Soviets irlandais

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Cet article se propose de relater, au travers notamment des questions suivantes : comment un pays d’essence conservatrice a-t-il pu voir éclore, en l’espace de cinq ans, des soviets ? Dans quels secteurs en particulier se sont-elles développées? Quelles étaient les véritables motivations de leurs protagonistes? Pourquoi ont-elles échoué et n’ont-elles pas ouvert la voie, au sein des deux entités de l’île, à des forces politiques ou socio-économiques idéologiquement socialiste, susceptibles de contraindre quelque peu l’exercice de pouvoirs, établis sur une dialectique autre que socio-économique ? Mais avant d’y répondre, il conviendra d’abord de replacer les soviets irlandais dans leur contexte historique, tant national qu’international.

Implusion de la Révolution Russe de 1917[modifier | modifier le wikicode]

L’organisation en soviets d’un certain nombre de travailleurs irlandais eut lieu au cours de la période historique connue comme la Révolution irlandaise de 1916-1923, laquelle fut l’aboutissement d’une longue histoire de domination coloniale (de l’Angleterre puis de la Grande-Bretagne sur l’Irlande), de dépossession terrienne (au profit des colons anglais et écossais de confession protestante), de conflits ethnico-confessionnels (entre protestants de culture anglo-saxonne et catholiques d’origine celtique ou anglo-normande) et de rébellions politiques (pour l’autonomie ou l’indépendance de l’Irlande, conduites d’abord par les nationalistes « coloniaux » majoritairement protestants puis par les nationalistes « autochtones » majoritairement catholiques), qui débuta dès le 12e siècle.

En règle générale, les historiens s’accordent pour faire remonter le point de départ de la Révolution irlandaise à l’insurrection avortée de Pâques 1916, laquelle avait été essentiellement l’œuvre de certains dirigeants de l’Irish Republican Brotherhood (Fraternité républicaine irlandaise) ou IRB, à la tête de la frange la plus radicale des Irish Volunteers (Volontaires irlandais), alliés au bataillon ouvrier du socialiste et syndicaliste James Connolly, l’Irish Citizen Army (Armée des citoyens irlandais). Une insurrection qui, à défaut d’avoir détruit l’édifice impérial, devait néanmoins ouvrir la voie à la Guerre d’indépendance de 1919-1921, orchestrée à nouveau par les Irish Volunteers – baptisés Irish Republican Army (Armée républicaine irlandaise) ou IRA, à partir de 1919 – et sa vitrine politique, le Sinn Féin (Nous seuls), grand vainqueur en Irlande des élections législatives de décembre 1918 et porteur d’une stratégie de « désobéissance civile » fondée sur la mise en place d’institutions « autochtones » – telle l’assemblée nationale d’Irlande (la Dail Eireann) – destinées à rendre caduque toute ingérence britannique dans les affaires irlandaises. Avec pour dénouement, la signature en décembre 1921 du traité anglo-irlandais à l’origine d’une guerre civile au sein des forces indépendantistes, de 1922 à 1923, qui aboutit à la victoire des partisans d’un accord de paix impliquant notamment la partition de l’île en deux entités distinctes, à savoir : d’un côté l’État libre d’Irlande, formé des 26 comtés du Sud à dominante nationaliste et catholique, et membre d’un Commonwealth qu’il allait quitter en 1949 pour devenir la République d’Irlande ; et d’un autre, l’Irlande du Nord, constituée des six comtés de l’Ulster à majorité protestante et unioniste, maintenus dans le Royaume-Uni.

Cependant, bien que les nationalistes ne s’étaient assignés pour but exclusif que l’indépendance politique de l’Irlande – autour de laquelle ils comptaient fédérer les différentes catégories sociales, conformément à leur traditionnelle conception interclassiste de la libération nationale –, un nombre considérable de troubles sociaux, qu’ils fussent industriels ou agraires, balaya le pays progressivement à partir de 1917. La forte croissance de la demande mondiale en denrées alimentaires et en matières premières, engendrée par l’effort de guerre, avait apporté une certaine prospérité intérieure dont ne bénéficièrent guère les travailleurs industriels et agricoles, contrairement à nombre de dirigeants industriels, de commerçants et de gros exploitants agricoles. Le boom économique de l’après-guerre constitua donc l’occasion pour les différentes couches salariales d’en revendiquer radicalement leur juste part. Et ils le firent via une vague de grèves sans précédent qui coïncida avec une recrudescence du militantisme syndical.

