Révolutions de 1917 à 1923

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Les révolutions de 1917 à 1923 étaient une série de soulèvements et de révolutions à l'échelle mondiale inspirés par la révolution russe, ainsi que le rejet de la Première Guerre Mondiale. Les soulèvements étaient principalement à visée socialiste ou anti-coloniale.

Contexte[modifier | modifier le wikicode]

La guerre mondiale de 1914-1918 est le déclencheur fondamental qui produit une rupture historique. Elle fait d'abord voler en éclats l'Internationale ouvrière. Celle-ci proclamait dans ses congrès le principe de l'internationalisme prolétarien et le pacifisme, mais dès la déclaration des hostilités, presque toutes les directions des partis social-démocrates se sont alignées sur leur gouvernement bourgeois, cautionnant la mobilisation générale. Dans chaque pays, dans une ambiance d'Union sacrée, les prolétaires et paysans étaient jetés contre leurs frères de classe.

Par l'appauvrissement considérable qu'elle a entraîné dans toute l'Europe, par l'élévation du degré de violence, et par l'inégalité criante entre le sort des pauvres et des profiteurs de guerre, la guerre mondiale a rapidement provoqué une situation révolutionnaire.

Vague révolutionnaire[modifier | modifier le wikicode]

En mars 1919, le Premier ministre britannique, David Lloyd George, écrivait à son homologue français, Georges Clemenceau : « L’Europe tout entière est gagnée par l’esprit révolutionnaire […]. L’ordre établi, sous ses aspects politique, social, économique, est remis en question par les masses de la population d’un bout à l’autre de l’Europe. »[1] Le représentant américain à Paris, Edward M. House, exprimait les mêmes appréhensions dans son journal intime : « Le bolchevisme gagne partout du terrain […]. Nous sommes assis sur une poudrière qu’une étincelle peut faire sauter à tout moment. »

Russie[modifier | modifier le wikicode]

En 1917, le prolétariat russe renverse en Février la monarchie et huit mois plus tard, en Octobre, le même prolétariat armée prend le pouvoir avec l'aide du parti bolchévique en vue d'une transformation socialiste de la société. Mais le nouveau régime se retire du conflit en échange de concessions draconiennes imposées par l'Allemagne et doit affronter militairement les armées contre-révolutionnaires, soutenus par les pays impérialistes. Pour y faire face, le gouvernement socialiste mis sur pied un outil militaire puissant : l'Armée Rouge et dû prendre des mesures de répression politique contre leurs adversaires - privation de droits politiques, suspension de leurs journaux, interdiction de certains partis - , il s'agissait, comme l'écrivait Lénine, de mesures « essentiellement russes » : des mesures d'exception, de légitime défense, liées à la guerre civile.

En Octobre 1923 la perspective d’une insurrection en Allemagne était comme un second souffle pour les russes. L'internationalisme populaire était quelque chose de réel, et ne se réduisait pas à des discours de dirigeants.[2]

Allemagne[modifier | modifier le wikicode]

En janvier 1918, une vague de grèves balaya l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne, mobilisant, à Vienne et à Berlin, un demi million d’ouvriers métallurgistes. Les grévistes, qui puisaient leur inspiration dans la révolution russe, subirent de violentes attaques policières. Malgré cela, les ouvriers berlinois continuèrent à nourrir suffisamment d’illusions sur les dirigeants bellicistes du SPD, Friedrich Ebert et Philipp Scheidemann, pour leur donner des sièges dans le comité de grève. Ces derniers utilisèrent alors leur influence pour saper la grève et s’assurer de son échec, en déclenchant une véritable chasse aux sorcières.

Suite en particulier à une mutinerie de marins, ou encore à la grève des 200 000 ouvriers métallurgistes allemands contre une réduction de la ration de pain, la révolution éclate en Allemagne en novembre 1918.

Des conseils ouvriers sont constitués dans tout le pays, et notamment en Bavière. Le Kaiser est renversé, la République est proclamée, mais l'appareil de la social-démocratie pèse de tout son poids pour normaliser la situation, y compris en réprimant les révolutionnaires spartakistes. L'échec de la première vague révolutionnaire permet cependant de former un parti communiste de masse, capable de poser une sérieuse menace au capitalisme. Mais il échoue lorsque la situation redevient potentiellement révolutionnaire en 1923. Ces échecs et la politique stalinienne menée par la suite conduira à la montée du nazisme jusqu'à la victoire.

