Comité militaire révolutionnaire

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Jusqu'en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui avait à l'époque 13 jours de retard sur le calendrier grégorien. Le 23 février « ancien style » correspond donc au 8 mars « nouveau style » (n.s.).

Le Comité militaire révolutionnaire, également connu sous le nom Milrevcom (russe : Военно - революционный комитет, Bоенревком, ВРК) était le nom des organes militaires des soviets au début de la révolution d'Octobre (les soviets les plus significatifs étant ceux de Petrograd, de Moscou, et de la Stavka).

Le Comité militaire révolutionnaire de Pétrograd fut le centre organisateur de l'insurrection du 25-26 octobre (a.s) 1917, et pendant la courte période de basculement de l'appareil d'Etat, le premier gouvernement prolétarien révolutionnaire.

Contexte[modifier | modifier le wikicode]

Le Comité de défense contre Kornilov[modifier | modifier le wikicode]

Fin août, face à la tentative de putsch du général réactionnaire Kornilov, un Comité de défense (aussi appelé Comité militaire révolutionnaire) est créé par le Soviet de Petrograd, encore aux mains des menchéviks.

Il fut constitué le soir du 27 août, en séance unifiée des deux Comités exécutifs, celui des ouvriers et soldats, celui des paysans. Il se composa de représentants spécialement délégués par les trois partis soviétiques, par les deux Comités exécutifs, par le centre des syndicats et le Soviet de Pétrograd. De fait, les Comités exécutifs des conciliateurs reconnaissaient que pour des tâches révolutionnaires pratiques, ils avaient besoin de forces vives, en particulier celles des bolchéviks.

Sous la pression des bolchéviks, les ouvriers seront aussi armés (gardes rouges).

Le contrôle des « bandes d'hommes armés »[modifier | modifier le wikicode]

Le contrôle de la garnison de Petrograd était un des enjeux cruciaux de la Révolution. Les soldats de Petrograd, qui se sont révoltés en Février, jouissent d'un grand prestige dans les classes populaires. Le Gouvernement provisoire s'était engagé en mars (auprès du Comité exécutif soviétique auquel ils étaient liés) à ne pas les envoyer au front, ce qui était le fondement du double pouvoir. La promesse a été trahie après la répression de Juillet où les régimes les plus radicaux ont été éloignés de la capitale.

Le 8 septembre, la section des soldats du soviet réclame le retour à Petrograd des régiments évacués en Juillet. Le gouvernement et les conciliateurs cherchaient au contraire à évacuer les autres régiments, en voie de radicalisation.

En août les conciliateurs prédominaient encore dans la garnison. Les calmonies contre les « bolchéviks agents de l'Allemagne » ont fait beaucoup de mal. Courant septembre, la méfiance laisse place à des sympathies ou a une neutralité expectative. Mais pas encore à une sympathie active. Et il restait une minorité à peu prés irréductible hostile aux bolcheviks (de cinq à six mille junkers, 3 régiments de Cosaques, un bataillon d'automobilistes, une division d'autos blindées). L'issue du conflit n'était donc pas encore certaine.

Le Soviet de Petrograd est devenu bolchévik fin août-début septembre, et Trotsky en devient président le 25 septembre. Le gouvernement de Kérensky, dominé par les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks collaborant avec les possédants, ne pouvait tolérer la menace permanente qu'était pour lui le soviet révolutionnaire de Pétrograd.

Dans bon nombre de villes provinciales, la situation était à peu prés la même : dans le courant d'août et de septembre, les garnisons se bolchevisent rapidement. Il ne fait aucun doute qu'un des camps, celui de la réaction ou de la révolution, devait prendre l'initiative. La presse bourgeoise, avec en tête la Rietch des KD, répétait de jour en jour qu'il ne fallait pas laisser aux bolcheviks la possibilité « de choisir leur moment pour déclarer la guerre civile ».

