Décroissance

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La décroissance est une conception politique, sociale et économique  qui présente la croissance économique comme à l'origine des maux de l'humanité. Pour ses partisans : l’aliénation au travail, la pollution ou encore le dysfonctionnement de l'économie comme le chômage de masse sont les résultats de l'industrialisation. Plutôt que « décroissants », les partisans de la décroissance se dénomment en général « objecteurs de croissance ».

Grandes lignes[modifier]

Le socle commun de la pensée de la décroissance est un écologisme radical. En plus des critiques sur les pollutions, le dérèglement_climatique et les extinctions d'espèces vivantes, elle met en avant l'idée que les ressources naturelles sont limitées et que « une croissance infinie est impossible dans un monde fini ». Un des symboles de cette logique est l'épuisement des stocks de pétrole (peak oil) qui ne laisserait pas d'autre choix qu'une décroissance, choisie ou subie. Ou encore les calculs d'empreinte écologique, qui montrent que « si chaque terrien avait le mode de vie d'un états-unien moyen, il faudrait 4 planètes ».[1]

La décroissance prône la lutte contre la croissance économique, contre la consommation de masse et le développement de la technique. Elle préconise le retour à l'artisanat contre l'industrie, la production locale et la vie à la campagne.

Mais la plupart du temps, la pensée de la décroissance ajoute à la critique écologiste une critique de la « société industrielle » en elle-même. Les militants de la décroissance voient généralement d'un très mauvais oeil les innovations technologiques. Ils théorisent que la plupart des techniques ayant conduit à une consommation de masse ont des effets sociaux très néfastes : publicité, automobile, ordinateurs... L'agriculture industrielle est particulièrement visée, et devrait selon eux être remplacée par une agriculture biologique, idéalement de proximité (potagers...).

Concernant les pays pauvres, la plupart des décroissants considèrent qu'il y a effectivement un sous-développement à combattre, mais mettent en garde contre un mal-développement qui se ferait sur le modèle des pays riches, et prônent au contraire la sobriété volontaire pour les pays riches.

Historique[modifier]

Origine[modifier]

Les idées de décroissance ont été théorisées dans les années 1960 et 1970 par des auteurs comme l'économiste Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994), le « révérend père » Ivan Illitch (1926-2002), ou le malthusien Paul Ehrlich (né en 1932).

Ce courant s'est développé en même temps que la crise du capitalisme, au début des années 1970, s'approfondissait. C'est à cette même époque que le célèbre Club de Rome a publié Les limites de la croissance.

Ce sont également les années 1970 qui ont vu émerger, dans la mouvance hippie, les idées de retour à la nature, d'une plus grande communion avec celle-ci, d'un rejet de la technique et du « productivisme », de constitution de petites communautés indépendantes - toutes idées que l'on retrouve aujourd'hui dans la décroissance.

Serge Latouche cite comme « précurseur des idées de la décroissance ». le livre de Albert Tévoédjrè « La pauvreté, richesse des peuples » (1978).

Aujourd'hui[modifier]

Ce courant séduit un certain nombre de jeunes dans les milieux intellectuels dans les années 2000. La décroissance est un courant très hétérogène. Si la majorité de ses partisans se réclament de gauche ou d'extrême gauche, d'autres, comme Alain de Benoist, sont  d'extrême droite.

De nombreux partis de gauche débattent alors des idées de la décroissance qui se diffusent dans les milieux militants.

Les Verts, même s'ils restent un parti de gouvernement dont la direction est prête au plus pur pragmatisme capitaliste, incorporent en parole des notions de « nouvelle frugalité », de « croissance sélective » ou de « décroissance sélective ».

Le PCF par exemple, dès 2005, déclarait lors d'un forum à la Fête de l'Humanité, par la bouche de Alain Hayot : « Il faudrait quatre à cinq planètes si toute la population mondiale produisait et consommait sur le même modèle que l'actuel monde dit développé. La croissance actuelle génère autant de dégâts sociaux qu'environnementaux ». Le PCF ne propose cependant pas une décroissance mais une autre croissance. Pour les décroissants il s'agit d'un parti « productiviste ».

