Fascisme italien

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L'Italie a été dirigée par le régime fasciste de Mussolini de 1922 à 1945. Ce fut le premier mouvement fasciste à s'emparer d'un État.

L'Italie d'avant 1914[modifier]

Un capitalisme en retard[modifier]

L'unification de l'Italie est récente, Rome ne devenant la capitale qu'en 1870, après que l'Etat italien ait annexé les Etats pontificaux. C'est le début d'un conflit entre l'Eglise catholique et l'Etat italien, connu sous le nom de « question romaine ». Depuis 1874, les papes appellent les Italiens à ne pas participer aux élections.

L'Italie est une monarchie constitutionnelle, dirigée par des combinaisons clientélistes de libéraux bourgeois, avec suffrage censitaire. Le suffrage « universel » masculin ne sera voté qu'en 1912.

L'impérialisme italien est plus faible que ses concurrents européens. Après l'échec de la tentative d'envahir l'Ethiopie, il annexe la Somalie (1896-1898) et plus tard la Libye (1911).

Le pays est en retard sur l'industrialisation du Nord de l'Europe. La population rurale représente encore 70% en 1911.

De fortes inégalités se creusent. Au Nord, l'agriculture est modernisée (irrigation, engrais...) et des villes industrielles apparaissent, alors que le Sud reste majoritairement sous la coupe de grands propriétaires terriens exploitant des journaliers agricoles. Certains parents en sont réduits à confier leurs enfants, âgés de dix ans à peine, à des "padroni", marchands de main-d'œuvre brutaux et âpres au gain, qui les acheminent, à pied, par petits groupes, jusqu'à la gare de Naples, puis en train jusqu'en France, où ils les louent à des directeurs d'usines de la région de Lyon.

Face à l'essor du Parti socialiste italien, des alliances apparaissent dans les années 1900 entre libéraux modérés et catholiques, et la consigne de boycott électoral du pape est assouplie...

Le mouvement ouvrier et paysan[modifier]

Le Parti socialiste italien a été fondé en 1892, par regroupement de divers petits partis. A partir des années 1910, le PSI est implanté à la fois chez les ouvriers des grandes villes industrielles et chez les paysans pauvres.

Sur la lancée des mouvements agraires qui se développent en Italie à partir de 1900 et de l'influence grandissante des organisateurs socialistes, la Confédération générale du travail (CGdL) est fondée en 1906 avec environ 700 syndicats locaux et 250 000 travailleurs inscrits. Les syndicalistes révolutionnaires, minoritaires, préfèrent se retirer de la CGdL.

Il existait une forte sensibilité anarchiste, notamment vers la fin du 19e siècle et dans le Sud. De nombreuses émeutes ont lieu et conduisent à de fortes répressions. En 1900, un anarchiste assassine le roi. Le gouvernement utilisera ces occasions pour réprimer l'ensemble du mouvement ouvrier. En 1911, des syndicalistes révolutionnaires forment l'Union syndicale italienne (USI).

Cependant, l'essor du PSI se poursuit : il passe de 2,9% aux élections des députés de 1895 à 17,7% en 1913. Le PSI est comme la plupart de la social-démocratie européenne, sur une ligne centriste. En 1907, ce sont des syndicalistes révolutionnaires qui sont exclus. En 1912, c'est le courant ouvertement réformiste et social-chauvin de Bissolati, qui était en faveur de la participation aux gouvernements bourgeois, et qui avait soutenu l'invasion de la Libye en 1911.

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Les campagnes italiennes sont le lieu d'une importante lutte de classes. En 1884, les ouvriers agricoles du sud du pays (braccianti) créent une Leghe di resistenza. Lors de grandes grèves de 1882 et de 1884-1885 ils revendiquaient notamment une réforme agraire et la défense des journaliers. Une Fédération nationale des travailleurs de la terre (Federterra), d'aspiration socialiste, vit le jour en 1901, radicalisant le mouvement. En réaction les grands propriétaires forment en 1885 une Ligue de défense agraire.

Entre 1889 et 1894, une organisation nommée Faisceaux siciliens des travailleurs pose de gros problèmes aux possédants. D'inspiration socialiste et anarchiste, tout en étant fortement imprégné de traditionalisme et de religion, le mouvement s'oppose aux propriétaires des terres et des mines. Les femmes y jouent un rôle central. L'Etat d'urgence sera décrété en 1894 et l'Etat écrasera le mouvement dans le sang.