A l’époque, le mouvement ouvrier irlandais était incarné par l’Irish Trade Union Congress (Congrès des syndicats irlandais) – créé en 1894 afin de fédérer à l’échelle nationale des syndicats irlandais jusque-là affiliés au British Trade Union Congress (Congrès des syndicats britanniques) –, dont le nombre d’adhérents monta jusqu’à près de 300 000 en 1921. Cette hausse spectaculaire de ses effectifs, la confédération irlandaise la devait principalement à la campagne d’adhésions menée par son syndicat le plus puissant et le plus radical, l’Irish Transport and General Workers’ Union (Syndicat des transporteurs et des travailleurs irlandais). Fondé en 1908 par James Larkin, au lendemain de la grève générale de Belfast en 1907 – et fer de lance en Irlande du principe du « One Big Union » visant à organiser tous les travailleurs au sein d’une grande centrale, en vue d'une révolution socialiste –, le Syndicat des transporteurs compta dans ses rangs autour de 130 000 membres en 1920, dont 40 000 dans le secteur agricole. Ce qui signifie qu’en sus du secteur industriel, le syndicat des transporteurs s’était aussi activement impliqué dans des luttes agraires en regain constant depuis 1917, organisant ainsi quelques dizaines de milliers d’ouvriers agricoles et un millier de petits exploitants propriétaires et non propriétaires, en moins de quatre ans. Toutefois, pendant la période révolutionnaire, les modes d’action et les desseins de la paysannerie différèrent selon les réalités socio-géographiques du pays. Pour résumer : à l’est, les grèves organisées dans les grands domaines par des ouvriers agricoles syndiqués, avec l’appui de certains petits fermiers, reposaient sur des revendications essentiellement salariales ; à l’ouest, les méthodes comme le boycott, le cattle driving et l’occupation de propriétés agricoles auxquelles eurent recours des petits exploitants – non bénéficiaires des lois agraires de 1903 et 1909 11 –, avec l’appui de certains ouvriers agricoles, visaient la redistribution équitable des grands pâturages.

En fait, tous ces conflits sociaux se produisirent dans un contexte de troubles généralisés à l’échelle européenne. Grèves générales, manifestations monstres, occupations d’usines et de domaines agricoles, etc. émaillèrent le continent en cette période tourmentée et de transition. Le souvenir des massacres de masse et de l’enfer des tranchées que laissaient quatre années de guerre mondiale avait fait naître l’espoir de meilleures conditions de vie (augmentation des salaires,journée de huit heures, réforme agraire …), voire d’une société nouvelle à jamais purifiée des scories de l’ancien monde. Dans le sillage de la Révolution russe, certains mouvements prirent ainsi une orientation des plus subversives, notamment via l’établissement de républiques des conseils, ou soviétiques, en Bavière (avril-mai 1919), en Hongrie (avril-août 1919) et dans le sud-est de la Slovaquie (juin-juillet 1919) ; de communes agricoles d’inspiration anarchiste dans certaines régions de l’Ukraine (1918-1921) ; ou encore de conseils d’usine dans le nord de l’Italie au cours des « Biennio Rosso » (« Les deux années rouges ») de 1919-1920… Pareil phénomène n’épargna pas l’Irlande, où une centaine d’organisations de type soviétique virent le jour à partir de novembre 1918. Loin d’avoir subverti politiquement tout un pays ou des régions entières, c’est donc avec leurs pendants italiens qu’elles présentèrent le plus de similitudes. En premier lieu parce qu’aucun des deux mouvements ne dépassa le stade de l’expérimentation en l’absence de structures fédératives, que l’indécision et l’attentisme des directions syndicales et socialistes des deux pays empêchèrent pour partie d’établir. Deux aspects les différenciaient néanmoins : d’une part, les occupations autogérées italiennes n’adoptèrent jamais le nom de « soviets » ; et d’autre part, les desseins révolutionnaires des travailleurs transalpins ne souffraient d’aucune ambiguïté, au rebours de ceux de leurs homologues irlandais qui usèrent de ce mode de lutte des plus radicaux.