Critiques[modifier]

Une nouvelle forme de malthusianisme ?[modifier]

Malthus (1766-1834) était un ecclésiastique anglais du 18e siècle, effrayé par l'explosion démographique des débuts de la révolution industrielle, qui écrivit un traité devenu célèbre dans lequel il expliquait que l'humanité ne pourrait survivre à l'accroissement de la population, puisque le nombre d'êtres humains progressait infiniment plus vite que la quantité de richesses produites. Conclusion, selon Malthus : il fallait limiter les naissances ou, pour être tout à fait précis, laisser mourir les pauvres :

« Un homme qui est né dans un monde déjà possédé, écrivait Malthus, s'il ne peut obtenir de ses parents la subsistance qu'il peut justement leur demander, et si la société n'a pas besoin de son travail, n'a aucun droit de réclamer la plus petite portion de nourriture, et, en fait, il est de trop au banquet de la nature ; il n'a pas de couvert vacant pour lui. »

Les idées de Malthus avait été violemment critiquées par Marx et Engels comme une « infâme, une abjecte doctrine, un blasphème hideux contre la nature et l'humanité ». Les hausses continuelles des forces productives (malgré les dégâts sociaux et écologiques) ont par ailleurs régulièrement démenti les prévisions catastrophistes des malthusiens.

Pour antant plusieurs penseurs et courants se sont inspirés par la suite de Malthus. Le socialiste August Bebel écrivait que les idées malthusiennes se développaient toujours « dans les périodes de décadence de l'ordre social, [où] le mécontentement général est toujours attribué à l'abondance d'hommes et au manque de vivres et non pas à la manière dont on les obtient et les divise ».

De nombreux auteurs font le rapprochement entre les idées de la décroissance et le malthusianisme. C'est le cas notamment de Lutte ouvrière, qui en tire la conclusion que cette idéologie est réactionnaire. LO s'appuie sur les exemples suivants :

  • le Vert Yves Cochet a proposé, dans le but de limiter les naissances, de couper les allocations familiales aux familles ayant plus de trois enfants, parce qu'un enfant européen a « un coût écologique comparable à 620 trajets Paris-New-York ».
  • Certains théoriciens décroissants comme Ivan Illich se revendiquent ouvertement de Malthus, et jugent nécessaire la décroissance de la consommation aussi bien que de la population : « le surpeuplement rend plus de gens dépendants de ressources limitées. L'honnêteté oblige chacun de nous à reconnaître la nécessité d'une limitation de la procréation [et] de la consommation ».
  • Serge Latouche, a écrit un article intitulé :« Il faut jeter le bébé plutôt que l'eau du bain »

Certains comme le PPLD reprennent la formule « vivre plus simplement pour que d’autres puissent simplement vivre »

L'idée décroissante selon laquelle le développement (pour ceux qui acceptent ce terme) des pays pauvres passe essentiellement par une restriction des pays riches, revient à l'idée qu'il y a un gâteau de taille fixe à partager. Cela masque totalement la question des rapports de production capitalistes qui empêchent le développement théoriquement possible.

Impossibilité d'une croissance infinie ?[modifier]

Les objecteurs de croissance ont tendance à exagérer la disparition des énergies fossiles. Par exemple les précurseurs des années 1970 prévoyaient la fin définitive des ressources pétrolières en l'an 2000, alors que le capitalisme a su exploiter toujours de ressources (forages plus profonds ou forages aux pôles rendus accessibles par la fonte des glaces, hydrates de méthane, gaz de schiste...). Par ailleurs le charbon, qui a été délaissé, est encore abondant sur Terre. Le capitalisme pourrait encore « fonctionner » longtemps sans être fatalement forcé à décroître.

Les décroissants ont tendance à tout voir au prisme de la pénurie imminente. Par exemple, Vincent Cheynet commençait sa profession de foi (législatives de 2012) par « La crise financière et économique n’est que la conséquence de la raréfaction de l’énergie abondante et bon marché. »[2] En réalité, les crises du capitalisme ont avant des causes internes, et ont une temporalité beaucoup plus courte que la raréfaction progressive des ressources.

