Front populaire

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Un front populaire est un bloc entre des forces bourgeoises et des organisations ouvrières par lequel ces dernières acceptent des programmes qui retiennent les travailleurs à l’intérieur des limites de l’État bourgeois.

1 Généralités[modifier | modifier le wikicode]

Le front populaire est un cousin déformé à dessein du front unique. Il entre officiellement dans le vocabulaire de l'Internationale Communiste lors de son VIIéme et dernier congrès, en juillet 1935, porté par Dimitrov. L'ennemi principal devient, contrairement à la troisième période, qui l'a précédé, uniquement le fascisme, qui est décrit comme "ni une dictature de la bourgeoisie, ni une dictature de la petite bourgeoisie, mais une dictature terroriste du capital financier." De cette analyse découle une politique : la nécessité de constituer des vastes fronts anti-fascistes incluant la fraction des bourgeoisie nationales qui ne s'est pas rallié au fascisme, et qui est décrite comme "démocratique".

Dans les faits, le tournant vers cette politique était déjà bien engagé, notamment en France. Maurice Thorez, dirigeant du PCF, était allé proposer un front du même type en novembre 1934 au congrès du parti radical. Interpeller par Bela Kun, Thorez reççu le soutien de Staline pour son initiative, et à la réunion du présidium des 9-10 décembre 1934 à Moscou, Thorez fut invité à présenter un rapport au sujet de son initiative, qui faisait du PCF un parti modèle pour tous les autres. Le 15 janvier 1935, le secrétariat politique de l’exécutif vota une résolution félicitant le PCF d’avoir élaboré un programme de revendications authentiques pour un front populaire.

Le front populaire consiste donc à faire entrer le ver dans le fruit, en intégrant la bourgeoisie aux fronts uniques qui se constituaient un peu partout dans les années 30, et à mobiliser les masses uniquement sur des mots d'ordres démocratique, bridant toute grèves ou mobilisation politique qui auraient pu aller trop loin : c'est un outil de collaboration de classe.

Ces partis ouvriers qui ont appliqué ces pseudo "fronts uniques" "en défense de la démocratie" ont tous échoué à renforcer le prolétariat, et ont bien souvent ouvert la voie à la contre-révolution.

Ce qui distingue un front unique d’un front populaire, ce n’est pas la participation en elle-même d’une force ouvertement bourgeoise ou petite-bourgeoise, mais plutôt la subordination politique du prolétariat à la plate-forme de la bourgeoisie. Un tel bloc peut être aussi dangereux lorsqu’il comprend une force bourgeoise très faible ("l’ombre de la bourgeoisie").

Comme l’a dit Trotski, le front populaire est un nœud coulant passé autour du cou du prolétariat.

Dans les années 1930, il y eut aussi des "fronts populaires" en Amérique Latine. En 1938, Trotski faisait le commentaire suivant, analysant les différences du fait de la particularité de l'Amérique latine dominée par l'impérialisme, mais maintenant la boussole de l'indépendance de classe :

« Correctement apprécié, le Front populaire n’a pas en Amérique latine un caractère aussi réactionnaire qu’en France ou en Espagne. Il a deux facettes. Il peut avoir un contenu réactionnaire, dans la mesure où il est dirigé contre les travailleurs, et il peut avoir un caractère combatif dans la mesure où il est dirigé contre l’impérialisme. Mais en évaluant le Front populaire en Amérique latine sous la forme d’un parti politique national, nous faisons une distinction avec la France et l’Espagne. Toutefois, cette différence historique d’appréciation et cette différence d’attitude ne sont permises qu’à condition que notre organisation ne participe pas à l’APRA (parti bourgeois de Haya de la Torre, au Pérou), du Kouo-min-tang (parti bourgeois de Tchang Kai-shek, en Chine) ou du PRM (parti bourgeois du général Cardenas au Mexique), et qu’il conserve une totale liberté d’action et de critique »[1]

2 Front populaire et front unique ouvrier[modifier | modifier le wikicode]

La distinction fondamentale entre le front unique ouvrier et le « cartel des gauches », ou « front populaire », réside en ceci que par sa logique « classe contre classe », le front unique ouvrier déclenche une dynamique d'accentuation et d'exacerbation de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, alors que par sa logique de collaboration de classes, la politique du front populaire déclenche contraire une au  dynamique de freinage des luttes ouvrières, voire de répression des couches ouvrières les plus radicalisées.

