Mouvement autonome

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Le mouvement autonome est un ensemble assez diffus de mouvements gauchistes, dont la forme contemporaine remonte aux années 1970 en Italie.

Caractéristiques générales[modifier]

De façon très générale, on peut dire que ce mouvement revendique une « autonomie totale » par rapport aux cadres établis, aussi bien ceux que combat le socialisme (propriété bourgeoise, Etat, patriarcat…) mais aussi aux organisations ouvrières traditionnelles (partis, syndicats…). Les "autonomes" prônent l'action directe (braquages de banques, provocations de policier, vols dans les supermarchés...) et l'horizontalité totale (pas de structure formelle, de direction ni de porte-parole), et cherchent à mettre en place des modes de vie alternatifs et marginaux.

Histoire[modifier]

Antécédants[modifier]

Le "mouvement autonome" désigne un courant récent, mais ce courant s'inscrit dans des tendances présentes depuis longtemps dans le mouvement socialiste. On peut notamment remonter aux tentatives de communautés des socialistes utopiques, à la "propagande par le fait" ou au nihilisme russe qui ont marqué l'anarchisme, aux squats, "amour libre" et autres "nudisme révolutionnaire" fréquents dans l'anarchisme individualiste[1]...

Les situationnistes de Mai 68, avec leurs slogans gauchistes ("ne travaillez jamais, "Mieux vaut voler que de se vendre", "Les syndicats sont des bordels, l'UNEF est une putain"...) ont également toute leur place dans l'arbre généalogique des autonomes.

Opéraïsme et action directe[modifier]

Les racines idéologiques récentes du mouvement autonome peuvent être vues dans l'opéraïsme, un ensemble de concepts critiques envers le socialisme traditionnel formulé dès les années 1960 par des marxistes comme Mario Tronti et Toni Negri. Si certains comme Toni Negri conservent une certaine idée d'un "Parti autonome", une bonne partie penche vers le mouvementisme et le spontanéisme.

C'est au début des années 1970 en Italie que le mouvement prend de l'ampleur. Il imprègne surtout des étudiants d'extrême-gauche (anarchistes, maoïstes, ex-PCI...) mais aussi des collectifs de quartiers, des comités ouvriers ou encore des regroupements artistiques. On parle alors d’Autonomie ouvrière. A partir du milieu des années 1970, le mouvement italien se rapproche du grand banditisme, commettant braquages, sabotages, meurtres et attentats : les fameuses « années de plomb ». L'Etat met un brusque coup d'arrêt en 1979, lorsque 25 000 activistes sont emprisonnés.

L'extrême-gauche est rejetée en bloc, en singant les termes que celle-ci utilise pour caractérister les bureaucraties opportunistes du mouvement ouvrier. Exemple avec le MIL :

« Il n’y a pas de pratique communiste possible sans lutte systématique contre le mouvement ouvrier traditionnel et ses alliés. Inversement, il n’y a pas d’actions efficaces contre eux sans compréhension claire de leur fonction contre-révolutionnaire… La société actuelle possède ses lois, sa justice, ses gardiens, ses juges, ses tribunaux, ses prisons, ses crimes, sa « normalité ». Devant cette situation, apparaissent une série d’organes politiques (partis et syndicats, réformistes et gauchistes,…) qui feignent de contester cette situation alors qu’en réalité ils ne font pas autre chose que de consolider la société actuelle… Le « gauchisme » n’est pas autre chose que l’extrème-gauche du programme du capital. » [2]

Le mouvement trouve un écho -atténué- ailleurs en Europe : en France avec les « mao-spontex » ou Action Directe, en Allemagne avec la RAF, en Belgique avec les Cellules Communistes Combattantes, aux Etats-Unis avec la Symbionese Liberation Army, au Japon avec le Nihon Sekigun... Mais de la même façon, lorsque leur violence minoritaire s'est retrouvée marginalisée et réprimée, tous ont périclité. Du milieu des années 1980 à la fin des années 1990, on peut même considérer les autonomes comme absent de la scène politique.

