Marchandise

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Marx fait débuter le Capital par la phrase suivante : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une immense accumulation de marchandises. L'analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse, sera par conséquent le point de départ de nos recherches. »[1]

La marchandise est un mot du vocabulaire courant, mais qui revêt un sens précis en économie et a fortiori dans la théorie marxiste.

1 Définitions et analyses[modifier | modifier le wikicode]

1.1 Définition générale[modifier | modifier le wikicode]

Une marchandise est un produit de l'activité humaine, destiné à être échangé sur un marché, via l'achat et la vente.

Pour qu'un objet soit une marchandise, il faut d'abord qu'il ait une utilité sociale (valeur d'usage). Cette notion d'utilité sociale doit être comprise sans aucune connotation morale : une arme ou un jet privé est une marchandise au même titre qu'un sachet de pâtes, puisqu'il existe un marché pour ces "biens".

Une fois produite, la marchandise est vendue au moyen de la monnaie sur la base d'un prix : sa « valeur d'échange » ou « valeur marchande », qui dépend des coûts de production, et de variations dues à la loi de l'offre et de la demande, et éventuellement de manipulation des prix (ententes...).

Pour les économistes classiques (Smith, Ricardo...) et les marxistes, la valeur d'échange est le reflet du temps de travail socialement nécessaire pour la production (loi de la valeur), mais la correspondance ne se fait pas marchandise par marchandise (péréquation des taux de profits).

La source de toute valeur est à la fois le travail humain et la nature (des processus physiques et chimiques indépendants de nous), mais le facteur naturel s'exprime à travers le travail humain. Lorsque la nature produit certaines choses de façon rare (de l'or ou des truffes blanches), le travail humain nécessaire pour les extraire et les marchandiser est plus élevé.

1.2 Marchandise et commodité[modifier | modifier le wikicode]

L'industrialisation capitaliste a une capacité impressionnante à standardiser les marchandises, y compris des fruits et légumes (par sélection d'une espèce, clonage...).[V 1]

En anglais, marchandise est souvent traduit « commodity », mais le sens est un peu plus précis. L'anglicisme « commodité » est donc parfois employé par les économistes. La commodité est une marchandise qui est standardisée, essentielle et courante, disponible auprès d'un grande nombre de fournisseurs et aux qualités définies et connues des acheteurs, donc interchangeable.

C'est sur ce type de marchandises que peuvent s'observer de la façon la plus nette les mécanismes de marché et de la loi de la valeur. En effet, sur des produits moins standardisés, la comparaison du rapport qualité-prix est plus difficile à faire pour les acheteurs, ce qui rend les ajustements moins immédiats.

Si on pousse le raisonnement à l'extrême, les commodités ne peuvent être que des matières premières (sel, pétrole...) ou des produits transformés très standardisés (farine, transistor...). Mais on peut toujours relever des différences : farines faites à partir de différents blés, pétroles plus ou moins lourds, conditionnements différents...

Quoi qu'il en soit, l'industrialisation capitaliste a engendré de la production de masse qui rend pertinente l'analyse économique en terme de commodités, et les dynamiques de marché (croissance, crise...) qui en découlent. Raisonner sur la commodité (ce que fait Marx dans le Capital) permet de dégager les lois économiques générales, et permet aussi d'analyser les cas particuliers en évaluant dans quelle mesure une marchandise s'écarte de la commodité.

1.3 Marchandises uniques[modifier | modifier le wikicode]

Une peinture comme l'original de la Joconde a une immense valeur marchande (même si elle n'est pas en vente).

Il faut mettre à part le cas de certaines marchandises considérées comme uniques : un original de peinture, un timbre rare, un livre avec autographe, un sous-vêtement vendu sur OnlyFans...

La caractéristique de ces marchandises est d'être considérées comme non reproductibles, et donc uniques (à l'opposé des commodités). Le mot considéré est important, car c'est une notion sociale : quand bien même une reproduction de peinture serait identique à l'atome près, la demande pour l'original est beaucoup plus élevée[2]. Évidemment, l'impossibilité technique de reproduction implique l'impossibilité sociale.

