirmation de l'orthodoxie révolutionnaire face au gradualisme réformiste est aussi ce qui revient à dire que la révolution ne passe pas par l'auto-organisation des travailleurs : « La lutte pour l'abolition complète de l'exploitation est ainsi en dehors du cadre des tâches proprement syndicales »

Réception et critiques[modifier]

Bon écho dans la social-démocratie[modifier]

Dans les pays de langue allemande, l'ouvrage de Rudolf Hilferding a été souvent appelé « le quatrième volume » du Capital de Marx.[4]

C'est la cinquième partie sur l'impérialisme qui fut la plus remarquée et approuvée à l'époque de la parution. Inversement, la plupart des social-démocrates considèrent alors que la théorie de l'argent développée dans la première partie est une régression de Marx à Ricardo. L'analyse économique et sociologique de la société par actions de la deuxième partie apparut en revanche comme une contribution importante et originale par rapport au Capital.

Jaurès[modifier]

Dans un discours à l'Assemblée nationale, Jean Jaurès faisait la description suivante de la théorie de Hilferding, lui donnant un ton très optimiste sur le développement du capital financier, en faisant quelque chose de similaire à la théorie de l'ultra-impérialisme que défendra plus tard Kautsky :

« Dans la première période d'expansion coloniale de l'Europe, comme c'est la propriété foncière qui était d'abord le tout, puis l'essentiel de la vie économique des nations [...]. Et alors, coloniser signifiait acquérir de la terre, avoir sur les pays lointains un monopole territorial qui servait de face à un monopole de commerce. Peu à peu, la propriété se mobilise ; la propriété industrielle se superpose à la propriété foncière, la propriété industrielle nominative et enracinée, individualisée, se transforme en propriété par actions. [...] Par-dessus les frontières des races et par-dessus les frontières des douanes travaillent les grandes coopérations du capitalisme industriel et financier et les banques, les grandes banques s'installent derrière les entreprises, elles les commanditent, elles les subventionnent, et [...] elles les coordonnent ; et comme elles subventionnent en même temps les succursales lointaines dans tous les pays et par-delà les mers, voilà que la puissance des banques se dresse, coordonnant les capitaux, enchevêtrant les intérêts de telle sorte qu'une seule maille de crédit déchirée à Paris, le crédit est ébranlé à Hambourg, à New York, et qu'il se fait ainsi un commencement de solidarité capitaliste, redoutable quand elle est manœuvrée par des intérêts inférieurs, mais qui, sous l’inspiration de la volonté commune des peuples, peut devenir à certaines heures une garantie pour la paix. Ce que je vous dis là, c'est le résumé affaibli de l'œuvre magistrale que publiait, il y a quelques mois, un disciple de Marx, Hilferding, dans une œuvre de premier ordre sur le capital et la finance. » [5]

Lénine[modifier]

Lénine reprendra de ce livre :

  • l'insistance sur les monopoles,
  • la définition du capital financier comme fusion du capital bancaire et du capital industriel (mais en évoquant moins que Hilferding le rôle dominant des banques)
  • l'idée d'un lien entre monopoles et impérialisme
  • On peut également voir un lien entre l'émergence de nouvelles classes moyennes dont parle Hilferding et la théorie de l'aristocratie ouvrière. Mais ce que décrit Hilferding est un phénomène plus diffus que la "mince couche d'ouvriers" de Lénine.

Bernstein[modifier]

Eduard Bernstein critiqua presque toutes les thèses de ce livre. Par exemple il pensait que les cartels tendaient au contraire à l'internationalisation et donc ne développaient pas le nationalisme.

Remarques ultérieures[modifier]

La pratique politique de Hilferding en Allemagne après la Première guerre mondiale, comme ministre des finances dans un gouvernement bourgeois, va a posteriori accréditer l'idée que son livre présentait une thèse purement réformiste.

Pour Yvon Bourdet, préfacier en 1970, « Le capital financierne peut être considéré comme un quatrième volume mais bien plutôt comme une refonte des Livres II et III. »[6]

Notes et sources[modifier]

  1. http://www.marxists.org/archive/hobson/1902/imperialism/index.htm
  2. Rudolf Hilferding, Le changement de fonction du protectionnisme douanier, 1902
  3. Rudolf Hilferding, L’impérialisme allemand et la politique nationale, 1907
  4. Kautsky, Finanzkapital und Krisen, Die Neue Zeit, 1911
  5. Jean Jaurès, Discours à l’Assemblée du 20 novembre 1911
  6. https://www.marxists.org/francais/hilferding/1910/lcp/bourdet.htm