Résurgence des années 2000[modifier]

Au tournant des années 2000, ce mouvement refait pourtant son apparition, en tant que composante du mouvement altermondialiste. L'aspect le plus connu est celui des Black Blocks, groupes d'individus cagoulés de noir qui tentent de transformer les manifestations en insurrections (Gênes 2001...). Le discours des autonomes est repris, mais les nouveaux activistes, souvent très jeunes, sont beaucoup moins formés politiquement. Le résultat est un ensemble idéologique qui est souvent une mosaïque de différentes sensibilités (libertaire, antifasciste, écologiste...) qui ne font pas système, ce qui est en général assumé.

Période récente[modifier]

A partir du mouvement anti-CPE de 2006, c'est au sein des universités que les jeunes autonomes sont le plus implantés, quand ils ne se "désocialisent" pas totalement. Les gouvernements utilisent de plus en plus ces mouvements comme épouvantails. Le mouvement autonome ne constitue aucune menace sérieuse pour la bourgeoisie, mais il est bien pratique pour décrédibiliser les mouvements révolutionnaires et permettre au pouvoir d’organiser la répression des mouvements sociaux dans leur ensemble.

Exemple avec l'affaire des inculpés de Tarnac : en novembre 2008 seront arrêtés un groupe de jeunes, auteurs présumés de sabotages sur des lignes SNCF, et du pamphlet L'Insurrection qui vient. Sans preuves particulières, la loi antiterroriste est invoquée pour emprisonner le "cerveau", Julien Coupat. On parle de "retour de l'"ultra-gauche", sous la forme de la "mouvance anarcho-autonome".

En avril 2009, lors du sommet de l'OTAN à Strasbourg, une grande manifestation rassemble des milliers de militants opposés au militarisme et à l'impérialisme. De très nombreux groupes autonomes se sont regroupés ce jour-là, ce qui a souvent été décrit médiatiquement comme le déferlement d'une armée noire. En vérité un des traits les plus frappants de ces Black Blocks, au delà du look, était leurs actions incohérentes.

Dénomination[modifier]

A la fin des années 1980, la police utilise le terme d’ « anarcho-libertaire » pour englober les "révolutionnaires" gravitant autour du mouvement punk et des combats antifascistes, qui se définissaient eux même de manière très floue. Ce terme inventé par la police sera, au début des années 2000, remplacé par celui d’ « anarcho-autonome ». Si certains de ces mouvements se sont approprié ces formules, beaucoup préférent en bon idéalistes se définir comme des individus libres de toute idéologie.

Le terme plus large d’ « ultragauche » est plus ancien. Les communistes l'emploieront dès les années 1920 pour désigner le gauchisme allemand, puis les staliniens reprendront caricaturalement cette critique. Il sera réutilisé lors de l'émergence des groupes gauchistes violents dans les années 1970, notamment par la police.

Aujourd'hui, entre militants, le terme péjoratif de "toto" est couramment employé.

Analyse critique[modifier]

Absence de démocratie[modifier]

La bureaucratisation est un mal qui guette toutes les structures évoluant dans des sociétés de classe. Dans la société capitaliste sont touchés aussi bien les administrations publiques et privées, les syndicats et les partis, même ceux des travailleurs. Mais c'est une profonde illusion de penser que se passer de toute structure est la voie à suivre vers la liberté.[3] La raison première est qu'il existe toujours une structure au sein de groupes humains, qu'elle soit formelle (esclavage, hiérarchie d'entreprise...) ou informelle (domination implicite d'un homme sur sa compagne, réseau d'amis...).