En conséquence, on ne peut pas en produire plus, donc l'augmentation de la demande ne peut que faire monter le prix[3].

1.4 Facteurs techniques et sociaux[modifier | modifier le wikicode]

Le sel de table est typiquement une commodité, mais différents types de sels sont vendus, comme ici du sel de l'Himalaya. Celui-ci est vendu plus cher à la fois parce qu'il est plus rare, et parce que les vendeurs allèguent des vertus pour la santé (non prouvées).

Beaucoup de cas concrets de marchandises se situent quelque part sur l'axe entre pure commodité interchangeable, et marchandise avec des spécificités.

Les valeurs d'usage sont des constructions sociales. La demande pour une marchandise peut aller du besoin le plus universel et objectif (boire de l'eau), jusqu'à des besoins de niche (se distinguer socialement en achetant de « l'eau d'iceberg »).

Le cas des diamants est intéressant parce qu'il existe deux marchés parallèles :

  • Le diamant extrait de mines de diamant. Le coût de ces diamants provient du coup de la recherche et extraction (élevé vu la rareté dans la nature), auquel il faut ajouter un surcoût lié au quasi monopole des diamantaires comme De Beers.
  • Le diamant de synthèse. Il est possible de synthétiser du diamant pour un coût largement inférieur (ce diamant est identique, même encore plus pur). Ce processus industriel rend le diamant de synthèse beaucoup plus proche de la commodité que le diamant extrait. Il est d'ailleurs utilisé comme tel dans l'industrie.[V 2]

Le cours de ces deux diamants est décorrélé, de par les efforts de publicité des diamantaires jouant sur le snob effect.

1.5 Œuvres à coût marginal faible[modifier | modifier le wikicode]

Un autre cas intéressant est celui des marchandises dont le coût marginal (c'est-à-dire le coût pour produire un exemplaire de plus) est très faible. C'est le cas par exemple d'un livre, depuis l'invention de l'imprimerie. Par conséquent le prix du livre est souvent régulé pour qu'il soit plus élevé que le coût de production, afin qu'il puisse rémunérer davantage l'éditeur·ice et l'écrivain·e. C'est encore plus le cas dans le domaine numérique, avec un logiciel ou un jeu vidéo. Celui-ci a bien un coût de production (coût des codeurs et de l'électricité...) mais une fois finalisé, son coût de production est quasi nul[4].

Ce type de phénomène n'est cependant pas absent de l'industrie, puisque les innovations (qui peuvent aussi êtres considérées comme des œuvres de l'esprit) ont parfois un coût en temps de recherche important, mais peuvent ensuite être relativement facilement copiées. D'où les systèmes de brevets.

Dans tous les cas, ces régulations au titre de la propriété intellectuelle ou des droits d'auteur introduisent des phénomènes de rentes (plus ou moins légitimes) qui sont à distinguer des mécanismes qui opèrent sur la commodité.

2 Marchandises et besoins sociaux[modifier | modifier le wikicode]

Il y a sans doute peu de naïfs pour croire que la production est organisée pour répondre aux besoins sociaux. En revanche, depuis Adam Smith, certains essaient de faire passer l'idée que par le miracle de l'initiative privée, elle tend à y répondre. C'est évidemment ce dont les profiteurs voudraient se convaincre pour exorciser une éventuelle mauvaise conscience. Mais c'est aussi et surtout ce qu'on l'on martèle pour chasser de nous l'idée que nous pourrions organiser nous-même cette production...

2.1 Besoins non satisfaits en quantité[modifier | modifier le wikicode]

Pour les défenseurs les plus zélés du capitalisme, tout serait simple : s'il y a une demande, il y a un marché, et des investisseurs viendront proposer de l'offre.

La réalité crue c'est que d'un côté le capitalisme a une tendance à paupériser, et de l'autre il n'a pas intérêt à répondre à "la demande", mais uniquement à la demande solvable, c'est-à-dire à ceux qui peuvent payer.