Un mode d’action subversif : le soviet[modifier | modifier le wikicode]

Parallèlement aux formes traditionnelles de lutte évoquées plus haut, se propagea en Irlande un modèle organisationnel alternatif, nommé « soviet », auquel recoururent un certain nombre de travailleurs lorsque cessations du travail, négociations ou autres procédés propres au monde agricole s’avérèrent insuffisants pour obtenir pleine satisfaction des revendications. Inspiré du nom russe désignant les divers conseils qui avaient surgi dans le cadre de la Révolution de 1917, ce mode d’action s’appuyait sur la poursuite ou la relance de la gestion et/ou de la production de telle ou telle structure, sous la conduite exclusive de travailleurs en lutte contre une hiérarchie officielle préalablement mise au rebut. Ces pratiques au sein des soviets irlandais en faisaient donc d’authentiques expériences subversives, comparables aux comités d'usines russes à travers lesquels des ouvriers avaient pris en main la gestion de la production sur leur lieu de travail – ce qui les distinguait des soviets stricto sensu, plus soucieux de questions politiques.

Or, contrairement aux comités d’usine russes, justement, les soviets irlandais apparurent aussi dans des domaines autres qu’industriels et à des fins autres qu’économiques et sociales. Ainsi en fut-il du secteur agricole et de divers services (hospitalier, transports et portuaire), auxquels s’ajoutèrent certaines collectivités urbaines où les travailleurs organisés en soviets poursuivirent des visées non plus socio-économiques mais socio-politiques. Cela advint par deux fois lors de la Guerre d’indépendance. Ainsi, pendant deux jours, en avril 1920, lorsque maintes villes du pays (Cork, Galway, Tralee, Mitchelstown, Ennis, Nenagh, Charleville…) passèrent sous le contrôle exclusif de travailleurs syndiqués, protestant contre les conditions de détention de prisonniers, en grève de la faim dans la prison de Mountjoy à Dublin. Résultat : 87 détenus politiques, membres du Sinn Féin, furent libérés et hospitalisés, suite à cette mobilisation massive qui vit les syndicats former des comités ou conseils ad hoc chargés de gérer les affaires communales, en lieu et place des autorités officielles 18. Un an auparavant, la ville de Limerick avait connu un destin plus ou moins similaire, resté depuis dans l’histoire, de par la couverture médiatique internationale dont il avait fait l’objet à l’époque.

Tout débuta le 6 avril 1919. Incarcéré à Limerick depuis plus deux mois, Robert Byrne, syndicaliste membre de l’IRA, réussit à échapper à la vigilance de ses geôliers, non sans l’aide de nationalistes locaux. L’évasion prit toutefois une mauvaise tournure : Byrne et un policier furent blessés à mort. En conséquence de quoi, les autorités britanniques déclarèrent la ville « zone militaire spéciale ». Chaque citoyen devait désormais détenir un permis pour pouvoir y accéder et en sortir. Face à ce qui fut considéré comme une atteinte à la liberté de circulation, plusieurs voix s’élevèrent et en particulier celle du conseil des syndicats de Limerick qui, le 14 avril, déclencha une grève générale en signe de protestation. Celle-ci, malgré ses visées politiques, n’en était pas moins imprégnée d’une forte saveur sociale, entièrement organisée qu’elle fut par des représentants de la classe ouvrière, avec néanmoins l’appui de la plupart des commerçants et des artisans, des conseillers municipaux majoritaires du Sinn Féin et du clergé catholique local. Le conseil des syndicats nomma ainsi un comité de grève, rapidement désigné comme le « soviet », en charge de la gestion communale, par le biais de sous-comités responsables de la propagande, de l’alimentation, de la sûreté et des finances (pour pallier la pénurie de ressources financières, le soviet en vint même à émettre sa propre monnaie). Tous ces efforts finirent par porter leurs fruits : la hiérarchie militaire leva la loi martiale le 6 mai, soit près d’une semaine après la dissolution du « soviet de Limerick ».

Toutefois, ce furent davantage des questions socio-économiques qui motivèrent l’instauration de soviets, que ce fût lors de conflits industriels, agraires ou dans les services où naquit l’un des premiers soviets, une semaine à peine après le déclenchement de la Guerre d’indépendance, le 21 janvier 1919. Deux jours plus tard, donc, le personnel soignant et encadrant de l’asile d’aliénés de Monaghan débrayait pour obtenir une hausse des salaires et de meilleurs conditions de travail. A la tête du mouvement figurait Peadar O’Donnell, responsable local du Syndicat des transporteurs et futur officier de l’IRA. Le 28 janvier, les rumeurs d’une intervention policière ou militaire pour faire évacuer l’établissement occupé incitèrent la centaine de grévistes à s’en emparer et le faire fonctionner indépendamment de la direction. Les employés barricadèrent ainsi les entrées, hissèrent le drapeau rouge, formèrent un comité « soviétique » et élurent O’Donnell directeur de l’asile. Malgré son caractère radical et subversif, le mouvement reçut le soutien non seulement des internés et de la population locale, mais aussi des clergés, toutes confessions confondues, du Sinn Féin et des unionistes, et même des policiers massivement déployés autour du bâtiment. Au bout de sept jours, la crainte que cet élan de grande sympathie ne se transformât en grève générale amena les dirigeants officiels à céder à toutes les revendications, mettant par là-même un terme à l’expérience « soviétique » de l’asile de Monaghan.