La révolution et la guerre[modifier | modifier le wikicode]

Le gouvernement et l'Etat major cherchaient à réorganiser les troupes pour disperser les régiments bolchéviks, les éloigner des centres stratégiques... mais cachaient toujours leurs motifs politiques sous des motifs stratégiques. Ils avaient pour cela des arguments convainquants : après la chute de Riga et la perte des îles de Monsund, la menace allemande était réelle. Même les soldats les moins intoxiqués par le patriotisme n'avaient aucune envie de voir une invasion ruiner leurs conquêtes révolutionnaires. Le gouvernement exigea donc l'envoie de troupes de Pétrograd vers le front, et espérait monter le front contre les bolchéviks en cas de refus.

Les bolchéviks étaient conscients du piège, et évaluèrent plusieurs possibilités, comme échanger des troupes de troupes de Pétrograd contre des troupes du front ayant besoin de repos. C'est dans cet esprit que le 27 septembre, l'assemblée des soviets de Reval décida de n'admettre des transferts d'effectifs qu'avec le consentement des soviets respectifs. Mais les soldats de Pétrograd refusaient de toute façon catégorique la perspective de passer l'hiver au front. Violemment attaqués par la presse patriotique, ils sont défendus par les ouvriers. Dans le soviet de Pétrograd, la section des soldats et celle des ouvriers se rapprochent, et les soldats soutiennent désormais clairement l'armement des ouvriers.

Préparation de l'insurrection[modifier | modifier le wikicode]

Depuis le 12 septembre, Lénine pressait le Comité central du parti bolchévik pour qu'il prenne le pouvoir, pour ensuite assurer la tenue du Congrès des soviets et de la Constituante. Mais il y eut une forte résistance. D'une part une minorité autour de Zinoviev et Kamenev s'y opposaient par principe. D'autre part, certains comme Trotsky préconisaient d'attendre le Congrès des soviets. La pression de Lénine va entraîner une majorité au Comité central du 10 octobre, pour une insurrection avant le Congrès, la date précise restant à fixer en fonction de l'évolution des événements et des préparatifs.

A la Conférence bolchévique du 16 octobre, Lénine insiste encore : « Pourquoi le Comité central ne peut-il commencer ? » Finalement la résolution finale de compromis fait part « de son assurance en ce que le Comité central et le Soviet indiqueraient en temps voulu le moment favorable et les moyens rationnels d'action ». Le soir du 24, il écrit : « Qui doit prendre le pouvoir ? Cela n'a pas d'importance pour l'instant : qu'il soit pris par le Comité militaire révolutionnaire ou par une autre institution, qui déclarera qu'elle rendra le pouvoir seulement aux véritables représentants des intérêts du peuple.(...) En prenant le pouvoir aujourd'hui, nous le faisons non pas contre les Soviets, mais pour eux. »[1]

On comptait centralement s'appuyer sur le Comité militaire révolutionnaire. Cela présentait des difficultés. D'une part parce que cela en faisait nécessairement un organe pluraliste : « Utiliser la majorité dans le Soviet et créer un comité composé uniquement de bolcheviks, ce serait provoquer le mécontentement des sans-parti, sans compter celui des socialistes-révolutionnaires de gauche et de certains groupes anarchistes ».[2] En conséquence : « Obtenir d'eux une décision a priori pour l'insurrection à jour fixe eût été inconcevable, et même simplement poser devant eux la question eût été extrêmement imprudent. Par l'intermédiaire du Comité militaire révolutionnaire, l'on pouvait seulement entraîner les masses à l'insurrection, en aggravant la situation d'un jour à l'autre et en rendant le conflit inéluctable. »

C'est pourquoi même si la direction des forces de la garnison de Petrograd et des gardes rouges était formellement au CMR, seule l'Organisation militaire du parti bolchévik s'était réellement fixé l'objectif d'une insurrection avant le Congrès.

Création du Comité[modifier | modifier le wikicode]

Pour soutenir le Gouvernement dans un esprit patriotique, en agitant le risque couru par Pétrograd, les conciliateurs proposent le le 9 octobre au Soviet la création d'un Comité de défense révolutionnaire. Ils voulaient tout au plus disposer d'un moyen de pression sur le gouvernement, mais pas s'opposer à ses ordres.