Les décroissants invoquent comme base théorique les thèses de Nicolas Georgescu-Roegen. Celui-ci affirme qu'il y a une contradiction entre la loi de l’entropie (deuxième loi de la thermodynamique) et une croissance économique matérielle illimitée. Il faudrait donc absolument ralentir la croissance économique pour freiner l’augmentation de l’entropie, c’est-à-dire la dégradation inévitable de l’énergie du fait de son usage. Cependant, la théorie de Georgescu-Roegen fait l'erreur de supposer un système énergétique fermé. Comme le fait remarquer le marxiste Daniel Tanuro :

« Or, la biosphère n’est pas un système fermé. D’une part, elle est ouverte sur les rayonnements cosmiques (notamment sur le rayonnement solaire, un flux d’énergie quasi inépuisable à l’échelle humaine puisqu’on sait que le soleil va encore briller pendant 4,5 milliards d’années au moins). D’autre part, elle est traversée dans l’autre sens par le flux de la géothermie. Il y a un apport constant d’énergie. La biosphère est un système ouvert. Au sein d’un tel système, la croissance du désordre (ce que mesure l’entropie) n’est pas une fatalité. »

Bien évidemment le propre des énergies fossiles étant d'être non renouvelables, elles arriveront nécessairement à épuisement un jour. Mais les décroissants ne prennent pas sérieusement en considération les possibilités offertes par les énergies renouvelables. Le fait qu'il soit techniquement possible de capter une partie du flux d'énergie (renouvelable à l'échelle de temps de l'humanité) que nous recevons signifie qu'il n'est pas impossible de parvenir à une civilisation durable.

Mépris de classe ?[modifier]

Des partisans de la Décroissance peuvent parfois faire preuve d'un certain mépris envers "la masse abrutie", les "CONsommateurs", etc. Le thème de la petite minorité qui serait suffisamment intelligente pour se détacher des biens matériels face au troupeau de moutons consuméristes revient souvent. Beaucoup de messages ou de mots d'ordre de décroissants sont très provoquants pour les classes populaires des pays riches : les millions de personnes qui vivent des minima sociaux ou du chômage, les salarié-e-s licencié-e-s sous l'effet de la crise...

La Une du journal La Décroissance, en septembre 2004, clamait « Vive la pauvreté ! ». Une Une de 2009 disait « Merde au pouvoir d'achat ! »...

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Si l'on prend en compte le fait que la plupart des décroissants (comme des militants en général) sont issus de milieux petits-bourgeois (sinon par la richesse, par le capital culturel), ce mépris s'apparente à un mépris de classe.

Se représenter publiquement comme une minorité opposée à l'immense majorité (« Nous sommes 1%, ils sont 99% ») semble montrer que l'ennemi principal n'est pas la minorité capitaliste, mais toute la société rejetée en bloc. Une telle façon de poser le combat politique n'a aucune chance de déboucher sur un changement social.

Une pensée individualiste[modifier]

On peut également reprocher à la décroissance de donner une grande place à l'individualisme, dans ses constats comme dans ses modes d'action.

Dans l'analyse, les décroissants mettent souvent en avant la responsabilité individuelle (en tant que consommateur principalement). Par exemple, certains ont écrit que les consommateurs étaient responsables des épidémies type vache folle, grippe aviaire ou grippe porcine, parce qu'ils font pression pour avoir des produits moins chers.

« En tant que citoyens des pays développés, il conviendrait de nous poser la question de notre responsabilité personnelle. Parce que, si à l'achat d'un produit le prix est l'un de mes critères importants, je suis personnellement responsable de ce genre de crise. En achetant le poulet à 6 euros le kilo ou un T-shirt à 5 euros, qui peut honnêtement croire que les méthodes de production puissent être écologiquement ou socialement acceptables ? »[3]

En conséquence de cette vision, il faut « se changer soi-même pour changer le monde ». Une bonne partie des productions idéologiques, comme le journal La Décroissance, donnent une large part à des rubriques "conso", ou plutôt "anti-conso" (refuser de prendre l'avion ou les ascenseurs...) et à des témoignages de gens vivant dans la simplicité volontaire : sans voiture, sans réfrigérateur, sans marchine à laver, sans ordinateur, sans téléphone portable...

Si un certain nombre de décroissants prétendent n'avoir pas renoncé à l'action collective, les principaux types d'action auxquelles ils appelents sont du type boycott :

  • boycott des supermarchés pour préférer le « lien direct avec le petit producteur », ou pour devenir auto-producteur dans le maximum de domaines (cultiver soi-même ses légumes, coudre ses vêtements...)
  • ou des campagnes plus ponctuelles : « journées sans achat », « Noël sans cadeaux »...