A la fin du 19e siècle, le mot faisceau appartient au vocabulaire de la gauche italienne. Avant les Faisceaux siciliens, il avait déjà été utilisé par le Faisceau ouvrier de Bologne (1871). Le fagot de branchages symbolise la force à travers l'unité, et peut donc renvoyer à la solidarité. Le terme de faisceaux renvoie aussi aux faisceaux des licteurs romains (officiers qui escortaient les magistrats), constitué d'un ensemble de verges liées en cylindre autour du manche d'une hache par des lanières de cuir croisées. La hache représentait le pouvoir de condamner à mort par décapitation et les verges représentaient le pouvoir de punir, de fouetter. Il avait aussi été utilisé comme symbole par les révolutionnaires français de 1789. Un fasci est donc synonyme de « groupe radical » de gauche.

Face à la guerre de 1914-1918[modifier]

Classes dominantes divisées[modifier]

Lorsque la guerre de 1914 éclate, les classes dominantes italiennes sont divisées, et le pays reste d'abord neutre, alors qu'il était théoriquement allié dans la Triplice à l'Autriche et à l'Allemagne.

Des secteurs sont favorables à l’entrée en guerre aux côtés de la France et de la Grande Bretagne (patronat de l’industrie lourde du Nord et capital financier), d’autres sont pour la neutralité (industrie légère, propriétaires_fonciers). Le gouvernement négocie secrètement avec les deux blocs. Une des questions clés est celle des terres sous domination austro-hongroise revendiquées par l'Italie. L'Entente promet secrètement (Pacte de Londres) de redécouper les terres en faveur de l'Italie, et de lui octroyer des colonies parmi celles de l'Allemagne.

L’Italie entre finalement en guerre, contre l'avis du Parlement, en mai 1915.

Le tournant guerrier[modifier]

Avant même l'entrée en guerre de l'Italie, une partie de la gauche se met à défendre une position pro-guerre (interventionniste). Parmi eux, certains venaient pourtant de la gauche radicale. Parmi les syndicalistes révolutionnaires de l'USI, une aile voulait rejoindre l'Entente au nom de "la démocratie contre la barbarie du Reich allemand". Mis en minorité lors du congrès de Parme de septembre 1914 avant d'être expulsés en 1915 et 1916, ces "interventionnistes" (dont Michele Bianchi, futur secrétaire national du Parti national fasciste) fonderont en 1918 l'Unione Italiana del Lavoro.

Des interventionnistes de gauche rédigeront le manifeste du Faisceau révolutionnaire d'action internationaliste en octobre 1914 et se regrouperont dans les Faisceaux d'action révolutionnaire interventionniste le 11 décembre 1914.

Mais le plus connu est Benito Mussolini. Mussolini était pourtant jusque là dans la gauche maximaliste du PSI, parfois même gauchiste (proche des syndicalistes révolutionnaires, contre le réformisme mais aussi contre les réformes : en 1910 au congrès de Milan il intervient contre le suffrage universel et les réformes sociales. Il était farouchement contre la guerre en Libye en 1911.  Influent dans le parti, il était devenu directeur du journal du parti L’Avanti ! en 1912. On peut cependant relever qu'il avait toujours été attiré par la violence, qu'il lisait plus Nietzsche que Marx...

Mussolini publie le 18 octobre 1914 son article De la neutralité absolue à la neutralité active et opérante dans l’Avanti!, ce qui lui vaut d'être écarté de la direction du journal deux jours plus tard, avant d'être exclu du PSI le 20 novembre.

Pour faire taire le mouvement ouvrier et les pacifistes, le pouvoir politique et les services secrets britanniques comprennent l'intérêt des fasci de Mussolini et décident de les financer. La France subventionne grassement le journal de Mussolini Il popolo d’Italia. On apprendra plus tard que Mussolini a été acheté par des capitalistes italiens et de l'Entente.

