Individualisme

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Allégorie de l'individualisme

L'individualisme est la tendance à privilégier les droits ou la valeur de "l'individu" face "au groupe". Cela désigne aussi les courants de pensée qui défendent cette tendance. Le sens de l'individualisme ne peut être jugé de façon générale et métaphysique, car il n'est pas le même selon les périodes, selon le développement de l'individualité elle-même, et selon les forces qui le portent et l'objectif qu'elles se donnent.

Généralités[modifier]

L'individualité n'existe pas dans la plupart des espèces vivantes, est perceptible chez certains animaux, et se développe de façon notable dans l'espèce humaine. Mais aucun individu ne naît tout fait, mais se développe en fonction de la société dans laquelle il se situe. L'individualité a une histoire sociale, et par conséquent il en va de même pour l'individualisme. Cette histoire sociale peut être étudiée par la méthode du matérialisme historique.

Historique[modifier]

Premières sociétés[modifier]

La différenciation des individus était nécessairement faible dans les premières sociétés humaines. Dans le communisme primitif, le groupe était primordial, car la division du travail n'existait pas, excepté entre le groupe des hommes et le groupe des femmes. Les activités étant quasiment toutes communes, le développement d'individualités différenciées était très limité.

L'apparition des premières sociétés de classe marque une rupture. Pour une minorité, qui accapare le surproduit social, l'usage du temps libre pour exercer des activités différentes, et de plus des activités libres, permet le développement d'une individualité. On a commencé à retenir à travers l'histoire le nom de rois (Gilgamesh, Khéops...).

Sociétés esclavagistes[modifier]

Dans les sociétés esclavagistes comme celles de l'Antiquité européenne, l'individualité est bridée chez les esclaves, tandis qu'elle pouvait s'épanouir chez les citoyens libres. C'est ce qui a fait entrer dans l'histoire un plus grand nombre d'individus particuliers (chefs, poètes, philosophes...).

L'individualisme et la bourgeoisie[modifier]

La bourgeoisie a réalisé plusieurs tendances. D'un côté elle a défendu un certain individualisme : droits protecteurs de l'individu face à l'arbitraire du pouvoir aristocratique, droits et légitimité de l'accumulation individuelle... De l'autre coté, elle a aussi conduit à la création de nouvelles "communautés" : la Nation ou le Peuple... Dans les deux cas, elle a eu un rôle progressiste et révolutionnaire face à la minorité aristocratique.

Cependant ces deux tendances sont devenues l'une comme l'autre réactionnaire au fur et à mesure que le capitalisme s'est développé et qu'il a engendré une classe exploitée. Le Peuple et la Nation sont devenus des concepts souvent utilisés pour nier la lutte de classe, et l'individualisme bourgeois est devenu une façon de défendre uniquement la liberté de la minorité possédante. Car pour la majorité prolétaire, l'individualisme devenait de plus en plus hors de portée.

Les idéologues bourgeois dépeignent le socialisme comme un régime écrasant la liberté individuelle sous le poids d'une masse médiocre, au besoin par un État totalitaire selon la vision. L'idéologie dominante dans les conditions classiques du capitalisme (démocratie bourgeoise) est une variante de libéralisme, dans laquelle la "liberté" est opposée à "l'égalité", et la seule égalité affirmée est une égalité des droits et une égalité des chances. Les inégalités de richesses étant dues aux différences de mérite, l'intervention des masses (ou de l'État sous la pression des masses) pour redistribuer est dénoncée comme un empiètement tyrannique sur la liberté des riches.

Par exemple, le libéral Schultze-Delitsch écrivait :

« L'individu n'a même pas le droit de former des projets, de songer à des entreprises personnelles ; c'est là un monopole exclusif de l'Etat; seul l'Etat est entrepreneur; le pays entier n'est qu'une immense caserne d'ouvriers, où chacun fait, en vertu de dispositions réglementaires, le travail de sa journée, et reçoit, d'après une autre réglementation, la rémunération accordée pour ses besoins. Existence sans souci, nous le voulons bien, mais assurément sans joies d'aucune sorte ! Car la plus grande joie de l'homme, celle qui découle de nos actes mêmes, comment la sentirait-il, celui à qui il serait interdit d'accomplir sa destinée et de recueillir les fruits de son labeur ? On aura certes donné le coup de grâce à la libre concurrence, à l'industrie privée, mais en même temps, on aura détruit ce vaste et grandiose spectacle du commerce, on aura brisé les relations naturelles qui lient les hommes entre eux [...], on aura ravi à l'individu ce qui ennoblit sa carrière, rend attrayant son travail, tout ce qui pour l'ouvrier adoucit les peines de son labeur quotidien.»[1]

On peut constater que le capitalisme engendre des différences notables entre couches sociales. Les études sociologiques montrent que plus on en est riche, plus on passe de temps avec des amis, et moins on passe de temps avec sa famille et ses voisins.[2]

L'individualisme dans la perspective socialiste[modifier]

Le mouvement communiste révolutionnaire n'a pas pour rôle d'établir une société pré-conçue, mais de pousser au développement jusqu'au bout de la lutte pour l'auto-émancipation des travailleur-se-s.

