Petite-bourgeoisie

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Une épicerie au Portugal. L'archétype de la petite entreprise.

La petite-bourgeoisie est une classe intermédiaire entre la grande bourgeoisie et le prolétariat. Elle est constituée de propriétaires de capitaux ou moyens de production dont elle tire des revenus parfois conséquents, mais elle est souvent menacée par le développement même du capitalisme.

1 Composition de la petite-bourgeoisie[modifier | modifier le wikicode]

La petite-bourgeoisie est composée par :

  • les professions libérales (médecins, pharmaciens, avocats, architectes...)
  • les artisans (boulangers, coiffeurs, serruriers...)
  • les petits-commerçants et boutiquiers
  • les restaurateurs
  • les petits rentiers (qui louent un appartement...)
  • ...

Ce sont donc essentiellement des petits patrons.

Une partie de la paysannerie (petits agriculteurs propriétaires) est inclue par les marxistes dans la petite-bourgeoisie au sens large, en tant que couche sociale possédant des moyens de production. Cette couche se retrouve dans une position intermédiaire entre prolétariat (ouvriers agricoles) et bourgeoisie (gros agriculteurs).

On associe souvent la petite-bourgeoisie aux « petites et moyennes entreprises » (PME). Cependant cette catégorie peut être très large (en France cela inclut toutes les entreprises de moins de 250 salarié·es), et contenir donc aussi bien de vrais bourgeois que des prolétaires « auto-entrepreneurs ».

2 Historique[modifier | modifier le wikicode]

2.1 Origine[modifier | modifier le wikicode]

La petite-bourgeoisie formait une grande partie de la population urbaine dans les sociétés pré-capitalistes, et quelques rares paysans libres (propriétaires de leur terre). A l'échelle sociale, c'était une classe très minoritaire comparée à la paysannerie asservie et aux classes dominantes (noblesse). Dans le Moyen-Âge européen, cette petite-bourgeoisie se réduisait principalement aux artisans regroupés en corporations.

2.2 Prolétarisation sous le capitalisme[modifier | modifier le wikicode]

Le capitalisme est lié au puissant développement de la bourgeoisie. En même temps qu'il engendrait une montée en puissance des grands capitalistes banquiers ou industriels, il a créé une classe toujours plus vaste de prolétaires, qui n'ont que leur force de travail à vendre. Cette classe s'est recrutée en grande partie parmi la paysannerie, mais aussi parmi la petite-bourgeoisie. Cette prolétarisation est le fruit à la fois de lois économiques (industrialisation et concurrence) et de mesures politiques en renfort (enclosures, répression des oppositions...).

Cette évolution s'est faite sur un temps long, souvent par vagues successives, mais de façon accélérée, en miroir de la centralisation du capital. Dernier exemple en date : les petits-commerçants ruinés en masse par la généralisation de la grande distribution dans les années 1980.

2.3 Résilience et crispations[modifier | modifier le wikicode]

Cependant, le capitalisme a des effets contradictoires, et n'a pas abouti à une disparition des couches sociales intermédiaires, ce qui a été analysé par la suite par plusieurs marxistes.

Il y a une forme de résilience de la petite-bourgeoisie, avec un attachement très fort à leur outil de travail (fierté, héritage familial...), qui la pousse à accepter d'importants sacrifices en temps de crise. Trotski disait que de manière générale, « le Capital a ruiné la petite bourgeoisie beaucoup plus vite qu'il ne l'a prolétarisée. »[1]

C'est notamment pour cela que l'on entend parfois que la position de salarié·e serait plus enviable que celle de petit propriétaire. Ainsi Kautsky écrivait en 1892 : « Ce n’est pas sans raison que l’on dit que les ouvriers salariés sont aujourd’hui en meilleure situation que les petits paysans ou les maîtres artisans. »[2] Ce fait (qui est très largement à relativiser[3] mais qui comprend une part de vérité) est largement et hypocritement utilisé depuis par les politiciens pro-capitalistes.

Par ailleurs il se développe également une « petite bourgeoisie d'un nouveau type capitaliste : des employés d'industrie, de commerce, de banque, des fonctionnaires du capital d'une part, et de la bureaucratie ouvrière d'autre part ».[4]

3 Idéologies[modifier | modifier le wikicode]

Des critiques d'une certaine étroitesse d'esprit ont été adressées à la petite-bourgeoisie depuis très longtemps. Socrate aurait fait la critique suivante de la petite-bourgeoisie des cités grecques de son époque :

« Les boutiquiers et les artisans manquent de culture parce qu’ils manquent des loisirs sans lesquels une bonne éducation est impossible. Ils n’apprennent que ce qu’exige leur profession. La science en soi n’a pas d’attrait pour eux. C’est ainsi qu’ils ne s’occupent d’arithmétique que parce que cette science est utile au commerce et non pour se familiariser avec la nature des nombres. Ils n’ont pas la force de porter plus haut leurs visées. Voici ce que dit l’homme qui se livre à une industrie : la joie que procure l’honneur et l’instruction n’a pas de valeur au prix du gain. Les forgerons, les charpentiers, les cordonniers, peuvent être experts dans leur art, la plupart ont des âmes d’esclaves, ils ignorent le beau, le bien, le juste. »[5]