Pour les plus anticapitalistes, l'idée est d'étouffer le grand capital en lui coupant l'oxygène que lui procure la vente de ses marchandises. C'est pourtant une illusion : d'une part, cette stratégie ne s'adresse qu'à celles et ceux qui ont suffisamment de pouvoir d'achat, d'autre part, sans alternative globale à opposer à la production capitaliste, l'auto-restriction n'a aucune chance de devenir un phénomène de masse.

Beaucoup de marxistes voient ce repli individualiste comme un reflet (même s'il est non conformiste) de la faiblesse de la conscience de classe et des luttes collectives.

Des dérapages réactionnaires[modifier]

A partir du rejet de l'industrie moderne, certain-e-s militant-e-s de la décroissances glissent jusqu'à un rejet de "la modernité" en général, ce qui les amènent parfois à sembler rejeter le principe même de collectivité au nom de l'autonomie/autarcie... D'un point de vue communiste, cela peut conduire à des positions réactionnaires.

Le théoricien Ivan Illich dénonçait la médecine moderne sous prétexte qu'elle détourne de l'autodiagnostic et de l'automédication. Il dénonçait aussi l'école - une « drogue » censée préparer les futurs adultes à consommer et à en faire des esclaves. Illich a par exemple publié, en 1971, un article sur « le potentiel révolutionnaire de la déscolarisation ». Même si tous les décroissants ne partagent pas forcément ce point de vue, se réclamer aujourd'hui d'un tel auteur est choquant, à une époque où des dizaines de milliers de jeunes des quartiers pauvres, en France, sont « déscolarisés », sans que le « potentiel révolutionnaire » saute aux yeux...

Alors que les communistes revendiquent la réduction du temps de travail à salaire constant, certains décroissants demandent aux syndicats de prôner une « réduction forte du temps de travail rémunéré »[4].

Par ailleurs, le courant autour de Vincent Cheynet reprend une caractéristique qui est généralement celle des antilibéraux de droite : amalgamer libéralisme économique et politique dans le concept de « libéraux-libertaires ». Tous ceux qui critiquent l’Etat (capitaliste) et les normes (dominantes) sont accusés de sombrer dans une même dérive contemporaine, une idéologie de la dérégulation sans-limite (on ne respecte plus la nature, les saisons, les sexes…). Le « professeur Foldingue » du journal La décroissance fait par exemple régulièrement des chroniques conservatrices sur des sujets comme le genre, la transsexualité, contre la PMA...

Système productiviste ?[modifier]

Article détaillé : productivisme.

Pour de nombreux décroissants, le « productivisme » est présenté comme un système qui serait l'ennemi principal, même si pour beaucoup d'entre eux il est lié au capitalisme (souvent, il est mis sur le même plan). Le productivisme serait une idéologie selon laquelle il faudrait produire toujours plus.

« La Décroissance propose de sortir de la société de Croissance ; celle qui s’est construite au service de la croissance du PIB et de la religion de l’économie. (...) Nous avançons donc avec nos mots obus : la Décroissance, l’anti-capitalisme, l’anti-productivisme, l’anti-consumérisme. » PPLD[5]

Certains englobent le marxisme dans le productivisme, se basant sur la théorie de la nécessaire augmentation des forces productives, ou encore sur les désastres écologiques du stalinisme. Ils méconnaissent souvent les préoccupations que Marx exprimait déjà à son époque sur les déséquilibres "écologiques" (même si le terme n'était pas employé).

« De ce point de vue, capitalisme et marxisme sont strictement équivalents : ils postulent que la production est insuffisante. » Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète

Dans l'analyse de Marx, le capitalisme engendre effectivement une tendance à l'augmentation de la production, même si les capitalistes n'ont pas pour « but » d'augmenter la production, mais de se battre pour faire plus de profit que leurs concurrents. Pour capter plus de plus-value, ils ont besoin de conquérir de nouveaux marchés ou d'augmentent la productivité du travail. Pour gagner la course à celui qui innovera le premier, ils réutilisent en permanence une partie de la plus-value gagnée pour de nouveaux investissements (ce que Marx nommait la « reproduction élargie du capital »). Les capitalistes ont aussi intérêt à marchandiser de nouveaux biens, et à pousser à la consommation maximale (publicité, création de modes, obsolescence...). Pour cette raison, certains marxistes acceptent de considérer que le capitalisme est un système productiviste, ou tendanciellement productiviste (parce que les crises détruisent une partie de la production).