Les individus formant un groupe ont tendance à s'homogénéiser et à exclure -le plus souvent inconsciemment- les individus qu'ils considèrent comme trop éloignés d'eux, par leur talent, ancienneté, sexe, âge ou autre caractéristique influant sur leur capacité d'intégration. Dans une société de classe s'ajoutent les différences de revenus, de temps libre, d'accès aux connaissances... Ces facteurs sont autant de freins pour des forces révolutionnaires, en premier lieu par la mise à l'écart de camarades jugés pas assez "in", la mauvaise mutualisation de compétences, l'étouffement des critiques... C'est pourquoi dans tous les groupes autonomes existent des élites, non élues, et donc non criticables sur des bases politiques. La formalisation d'une structure avec un fonctionnement lisible par tous et permettant à ses membres reconnus d'avoir des droits égaux est une nécessité pour les militants socialistes.

La lacune démocratique du mouvement autonome se traduit aussi dans le refus de tout porte-parolat, chaque activiste étant "son propre représentant". Or cela revient en pratique à ce que les média "starifient" eux-mêmes certaines figures, sans que les autres aient pu décidé collectivement de ce qui sera dit.

Des luttes impuissantes[modifier]

Un des principaux problèmes des mouvements autonomes est leur profonde inefficacité politique.

Celle-ci tiend d'abord à leur fonctionnement interne. Comme décrit plus haut, l'absence de démocratie a un fort effet discriminant, mais également, elle réduit de beaucoup la cohésion de l'ensemble puisque si un nombre suffisant d'activistes est frustré de la direction que prend le groupe, il n'a pas vraiment d'autre perspective que de scissionner pour fonder un nouveau groupuscule. En plus de l'aspect proprement démocratique, l'absence de structure rend tout simplement impossible la coordination à l'échelle régionale, nationale, et encore moins internationale. Etant donné que le capitalisme fonctionne à une échelle mondiale, de telles luttes éparpillées n'ont aucune chance.

Mais cette inefficacité tient aussi beaucoup aux méthodes de lutte des autonomes. En s'isolant dans une violence minoritaire ou dans l'illégalité, ils ne peuvent pas entraîner derrière eux les masses. Imprégnés d'idéologie dominante, les prolétaires ne sont pas portés "spontanément" à la sympathie envers ces groupes, que la police peut réprimer à sa guise. Et les justifications du vol ("reprends ce qu'on t'a volé"), du refus du travail ("non à l'exploitation et à l'aliénation") ou de la violence ("ce sont eux les plus grands casseurs") n'ont aucun effet à part en consommation interne, même si elles sont souvent vraies. Le point capital est qu'en se coupant du monde du travail, les autonomes se coupent aussi des travailleurs, qui sont les seuls à pouvoir collectivement renverser le capitalisme.

Un autre symptome de cette stratégie d'isolement est le culte de l'"invisibilité". D'où les cagoules, les habits noirs, d'où encore les justifications du "comité invisible" qui écrit dans L'Insurection qui vient :

« Dans une manifestation, une syndicaliste arrache le masque d’un anonyme, qui vient de casser une vitrine : «Assume ce que tu fais, plutôt que de te cacher. » Être visible, c’est être à découvert, c’est-à-dire avant tout vulnérable. Quand les gauchistes de tous pays ne cessent de « visibiliser » leur cause – qui celle des clochards, qui celle des femmes, qui celle des sans-papiers – dans l’espoir qu’elle soit prise en charge, ils font l’exact contraire de ce qu’il faudrait faire. Non pas se rendre visible, mais tourner à notre avantage l’anonymat où nous avons été relégués et, par la conspiration, l’action nocturne ou cagoulée, en faire une inattaquable position d’attaque. »

Pourtant la seule lutte efficace n'est pas celle d'un anonyme comettant un délit et blâmé par la société entière, mais celle de militants reconnus (comme... une syndicaliste) pour leur combat quotidien. Lorsque des peuples se soulèvent contre des dictatures, ils courent bien plus de risques que de jeunes gauchistes romantiques d'Europe. Et pourtant leur visibilité totale est une condition nécessaire (et ils ne se posent pas la question) d'une lutte populaire, de masse.