D’autres services firent également l’objet d’une expérience « soviétique » autogestionnaire : les transports ferroviaires du comté de Cork, du 10 au 16 février 1922, quand plusieurs centaines de cheminots – en grève depuis le 26 janvier pour protester contre la baisse de leurs salaires – prirent possession de quatre gares et relancèrent eux-mêmes l’exploitation des lignes de chemin de fer jusqu’à la signature d’un compromis ; les services portuaires de Cork et de Cohb (non loin de Cork) qui, le 6 septembre 1921, de 10h30 à 16h30, passèrent sous le contrôle exclusif d’une centaine d’employés et ouvriers grévistes, avant la conclusion d’un accord garantissant le règlement du conflit salarial par voie d’arbitrage. Si ces derniers soviets apparaissent comme les plus éphémères d’entre tous (seulement six heures !), c’est dans le secteur agricole que des organisations autogérées devaient battre des records de longévité (près de dix mois) – à commencer par le soviet de Broadford.

Outre sa durée, donc, ce soviet agraire présentait la particularité d’avoir vu le jour dans une localité rurale de l’ouest du pays – le village de Broadford et ses environs (comté de Clare) – peu réputée pour sa tradition d’action syndicale. Ainsi, en février 1922, un groupe d’agriculteurs non propriétaires et affiliés au Syndicat des transporteurs prit à son compte la gestion du domaine agricole de James Dennison Going, aux dépens des employés qui en avaient eu jusque-là la charge. À cette fin, ils créèrent le « Comité des agriculteurs, des fermiers, des ouvriers et des travailleurs du Syndicat des transporteurs de la propriété Going » (« Committee of Farmers, Tenants, Workers and Transport Union Workers on the Going Estates »), élisant l’un d’entre eux à sa tête. Le nouveau « soviet » se fixait pourtant des objectifs a priori bien modestes : la réduction des loyers et la redistribution des prairies au profit des petits fermiers. Or, face au refus obstiné de l’agent du propriétaire, seule une prise de contrôle effective du domaine pouvait leur permettre d’obtenir satisfaction, via la mise en œuvre de leurs revendications par leurs propres soins. En clair, il s’agissait pour eux non pas d’exproprier le propriétaire à proprement parler, mais entre autres, d’honorer leurs loyers à leurs propres conditions, c’est-à-dire bien en-dessous du montant officiellement requis. Ce qu’ils firent jusqu’en novembre 1922, date à laquelle ils restituèrent le domaine non sans faire l’objet de poursuites judiciaires, qui se prolongèrent au moins jusqu’en avril 1926. Par ailleurs, ils convertirent une partie des terres en pâturages communs, louèrent des parcelles à des paysans « sans terre » de Broadford, nommèrent des responsables chargés de la surveillance des troupeaux et de l’entretien des clôtures et expulsèrent les employés refusant de se plier aux exigences du soviet.

A cette expérience en milieu rural s’ajoutèrent d’autres plus ou moins similaires, tels les soviets de Toovahera, de Kilfenora, de Ballyvaughan et celui intégrant plusieurs localités des environs de Crab Island (tous également situés dans le comté de Clare), probablement d’avril 1922 à février 1923 ; ou encore, bien avant cela, la ferme collective de plusieurs milliers d’hectares implantée dans le comté de Galway, au printemps 1920, après expropriation des propriétaires. Là aussi, chaque cas fut l’œuvre de laissés-pour-compte des lois agraires de 1903 et 1909, aspirant notamment à une plus juste répartition des terres et une baisse drastique des loyers, qu’ils imposèrent en s’appropriant la direction des domaines, en lieu et place des propriétaires terriens et de leurs agents.