Actuellement, même si chaque capitaliste est maître à bord de son entreprise, la production dans son ensemble est le résultat des forces du marché et ne sont réellement contrôlables par personne. La notion de « productivisme » des décroissants a donc l'inconvénient de ne pas réellement donner d'explication matérialiste de la société. C'est pour cela que des marxistes refusent d'utiliser ce terme, estimant qu'il provient d'une analyse idéaliste.

Une pensée idéaliste[modifier]

La plupart des marxistes considèrent qu'il y a une conception idéaliste à la racine de la pensée décroissante. Par exemple :

  • globalement, c'est un changement du mode de production qui peut conduire à un changement des modes de consommation, et non l'inverse
  • une stratégie politique centrée sur la consommation ne peut pas conduire à un changement des rapports de production
  • la croissance permanente est une conséquence du capitalisme, et pas d'une « idéologie productiviste » autonome
  • ce n'est pas tellement parce qu'ils n'arrivent pas à imaginer autre chose que la croissance que les partis de gauche comme EELV, le PCF ou le PG prônent une autre croissance (verte, sociale...), c'est parce qu'ils ne luttent pas réellement contre le capitalisme, et qu'ils acceptent donc sa logique (la seule façon de créer des emplois c'est la croissance) ;
  • quand Hervé Kempf évoque la responsabilité des riches dans Comment les riches détruisent la planète, il s'agit pour lui essentiellement d'une responsabilité via le "mauvais exemple" de consommation ostentatoire, alors que leur responsabilité est avant tout dans la logique de profit qu'ils appliquent dans la production qu'ils dirigent,
  • l'idée d'une société post-capitaliste reposant sur l'artisanat est impossible selon l'analyse marxiste. Elle peut au contraire être rapprochée de l'anarchisme proudhonien, ou d'autres formes de socialisme utopique.

La logique proudhonienne de la décroissance se voit par exemple dans la revendication de Vincent Cheynet d'une « économie fondée sur de petites entités : l’artisanat, les coopératives [et la] paysannerie »[2], ou dans la FAQ de l’Institut d’études économiques et sociales pour la décroissance soutenable :

« La décroissance est-elle anticapitaliste ?
La décroissance milite pour un monde démocratique débarrassé de la dictature financière. La décroissance est logiquement contre l’« économie de marché » entendue comme le capitalisme. Elle est en revanche pour une « économie des marchés » comprise comme l’artisanat indépendant, la paysannerie, les coopératives, etc., reposant sur une économie à taille humaine et maîtrisée et laissant une place à la concurrence. »

Par ailleurs, certains font preuve d'une pensée utopiste/réformiste lorsqu'ils font appel aux institutions de la république actuelle (certes « profondément réformées ») pour « La relocalisation progressive de l’économie à travers des incitations fiscales, par des taxes douanières, par la création de normes qualitatives exigeantes. » Voire pour le « démantèlement progressif des entreprises multinationales »[2]. Ou encore lorsque Paul Ariès en appelle au PS...[6]

Edgar Morin, dans un plaidoyer pour la décroissance se référant à Ivan Illich, n'offre qu'une révolte contre le manque d'amour : 

« Toutes les solutions envisagées sont quantitatives : croissance économique, croissance du PIB. Quand donc la politique prendra-t-elle en considération l'immense besoin d'amour de l'espèce humaine perdue dans le cosmos ? »[7]

Ce fond commun idéaliste va parfois jusqu'à des extrêmes. A titre d'exemple, on peut remarquer une conception théologique de l'histoire

« Nous constatons que dans la Bible, l'intervention divine a lieu quand l'inhumanité, quand le mal moral et physique dépasse les bornes. Dieu provoque un événement approprié à cet excès d'inhumanité, qui placera l'homme devant le choix de se repentir ou de mourir. Je suis convaincu que l'apparition du virus du sida correspond à cet ordre d'action de Dieu. »

Certains soulignent d'ailleurs que la pensée décroissante est parfois proche d'une pensée chrétienne de culpabilité, et de nécessité d'abstinence et de charité pour les pauvres.