Le maximalisme verbal du PSI[modifier]

La majorité du PSI (Turati, Treves, Modigliani) conserva des positions internationalistes. Mussolini est exclu du parti en décembre 1914. En janvier 1915, Lénine prend le PSI comme un bon exemple, un parti dans lequel le flou n'a pas été maintenu et où les opportunistes ont été exclus de façon salutaire:

« En Italie (...) les opportunistes, dirigés par Bissolati, ont été exclus du parti. Dans la crise actuelle, les résultats se sont avérés excellents : les gens de diverses tendances n'ont pas trompé les travailleurs et ne les ont pas aveuglés avec des perles d'éloquence sur «l'unité», chacun d'entre eux a suivi sa propre route. Les opportunistes (et des déserteurs du parti ouvrier comme Mussolini) ont pratiqué le social-chauvinisme. (...) Pendant ce temps, les socialistes menaient contre eux une guerre à la guerre, en préparation d'une guerre civile. »[1]

Lénine restait cependant prudent : « Nous n'idéalisons pas du tout le PSI et en aucun cas ne garantissons qu'il restera ferme si l'Italie devait Italie entrer dans la guerre. »

Et en effet, une fois que le gouvernement italien décide la guerre, le slogan du parti est alors « ni adhérer, ni saboter » (contrairement à une position de défaitisme révolutionnaire). De son côté la CGdL collabore directement avec le gouvernement.

Officiellement, le parti se radicalise après la guerre : en 1918, le courant "maximaliste" l'emporte, et l'année suivante, le PSI devient section de l'Internationale communiste. Mais cela change peu sa pratique politique, comme le dénoncera Gramsci[2].

La défaite de Caporetto[modifier]

La cuisante défaite italienne dans la bataille de Caporetto fin 1917 va affaiblir le gouvernement, et engendrer une radicalisation politique. L'extrême droite s'en prend aux pacifistes qui seraient la cause de la démoralisation des troupes, et Mussolini en particulier est en première ligne pour désigner les socialistes comme l'ennemi intérieur.

La crise d'après-guerre[modifier]

Le Biennio rosso et la Révolution russe[modifier]

Le pays sort de la guerre en pleine crise. Crise démographique (651 010 morts et 953 886 blessés parmi les militaires, 589 000 pertes civiles). Crise financière : la lire a perdu une grande partie de sa valeur et le déficit est multiplié par cent. Crise économique provoquant la détérioration du niveau de vie des ouvriers et métayers (le coût de la vie a augmenté de 450 %). Crise nationale suite aux traités de paix qui n’ont accordé à l’Italie ni ce qu’elle souhaitait, ni ce qui lui avait été promis (Pacte de Londres).

Cette crise va conduire à deux années (1919-1920) de forte agitation ouvrière et paysanne, que l'on retiendra sous le nom de Biennio rosso (« les deux années rouges »). Il se produit une vague d'adhésions aux syndicats et au PSI, qui passe de 50 000 à 200 000 membres.

En juillet 1919, un mouvement de paysans occupant des terres s'étend rapidement. Des paysans revenus de la guerre commencent spontanément à se partager les terres. Un décrét de septembre 1919 concède des terres incultivées ou faiblement cultivées (25 000 propriétaires acquièrent 250 000 hectares), et en parallèle la répression s'accroit sur les occupants.

La Révolution bolchévique de 1917 suscite alors énormément d'espoirs dans les masses ouvrières. Les socialistes organisent une grève générale internationale (20-21 juillet 1919) pour défendre les républiques socialistes qui ont émergé en Russie et en Hongrie contre l'agression militaire des puissances impérialistes. À Ancône, des soldats se mutinent pour éviter d’être envoyés en Albanie.

Au printemps 1920, les métallurgistes de Turin forment des comités d’usine (embryon de soviets) et lancent une grève dure pour contraindre les patrons à les reconnaître, mais sans résultat. En août, c'est toute l'industrie métallurgique du pays qui se mobilise (400 000 salariés) et 100 000 ouvriers d’autres secteurs suivent l’exemple. La lutte n’est pas simplement « économique », les ouvriers envisagent de fabriquer des armes, les stocker dans les usines, maintenir la production en état de marche pour créer les bases d’une nouvelle société fondée sur le contrôle ouvrier.

Le Premier ministre Giovanni Giolitti craignait le déclenchement d’une guerre civile. Il déclare au Sénat :

« Comment pouvais-je empêcher l’occupation ? Il s’agit de 600 entreprises de l’industrie métallurgique. Pour empêcher cette occupation j’aurais dû mettre une garnison dans chacune de ces usines, une centaine d’hommes dans les petites, plusieurs milliers dans les grandes : j’aurais employé pour occuper les usines toutes les forces dont je pouvais disposer ! Et qui surveillait les 500 000 ouvriers qui restaient en dehors des ateliers ? C’était la guerre civile. »