Si l'on considère que la richesse des capitalistes n'est pas légitime, mais provient de l'exploitation, leur "individualisme" n'est pas légitime, et doit être combattu. Pour mener ce combat, les travailleurs ont une unité à réaliser (devenir une "classe pour soi"), en prenant conscience qu'ils ont des intérêts communs, par delà leurs autres différences (sexe, genre, couleur de peau, préférences sexuelles...).

Le communisme n'implique donc pas un combat contre l'individualisme en soi. D'un certain point de vue, le communisme est même nécessaire à la réalisation du meilleur potentiel des individus. C'est ce qui faisait dire à Marx dans le Manifeste communiste que dans la société à venir, "le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous".

Face à la critique de Max Stirner, précurseur de l'anarchisme individualiste, Marx et Engels répondaient :

« Le communisme est pour [Stirner] proprement incompréhensible, parce que les communistes, loin de prôner l’égoïsme contre le dévouement, ou le dévouement contre l’égoïsme, loin de prendre cette contradiction sur le plan théorique, sous sa forme sentimentale ou sous sa forme idéologique, transcendantale, démontrent au contraire son origine matérielle, ce qui la fait du même coup disparaître. Les communistes ne prêchent d’ailleurs pas de morale du tout, ce que Stirner, lui, fait le plus largement du monde. Ils ne posent pas aux hommes d’exigence morale : Aimez-vous les uns les autres, ne soyez pas égoïstes, etc. ; ils savent fort bien au contraire que l’égoïsme tout autant que le dévouement est une des formes, et, dans certaines conditions, une forme nécessaire de l’affirmation des individus. Les communistes ne veulent donc nullement, comme saint Max le croit (...), abolir l’ « homme privé » au profit de l’homme « général », l’homme qui se sacrifie. »[3]

Trotsky a par ailleurs répondu à une attaque récurrente de l'anti-communisme : « Le but ultime du bolchevisme est-il de reproduire la ruche ou la fourmilière dans la vie humaine? » :

« [La question] est injuste pour les insectes comme pour l'homme. [...] Les soviets n'ont absolument pas pour tâche de mettre sous contrôle les forces morales et intellectuelles de l'homme. Au contraire, à travers le contrôle de la vie économique ils veulent libérer chaque personnalité humaine du contrôle du marché et de ses forces aveugles. [...] Quand trois ou quatre heures de travail quotidien suffiront à satisfaire généreusement tous les besoins matériels, chaque homme et chaque femme aura vingt heures restantes, libres de tout «contrôle». Les questions d'éducation, de perfectionnement du corps et de l'esprit de l'homme, occuperont le centre de notre attention. Les écoles philosophiques et scientifiques, les tendances opposées dans la littérature, l'architecture et l'art en général, seront pour la première fois d'une importance vitale non seulement à une couche supérieure, mais à toute la masse de la population. Libérée de la pression des forces économiques aveugles, la lutte des groupes, les tendances et les écoles va prendre un caractère profondément idéal et désintéressé. Dans cette atmosphère la personnalité humaine ne va pas se tarir, mais au contraire pour la première fois atteindre un plein épanouissement. »[4]

D'autres auteurs non marxistes ont exprimé cette perspective d'une humanité dépassant l'individualisme bourgeois, et permettant un individualisme supérieur. C'est le cas d'Oscar Wilde dans L'Âme humaine et le socialisme. Il y insiste également sur l'aliénation des bourgeois, bien qu'il l'exagère sans doute.[5]

"Abolissons la propriété privée, et nous aurons alors le vrai, le beau, le salutaire individualisme."

Notes et sources[modifier]

  1. Schultze-Delitsch, Cours d'économie politique à l'usage des ouvriers et artisans, 1874
  2. The Washington Post, The social lives of rich people, explained, 2016
  3. K. Marx - F. Engels, L'idéologie allemande, 1845
  4. Trotsky, Family Relations Under the Soviets, 1932
  5. Oscar Wilde, L’Âme humaine sous le régime socialiste, 1906