Marxisme et décroissance[modifier]

Collectivisation démocratique de la production[modifier]

Les marxistes reconnaissent généralement que bien des questions que posent les décroissants sont pertinentes : celle de la dépendance aux énergies fossiles et de leur nuisance (pollution de l'air et dérèglement climatique), celle des effets sociaux néfastes de certaines technologies, celle des productions inutiles ou nuisibles...

Mais d'une part, les marxistes ne voient pas la technologie en soi comme facteur de nuisance, et défendent l'idée qu'a minima, un certain niveau de productivité est nécessaire pour le socialisme.

« [Le] développement des forces productives (qui implique déjà que l’existence empirique actuelle des hommes se déroule sur le plan de l’histoire mondiale au lieu de se dérouler sur celui de la vie locale), est une condition pratique préalable absolument indispensable, car, sans lui, c’est la pénurie qui deviendrait générale, et, avec le besoin, c’est aussi la lutte pour le nécessaire qui recommencerait et l’on retomberait fatalement dans la même vieille gadoue. »[8]

Et surtout, d'autre part, les marxistes pensent que la collectivisation des moyens de production est nécessaire :

  • pour que la classe travailleuse puisse démocratiquement décider de ce qui est produit,
  • pour qu'elle puisse grâce à cette connaissance et maîtrise d'ensemble prendre en compte les impacts écologiques de la production en toute connaissance de cause,
  • pour que le but de la production soit la satisfaction des besoins sociaux et non plus les profits à tout prix.

Pour certains marxistes, cette condition nécessaire est suffisante. Ils pensent que l'humanité socialiste sera capable d'utiliser les technologies et les ressources naturelles de façon durable. Le résultat en terme de croissance est alors incertain, avec une croissance dans certains secteurs et une décroissance dans d'autres.

Pour d'autres, il est nécessaire de combiner à cette lutte une lutte pour la conscience écologiste, et il sera nécessaire de militer plus activement pour une décroissance de la consommation d'énergie et de ressources. C'est par exemple ce que dit Philippe Corcuff (ex membre de la LCR puis du NPA, désormais à AL) :

« Depuis la fin du 19e siècle, les différentes variantes de socialisme ont souvent été imbibées de productivisme, d'une croyance (...) qu'il suffisait de se débarrasser des chaînes de l'exploitation capitaliste pour résoudre tous les problèmes. »[9]

Pour Corcuff, cela provient d'une ambiguité de Marx, qui était fasciné par les forces productives sans précédant de l'industrie capitaliste. On peut néanmoins répondre que Marx pouvait à la fois reconnaître les dégâts causés par le capitalisme et être convaincu que leur réutilisation rationelle était possible.

Relocalisation de l'économie ?[modifier]

Un des points concrets en débat, par exemple, est la question de la relocalisation de l'économie. Etant donné les coûts énergétiques des nombreux transports de marchandises, certains considèrent qu'il est nécessaire de rapprocher les lieux de production des lieux de consommation.

Par exemple dans les « principes fondateurs » du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) figure le paragraphe suivant :

« En opposition aux modes de production et de consommation actuels, nous proposons la relocalisation de l'économie, la redistribution des richesses, la décroissance de la consommation des ressources non renouvelables... » 

Ce que Lutte ouvrière (LO) critique de la façon suivante :

« "Relocaliser l'économie", qu'est-ce que cela veut dire ? Que les différentes régions de la planète devraient vivre en autarcie ? Voilà qui va compliquer quelque peu « la redistribution des richesses », vu que certaines régions de la planète sont totalement incapables, pour des raisons géographiques, climatiques et géologiques, de produire un certain nombre de richesses. » (...) « Pour nous, l'avenir est à la mondialisation communiste et pas, comme le prétend le décroissant Paul Ariès, à « une Europe dont chaque pays aurait ses propres moyens de vivre ».

Néanmoins, beaucoup d'intermédiaires sont possibles entre l'autarcie et les chaînes de production très éclatées de la mondialisation capitaliste actuelle.

Notes et sources[modifier]

Lutte ouvrière, La décroissance, un point de vue parfaitement réactionnaire, Lutte de Classe n°121 - Juillet 2009