Le gouvernement capitaliste fait pression pour des compromis sur les réformistes, qui ne demandent que ça. Le Parti socialiste déclare que les occupations relèvent de la responsabilité des directions syndicales, et une convention spéciale de la principale confédération (CGdL) décida, par 3 voix contre 2, de rejeter les appels à la révolution et de conclure un accord avec les patrons. Le cœur du mouvement – les métallurgistes des usines – fut démoralisé. Et les gains matériels sont rapidement effacés par la montée du chômage. Angelo Tasca, un activiste turinois, se rappelle : « Les méthodes des organisations ouvrières et socialistes […] étaient alternativement d’appeler au calme [les] masses surexcitées […] et de leur promettre la révolution. »

Les Faisceaux et les Arditi[modifier]

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Beaucoup d'anciens combattants ont mal vécu le retour à la vie civile, notamment parmi les troupes d’assaut (les « arditi », signifiant « ceux qui osent »). Les arditi étaient des soldats chargés de se ruer dans les tranchées pour y éliminer les soldats ennemis à la dague. Ils considéraient qu'ils devaient être récompensés de leur courage et de leurs sacrifices. Ils portaient des chemises noires et des insignes avec des têtes de mort, souvent avec un couteau entre les dents, ou avec la devise "Me ne frego" (je m'en fous).

En janvier 1919, deux premières associations se constituent d’une part à Rome (Mario Carli) comprenant de nombreux repris de justice, d’autre part à Milan (Filippo Marinetti et Ferruchio Vecchi). Ils se réunissent le 23 mars 1919 avec les Faisceaux de Mussolini et les futurs dirigeants de la Marche sur Rome (Italo Balbo, Cesare Maria De Vecchi, Emilio De Bono). Cette rencontre débouche sur la création des Faisceaux italiens de combat (Fasci italiani di combattimento) avec les symboles des arditi.

Le programme adopté est un programme encore très marqué à gauche[3] :

  • démocratisme radical : suffrage universel avec élections à la proportionnelle, suppression du Sénat, droit de vote pour les femmes
  • nationalisme se voulant progressiste : il « déclare s'opposer à l'impérialisme des autres peuples au détriment de l'Italie et à l'éventuel impérialisme italien au détriment des autres peuples ; il accepte le postulat suprême de la Société des Nations »
  • mesures sociales radicales : « Impôt extraordinaire sur le capital, fort et massif, ayant le caractère d'une vraie expropriation partielle de toutes les richesses. »

Ce programme ne passait pas auprès des riches mécènes, et Mussolini l'enterrera peu à peu.

Gabrielle D'Annunzio et la prise de Fiume[modifier]

Un épisode important de la naissance du fascisme est aussi l'aventure du poète Gabrielle D'Annunzio autour de la ville de Fiume, dans la Croatie actuelle, qui est disputée à la sortie de la Première guerre mondiale. Des négociations internationales semblent s'orienter vers la solution d'un Etat indépendant. Ces terres étant réclamées par le mouvement irrédentiste, D'Annunzio entend les rattacher à l'Italie, et prend la ville le 12 septembre 1919 davec d'anciens arditi ralliés à sa cause.

Mais le gouvernement italien refuse d'assumer cette annexion et assiège la ville. D'Annunzio proclame alors un éphémère Etat indépendant avec une constitution hétéroclite, entre l'utopisme et le proto-fascisme. Le syndicaliste révolutionnaire Alceste De Ambris y prend part, avec le futuriste Mario Carli, ou le belge Léon Kochnitzky qui défend les soviets... Mussolini reprendra son idée de corporatisme, et beaucoup du décorum paramilitaire crée par D'Annunzio lors de l'expédition de Fiume (cri de ralliement "Eìa Eia Ala la!", salut bras levé « à la romaine », culte de l'héroïsme, slogans... etc.).

Après la guerre, D’Annunzio a failli rejoindre la révolution à plusieurs reprises. Lorsqu’il occupa Fiume, il envoya un télégramme à Lénine. Lénine voulait lui répondre, mais les socialistes italiens s’opposèrent à ce que les soviets prirent au sérieux le geste du poète.[4]

Tournant droitier des faisceaux[modifier]

D'Annunzio proclamait que son expérience de Fiume était la cause de tous les peuples opprimés, et en même temps il rêvait d'une Italie qui redevienne une grande puissance en Europe. On peut dire qu'il symbolise le passage d'un nationalisme progressiste à un nationalisme à visée impérialiste.