2.2 Besoins non satisfaits en qualité[modifier | modifier le wikicode]

Mais le plus absurde est sans doute que l'immense majorité des consommateurs, qui sont aussi dans la majorité des producteurs -dépossédés des moyens de production- n'a aucun mot à dire sur le contenu qualitatif de la production de marchandises.

Cela représente non seulement une aliénation au cœur même de la production, mais également une aliénation dans le but de la production, la consommation, puisque nous sommes sans cesse invités (publicité) à adapter nos besoins à ce que les capitalistes désirent écouler.

3 Marchandisation du monde[modifier | modifier le wikicode]

3.1 Origines[modifier | modifier le wikicode]

Dans les premières communautés humaines existait une forme de « communisme primitif » : il y avait très peu de division du travail, et pas d'échange marchand, le travail et les richesses étant partagées de façon plus ou moins égalitaires. Pour que des échanges marchands apparaissent, il faut que les deux échangistes se considèrent comme des propriétaires indépendants. Quelques biens, qui ne sont pas disponibles ou rares dans une communauté, peuvent finir par être échangés contre des biens plus abondants. Et cela a rapidement des effets transformateurs à l'intérieur même de la société.

« L'échange des marchandises commence là où les communautés finissent, à leurs points de contact avec des communautés étrangères ou avec des membres de ces dernières communautés. Dès que les choses sont une fois devenues des marchandises dans la vie commune avec l'étranger, elles le deviennent également par contrecoup dans la vie commune intérieure. »[5]

Le choix des biens qui se retrouvent marchandisés dépend des circonstances et des besoins, pas de la chose en soi. L'homme lui-même, réduit en esclavage, a été très tôt marchandisé.

En revanche, la marchandisation de la terre, qui était la principale ressource, est restée inconcevable jusqu'à l'époque moderne :

« Une telle idée ne pouvait naître que dans une société bourgeoise déjà développée. Elle date du dernier tiers du XVIIe siècle ; et sa réalisation n'a été essayée sur une grande échelle, par toute une nation, qu'un siècle plus tard, dans la révolution de 1789, en France. »

3.2 Extension du marché[modifier | modifier le wikicode]

Le capitalisme nécessite pour accroître ses sources de profits la soumission de toutes les activités humaines et de leurs produits à l'échange marchand. C'est un phénomène présent dès l'origine du capitalisme, que Marx décrivait déjà :

« Le capital a donc d’abord tendance à soumettre chaque moment de la production elle-même à l’échange et à abolir la production de valeurs d’usage immédiates n’entrant pas dans l’échange, c’est-à-dire à substituer la production basée sur le capital à d’autres modes de production antérieurs qu’il juge trop enracinés dans la nature. »[6]

De nombreux socialistes ont polémiqué contre cette tendance à la marchandisation. Ainsi Louis Blanc écrivait :

« Dieu en soit loué ! On n’est pas encore parvenu à s’approprier exclusivement les rayons du soleil. Sans cela, on nous aurait dit : « Vous paierez tant par minute pour la clarté du jour » et le droit de nous plonger dans une nuit éternelle, on l’aurait appelé Liberté ! »[7]

C'est cette pression qui explique les évolutions récentes qui peuvent paraître révoltantes ou aberrantes mais ne sont en rien nouvelles :

  • Dépôts de brevets sur les plantes, les idées, les couleurs, les gênes...
  • Privatisation de services tels que la santé, l'éducation, l'électricité, l'eau...
  • ...

Ces évolutions, lorsqu'elles s'accélère comme dans la phase "néolibérale" actuelle, peuvent se traduire dans la sphère idéologique ou du langage :

  • Passage d'usagers à clients.
  • Notions d'offre et de demande largement employées dans les administrations.
  • Notion de "panier de soin" dans la dernière contre-réforme de l'assurance maladie.
  • ...