Le soviet bolchévik répond qu'il refuse de prendre sur lui la responsabilité « de la prétendue stratégie du gouvernement provisoire, et, en particulier, de l'évacuation des troupes de Petrograd ». Il ne tranche pas encore sur le fond, c'est-à-dire sur la nécessité d'envoyer des troupes au front ou non, et répond précisément qu'il faut que les soviets vérifient eux-mêmes les besoins militaires. L'idée reprise par les bolchéviks est celle d'un Comité militaire révolutionnaire coordonnant lui même les troupes. C'était la pièce venant résoudre le dilemme des bolchéviks, qui cherchaient à créer un organe qui émane des soviets, donc composant avec les partis hostiles, mais qui soit capable de se préparer à l'insurrection.

Le lendemain même, le 10, le Comité central des bolcheviks adopta dans une séance secrète la motion de Lénine, faisant de l'insurrection armée la tâche pratique des journées les plus prochaines. Le parti adoptait dés lors une position de combat claire et impérative. Le CMR s'insérait dans la perspective de la lutte immédiate pour la conquête du pouvoir.  Comme le dira Trotsky, c'était déjà l'entrée dans un état d'insurrection armée :

« À partir du moment où nous, le Soviet de Petrograd, avions invalidé l'ordre de Kerensky de transférer deux tiers de la garnison au front, nous étions réellement entré dans un état d'insurrection armée... les résultats de l'insurrection du 25 octobre ont été au moins aux trois quarts réglés »[3]

Dans les statuts du CMR, on inscrit des mesures générales, qui flirtent avec la limite entre défense de Petrograd et revue des forces pour l'insurrection : se mettre en liaison avec le front Nord et avec l'Etat-major de l'arrondissement de Petrograd, avec l'organisation centrale de la Baltique (Tsentrobalt) et le soviet régional de Finlande pour élucider la situation de guerre et prendre les mesures indispensables; procéder au recensement du personnel de la garnison de Petrograd et de ses environs, ainsi qu'à l'inventaire des munitions et de l'approvisionnement ; prendre des mesures pour maintenir la discipline dans les masses des soldats et des ouvriers. Comme le sougline Trotsky, ce n'était pas seulement une manoeuvre conspirative :

« Ces deux problèmes, qui s'excluaient jusqu'alors l'un l'autre, se rapprochaient maintenant en fait : ayant pris en main le pouvoir, le soviet devra se charger aussi de la défense militaire de Petrograd. L'élément du camouflage de la défense n'était point introduit par force du dehors, mais procédait jusqu'à un certain degré des conditions d'une veille d'insurrection.  »

A la tête de la commission chargée d'élaborer les statuts fut placé un jeune SR de gauche proche des bolchéviks, Lasimir.

Approuvé par le Comité exécutif, malgré les protestations de deux mencheviks, le projet actait comme composition du CMR : les bureaux du soviet et de la section des soldats, des représentants de la flotte, du Comité régional de Finlande, du syndicat des cheminots, des comités d'usine, des syndicats, des organisations militaires du parti, de la Garde rouge, etc.

Auprès du CMR fut créée une Conférence permanente de la garnison, composée des comités de régiments. Les comités de régiments étaient analogues aux comités d'usines. Tandis que la section des soldats du soviet représentait surtout "politiquement" les soldats (sur la base de partis politiques), la Conférence de la garnison était une représentation plus géographique, et pour des préparatifs pratiques elle était indispensable (tout comme c'est aux travers des comités d'usine que les ouvriers résolvaient des problèmes pratiques).

Le 12, le Comité exécutif examina les dispositions élaborées par la commission de Lasimir. Les menchéviks, indignés mais impuissants, comprenaient très bien où les bolchéviks voulaient en venir. Le but affiché était de relever les capacités combatives de la garnison. Comme le dit ironiquement Trotsky : « Il n'y avait là rien de faux. Mais la capacité combative pouvait être appliquée diversement ».