Début 1919, Mussolini tente de constituer un bloc des partis et groupes se réclamant de l’interventionnisme de gauche : parti républicain, Union socialiste italienne, syndicalistes révolutionnaires de l’UIL, futuristes... Ils ont été à plusieurs reprises sur le point d’aboutir, notamment en juin et juillet 1919, lors de l’agitation contre la vie chère et l’on a même ébauché un programme commun minimal portant sur la révision constitutionnelle dans un sens républicain. Mais ce regroupement échoue à cause de l'opposition entre les républicains parlementaristes et l'aile radicale (faisceaux, futuristes).

En novembre 1919, Mussolini présente une liste fasciste aux élections, à Milan, qui rassemble Marinetti, le chef d'orchestre Toscanini, ainsi que des anticléricaux et des arditi. La liste fasciste n'obtient que 4 795 voix, contre 170 000 pour le PSI et 74 000 pour le Parti populaire (catholique).

Mussolini s'éloigne de la gauche. Il vomit la « démocratie décadante », et y promet une nouveau mouvement « ni droite ni gauche » :

« Il sera créé l’anti-parti, naitront les Faisceaux de combat qui feront front à deux dangers; celui misonéiste de droite et celui destructif de gauche » Il Popolo d’Italia du 9 mars 1919

Sur fond de confusionnisme politique, les faisceaux virent clairement à droite, du côte de l'ordre établi, dans l'année 1920. Pour Mussolini, le processus révolutionnaire ne pourrait faire que le jeu de l’étranger et doit donc être écrasé.

La peur de la bourgeoisie[modifier]

Face à la puissance du mouvement ouvrier, aux occupations de terre et d’usines, à l’auto-organisation ouvrière... la bourgeoisie panique.

Les grands industriels (Confindustria, Confédération générale de l’industrie italienne) et les gros propriétaires terriens (de l’Emilie, Vallée du Pô, Toscane…) financent la création, le développement et l’action de groupes fascistes. Comme dans tous les autres pays concernés, les banques jouent un rôle central dans cet appui du milieu capitaliste aux fascistes. Le 23 mars 1919, à Milan, c’est le Cercle des intérêts industriels et commerciaux qui a prêté une grande salle à Benito Mussolini pour créer les faisceaux italiens de combat (Fasci di combattimento).

On voit d'abord un durcissement de la démocratie bourgeoise avec le gouvernement bonapartiste de Giovanni Giolitti, à l'époque de la grève des métallurgistes de septembre 1920, avait tenté de gouverner avec l'appui des socialistes et la tolérance des fascistes. Le fascisme est encore minoritaire dans la bourgeoisie.

Les fasci contre les prolétaires[modifier]

Les attaques squadristes[modifier]

Article détaillé : Squadrisme.

En parallèle des Faisceaux se forment des « Squadre d’azione » (équipes d’action), qui forment un mouvement peu centralisé et plus plébéien (le « squadrisme »). En avril 1920, des squadristes attaquent et dévastent le siège du journal socialiste Avanti!, et apportent l'enseigne du journal à Mussolini comme trophée. C'est le début d'une guerre civile.

Les « chemises brunes » mobilisent des couches petite-bourgeoises enragées et du lumpen-prolétariat (repris de justice...) soutenues par des puissants réactionnaires. Des nationalistes, des anciens combattants, des étudiants, des futuristes... Le mouvement devient particulièrement puissant dans les campagnes. A la sortie de la guerre, les prix des terres se sont effondrés, et certains petits paysans ont pu devenir propriétaires. Beaucoup d'entre eux sont devenus des fascistes, voulant défendre leurs nouveaux biens contre les visées communistes. Mais le fascisme n'a que peu de soutien populaire avant la fin de l'été 1920. En juillet 1920, il n'y a toujours que 108 faisceaux et 30 000 membres.

A l'automne 1920, le soutien financier des grands propriétaires fonciers, des banques et de la Confindustria s'accentue. Aux législatives d'octobre, les partis bourgeois (libéraux, catholiques...) intègrent des candidats fascistes sur leurs listes du "Bloc constitutionnel".

Après une première période de passivité, l'Etat penche clairement vers les fascistes. L’état-major de l’armée diffuse la « circulaire Bonomi » qui informe 60 000 officiers démobilisés qu'ils toucheront 80% de leur solde s'ils intégrent les faisceaux. Des permis de port d’arme, refusés aux ouvrierEs et paysanNEs, étaient délivrés gratuitement aux escadrons fascistes et les munitions des arsenaux d’État mis à leur disposition.

