Manufacture

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La manufacture d'épingles, le célèbre exemple développé par Adam Smith

Une manufacture (du latin manufactura, « fait à la main ») est un lieu de fabrication dans lequel des produits sont fabriqués à la main par plusieurs ouvriers. Il s'agit d'une façon de produire intermédiaire entre l'artisanat individuel et la grande industrie. Ce fut une forme à la pointe de la productivité entre les années 1550-1760.

Analyse de la manufacture[modifier | modifier le wikicode]

Une première division du travail[modifier | modifier le wikicode]

La manufacture est un chaînon important dans la révolution du mode de production qui conduit au capitalisme, que Marx notamment, analyse dans le Capital.

« Cette espèce de coopération qui a pour base la division du travail revêt dans la manufacture sa forme classique et prédomine pendant la période manufacturière proprement dite, qui dure environ depuis la moitié du XVI° jusqu'au dernier tiers du XVIII° siècle. »[1]

Marx analyse que la manufacture peut avoir deux origines :

  • « Un seul atelier peut réunir sous les ordres du même capitaliste des artisans de métiers différents, par les mains desquels un produit doit passer pour parvenir à sa parfaite maturité. Un carrosse fut le produit collectif des travaux d'un grand nombre d'artisans indépendants les uns des autres tels que charrons, selliers, tailleurs, serruriers, ceinturiers, tourneurs, passementiers, vitriers, peintres, vernisseurs, doreurs, etc. La manufacture carrossière les a réunis tous dans un même local où ils travaillent en même temps et de la main à la main. On ne peut pas, il est vrai, dorer un carrosse avant qu'il soit fait; mais si l'on fait beaucoup de carrosses à la fois, les uns fournissent constamment du travail aux doreurs tandis que les autres passent par d'autres procédés de fabrication. »
  • Un atelier peut regrouper plusieurs artisans, chacun réalisant seul toutes les étapes de production. « C'est la coopération dans sa forme la plus simple. Chacun de ces ouvriers (peut-être avec un ou deux compagnons) fait la marchandise entière en exécutant l’une après l'autre les diverses opérations nécessaires et en continuant à travailler suivant son ancien mode. » Cependant même dans ce deuxième cas, « des circonstances extérieures donnent bientôt lieu d'employer d'une autre façon la concentration des ouvriers dans le même local et la simultanéité de leurs travaux. Une quantité supérieure de marchandises doit par exemple être livrée dans un temps fixé. Le travail se divise alors. Au lieu de faire exécuter les diverses opérations par le même ouvrier les unes après les autres, on les sépare, on les isole, puis on confie chacune d'elles à un ouvrier spécial, et toutes ensemble sont exécutées simultanément et côte à côte par les coopérateurs. Cette division faite une première fois accidentellement se renouvelle, montre ses avantages particuliers et s'ossifie peu à peu en une division systématique du travail. De produit individuel d'un ouvrier indépendant faisant une foule de choses, la marchandise devient le produit social d’une réunion d'ouvriers dont chacun n'exécute constamment que la même opération de détail. Les mêmes opérations qui, chez le papetier d'un corps de métier allemand, s'engrenaient les unes dans les autres comme travaux successifs, se changeaient dans la manufacture hollandaise de papier en opérations de détail exécutées parallèlement par les divers membres d'un groupe coopératif. Le faiseur d'épingles de Nuremberg est l’élément fondamental de la manufacture d'épingles anglaise; mais tandis que le premier parcourait une série de vingt opérations successives peut-être, vingt ouvriers dans celle-ci n'exécutèrent bientôt chacun qu'une seule de ces opérations qui, par suite d'expériences ultérieures, ont été subdivisées et isolées encore davantage. »

Marx fait ressortir les points suivants :

  • « La manufacture introduit donc tantôt la division du travail dans un métier ou bien la développe; tantôt elle combine des métiers distincts et séparés. »
  • Le savoir-faire artisanal reste la base de la manufacture.
  • Le gain de productivité de la manufacture ne tient pas essentiellement à de nouvelles technologies, mais à la coopération et à la division du travail.

Adam Smith est considéré par Marx comme le penseur typique de l'époque manufacturière :

« Comme on pourra le voir dans le quatrième livre de cet ouvrage[2], Adam Smith n'a pas établi une seule proposition nouvelle concernant la division du travail. Mais à cause de l'importance qu'il lui donna, il mérite d'être considéré comme l'économiste qui caractérise le mieux la période manufacturière. Le rôle subordonné qu'il assigne aux machines souleva dès les commencements de la grande industrie la polémique de Lauderdale, et plus tard celle de Ure. Adam Smith confond aussi la différenciation des instruments, due en grande partie aux ouvriers manufacturiers, avec l'invention des machines. Ceux qui jouent un rôle ici, ce ne sont pas les ouvriers de manufacture, mais des savants, des artisans, même des paysans (Brindley), etc. »

Travail parcellaire aliénant[modifier | modifier le wikicode]

Dans la manufacture, chaque ouvrier est assigné « à une fonction parcellaire pour toute sa vie »[1]. Marx souligne que c'est un facteur d'abrutissement.

Exemples historiques[modifier | modifier le wikicode]

Manufactures privilégiées[modifier | modifier le wikicode]

L'artisanat médiéval était organisé en corporations de métiers dont les règlements limitaient le nombre de compagnons et d'apprentis, fixant précisément le domaine et les procédés d'activité. Cela posait un obstacle au développement des manufactures. C'est pourquoi les premières d'entre elles furent créées par des règlements particuliers impulsés par les monarchies, à l'époque absolutiste.