Le 13, c'est la section des soldats du soviet qui débat de la question du CMR. Dybenko, président du Tsentrobalt, expliqua dans un langage cru que la Flotte avait rompu définitivement avec le gouvernement et n'hésiterait pas à pendre l'amiral. Au grand soulagement des bolchéviks, les soldats montrèrent de l'enthousiasme. Dybenko démentit les ordres de l'Etat major :

« On parle de la nécessité de faire marcher la garnison de Petrograd pour la défense des approches de la capitale et, en partie, de Reval. N'y croyez pas. Nous défendrons Reval nous-mêmes. Restez ici et défendez les intérêts de la révolution... Quand nous aurons besoin de votre appui, nous vous le dirons nous-mêmes et je suis certain que vous nous soutiendrez. »

Dans l'enthousiasme général, le projet est adopté par 283 voix contre une, avec 23 abstentions. Ce même jour, le Comité exécutif annonce la création à ses côtés d'une section spéciale de la Garde rouge.

Le CMR est officiellement créé lors de la séance plénière du 16 octobre. Les conciliateurs interpellent les bolchéviks :

« Les bolcheviks ne donnent point de réponse à cette question directe : préparent-ils un soulèvement ? C'est de la lâcheté ou bien un manque d'assurance en leurs propres forces. »

Dans l'assemblée on éclate de rire et on se moque de ces alliés du gouvernement qui voudraient qu'on leur dise tout. Dans sa réplique, Trotsky ne nie pas que le projet d'insurrection (« Nous n'en faisons pas un secret. »), mais ajoute qu'il ne s'agit pour l'instant que de répondre au gouvernement qui veut évacuer les troupes de Pétrograd. Le projet de Lasimir est adopté par une écrasante majorité de voix. Les menchéviks refusent de prendre part au CMR.

Lazimir est fait Président, avec pour adjoints trois bolcheviks (Antonov-Ovseenko, Podvoiski, Sadovski) et un SR de gauche (Sukharkov).

Le Comité militaire révolutionnaire n'est vraiment opérationnel que le 20 octobre, 5 jours avant l'insurrection.

Composition et actions du Comité[modifier | modifier le wikicode]

Le Comité militaire révolutionnaire n'est vraiment opérationnel que le 20 octobre, 5 jours avant l'insurrection. Mais il dispose d'emblée d'une forte influence et efficacité. Il place des commissaires auprès des régiments, et rapidement son contrôle s'étend à toujours plus de dépôts d'armes, même à des magasins privés d'armuriers. Il suffisait de s'adresser au comité de soldats, d'ouvriers ou d'employés pour briser la résistance de l'administration ou du patron.

Les commissaires[modifier | modifier le wikicode]

Trotsky fait le témoignage suivant :

«  Devant le boycottage des conciliateurs, le Comité ne se composa que de bolcheviks et de socialistes-révolutionnaires de gauche : cela facilita et simplifia la tâche. De tous les socialistes-révolutionnaires ne militait que le seul Lasimir, qui fut même placé à la tête du Bureau pour mieux souligner le caractère d'origine soviétique et non de parti de l'institution. En réalité, le Comité, dont le président était Trotsky, avec, comme principaux militants, Podvoisky, Antonov-Ovséenko, Lachévitch, Sadovsky, Mékhonochine, s'appuyait exclusivement sur les bolcheviks. Le Comité ne se rassembla guère, même une fois au complet, avec la participation des représentants de toutes les institutions énumérées dans les statuts. Les affaires courantes étaient réglées par le Bureau sous la direction du président, et, dans tous les cas importants, l'on appelait Sverdlov. C'était là l'état-major de l'insurrection. »

Le Comité nomme ensuite des commissaires auprès des troupes. La plupart sont proposés par l'Organisation militaire des bolcheviks, qui compte environ 1000 membres à Petrograd parmi lesquels un bon nombre d'hommes résolus, soldats et jeunes officiers qui avaient fait de la prison après les Journées de Juillet. Ils étaient respectés dans toute la garnison et on leur obéissait.