En octobre, le siège du journal socialiste de Trieste, Il Lavoratore, dirigé par Ignazio Silone, est incendié. Les attaques squadristes contre les journaliers agricoles en lutte sont directement financées par les agrariens. Ils pratiquent massivement l'intimidation en débarquant en camion, tapant à coup de gourdin et en faisant boire de fortes doses d’huile de ricin à leurs victimes (provoquant des diarrhées visant à humilier, mais tuant aussi parfois par déshydratation). Ils assassinent aussi parfois de sang froid. La police leur donnait tout le temps pour s’éloigner. Loin d'être coordonnés par Mussolini, les squadristes sont sous les ordres de petits chefs (les ras) et prennent beaucoup d'initiatives locales.

Fin 1920, les squadristes commencent à s'en prendre aux villes moyennes, avec des destructions  des bureaux du parti, des syndicats, des coopératives, et des bourses du travail. Après avoir perdu les élections municipales à Bologne face aux socialistes, les fascistes attaquent en novembre la mairie et font 9 morts et 100 blessés. Le même scénario se reproduit à Ravenne en décembre.

Leurs succès les stimulent toujours plus. Les locaux des organisations de gauche sont détruits à Trieste, Modène et Florence dans les premiers mois de 1921. Dans les campagnes les fascistes mènent des expéditions punitives systématiques contre les villages « rouges ». Le nombre d’escadrons passa de 190 fin 1920 à 2 300 fin 1921.

Accompagnant les violences de milices fascistes, le gouvernement dissout, des centaines de municipalités socialistes (Bologne, Modène, Ferrare, etc.) invoquant l'« ordre public »... À la veille des élections de 1921, il ordonne au pouvoir judiciaire de cesser les poursuites contre les fascistes.

Paralysie du mouvement ouvrier[modifier]

Début 1921, le mouvement ouvrier est complètement déboussolé. Vers l'été, les organisations socialistes sont anéanties dans les campagnes. Seuls restent des bastions ouvriers comme Milan, Turin et Gênes.

Bien que l'essor des fascistes ait été très rapide, il n'était pas inévitable. Ils n’étaient pourtant pas encore tout-puissants. Le gouvernement voulait s’en servir mais pas qu’ils fassent la loi. En juillet 1921, 11 soldats tirent sur un groupe de 500 fascistes à Sarana, ces derniers s’enfuient.

Certains facteurs pouvaient favoriser le rapport de force des fascistes. Comme l’écrit A. Rossi ils ont eu « un immense avantage sur le mouvement ouvrier quand à leur logistique de transport et de rassemblement. Les fascistes sont généralement sans attache… ils peuvent vivre n’importe où… Les travailleurs, au contraire, sont enracinés…Ce système donne à l’ennemi tous les avantages: celui de l’offensive sur la défensive, et celui de la guerre de mouvement sur une guerre de position. »

Mais la principale faiblisse du mouvement ouvrier a été la paralysie de ses directions. Le PSI et les syndicats sont englués dans le légalisme, et se bornent à demander la protection de l'Etat...

En janvier 1921, la gauche du PSI scissionne pour fonder le Parti communiste d'Italie (dirigé par Amadeo Bordiga). Mais le PCI est sur une ligne ultra-gauche. Au nom du fait que les fascistes sont tout aussi bourgeois que les libéraux, il n'y a pas de priorité à lutter contre eux. Dans ses mémoires, la militante révolutionnaire Angelica Balabanova soutient que la scission imposée depuis Moscou a été brutale et a eu des conséquences désastreuses, paralysant le mouvement ouvrier italien.

Résistances antifascistes[modifier]

Des résistances existaient pourtant. En mars 1921, quand des fascistes attaquent  un quartier ouvrier de Livorno (Borgo dei Cappucini), c’est tout le voisinage qui les chasse de la ville. En avril, quand les fascistes lancèrent un assaut sur l’une des centrales syndicales (Camera del Lavoro), les ouvrierEs se mirent en grève (le 14 du mois) et encerclèrent l’escadron ne laissant à la police d’autre choix que de prendre sa défense.

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Face à l'inaction du PSI et de la CGdL, des militant-e-s de courants divers (anarcho-syndicalistes, socialistes de gauche, communistes, républicain-e-s) ont formé, en juillet 1921, une milice populaire : les Arditi del Popolo.