3.3 Marchandisation de la vie[modifier | modifier le wikicode]

L'esclavage est officiellement condamné par les États du monde entier, mais celui-ci subsiste encore dans de nombreuses parties du monde (des domestiques, des prostituées...), où la pauvreté pousse des individus dans des situations de sujétion extrême.

Mais il existe des formes plus insidieuses de marchandisation de la vie au coeur même des centres impérialistes. Ainsi la logique même des bilans coûts avantages (méthodes de prises de décision pour les législateurs) pose nécessairement la question d'estimer le coût d'une vie. Plusieurs méthodes ont été développées par les idéologues bourgeois :

  • méthode du revenu futur actualisé (Discounted Future Earnings) : total des revenus futurs dont un décès vous priverait (donc un riche a une vie qui vaut plus)
  • Willingness to pay (WTP) : là encore, cette somme est bornée par la richesse d’un individu…

Une estimation en 2006 donnait les résultats suivants : une vie moyenne aux USA = 1 266 037 $, au Bangladesh = 5 248 $.[8]

3.4 Luttes contre la marchandisation[modifier | modifier le wikicode]

Cette extension accélérée de la marchandisation n'échappe à personne, et de nombreuses luttes lui font écho, avec leurs limites. Cette critique a été particulièrement forte à la fin des années 1990 et dans les années 2000 avec le mouvement altermondialiste.

3.4.1 Une lutte contre le consumérisme?[modifier | modifier le wikicode]

Manifestation pour une journée sans achat en 2000

Il y a une sorte d'opprobre moral qui s’abat sur le statut de marchandise, opprobre qui s'abat souvent sur le consommateur. Si l'aliénation qui se manifeste dans le consumérisme ne fait aucun doute, tout comme ses lourdes conséquences écologiques et sociales, il est nécessaire de rappeler que c'est bien un rapport de domination qui est l'enjeu majeur. C'est se battre en vain contre une conséquence que d'attaquer les effets du système capitaliste sans remettre en cause le cœur de son fonctionnement : la propriété privée des moyens de production.

3.4.2 "Le monde n'est pas une marchandise"[modifier | modifier le wikicode]

Le slogan « X n'est pas une marchandise » est fréquent pour dénoncer la marchandisation. Ex: « la santé n’est pas une marchandise, c’est un droit ».

En opposition, la revendication progressiste visant à faire de certaines ressources des « biens communs »[9], voire des « biens communs mondiaux » a émergé. Le nœud du problème étant "comment ?" Une tension existe entre une optique "citoyenniste" se donnant pour but de "faire pression" sur des institutions bourgeoises (le gouvernement, l'OMC...) et une optique ancrée dans la lutte des classes.

4 Notes[modifier | modifier le wikicode]

Vidéos

  1. Pourquoi les bananes se ressemblent toutes ? (Vidéo de Oui d'accord ft. Sortie d'usine)
  2. Sortie d'usine, Le funeste secret de l'industrie du diamant, janvier 2024

Textes

  1. Le Capital, Livre 1, Karl Marx, 1867
  2. Cela implique bien sûr une continuité de l'information. Dans l'expérience de pensée où quelqu'un mettrait côte à côte l'original et la reproduction indiscernable, puis deviendrait amnésique, la valeur serait subitement diminuée.
  3. C'est la notion de « scarcity value » des économistes.
  4. Lorsque les logiciels étaient encore gravés sur des CD-ROM, le coût de production unitaire du support était déjà dérisoire. Depuis que les logiciels sont téléchargés, le coût de ce téléchargement est négligeable, et n'est généralement pas payé par quelqu'un en particulier mais réparti sur un grand nombre de gens.
  5. Karl Marx, Le Capital, Livre I - Chapitre II : Des échanges, 1867
  6. Marx, Grundrisse, Éditions Sociales, tome I, p. 346-349.
  7. Louis Blanc, Le Nouveau Monde du 15 juillet 1850
  8. Working Party on National Environmental Policies. The Value of Statistical Life : A Meta-Analysis, OCDE, Paris, 2012 p.14
  9. Voir sur Wikipédia les pages Communs et Biens communs.