Le principe soviétique connut ainsi, dans le secteur industriel, un nombre de mises en œuvre tel qu’il serait trop long de toutes les présenter ici, même succinctement. Certaines méritent néanmoins quelque attention. A commencer par le soviet que les mineurs d’Arigna (comté de Leitrim) instituèrent en mai 1921, en vue de relancer la production de l’un des puits fermés par la direction de l’entreprise minière, suite à leur refus d’accepter des réductions de salaire. Les mineurs finirent par restituer le site une fois le conflit résolu, deux mois plus tard. Puis, en septembre de la même année, ce fut le tour d’environ 40 ingénieurs de la fonderie de Drogheda (comté de Louth), également en lutte contre la baisse des salaires – que les salariés durent accepter début novembre, après trois mois de grève –, de s’ériger en soviet sur leur lieu de travail, avant d’en être délogé par la police au bout d’une journée seulement. Un sort assez proche attendit les travailleurs de la pêcherie de Castleconnell (comté de Limerick) en novembre : organisés en soviet afin d’obtenir la rémunération de leurs heures supplémentaires, ils eurent finalement gain de cause après avoir été contraints de négocier, sous la menace des armes de l’IRA. Les ouvriers des minoteries de Quaterstown (comté de Cork) eurent moins de chance : en grève depuis le 13 janvier 1922 – là aussi pour la défense des salaires –, ils décidèrent d’investir les usines et firent repartir la machine productive jusqu’à leur départ forcé, une semaine plus tard, sur injonction de l’IRA, provoquant par là-même l’échec du mouvement. Autre soviet encore qui vit l’intervention des forces de l’ordre (en l’occurrence l’armée nationale de l’État libre d’Irlande) : celui de l’usine à gaz de la ville de Tipperary, établi sur fond de conflit salarial, de mars à août 1922. Mais le vent de la révolte autogestionnaire souffla surtout sur une industrie laitière et boulangère du sud-ouest du pays, contrôlée par l’entreprise Cleeve.

Soviets irlandais : moyen subversif pour une finalité réformiste ou révolutionnaire ?[modifier | modifier le wikicode]

En l’absence de témoignages écrits de la plupart des travailleurs organisés en soviets, il apparaît difficile de déterminer avec précision leurs véritables motivations.  Pour les historiens Liam Cahill et John O’Callaghan, la réponse ne fait aucun doute en ce qui concerne le soviet de Limerick : celui-ci était principalement motivé par des considérations strictement politiques et locales, malgré une indubitable dimension sociale néanmoins dénuée de toute intention subversive. De leur côté, Niamh Hehir et Joe Morrissey vont jusqu’à affirmer que « cela relèverait de la falsification des faits historiques que de faire du soviet de Limerick la preuve que les travailleurs irlandais avaient soif de révolution socialiste, en 1919. La grève reposait essentiellement sur la défense des libertés civiles, de sorte que dès que l’on trouva une solution de compromis concernant les permis délivrés par l’armée, le Soviet cessa toute activité ».

Pour respectables qu’ils soient, ces arguments n’en demeurent pas moins discutables. Ainsi, si leur grève « reposait essentiellement sur la défense des libertés civiles », pourquoi alors les responsables du Soviet envisagèrent-ils d’élargir leur mouvement au reste du pays, même après que les grévistes (au nombre de 14 000 sur une population de 38 000 habitants) eurent partiellement obtenu satisfaction de leur revendications initiales – et ce sans l’appui d’une grève générale à l’échelle nationale ? D’autre part, pourquoi tous les acteurs du Soviet de Limerick se sentirent-ils trahis par l’exécutif du Congrès des syndicats irlandais, lorsque celui-ci exclut tout recours à une grève nationale ? Comment expliquer que certain d’entre eux en éprouvèrent un dégoût tel qu’ils menacèrent d’établir un autre soviet ? Est-ce parce qu’ils attendaient de leurs dirigeants nationaux qu’ils « fissent de Limerick le quartier général de la révolution nationale et sociale », comme le soutient l’historien marxiste D. R. O’Connor Lysaght ? Autre explication possible : l’ordre venu d’en haut de reprendre le travail généra chez eux un sentiment de frustration d’autant plus fort qu’ils avaient fait la démonstration de leur capacité à gérer efficacement les affaires communales de Limerick, de façon autonome – autonome vis-à-vis des dirigeants syndicaux nationaux, de la majorité municipale Sinn Féin, de l’IRA, du patronat local et du clergé catholique. On est donc en droit de penser que ce degré de confiance nouvellement acquis les amena tout naturellement à assigner une dimension subversive à leurs desseins originaux : d’une réponse spontanée et pragmatique à une mesure coercitive portant atteinte à leurs conditions de travail, ils aspiraient désormais à étendre leur mode organisationnel au niveau national, dans le cadre d’une grève générale.