Le CMR désigne trois commissaires (Sadovsky, Mékhonochine et Lasimir) pour surveiller les ordres du commandant de l'état-major de l'arrondissement, Polkovnikov. Les ordres du commandant ne sont valables qu'après signature d'un des trois.

La journée du 22 octobre[modifier | modifier le wikicode]

Le Soviet fixa ouvertement, le dimanche 22, une revue pacifique de ses forces, sous forme de meetings dans les usines, les casernes et tous les grands locaux de la capitale. Des religieux réactionnaires et des cosaques fixèrent le même jour une procession dans les rues, certains espérant sans doute créer une provocation. John Reed témoigne du renforcement de la sécurité au coeur de l'Etat-major de la révolution : « Il devint dès lors peu facile d'entrer à l'Institut Smolny, le système des laissez-passer était modifié à des intervalles de quelques heures, car des espions pénétraient constamment à l'intérieur ».

A la Conférence de la garnison du 21, on discuta de la préparation du 22. Sur les 3 régiments de cosaques de Pétrograd, un était absent, celui de l'Oural, le plus arriéré, qui avait été appelé contre les journées de juillet. L'un assura qu'il se battrait contre la contre-révolution mais considérait "innoportun" un soulèvement. L'autre déclara qu'il ne participerait pas à la procession religieuse. La Conférence prit, sur le rapport de Trotsky, trois brèves résolutions :

1° " La garnison de Petrograd et de la banlieue promet au Comité militaire révolutionnaire de le soutenir entièrement dans toutes ses démarches... " 2° " La journée du 22 octobre sera celle d'un recensement pacifique des forces... La garnison s'adresse aux Cosaques : ... Nous vous invitons à nos réunions de demain. La bienvenue à vous, frères Cosaques ! " ; 3° " Le Congrès panrusse des soviets doit prendre le pouvoir en main et assurer au peuple la paix, la terre et le pain. " La garnison promet solennellement de mettre toutes ses forces à la disposition du Congrès. " Comptez sur nous, représentants fondés de pouvoir des soldats, des ouvriers et des paysans. Nous sommes tous à nos postes, prêts à vaincre ou à mourir. "

Des centaines de mains se levèrent pour. Il y eut 57 abstentions, aucune main ne se leva contre.

Le chef de l'Etat-major de l'arrondissement de Petrograd refuse de voir ses ordres validés par le CMR. Celui-ci déclare alors publiquement : «  Ayant rompu avec la garnison organisée de la capitale, l'Etat-major devient l'instrument direct des forces contre-révolutionnaires ». Le CMR annonce qu'il a désormais le contrôle de la garnison pour protéger la ville de la contre-révolution.

Alors qu'une nouvelle fois les bourgeois et les conciliateurs redoutent l'insurrection, la journée se déroule pacifiquement et dans un immense enthousiasme, à l'exception des bourgeois qui se calfeutrent chez eux. Partout des foules immenses écoutent les orateurs, ressentent profondément que ce n'est plus un prêche lointain mais un ferme espoir en un changement imminent.

Le lendemain, 23 octobre, l'Etat-major de l'arrondissement était en telle position de faiblesse qu'il proposa d'accepter les commissaires du CMR, à condition qu'il annule sa déclaration dénonçant l'Etat-major comme contre-révolutionnaire. Il ne fut donné aucune réponse. Soukhanov se demande : « Smolny fait-il des bêtises, ou bien joue-t-il avec le palais d'Hiver comme le chat avec la souris, provoquant une attaque ? »

Le CMR s'efforçait de convaincre le maximum de régiments. On se demandait notamment comment neutraliser la forteresse Pierre-et-Paul, et on envisagea de la prendre de force. Mais finalement, le 23, Trotsky s'y rend et parvient dans un discours à faire basculer les soldats, ou plutôt à les faire désavouer leurs délégués plus à droite qu'eux. La séance du soir du Soviet est particulièrement remplie et confiante. Les informations sur les troupes appelées par le gouvernement sont bonnes : elles refusent d'être appelées en "renfort".