La petite-bourgeoisie a une tendance générale à être conservatrice, voire réactionnaire, mais peut être réceptive au programme communiste révolutionnaire. Marx et Engels écrivent dans le Manifeste communiste :

« Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire. Si elles sont révolutionnaires, c'est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat. »[6]

Marx a critiqué le programme de Gotha du Parti ouvrier allemand qui caricaturait cette appréciation en écrivant que devant le prolétariat, « toutes les autres classes ne forment qu'une masse réactionnaire. »[7]

Au 19e siècle, des secteurs significatifs de la petite-bourgeoisie ont été investis dans des mouvements révolutionnaires « de gauche », bien que vacillante, comme en 1848 où son démocratisme manquait de détermination et où elle a choisi l'ordre plutôt que la radicalisation socialiste. Pendant la Commune de Paris de 1871, la petite-bourgeoisie de Paris a été très soudée avec les couches plus prolétaires, jusqu'à la fin.

En période de relative "paix sociale", la bourgeoisie arrive généralement à dominer en s'appuyant sur de larges secteurs petits-bourgeois (professions libérales, commerçants...). Elle s'appuie pour cela sur des idéologies conservatrices, au nom de l'ordre, du « bon sens », du maintien du statu quo, qui souvent constitue la base des partis traditionnels de droite.

Des radicalisations peuvent cependant avoir lieu, surtout dans certaines circonstances. La petite-bourgeoisie peut facilement être réceptive à des discours populistes qui la présentent (sans la nommer) comme les "honnêtes gens" face à des "profiteurs", renvoyant souvent dos-à-dos "ceux d'en haut" (politiciens et capitalistes corrompus...) et "ceux d'en bas" (chômeurs, "assistés", immigrés...). C'est cette tendance qui poussée jusqu'au bout par une grave crise peut pousser la petite-bourgeoisie à s'enrôler dans des bandes fascistes.

Mais d'autres secteurs de la petite-bourgeoisie ont également été des milieux réceptifs pour des idéologies progressistes, comme l'anarchisme ou le socialisme réformiste.

4 Les communistes et la petite-bourgeoisie[modifier | modifier le wikicode]

4.1 Pour une alliance révolutionnaire[modifier | modifier le wikicode]

Les travailleurs salariés sont une partie plus ou moins importante de la population (en général d'autant plus que le pays est une puissance impérialiste), mais en tous les cas la petite-bourgeoisie reste un secteur important. Elle pèse d'ailleurs au delà de son importance numérique, car elle exerce une influence notable sur le prolétariat, dont de nombreux secteurs aspirent à la petite propriété (devenir propriétaire de son logement, ouvrir sa petite entreprise...).

Pour les communistes révolutionnaires, il est crucial que le prolétariat arrive à convaincre la petite bourgeoisie de s'associer à lui pour renverser le capitalisme. Il s'agit donc d'expliquer que la prise de pouvoir par les travailleurs n'est pas un acte d'hostilité envers les petits propriétaires, mais au contraire un moyen de la libérer de la pression de la concurrence capitaliste. C'est par exemple ce qu'essayait de faire le programme de la Ligue communiste en 1934 en France :

« Les comités d'usine, les comités de paysans, les comités de petits fonctionnaires, d'employés, pourraient très facilement, avec l'aide de techniciens honnêtes, d'ingénieurs, de comptables dévoués au peuple travailleur, démêler les « secrets commerciaux » des exploiteurs. [...] La nationalisation des grands moyens de production et d'échange ne signifie absolument pas l'étouffement des petites entreprises paysan­nes, commerciales et artisanales. Au contraire ce sont les grands mono­poles privés qui étranglent les petites économies. Non seulement les petites entreprises seraient laissées libres, mais les travailleurs ayant nationalisé les grandes entreprises pourraient leur venir en aide. L'économie dirigée, appuyée sur les immenses richesses accumulées par les banques, trusts, sociétés anonymes, etc... permettrait d'établir un plan de production et de distribution qui offre aux petits producteurs privés des commandes directes de la part de l'État, des matières premières et des crédits à des conditions absolument favorables. Ainsi la paysannerie recevrait à bon marché des machines agricoles et engrais ».[8]

Les socialistes réformistes ont aussi cherché l'alliance avec la petite-bourgeoisie, mais en reprenant un programme bourgeois (Front populaire). Par ailleurs, leur alliance consiste en pratique à s'adresser aux "représentants", c'est-à-dire aux dirigeants des partis petit-bourgeois (Parti radical...). Historiquement, ce genre d'alliance a été souvent réalisé pour justifier un front contre le fascisme, pour éviter le basculement de la petite-bourgeoisie vers la réaction. Or c'est une grave erreur stratégique, étant donné que la caractéristique de la crise qui favorise le fascisme, c'est l'impuissance des programme bourgeois à la résoudre, et la perte d'influence des partis bourgeois. C'est au contraire à la base de la petite-bourgeoisie qu'il faut s'adresser :