Autriche-Hongrie[modifier | modifier le wikicode]

Certains prisonniers de guerre des Empires centraux, convertis au bolchevisme pendant leur captivité en Russie, se sont faits les propagateurs de la révolution à leur retour au pays.

La révolution hongroise de 1919 est la seule à être allée aussi loin après la Russie. Le régime nationaliste libéral établi à la fin de 1918 s’était effondré, incapable d’empêcher la Tchécoslovaquie et la Roumanie de s’emparer d’une partie de son territoire. Cela permit à un gouvernement composé de communistes et de sociaux-démocrates, dirigé par Béla Kun, de prendre le pouvoir pacifiquement. Ce dernier mit en œuvre des réformes intérieures et procéda à des nationalisations, puis il se lança dans une guerre révolutionnaire contre la Tchécoslovaquie et la Roumanie, espérant un soutien de l’Armée rouge à l’Est et un soulèvement des travailleurs autrichiens à l’Ouest.

En avril 1919, en Autriche, des groupes révolutionnaires enrôlèrent des ouvriers au chômage pour prendre d’assaut le Parlement. Pendant un temps, il sembla vraisemblable que la révolution hongroise se connecte à la Russie à l’Est et, à travers l’Autriche, à la Bavière des conseils à l’Ouest, dans un renversement total de la structure des anciens empires allemand et austro-hongrois.

Mais cela n’eut finalement pas lieu. Les sociaux-démocrates autrichiens, s’ils apparaissaient un peu plus à gauche que leurs homologues allemands, étaient en réalité tout aussi farouchement opposés aux progrès de la révolution. Ils persuadèrent les conseils ouvriers viennois de laisser réprimer les manifestations, assurant ainsi la survie du capitalisme autrichien. Pendant ce temps, le gouvernement de coalition communiste-social-démocrate de Budapest refusait de mettre sur pied de véritables conseils ouvriers. Il s’appuyait sur les anciens officiers pour diriger l’armée et commit l’erreur fondamentale de s’aliéner la paysannerie en s’abstenant de diviser les grands domaines terriens. Le régime s’effondra après cent trente-trois jours, lorsque les sociaux-démocrates l’abandonnèrent, ouvrant la porte à la dictature d’extrême droite de l’amiral Miklós Horthy.

Italie[modifier | modifier le wikicode]

En Italie ont lieu cinq jours de combat entre les ouvriers et les soldats à Turin en août 1917, puis de grandes grèves générales s'étalent sur les années 1918-1919, qui seront connues sous le nom de Biennio rosso (« Les deux années rouges »).

La victoire des communistes en Russie ont créée une onde de choc à travers l'Europe : en Hongrie et des insurrections comme en Italie ainsi que de puissantes grèves générales comme en France et en Grande-Bretagne.

France[modifier | modifier le wikicode]

En France, des mutineries éclatent en 1917 dans les armées. De nombreux soldats sont condamnés à mort[3]. Des soldats russes stationnés en France se mutinent également.

En mars 1919, André Marty et Charles Tillon mènent la mutinerie de la flotte française en mer Noire contre l'intervention française.

Fin mai 1919, la CGT décide de coorganiser une grève générale avec les Belges, les Britanniques et les Italiens, pour la journée de huit heures, le relèvement des salaires, la démobilisation, l’amnistie des pacifistes poursuivis pendant la guerre et la non-intervention en Russie. Mais les négociations sur la date vont traîner pendant des semaines. Ce sera finalement le 21 juillet.

Les grèves de juin 1919, notamment celles des métallos de la région parisienne, auraient pu constituer le point de départ d'une révolution. Mais la direction de la CGT a préféré refroidir l'atmosphère. A tel point qu'après la démoralisation complète de la base syndicale, la CGT annule la grève générale internationale du 21 juillet.

Royaume-Uni et Irlande[modifier | modifier le wikicode]

Une insurrection républicaine à Dublin a éclaté à Pâques 1916.

Des mutineries de soldats et des grèves puissantes ont lieu en Angleterre. Notamment des grèves illégales de mécaniciens et de mineurs.