L'effacement des SR de gauche[modifier | modifier le wikicode]

L'histoirien Marc Ferro décrit une mise à l'écart très rapide des SR de gauche, qui avaient été utilisés pour justifier du pluralisme soviétique du CMR :

« Entièrement encadré, Lazimir perd rapidement l’apparence même de son pouvoir. Bientôt, la direction devient collective et son nom disparaît peu à peu des rôles du comité. Nous avons procédé à ce calcul. Du 20 octobre au 2 novembre (13 jours), son nom apparaît 58 fois ; les 13 jours suivants, 8 fois ; les 13 jours suivants, une seule fois7… Sur la photographie « historique » du PVRK, exécutée ultérieurement et où figurent 24 présents (Sverdlov, Trotski, Podvoiski, Sadovski, etc.), deux absents : Lazimir et Sukharkov. Itinéraire exemplaire, suivi ultérieurement par d’autres « compagnons de route », jetés, après usage, aux poubelles de l’Histoire. »[4]

Créations d'autres comités[modifier | modifier le wikicode]

D'autres CMR sont créés dans des soviets d'autres villes de Russie. Du fait de la politique incertaine et hésitante des menchéviks et des SR dans tous ces CMR, les bolcheviks y conquirent un rôle dominant, même avant d'y être majoritaires. Les CMR acquirent vite un grand prestige aux yeux des masses.

Insurrection d'Octobre[modifier | modifier le wikicode]

Article détaillé : Insurrection d'Octobre.

Dans la nuit du 23 au 24, le gouvernement décide de réagir : interdire les journaux bolcheviks qui appellent à l'insurrection, poursuivre en justice le CMR, appeler des contingents sûrs de la banlieue et du front. Le bruit des décisions prises par le gouvernement se répandit immédiatement dans la ville. Ce sera le déclencheur.

Smolny devient aussitôt un véritable quartier général fourmillant d'activité. Le VTsIK quitte Smolny pour le local de l'Etat-major. Le matin, l'Etat-major s'active et annonce que tous les commissaires du CMR sont congédiés, que les régiments doivent rester dans leurs casernes et que toute manifestation sera gravement punie. Le ministre de la justice Maliantovitch donna l'ordre d'arrêter Trotsky (ironie : il avait aussi été inculpé en 1905 pour son rôle dans le soviet, et Maliantovitch était alors son avocat). Des contingents sont demandés au front nord et d'autres appelés de la banlieue : un bataillon de choc de Tsarskoïe, des junkers d'Oranienbaum, de l'artillerie de Pavlovsk.

A 5 h 30 du matin, un détachement de junkers saisit l'imprimerie bolchévique et neutralise la publication du Rabotchi et du Soldat. Le CMR envoie aussitôt deux bataillons réouvrir l'imprimerie. Il est ordonné au croiseur Aurore, stationné sur la Neva, de sortir en mer. L'équipage, bolchévik, interroge le CMR qui annule l'ordre. Un téléphonogramme à tous les quartiers et régiments annonce : « Les ennemis du peuple ont pris l'offensive pendant la nuit... Le Comité militaire révolutionnaire dirige la résistance contre l'attaque des conspirateurs. » Trotsky demande à l'emetteur radio de l'Aurore de retransmettre, et d'appeler à arrêter les bataillons lancés sur Petrograd.

Le Comité central se réunit à 11 à Smolny et se répartit les principales tâches. Zinoviev se tient à l'écart, par contre Kamenev participe au travail d'organisation, il est affecté en particulier au lien avec les SR de gauche. « Etant donné que la composition du Comité était trop large, partiellement mouvante, les mesures les plus secrètes étaient appliquées par le sommet de l'Organisation militaire des bolcheviks, ou bien, personnellement, par Sverdlov, qui fut, non officiellement, mais d'autant plus effectivement, le "secrétaire général" de l'insurrection ».