« Quand nous parlons de gagner la petite bourgeoisie, nous pensons à la libération des masses exploitées et submergées vis-à-vis de leurs représentants politiques occupés à « faire de la diplomatie ». Face à la situation désespérée des masses petites‑bourgeoises de la population, les anciens partis petits-bourgeois (démocrates, catholiques et autres) éclatent sous toutes les coutures. Le fascisme l'a compris. Il n'a pas cherché et ne cherche aucune alliance avec les « dirigeants » faillis de la petite-bourgeoisie, mais arrache les masses à leur influence, c'est‑à‑dire qu'il réalise à sa façon et dans les intérêts de la réaction le travail même que les bolcheviks ont accompli en Russie dans les intérêts de la révolution. »[9]

Ou encore, face à la montée du nazisme en Allemagne, Trotski pointe la responsabilité première de la social-démocratie réformiste dont la politique a laissé la petite-bourgeoisie se fasciser :

« la petite bourgeoisie peut se ranger du côté des ouvriers si elle voit en eux un nouveau maître. La social-démocratie apprend à l’ouvrier à se comporter comme un laquais. La petite bourgeoisie ne suivra pas un laquais. La politique du réformisme enlève au prolétariat toute possibilité de diriger les masses plébéiennes de la petite bourgeoisie et par là même transforme ces dernières en chair à canon du fascisme. »[10]

4.2 Devenir[modifier | modifier le wikicode]

En tant que classe, la petite-bourgeoisie est prise en étau entre les capitalistes et le prolétariat et n'a aucun avenir. Seule la classe laborieuse peut, en se dotant d'une perspective socialiste, offrir une issue aux individus de cette classe. De par sa nature intermédiaire et hétérogène, il n'est pas possible de dire d'un bloc ce que deviendra "la petite-bourgeoisie".

On peut faire l'hypothèse de plusieurs mouvements combinés :

  • collectivisation directe analogue à celle des grandes entreprises (par les travailleurs des pharmacies, des grands restaurants...) ;
  • collectivisation de petites entreprises avec fonctionnement en réseau ;
  • abolition de certains métiers du fait même de l'abolition du capitalisme (consultant en marketing...) ;
  • extinction de certains métiers du fait même de l'extinction des classes (notariat, huissiers...).

« Seule la démocratie socialiste peut permettre aux paysans et aux artisans de devenir dans leur ensemble des ouvriers de la grande industrie sans pour cela tomber dans le prolé­tariat. Ce n’est que dans une société socialiste que la disparition, devenue inévitable, de l’agriculture paysanne et du métier peut signifier une amélioration du sort du paysan et de l’artisan. »[11]

Il faut avoir à l'esprit que le socialisme induirait un saut qualitatif qui aurait des répercussions énormes, tant matérielles qu'idéologiques. Le cadre commun des différents lieux de production ou de services ne serait plus le "libre marché", mais la collectivité démocratiquement planifiée. Les lieux de concentration du capital ne seraient alors plus synonyme d'exploitation et de production de mauvaise qualité, mais les lieux d'une production sociale par et pour la collectivité. En comparaison, le travail "à son compte", avec des moyens de production limités, perdrait certainement de son attrait. Pour prendre l'exemple du BTP, les travailleurs socialistes auraient tout intérêt à regrouper les activités (ingénierie, gros-œuvre, second-œuvre...) au sein d'une structure commune, plus efficace et moins chaotique que l'actuelle. Il serait alors difficile de concevoir que des petites entreprises de maçonnerie aient envie (en tout cas leurs travailleurs) de se sur-exploiter en restant à part de ce processus.

5 « Petit-bourgeois » comme accusation[modifier | modifier le wikicode]

Dans les partis ouvriers et socialistes (notamment les partis marxistes qui se revendiquent de l'auto-émancipation du prolétariat), il y a logiquement une tendance à vouloir se délimiter des partis bourgeois. Or, un certain nombre de dirigeants ou de théoriciens sont eux-mêmes d'origine bourgeoise ou petite-bourgeoise (notamment la petite-bourgeoisie intellectuelle), ce qui pose la question des rapports entre ces couches sociales et les travailleur·ses, dans les partis de masse.

Ceci explique que la caractérisation d'une organisation comme « petite-bourgeoise » a fréquemment été utilisée comme une critique forte dans le mouvement socialiste. Parfois, cette critique a glissé vers des attaques ad personam.

Quelques exemples :

  • Hyndman, leader de la SDF, disqualifiait ainsi ses rivaux : « Bernstein et Engels et Lafargue et Guesde et Mme Aveling et Liebnecht constituent une clique de bourgeois qui (aussi grands que soient leurs services dans le passé) font maintenant tout leur possible pour diviser les ouvriers. »[12]
  • Lénine et les bolchéviks ont souvent accusé les menchéviks d'être une tendance d'intellectuels petit-bourgeois.
  • Trotski et la majorité du SWP des États-Unis ont accusé la minorité d'être une opposition petite-bourgeoise.[13]

6 Voir aussi[modifier | modifier le wikicode]

7 Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]