Au début de l’année 1919, des grèves de mécaniciens avaient provoqué de violents affrontements avec la police à Glasgow et une quasi-grève générale, réunissant catholiques et protestants, avait éclaté à Belfast. Des grèves de policiers se produisirent également à Liverpool et à Londres. Le gouvernement évita de justesse une grève des mineurs en faisant des promesses qu’il n’allait pas tenir, mais il ne put éviter une paralysie du réseau ferroviaire qui dura neuf jours.

Début 1919, la pression ouvrière obligeait également le Royaume-Uni à cesser l'agression de la Russie. Lloyd Georges, Premier Ministre anglais, annonçait non seulement que l’intervention britannique était finie, mais que les révoltes sur le Clyde et au sud de pays de Galle alarmaient l’Etat sur le front intérieur: « si une opération militaire était entreprise contre les bolcheviks, l’Angleterre deviendrait bolchevique et il se constituerait un soviet à Londres. »

En janvier 1920, la formation d’une « triple alliance » entre les syndicats de mineurs, des transports et de cheminots terrifia le gouvernement. Selon le chef du secrétariat du cabinet, « les ministres […] sembl[ai]ent avoir une peur bleue de cet événement tout à fait extraordinaire »[4]

Espagne[modifier | modifier le wikicode]

L’Espagne n’avait pas participé à la guerre parce que ses dirigeants étaient divisés entre les sentiments pro-allemands de la cour et l’opinion favorable aux Franco-Britanniques, dominante dans la bourgeoisie (et dans le Parti socialiste de Pablo Iglesias). Mais la hausse des prix avait tout de même considérablement affaibli le niveau de vie des ouvriers industriels et agricoles, entraînant durant l’été 1917 une grève générale. Celle-ci fut réprimée, mais une nouvelle vague de mobilisation se forma dans le courant de l’année 1918.

Dans les grandes exploitations de l’Espagne méridionale cultivées par des ouvriers agricoles, les années 1918-1920 furent baptisées les «  trienio bolchevista » (les « trois années bolcheviques »). Elles furent le témoin d’une « vague montante d’organisations, de grèves, de confrontations et de réunions[5] » encouragée par les nouvelles selon lesquelles, en Russie, les bolcheviques distribuaient les terres aux paysans pauvres. « Ici, comme partout ailleurs, écrivait le romancier américain John Dos Passos, la Russie est devenue le flambeau. » Trois grandes grèves balayèrent la région, les travailleurs occupèrent les terres, brûlèrent les maisons des propriétaires absentéistes, et mirent de temps à autre le feu aux cultures. Des « républiques de type bolchevique » furent proclamées dans certaines villes et il fallut 20 000 soldats pour briser l’élan du mouvement. L’agitation ne fut pas confinée au Sud : pendant une grève d’une semaine, à Valence, les ouvriers renommèrent certaines rues de la ville « Lénine », rue « des soviets », « de la révolution d’Octobre », et à Madrid de violentes émeutes du pain entraînèrent le pillage de 200 boutiques. La principale lutte se déroula au début de l’année 1919 en Catalogne. Les ouvriers se mirent en grève et occupèrent l’usine La Canadiense, qui fournissait l’essentiel de l’énergie électrique de Barcelone, paralysant les transports publics et plongeant la ville dans l’obscurité. Près de 70 % des usines textiles de la ville cessèrent le travail, imitées par les employés du gaz et de l’eau, pendant que le syndicat des imprimeurs exerçait une « censure rouge ». Le gouvernement décréta l’état d’urgence et fit interner 3 000 grévistes. Mais cela ne mit pas un terme à ce qui ressemblait à une capitulation de la part des employeurs.