Le Congrès des soviets des députés, ouvriers et soldats avait été fixé au 25 octobre. On prévoyait que les bolcheviks y auraient la majorité. Les mencheviks et les SR, pour sauver leur situation, tentèrent d'ajourner encore le congrès. Mais le Soviet de Petrograd et les soviets provinciaux ne se soumirent pas à la décision du Comité exécutif central.

Le 24 au soir, tous les téléphones de Smolny et ceux des personnes qui se trouvaient en rapport avec Smolny, furent coupés ; c'était la déclaration de guerre.

Aussitôt, le Comité Militaire Révolutionnaire donna l'ordre d'occuper la station téléphonique centrale, ce qui fut fait sans la moindre effusion de sang. Du moment que l'opération était commencée, il fallait la poursuivre. L'une après l'autre, les diverses institutions gouvernementales de première importance furent occupées. Nulle part il n'y eût de résistance, sauf au Palais d'Hiver, siège du gouvernement provisoire, où le bataillon de femmes qui s'y trouvait retranché, ouvrit le feu. Six soldats révolutionnaires furent tués.

Les premiers jours de la Révolution d'Octobre[modifier | modifier le wikicode]


Proclamation du Milrevcom annonçant la dissolution du gouvernement provisoire

Le matin du 25 octobre, à 10h, le Comité militaire révolutionnaire de Petrograd proclame la dissolution du gouvernement provisoire, intitulée « Pour les citoyens de Russie » :


« Le gouvernement provisoire a été déposé. Le pouvoir de l'État est passé dans les mains de l'organe du Soviet des députés ouvriers et des délégués des soldats de Petrograd - le Comité militaire révolutionnaire, qui dirige le prolétariat de Petrograd et la garnison.La cause pour laquelle le peuple a combattu, à savoir l'offre immédiate d'une paix démocratique, l'abolition de la propriété des terres, le contrôle des travailleurs sur la production, et l'établissement du pouvoir soviétique, cette cause a été obtenue. Vive la révolution des travailleurs, des soldats et des paysans ! »

Dans la journée s'ouvrit le congrès qui sanctionna presque unanimement tout ce qui venait de se passer et accepta à l'unanimité les fameux décrets sur la paix et sur la terre. Le pouvoir était créé, mais il n'y avait pas d'appareil d'Etat. Dans toutes les institutions, c'était le sabotage. Partout, dans les ministères il n'y avait que les huissiers et le personnel subalterne qui, seuls, fussent restés a leur poste.

Pendant que les commissaires du peuple, nouvellement élus, luttaient contre ce sabotage et organisaient leurs commissariats, le Comité Militaire Révolutionnaire avait affaire avec des centaines et des milliers de visiteurs, dont la queue emplissait non seulement les corridors, mais encore les escaliers. Deux ou trois secrétaires et quelques dactylographes constituaient tout l'appareil du Comité Militaire Révolutionnaire ; aussi ses membres étaient-ils pris pendant vingt-quatre heures d'horloge sans discontinuer par l'interrogatoire des visiteurs et la solution, séance tenante, de toutes les affaires qui leur étaient ainsi directement soumises. Et l'on s'adressait au Comité Militaire Révolutionnaire pour les questions les plus diverses et... les plus inattendues. C'était le bourgeois apeuré qui venait humblement demander un certificat qui mit son logement hors de danger ; les étrangers sollicitaient l'autorisation de partir : les ouvriers qui avaient pris en mains la direction des usines réclamaient tantôt des fonds, tantôt des directives et des indications ; c'était un défilé ininterrompu de femmes du monde, d'étudiants, d'officiers, de fonctionnaires, et chacun venait présenter sa requête. Enfin, on amenait des suspects de contre-révolution que l'on venait d'arrêter. Pour l'examen de cette dernière catégorie d'affaires on constitua, sous la direction du camarade Dzerjinsky, une section spéciale, qui devait être l'embryon de la future Commission extraordinaire pour la lutte contre la contre-révolution. En dépit du sabotage pratiqué dans toutes les institutions, Pétrograd voulait manger, Pétrograd voulait vivre, et le Comité Militaire Révolutionnaire dut encore chauffer, éclairer, alimenter, ravitailler... L'organisation professionnelle des cheminots, le « Vikjel » qui, déjà pendant le régime Kérensky, ayant émis la prétention d'avoir le droit de participer à la constitution du gouvernement, essayait de s'immiscer dans cette question, et le Comité Militaire Révolutionnaire eut également pas mal de fil à retordre de ce côté.