Par ailleurs, toujours à propos du Soviet de Limerick, l’historien marxiste Conor Kostick soulève avec justesse le problème suivant : « Le Soviet différait de ses homologues russes sur un point important : sa création par le conseil des syndicats [de Limerick] impliquait que ses représentants élus le fussent uniquement par des travailleurs syndiqués lors de rares réunions de branche. Ils n’étaient donc pas facilement révocables et remplaçables, et la mise en place d’une instance ouvrière concurrente du conseil des syndicats n’était pas non plus sérieusement envisagée […]. En cette période de grève générale, les seules réunions ouvrières qui eurent lieu se tinrent dans les rues de Limerick. Ces forums permettaient certes aux travailleurs d’exprimer leurs opinions, mais ne pouvaient en aucun cas se substituer au conseil des syndicats. » Il importe de rappeler que d’une part, seul le grand patronat local, à l’instar de la famille Cleeve, refusa de collaborer activement avec le comité de grève et ses sous-comités, constitutifs du Soviet de Limerick, à l’inverse des autres catégories socio-professionnelles – et notamment des commerçants et des artisans ; d’autre part, le soviet ne dura que quatorze jours, au cours desquels la majorité des grévistes furent soit pleinement satisfaits de la direction du mouvement ou n’eurent tout simplement pas le temps de s’en plaindre au point de fomenter une rébellion à ses dépens. Enfin, malgré l’état de profonde crise politique dans laquelle se trouvait Limerick, les libertés d’expression, de la presse et d’association y furent néanmoins maintenues.

Pour ce qui est des soviets instaurés à des fins socio-économiques, d’aucuns expliquent pareil phénomène en reprenant l’argument de la « grève tactique » (« strike tactic ») telle que l’avait déjà avancé, dès 1921, l’organe officiel du Syndicat des transporteurs The Voice of Labour (La Voix des travailleurs). Ainsi en est-il notamment de l’historien Donal Ó Drisceoil qui, se référant au soviet de l’asile d’aliénés de Monaghan, précise : « Ce fut essentiellement une grève tactique – bien que teintée d’une indéniable coloration politique – telle qu’appliquée dans tous les “soviets” établis jusqu’en 1921, où la propriété des employeurs fut restituée une fois les revendications satisfaites. » A propos justement du fait que « la propriété des employeurs fut restituée une fois les revendications satisfaites », il convient de rappeler que, dans certains cas, cela advint suite à des négociations engagées sous la menace du gouvernement « autochtone » du Sinn Féin, à l’instar du soviet de Bruree où Constance Markievicz, alors ministre du travail, menaça de dépêcher des troupes de l’IRA pour forcer les travailleurs en lutte à quitter la minoterie et la fabrique de pain de l’entreprise Cleeve – conformément à la traditionnelle stratégie interclassiste du mouvement indépendantiste, mentionnée plus haut –, où ils avaient pourtant laissé poindre des intentions subversives de diverses manières. A commencer par leur fameux slogan placardé sur la façade de l’usine, « Soviet des ouvriers des minoteries de Bruree. Nous faisons du pain pas de profit » (« Bruree Workers Soviet Mills. We made Bread not Profits »), faisant écho à celui du soviet de Knocklong, « Soviet de la laiterie de Knocklong. Nous faisons du beurre pas de profit » (« Knocklong Soviet Creamery. We make butter not profits »), proclamé un an auparavant. Ou, de façon plus explicite encore, via le texte affiché à l’entrée de l’usine, informant la population de conditions nouvelles de fonctionnement soucieuses de son bien-être : « La minoterie et la fabrique de pain de Bruree sont à présent la propriété des ouvriers. La minoterie et la boutique sont ouvertes pour la vente de pain et de farine. Nous espérons réduire les prix et en finir avec les profits, en moins d’un jour. Par ordre des ouvriers.» La réussite commerciale fut ainsi au rendez-vous à la faveur de deux facteurs : la communauté locale, et plus particulièrement les couches les plus modestes, eut accès aux produits mises en vente à des tarifs très abordables ; la plupart des céréaliers continuèrent à fournir la minoterie, malgré son passage sous contrôle ouvrier. Néanmoins, l’expérience tourna court (à peine dix jours), les dirigeants du soviet ayant été contraints, comme nous l’avons vu, de négocier la fin du conflit.