Le travail reprit brièvement, jusqu’à ce que le gouvernement provoque une nouvelle grève en refusant de libérer des grévistes emprisonnés. En réaction, le gouvernement fit entrer des soldats équipés de mitrailleuses dans la ville, arma 8 000 bourgeois volontaires, ferma les syndicats et mit fin à la grève générale en une quinzaine de jours. Le mouvement des ouvriers de Catalogne fut finalement brisé lorsque des gangsters à la solde des patrons abattirent des militants syndicaux. Des membres de la CNT anarchiste comme Juan García Oliver, Francisco Ascaso et Buenaventura Durutti répliquèrent en assassinant des personnalités de la classe dirigeante. Ces actions eurent pour seul résultat de diviser davantage les forces des travailleurs. Mais une haine de classe profondément enracinée, qui allait exploser à intervalles irréguliers au cours des dix-sept années suivantes, persista chez les ouvriers catalans

Amérique du Nord[modifier | modifier le wikicode]

Ceette révolution ouvrière en Russie est également rejetée comme aux États-Unis, c'est ainsi qu'est née la première « Red scare » (Peur des rouges), trente ans avant le maccarthysme. Les États-Unis furent le théâtre de la plus importante campagne de syndicalisation dans les industries qui n’étaient pas encore organisées ; cette campagne culmina avec une grève dure de 250 000 ouvriers métallurgistes, et de très durs conflits armés (bataille de Matewan, bataille_de_Blair_Mountain...).

À Winnipeg, au Canada, une grève générale fut organisée au cours d’une vague d’agitation qui balaya le Canada occidental et la côte nord-ouest des États-Unis.

Australie[modifier | modifier le wikicode]

En Australie, « la plus coûteuse série de grèves connue jusque-là [éclata] en 1919 ; quelque 6,3 millions de journées de travail furent perdues au cours de ces conflits sociaux »[6].

Troisième internationale[modifier | modifier le wikicode]

Les bolcheviks et l'ensemble de ceux qui ont rompu avec la social-démocratie de la IIe Internationale se sont coordonnés pour fonder l'Internationale Communiste en 1919. La révolution en Russie devait pour les dirigeants bolchéviks être le point de départ d'une extension révolutionnaire permettant de faire la jonction avec des révolutions socialistes dans les pays capitalistes avancés. Etant donné la puissance du mouvement ouvrier en Allemagne, c'est principalement sur ce pays qu'ils fondaient leurs espoirs. En mars 1918, Lénine disait « sans la révolution en Allemagne, nous sommes perdus ».

En dépit des ambitions de révolution mondiale, le mouvement révolutionnaire connaît un reflux en 1923. L'inexpérience des jeunes partis communistes explique une grande partie des échecs.

L'isolement du Etat Ouvrier russe facile sa dégénérescence bureaucratique.

Points de vues critiques[modifier | modifier le wikicode]

Pour le menchévik Julius Martov, la guerre mondiale a conduit une logique de destruction de forces productives et de pillage, et cette logique déclenchée par la bourgeoisie marque les révolutionnaires « bolchévistes » (pas seulement en Russie). Le « bolchévisme mondial » serait une sorte de phénomène immature, mené par la soldatesque déclassée plus que par le prolétariat conscient.

« Les bourgeois et les social-nationalistes européens peuvent assister avec une terreur apocalyptique à l'éclosion du bolchevisme mondial. C'est, peut-être, seulement le premier acte de la vengeance que l'Orient réserve à l'orgueilleux impérialisme occidental pour l'avoir ruiné, pour l'avoir retardé dans son évolution économique. »[7]

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

NPA, Novembre 1917 – 1924 : L’échec de la vague révolutionnaire des années 1920 et la contre-révolution stalinienne, 2017

  1. E. H. CARR, La Révolution bolchevique, 1917-1923, vol. 3, trad. de l’anglais par M. Pouteau, Éditions de Minuit, Paris, 1974, p. 139.
  2. Gleb Albert, Das Charisma der Weltrevolution. Revolutionärer Internationalismus und frühe Sowjetgesellschaft, 1917-1927, (« The Charisma of World Revolution. Revolutionary Internationalism and Early Soviet Society, 1917-1927 ») Böhlau Verlag, 2017
  3. Voir notamment le film de Stanley Kubrick, Les sentiers de la gloire.
  4. Cité in E. WIGHAM, Strikes and the Government 1893-1981, Macmillan, Londres, 1982, p. 53.
  5. G. H. MEAKER, The Revolutionary Left in Spain 1914-1923, Stanford University Press, Stanford, 1974, p. 134
  6. I. TURNER, Industrial Labour and Politics. The Dynamics of the Labour Movement in Eastern Australia, Cambridge University Press, Cambridge, 1965, p. 194.
  7. Julius Martov, Le bolchevisme mondial, 1923