Dans cette atmosphère incroyablement surchauffée, au milieu de ce brouhaha et de cette agitation ininterrompue, c'est à peine si l'on avait la possibilité de noter les divers épisodes de l'activité du Comité Militaire Révolutionnaire et ce n'est que de temps à autre que certains de ces épisodes étaient remarqués, faisant d'ailleurs sensation dans une certaine mesure.

Le CMR connut des minutes d'anxiété pendant l'offensive contre Pétrograd de Kérensky et de Krasnov. La direction de la défense s'opérait essentiellement sur le front même ; le rôle du CMR où se succédaient sans interruption les représentants des régiments et de la garde rouge (l'Armée rouge n'existait pas encore) consistait surtout à aplanir tous les malentendus. On était informé par exemple qu'à tel endroit étaient arrivés des caissons sans canons ou inversement des canons sans munitions ; là, c'était l'artillerie qui était dépourvue de couverture, là encore c'était un détachement qui s'était égaré et ne savait pas sur quelle localité se diriger. Il fallait recueillir sur l'heure tous les renseignements nécessaires et ensuite prendre des mesures d'urgence. Mais le plus souvent, il fallait calmer la panique qui venait de se répandre à tel ou tel endroit.

A ce point de vue, le fait même qu'à Smolny, nuit et jour des camarades travaillaient et étaient toujours prêts à prendre les mesures réclamées par les circonstances, contribuait dans une très large mesure à rassurer les délégués du front.

Tel d'entre eux, arrivé la tête tout à fait à l'envers, repartait complètement réconforté. Adolf Joffé témoigne d'un commandant plus nerveux encore que les autres qu'il avait fallu sermonner longuement avant d'arriver à lui faire comprendre que ce désarroi était on ne peut plus normal dans les conditions où l'on se trouvait, vu l'absence de tout appareil militaire, mais que, malgré cela, nous aurions la victoire parce que les masses étaient avec nous : — « Oui, camarades, conclut-il énergiquement, c'était encore pire pendant la révolution française ; des régiments entiers se rendaient les uns aux autres »....

Les frictions entre les bolchéviks et leurs alliés SR de gauche ne tardent pas à apparaître. Par exemple lorsque le CMR publie sans en référer à personne un décret qui entérine et encourage la « justice de rue », c’est-à-dire le lynchage de contre-révolutionnaires avérés ou supposés. Sur ce point et d’autres, les instances soviétiques donnent raison aux SR de gauche.[5]

Dissolution dans le nouvel Etat[modifier | modifier le wikicode]

Peu à peu, le travail s'organisait et le comité révolutionnaire de guerre se voyait au fur et à mesure déchargé ; une partie des affaires était transmise par lui à d'autres institutions qui commençaient à fonctionner et où il nommait ses commissaires ; d'autre part aussi, les commissaires du peuple réussissaient progressivement à triompher du sabotage ou à renouveler leur personnel. Le travail se répartit ainsi petit à petit entre les différents commissariats et le comité révolutionnaire de guerre, devenu inutile, fut dissous.

Le 6 décembre/19 décembre 1917, le gouvernement bolchévique dissout le Comité militaire révolutionnaire, remplacé le lendemain dans ses fonctions par la Tcheka.

Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. Lénine, Lettre aux membres du Comité central, 24 octobre 1917
  2. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 47. L'insurrection d'octobre, 1930
  3. Trotsky, Les leçons d'Octobre, 1924
  4. Marc Ferro, Des soviets au communisme bureaucratique, 1980
  5. NPA, Il y a cent ans, la dissolution de l’Assemblée constituante, 2018