Evidemment, la distinction entre front unique ouvrier et Front Populaire, tout en étant une différence considérable, de par la nature de classe objective des deux d'accords, n'est pas une différence « absolue ». Il peut y avoir des applications opportunistes de la tactique de front unique ouvrier dans lesquelles, sous le prétexte de ne pas effrayer les dirigeants réformistes les leaders d'organisations qui s'affirment révolutionnaires commencent à freiner à leur tour les luttes des masses.

A l'inverse, dans certaines situations, les masses peuvent partir des illusions unitaires semées par des accords de front populaire, accentuer leurs luttes et même créer des structures d'auto-organisation, initiatives les marxistes révolutionnaires devront évidemment favoriser et renforcer par tous les moyens.

3 Les précédents de la collaboration de classe dans le mouvement ouvrier[modifier | modifier le wikicode]

Les premières formes de front populaire - qui ne se donnaient pas ce nom - peuvent être vues dans les alliances entre la social-démocratie et la bourgeoisie libérale.

On peut en voir un exemple d'abord dans la trahison des sociaux-démocrates pendant la première guerre mondiale, puis dans les diverses participations aux gouvernements d’organisations socialistes, comme en Allemagne ou en Angleterre.

En France, en 1924, la SFIO conclut une entente électorale (dite « cartel des gauches ») avec la gauche bourgeoise (Parti radical et radical-socialiste et Parti républicain-socialiste) pour contrer les réactionnaires du Bloc national. Mais les socialistes ne participent pas au gouvernement de peur de se faire taxer de trahison sociale par les communistes.

En 1932, ils renouvellent ce cartel des gauches, et posent des conditions à leur participation au gouvernement (les « conditions Huygens »), qui seront refusées.

4 L'Internationale Communiste et l'application du Front Populaire[modifier | modifier le wikicode]

De son côté, l'Internationale communiste passée sous domination stalinienne a d'abord suivi un cours sectaire ("troisième période") envers les autres forces du mouvement ouvrier, et en particulier la social-démocratie (qualifiée de "social-fascisme"). C'est son VIIe Congrès (1935) qui a établi cette "tactique" du front populaire avec la gauche de la bourgeoisie (bourgeoisie « nationale » dans les pays dominés, bourgeoisie « antifasciste » dans les pays impérialistes).

Cela se traduit concrètement par une pression mise par les communistes pour intégrer dans les rangs des alliances politiques ouvrières des organisations bourgeoises. Il faut tenir compte également des Grands Purges, qui élimine totalement les cadres de beaucoup de partis communistes, ce qui restreint l'application de cette politique à quelques pays, mais les plus importants pour la diplomatie soviétique.

4.1 France[modifier | modifier le wikicode]

L'archétype de cette politique est le Front populaire de 1936 en France. D'abord issu du comité de coordination entre SFIO et PC créé après les mobilisations en réponse au 6 février 1934, il est élargit au Parti Radical en 1935. Cela est paradoxal, ce parti participant dans le même temps à plusieurs coalition gouvernementale que les deux partis ouvriers critiquent. Le PC fait pression pour que des mesures ambitieuses proposées par la SFIO soient enlevé du programme : nationalisations, diminution des heures de travail sans diminution des salaires, socialisations, mise sous séquestre des entreprises en faillite.

Le radical Jean Zay assure alors que, quoique plus modéré par certains aspects, le programme du rassemblement populaire est en réalité le vieux programme radical. Il souligne en outre que les radicaux obtiennent sans mal que ce programme ne soit ni un programme électoral ni éventuellement un programme gouvernemental.

La victoire du Front Populaire en mai 1936 déclenche une vague de grève avec occupation d'usines qui aboutit aux accords de Matignon.

La politique du PC face à ce mouvement est claire. Il ne faut pas, en soutenant les grèves, se détacher des radicaux. Jacques Duclos déclare à la presse que les communistes respectent la propriété privée. Waldeck Rochet explique que les électeurs ne se sont pas prononcés pour la révolution. Cela mènera à la phrase connu de Thorez : "Il faut savoir terminer une grève", prononcé le 11 juin 1936.

Le 16 mars 1937, le parti social français (ex-Croix-de-Feu) décide d'organiser une réunion à Clichy. Le gouvernement de Front populaire se refuse à l'interdire.

A l'appel du maire SFIO de Clichy, Charles Auffray, du conseiller général Naile, communiste, et du député également communiste Honel, une contre-manifestation est organisée. La police du ministre socialiste Marx Dormoy ouvre le feu. Bilan : 5 morts et des centaines de blessés.