Lutte des classes ou lutte idéologique ?[modifier]

Le mouvement autonome se pare parfois de vertus "ouvrières" ou "prolétaires" (l'opéraïsme, la revendication "prolo" des Redskins...), mais concrètement la lutte des classes est au second plan, voire absente : les Black Blocks ou les "hacktivistes" n'inscrivent pas du tout leur combat dans une lutte des travailleurs, même si l'anticapitalisme est souvent proclamé. Et de fait, la nébuleuse autonome donne davantage l'impression d'un mouvement culturel, se battant dans la sphère des idées, que celle d'un mouvement politique. On a ainsi bien plus de référenes aux symboles des révolutionnaires (Brigades rouges, Fraction Armée Rouge, drapeaux rouges ou noirs, keffiehs, ... chiens ?) qu'aux travailleurs exploités. Ironiquement, cela tend à placer certains autonomes sur le terrain "citoyenniste" (celui d'un mouvement citoyen radical), voire "populiste", avec un peuple idéalisé. Dans L'Insurrection qui vient par exemple, l'opposition implicite qui est faite est entre "les politiciens, les patrons, les flics", et "les gens".

Comme l'anarchisme, le mouvement autonome n'a en fait pas sa base sociale dans le prolétariat. Il ne pose quasiment pas la question de la lutte des travailleurs pour reprendre les moyens de production et de dristribution, mais bien souvent les rejette en bloc. Il y a un refus de la condition de prolétaires et de l'aliénation, mais qui passe par des modes de vie petit-bourgeois idéalisés (auto-production, isolement à la campagne...) ou sans issue (survie dans les interstices de la société par le vol ou les allocations...). Evidemment ces modes de vie érigés en "lutte révolutionnaire" sont présentés par les autonomes comme pour les "pauvres", ou l'ensemble du "peuple". Il peut arriver qu'il y ait certaines jonctions avec des milieux déclassés (mendiants, chômeurs...) mais globalement, les autonomes n'ont rien à proposer aux travailleurs en terme d'issue collective par le haut. De plus, la composition sociale de ces groupes est assez marquée : le plus souvent des étudiants de milieux petits-bourgeois.

Reflet de la faiblesse du mouvement ouvrier[modifier]

L’émergence du mouvement autonome dans les années 1970 et son renforcement dans les décennies récentes a plusieurs causes entremêlées. La première est sans doute la réaction au stalinisme qui verrouillait le militantisme dans les vieux Partis communistes, et bouchait la perspective révolutionnaire. Dans ce contexte, pour beaucoup de militants, il apparaissait nécessaire d'opérer une rupture nette avec le mouvement ouvrier traditionnel. Dans les dernières décennies, l'adaptation totale des principaux partis ouvriers au capitalisme (syndicats bureaucratisés, vieux partis staliniens social-démocratisés, patris socialistes devenus bourgeois...) a laissé un profond vide pour les aspirations à la radicalité, principalement dans la jeunesse. La relative vigueur des mouvements autonomes (qui se heurtera néanmoins toujours à ses limites propres) est le reflet de la faiblesse du mouvement ouvrier.

Les communistes doivent donc considérer que c'est en proposant une perspective révolutionnaire claire et concrète (transitoire) qu'ils parviendront à surmonter à la fois les impasses réformistes et gauchistes-autonomes.

Notes et sources[modifier]

L'insurrection qui vient, texte du Comité invisible, influent dans le milieu autonome contemporain en France

La révolution qui vient, réponse à l'Insurrection qui vient.

  1. Victor Serge, militant passé de l'anarchisme (et proche un temps de la Bande à Bonnot) au marxisme, est très instructif sur le sujet.
  2. Conclusions définitives du congrès du MIL, août 1973
  3. Sur le sujet, on peut lire avec intérêt La Tyrannie de l'absence de structure, de l'activiste féministe Jo Freeman.