Mais si, de 1918 à 1921, la grande majorité des travailleurs organisés en soviets finirent par atteindre leurs objectifs initiaux (augmentation de salaire, réduction du temps de travail, réintégration de salariés abusivement licenciés…), le mouvement devait prendre une toute autre ampleur lorsqu’il fallut lutter contre les baisses de salaires que maints employeurs irlandais cherchèrent à imposer au cours de la crise économique de 1921-1923. Le vent tournait à présent en faveur de ces derniers au point que, d’après l’historien Emmet O’Connor, « les travailleurs en étaient presque venus à concéder tout ce qu’ils avaient gagné depuis 1914 ». Pareilles circonstances encouragèrent la résurgence de soviets qui, d’instruments tactiques destinés à arracher des gains au patronat et aux propriétaires terriens, étaient désormais davantage perçus comme un modèle organisationnel du prolétariat. Les cas les plus emblématiques de cette tendance furent sans conteste les 39 usines de l’entreprise Cleeve, passées sous contrôle ouvrier en réponse à la menace de grève patronale, émise consécutivement à un conflit non résolu portant sur la réduction et des salaires et des effectifs. Cette décision des travailleurs de poursuivre la production se justifiait par le fait que la fermeture des établissements « mett[rait] en péril les moyens de subsistance de 5 000 fermiers, risqu[erait] de détruire la production nationale à hauteur de plusieurs milliers de livres par semaine, et condamn[erait] 3 000 ouvriers sans travail et leur famille à mendier et à mourir de faim ». C’était donc « dans l’intérêt de la communauté et afin de préserver cette industrie pour la nation » que les ouvriers reçurent pour consigne de continuer le travail comme si de rien n’était. Le caractère indubitablement révolutionnaire de leurs desseins se manifesta ainsi dans cette volonté de développer leur mode de production autogestionnaire, au nom non seulement de la sauvegarde d’une industrie des plus importantes à l’échelle nationale, mais aussi de la souveraineté populaire incarnée dans leur devise : « Longue vie au peuple souverain » (« Long Live the Sovereign People »). Sans oublier le cœur à l’ouvrage qu’ils mirent, semble-t-il, à produire de façon autonome, ainsi que le rapporta le journal syndical The Voice of Labour à propos de l’une des usines occupées : « Ces hommes faisaient du mieux qu’ils pouvaient pour garantir la perfection des produits qu’ils fabriquaient ; […] il paraissait impossible de dénigrer les ouvriers de l’usine [dans laquelle] aucun détail n’échappait à la vigilance attentive du [nouveau] directeur [lui-même simple ouvrier] et dont la ferveur, l’enthousiasme et l’amour pour son travail suscitaient continuellement une grande émulation parmi les hommes et les femmes . » Pourtant, l’expérience ne se perpétua guère au delà de trois mois . L’intervention de l’armée nationale de l’État libre d’Irlande, doublée du refus des céréaliers et des producteurs laitiers d’approvisionner les usines sous contrôle ouvrier – ce que Emmet O’Connor nomme la « réponse conservatrice » aux désordres sociaux  – eut ainsi graduellement raison des soviets de Cleeve. Sans parler des dirigeants syndicaux et travaillistes nationaux, dont le réformisme doctrinaire les amena tout naturellement à désavouer les soviets affichant la moindre velléité de subversion sociale, à l’instar justement de ceux de l’entreprise Cleeve de 1921 à 1922 (dirigés, il est vrai, par des officiels du Syndicat des transporteurs, membres du Parti communiste irlandais créé en novembre 1921), mais aussi de celui de Limerick dont les représentants avaient envisagé d’élargir leur mouvement à l’ensemble du pays.