Léon Blum prend la défense du ministre de l'Intérieur et condamne l'initiative des élus du Front populaire de Clichy. Aucune sanction ne sera prise contre les responsables de la fusillade.

Plusieurs gouvernements de front populaire se succèdent en 1937 et 1938, le soutien populaire se faisant de plus en plus maigre, et avec un Parti Radical toujours aux commandes. Il ne se rompt qu'au moment de la signature des accords de Munich, en septembre 1938, car le PC a refusé de voter la confiance au gouvernement Daladier. Le Parti Radical va alors expulser le PC du rassemblement populaire, et lancer immédiatement la fin des 40 heures et la suspension de la plupart des conquêtes des grèves de 1936. Cela provoquera une grève défensive, en novembre 1938, durement réprimée.


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4.2 Espagne[modifier | modifier le wikicode]

En Espagne, le Front Populaire fut formé pour les élections aux Cortes de février 1936 par la Gauche républicaine, l’Union républicaine, le parti socialiste, l'Union générale des travailleurs, le parti communiste espagnol, la Fédération nationale des jeunesses socialistes, le parti syndicaliste, et le parti ouvrier d'unification marxiste. Là encore, son programme était très modéré, et ne contenait rien sur la réforme agraire, pourtant importante revendication de la paysannerie espagnole reprise par les partis ouvriers.

Il remporte une majorité absolue à cause du système électoral, et forme un gouvernement à majorité républicaine. C'est ce gouvernement qui va échouer à empêcher le coup d'état de juillet., dont il avait pourtant connaissance. L'échec du coup d'état dans beaucoup de province ne tient qu'a l'intervention massive des organisations ouvrières, qui prennent sur elles de s'armer et d'écraser les putschistes.

Les communistes vont alors êtres les plus fervents partisans de la reconstruction de l'état bourgeois espagnol, développant un réseau de contact dans l'Armée Populaire, refusant toute mesure trop à gauche, refusant l'indépendance du Maroc, qui aurait disloqué les troupes de l'armée d'Afrique de Franco, ou les réformes agraires, qui auraient brisé sa base paysanne en lançant l'assaut contre les grand propriétaires qui monopolisaient la terre.

«La révolution qui se déroule dans notre pays est la révolution démocratique bourgeoise... En cette heure historique, le P.C. fidèle à ses principes révolutionnaires et respectueux de la volonté du peuple se place aux côtés du gouvernement qui exprime cette volonté, aux côtés de la République, aux côtés de la démocratie. Le gouvernement espagnol est un gouvernement issu du triomphe électoral du 16 février et nous le soutenons et le défendons parce qu'il est le représentant légal du peuple en lutte pour la démocratie et la liberté.» (Dolores Ibarruri, Mundo Obrero, 30 juillet 1936.)

Cette intégration à l'état espagnol s'accompagna d'une chasse aux opposants, communistes ou anarchistes, qui ne rentraient pas dans le rang, avec par exemple entre autre l'assassinat du dirigeant du POUM Andreu Nin en 1937.

Le front populaire espagnol fini de la même façon que son homologue français, sous la botte fasciste après n'avoir combattu que pour sa bourgeoisie.

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4.3 Grèce[modifier | modifier le wikicode]

Le KKE (PC Grec) obtient 5% des voix aux élections législative de 1935. Il passe un accord secret avec les libéraux pour former un gouvernement contre le "danger fasciste". Se retrouvant coincé entre cet accord et la montée en puissance des revendications ouvrières dans les premiers mois de 1936, le PC appelle à suspendre les grèves, appel qui est suivi. L'armée et la police grecque profitent de cette démobilisation pour éliminer de leurs rangs les éléments progressistes, puis établissent une dictature militaire le 4 août 1936.

4.4 Etats-Unis[modifier | modifier le wikicode]

Aux Etats-Unis, le PC subit un tournant nationaliste assez fort. Il se réclame de la constitution et des pères fondateurs, soutient le parti démocrate comme le parti du peuple américain, mais aussi la candidature de Roosevelt en 1937, le présentant comme "l’égal de Jefferson, Jackson et Lincoln"

Cela se déroule en parralléle de son renforcement numérique, il passe en quelques années de moins d'un milliers à 40000 membres. Cela est dû au développement par le PC de grandes organisations de masses qui courtisent des membres de la petite-bourgeoisie intellectuelle, comme l'American League against War and Fascism, et à son implantation dans la bureaucratie de la nouvelle confédération syndicale CIO, où ils ont été invité par son chef John L. Lewis.