L'artisanat médiéval était organisé en corporations de métiers dont les règlements limitaient le nombre de compagnons et d'apprentis, fixant précisément le domaine et les procédés d'activité. Cela posait un obstacle au développement des manufactures. C'est pourquoi les premières d'entre elles furent créées par des règlements particuliers impulsés par les monarchies, à l'époque absolutiste. Ce règlement dérogatoire s'appelait un privilège, et l'établissement créé en conséquence, une manufacture privilégiée.

Les communautés de métier étaient conservées pour les productions traditionnelles, et leurs dispositions sociales (statut des apprentis, horaires, rémunérations...) n'étaient pas abolies mais reprises dans le nouveau règlement de fabrique. Celui-ci était pris, selon les mêmes formes qu'un statut de communauté de métier, c'est-à-dire par Lettre patentes. Il s'agissait par conséquent d'établissements industriels et commerciaux à statut de droit public, et non de sociétés privées créées par un contrat.

Les principales manufactures ont été mises en place à la fin du 17e siècle, sous Colbert. L'objectif de sa politique mercantiliste est réduire l'attrait des rentes constituées et de la préférence française pour la rente, pour orienter l'argent vers la production.

Dès 1663 et 1665, de nombreux établissements de ce type sont fondés comme la Manufacture des Gobelins et la manufacture des Glaces, qui deviendra plus tard Saint-Gobain. En 1669, Colbert créé un métier axé sur la qualité des produits: Inspecteur général des Manufactures.

D'autres suivront, la Manufacture de Vincennes qui deviendra la Manufacture nationale de Sèvres (porcelaine) et la Manufacture de Beauvais, qui s'ajoutent à celle des Gobelins, fondée en 1664 par le hollandais Jean Glucq, ou la Manufacture de la Savonnerie. Certaines sont devenues de grandes entreprises publiques passées depuis au secteur privé (exemple : Saint-Gobain, la Compagnie des Glaces).

La Manufacture d'armes de Saint-Étienne sera fondée elle en 1764 à Saint-Étienne.

Manufactures et magasins créés ou relancés en France entre 1661 et 1764 :

  • en 1663, la Manufacture de la savonnerie, pour les tapis
  • en 1663, la Manufacture des Gobelins, pour la tapisserie et la teinture, créée par Barthelemy de Laffemas
  • en 1664, la Manufacture de bas de soie au métier, Château de Madrid
  • en 1664, la Manufacture de Beauvais, pour la tapisserie
  • en 1665, la Manufacture d'Aubusson, pour la tapisserie
  • en 1665, la Manufacture des Glaces, une verrerie à Saint-Gobain
  • en 1665, un Magasin royal des armes, alimenté par Saint-Étienne, à Paris
  • en 1666, la Compagnie royale des mines et fonderies du Languedoc
  • en 1667, la Manufacture des dentelles d'Auxerre
  • en 1666, la Manufacture des points de France
  • en 1665, la Manufacture royale des Rames, des ateliers de draperie à Abbeville
  • en 1667, la Manufacture des draps de Villeneuvette
  • en 1667, la Manufacture de draps des Saptes
  • en 1670, la Manufacture des rubans de Chevreuse
  • en 1674, la Manufacture des tabacs
  • en 1690, la Cristallerie de Portieux
  • en 1707, la Cristallerie de Vallérysthal
  • en 1730, la Manufacture royale d'armes blanches d'Alsace à Klingenthal
  • en 1730, la Manufacture de Lunéville
  • en 1735, la Manufacture de Niderviller
  • en 1740, la Manufacture de Vincennes, pour la porcelaine, qui déménagera à Sèvres en 1756
  • en 1750, la Manufacture Royale du Spalme
  • en 1756, la Manufacture de Sèvres, pour la porcelaine
  • en 1764, la Manufacture d'armes de Saint-Étienne
  • en 1764, la Manufacture de Baccarat
  • Très nombreuses lettres de privilèges pour des verreries, mines, forges, tuileries, corderies, manufacture de poudres, etc.

Plusieurs d'entre elles demeurent sous forme de sociétés privées, notamment depuis la Révolution. Les Manufactures Nationales de l'État subsistantes sont la Manufacture de tapisserie des Gobelins, la Manufacture de Beauvais (ateliers situés à Paris et Beauvais), la Manufacture de la Savonnerie (ateliers situés à Paris et Lodève) rattachées depuis 1936 et 1937 au Mobilier national, qui dépendent de l'administration générale du Mobilier national et des Manufactures nationales de tapis et tapisseries avec l'Atelier conservatoire national de la dentelle du Puy-en-Velay et celui d’Alençon, ainsi que la Manufacture nationale de Sèvres ; la Manufacture nationale d'armes de Saint-Étienne ayant définitivement fermée ses portes en 2001.

Sens étendu[modifier | modifier le wikicode]

Un objet manufacturé est au sens strict un objet fabriqué par des ouvriers dans une manufacture. Au sens large et actuel, cette expression désigne tout objet fabriqué directement ou indirectement (via des machines automatiques ou robots) par l'Homme, dans une usine ou une fabrique artisanale.

Aujourd'hui l’industrie manufacturière est un sous-ensemble du secteur secondaire, et un sous-ensemble de l’industrie (sachant que toute l’industrie ne fait pas partie du secteur secondaire).

Notes[modifier | modifier le wikicode]

  1. 1,0 et 1,1 Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre XIV : Division du travail et manufacture, 1867
  2. Karl Marx, Théories sur la plus-value, publié à titre posthume par Kautsky en tant que livre 4 du Capital.