Cleeve est le nom d’une riche famille protestante qui, à l’époque de la Révolution irlandaise, se trouvait à la tête d’un réseau de plus de cent laiteries, minoteries et usines dédiées à la fabrication de lait condensé et de pain, situées dans les comtés de Limerick, Tipperary et Cork de la province de Munster. Cet empire industriel et commercial employait près de 3 000 personnes et se faisait fournir par environ 5 000 céréaliers et producteurs laitiers. A partir de 1918, l’entreprise Cleeve, comme bien d’autres à travers le pays, fut le théâtre de conflits sociaux portant sur les salaires et les conditions de travail – impliquant principalement le Syndicat des transporteurs –, dont un certain nombre devait tourner à l’expérience « soviétique » autogestionnaire : d’abord, du 15 au 21 mai 1920, dans la laiterie de Knocklong (comté de Limerick) et ses douze branches installées dans des localités voisines, toutes restituées après satisfaction des revendications ; puis, du 15 août au 3 septembre 1921, dans la minoterie et l’usine de fabrication de pain de Bruree (comté de Limerick), rendue à ses propriétaires non sans l’intercession de l’IRA ; et enfin, de mai à juillet-août 1922, dans 39 laiteries et usines de fabrication de lait condensé et de pain des comtés de Limerick, Tipperary et Cork, graduellement mises en échec par le jeu combiné du boycott des céréaliers et des producteurs laitiers, et de l’ingérence de l’armée nationale de l’État libre d’Irlande. Par ailleurs, outre l’emploi du terme « soviet » pour les désigner, les expériences autogestionnaires de Cleeve se caractérisèrent par d’autres symboles subversifs, tel le drapeau rouge hissé sur le toit des établissements ou encore sous la forme de slogans ouvertement anticapitalistes, comme le fameux « Nous faisons du pain pas de profit » (« We make bread not profits ») inscrit sur la façade de l’usine de Bruree.

Reste à savoir, à présent, si les protagonistes des soviets irlandais, toutes catégories confondues, entendaient dépasser le stade de la symbolique subversive et de la simple amélioration des conditions existantes.

Conclusion[modifier | modifier le wikicode]

Plus que tout autre chose, l’étude de ce mouvement prolétarien au potentiel révolutionnaire indéniable rappelle que l’histoire n’est nullement un processus linéaire, un modèle d’interprétation téléologique faisant du présent le résultat inéluctable d’une construction réfléchie et préméditée ; quand celui-ci apparaît plutôt comme l’aboutissement d’une longue série d’accidents advenus en des circonstances largement imprévisibles et inexorables.

Ainsi en fut-il des soviets irlandais, dont les protagonistes s’inspirèrent du contexte politique et social européen de l’époque et profitèrent des troubles et de l’instabilité régnant dans le pays pour mettre en œuvre, de façon spontanée, un modèle organisationnel alternatif fondé sur l’autogestion. Et pourtant la Révolution irlandaise apparut aussi comme une période de transition, au cours de laquelle les forces révolutionnaires incarnées dans le mouvement syndical s’affirmèrent et se développèrent très rapidement en vue d’assurer aux travailleurs la pleine reconnaissance de leurs droits dans la perspective d’une Irlande indépendante. La société conservatrice dans laquelle l’Irlande du Sud devait évoluer au lendemain de la mise en place de l’État libre n’existait pas encore véritablement. Loin d’être prédéterminé – bien que contenu en germe depuis quelques décennies –, l’avènement des paradigmes dominants du nouvel État résulta donc plutôt de l’esprit conservateur qui avait fini par imprégner l’ensemble du mouvement indépendantiste orthodoxe, aux dépens de principes progressistes que défendaient pourtant les nombreux travailleurs syndiqués de l’époque – ayant, pour beaucoup, également la fibre nationaliste –, dont les luttes débouchèrent néanmoins quasiment toutes sur des défaites au cours des deux dernières années de la Révolution irlandaise. S’ensuivit dès lors une longue période de désillusions qui se traduisit notamment par une baisse drastique des effectifs des syndicats – et notamment celui des transporteurs qui ne comptait plus qu’environ 51 000 membres en 1925, contre 130 000 cinq ans plus tôt –, le tout sur fond de division interne entre réformistes et partisans de James Larkin (fondateur du Syndicat des transporteurs et exilé aux États-Unis de 1914 à 1923) soutenus par le Komintern. Laquelle division eut, sans nul doute, un impact sur la faiblesse électorale du Parti travailliste qui, depuis, ne s’est jamais vraiment démentie.

Cependant, s’il est une leçon à tirer de l’histoire iconoclaste des soviets irlandais, c’est bien la suivante : quelles que soient les caractéristiques d’un territoire déterminé (pays, région, ville…), selon les circonstances du moment, « quand un groupe, au sens large, c’est-à-dire les travailleurs d’une entreprise, mais aussi les gens d’un quartier ou d’une ville, quand ces gens n’acceptent plus passivement les conditions d’existence, quand ils ne restent plus passifs devant ces conditions qu’on leur impose ; lorsqu’ils tentent de les dominer, de les maîtriser, il y a tentative d’autogestion. Et il y a une marche dans et vers l’autogestion », pour citer à nouveau Henri Lefebvre.

Notes et références[modifier | modifier le wikicode]