4.5 Chine[modifier | modifier le wikicode]

Le PCC dissous ses forces armées en 1937 pour intégrer l'armée du KMT sous la dénomination de VIIIéme armée de route. Agissant surtout derrière les lignes japonaises, le commandement militaire chinois n'aura q'une empris faible sur elle, ce qui va lui permettre d'agir de façon indépendante. Le parti ne verra et n'exploitera que des années après la profonde décomposition du régime de Chang Kai-Chek.

Pour cette politique, Mao Zedong met en avant la formule de la « démocratie nouvelle », qu’il définit comme l’union des « quatre classes anti-impérialistes » et « antiféodales » : le prolétariat, la paysannerie, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie nationale. L ’État ne contrôlera que les grandes entreprises industrielles, les terres seront « égalisées », et l'un des objectifs essentiels sera « une nouvelle culture » de caractère « national, scientifique et populaire ».

4.6 Indochine[modifier | modifier le wikicode]

Le front populaire en Indochine eut deux aspect. Il fallait séparer définitivement trotskyste et membres du PC, et rallier les militants au gouvernement français. Cela fut fait en 1937 par des visites de députés communistes métropolitains. Le PC indochinois pouvait dès lors adopter fièrement le drapeau tricolore et bannir tout slogan indépendantiste.

4.7 Inde[modifier | modifier le wikicode]

En Inde, la proposition d’unité initiale venait du Parti socialiste du Congrès, scission socialiste du Parti du Congrès, dont le secrétaire général, Jayaprakash Narayan, propose en janvier 1936 à sa conférence de Meerut l’admission à titre individuel dans ses rangs de membres du Parti communiste, toujours illégal. Cette possibilité d’entrisme sauve le PCI à l’agonie (340 militants à l'époque), et lui permet de reconstituer quelques bases militantes fortes.

En février 1937 éclate entre les partenaires socialistes et communistes un vrai conflit politique ; le bureau politique du CPI préconise une « nouveauté », l ’inclusion dans le front anti-impérialiste à bâtir, à côté du Parti socialiste du Congrès, du Parti du Congrès et des « organisations de masse d’ouvriers et de paysans », de « certaines organisations de marchands et d’industriels ». Les socialistes du Congrès sont en outre exaspérés de la « chasse aux opposants » dans le CPI : en août 1937, l’accord socialistes-communistes en Inde a vécu.

En revanche, les communistes pensent que leur position se consolide pour une alliance avec le Parti du Congrès lui-même, leur objectif essentiel.

Au congrès de Tripuri, en mars 1939, quand Gandhi s’oppose à la candidature du leader de centre-gauche, Subhas Chandra Bose, les socialistes s’abstiennent et les communistes choisissent Gandhi. La base et même certains cadres du parti semblent avoir été très secoués par ce ralliement à la direction de la bourgeoisie indienne contre laquelle ils s’étaient souvent constitués et pour lesquels on leur conseille de mettre un frein à l’agitation ouvrière et de conduire les grèves pour « gagner le soutien du Parti du Congrès ».

4.8 Chili[modifier | modifier le wikicode]

Le Chili était secoué par une agitation ouvrière et paysanne depuis 1935. Le Parti Socialiste Chilien se radicalise fortement et dispose de milices armées.Il organise autour de lui un Bloc des Gauches. C'est le PC chilien qui fait entrer dans ce bloc des républicains, et qui le transforme donc en front populaire. Le président du Chili ne sera pas un socialiste, mais le radical Pedro Aguirre Cerda, qui mènera une politique keynésienne et conservatrice, permettant une modernisation du capitalisme chilien.

On retrouve également un type de front populaire au Chili en 1973, sous le non d'Unité populaire.

4.9 Russie[modifier | modifier le wikicode]

Trotski emploie le terme de front populaire pour désigner la politique des socialistes conciliateurs (SR, menchéviks) avec les KD.[2]

5 Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

Ernest Mandel, Introduction au marxisme

  1. Léon Trotski, Discussion sur l’Amérique latine avec Curtiss, 1938
  2. Léon Trotski, Présentation de Défense du terrorisme, juin 1937

Pierre Broué, Histoire de l'Internationale Communiste

Stéphane Just et Charles Berg, Fronts populaires d'hier et d'aujourd'hui