Le 19 juillet 1921 ils encerclent une place de Piombino où avait lieu un meeting fasciste. La garde royale tenta une intervention mais dû, elle aussi, renoncer face aux milicienNEs. Les AdP tinrent la rue pendant quelques jours avant qu’un renfort trop important de policiers ne les oblige à se retirer. A Sarzana, ils aidèrent les habitantEs bien décidéEs à capturer un des plus importants dirigeant fasciste : Renato Ticci. Quand un escadron de 500 hommes arriva pour le sauver, les AdP les repoussèrent au loin dans la campagne, 20 fascistes trouvèrent la mort (sûrement plus) et leur chef d’escadron déclara : «Mon unité, si longtemps habituée à vaincre un ennemi qui s’enfuit presque toujours, ou n’opposant qu’une faible résistance, ne pouvait pas, et ne savait pas comment se défendre ».

Les AdP étaient une organisation majoritairement ouvrière, recrutant dans les usines, les fermes, les chemins de fer, les chantiers navals, chantiers de construction, les ports et les transports publics. Certaines parties de la classe moyenne se sont également impliquées comme des étudiant-e-s, des employé-e-s de bureau… Dans l’ensemble, au moins 144 sections ont été mises en place par la fin de l’été 1921, avec un total d’environ 20.000 membres. Un des fondateurs des Arditi, le futuriste Mario Carli, a rompu pour former les Arditi del Popolo (notamment en publiant Arditi, non gendarmi), avant de revenir au fascisme.

Modération de Mussolini et suicide du mouvement ouvrier[modifier]

Lors des élections du 15 mai 1921, les élus fascistes rejoignent la coalition gouvernementale, et obtiennent 35 sièges sur les 275 de la coalition. Mussolini prend place à l'extrême droite de l'hémicycle (contrairement aux affirmations ni droite ni gauche), et présente le programme du fascisme parlementaire le 21 juin 1921. Il défend une politique impérialiste (il réclame la Dalmatie qui avait pourtant été accordée à la Yougoslavie), il condamne le communisme, il fait des gestes vers les catholiques (en se prononçant notamment pour l'interdiction du divorce)... Surtout, il rassure la bourgeoisie, déclarant au Parlement en juin : « Je suis un libéral. La nouvelle réalité de demain sera capitaliste. La vraie histoire du capitalisme ne commence que maintenant. Le socialisme n'a plus une chance de s'imposer. »

Mussolini veut paraître respectable et ne pas effrayer la bourgeoisie, d'autant plus que les Arditi del Popolo font courir un risque que la situation dans la rue échappe aux fascistes. Mussolini propose alors une trève. Il donne mandat aux députés fascistes Giacomo Acerbo et Giovanni Giuriati pour négocier un « pacte de pacification » avec les socialistes Tito Zaniboni et Ellero, signé le 3 août 1921, avec la participation de responsables de la CGdL.

Ce recentrage parlementaire n'est pas accepté par les chefs squadristes locaux (Farinacci à Crémone, Grandi à Bologne, Balbo à Ferrare, Bottai à Rome, etc.). Beaucoup réaffirment leur volonté fasciste de détruire la CGdL, pour anéantir l'idée de lutte de classe.

Les dirigeants socialistes et de la CGL forcèrent leurs militants à quitter les Arditi del Popolo, au moment où leur élan se répandait, et où les fascistes étaient les plus affaiblis. Matteotti, un responsable syndical, confirma la trahison dans l’organe de son organisation, Battaglia Sindicale : « Restez chez vous, ne répondez pas aux provocations. Même le silence et la lâcheté sont parfois des actes de bravoure. ».

De son côté le Parti communiste se lança dans une folie sectaire, en créant ses propres milices (forcément très réduites). Par opportunisme d'un côté, gauchisme de l'autre, le front unique des Arditi del Popolo, fut déserté. Bientôt, ne restèrent plus que 50 sections pour 6000 membres, la plupart anarcho-syndicalistes de l’Unione Sindicale Italiana (USI) et anarchistes de l’Unione Anarchica Italiana (UAI).

Le pourrissement de la crise laisse tout le temps à Mussolini. En novembre 1921, Mussolini créé le Parti national fasciste, qui atteint vite 300 000 membres (à son maximum, le PSI avait atteint 200 000 membres). Il parvient à mieux canaliser le mouvement squadriste, et à combiner la tactique parlementaire tout en gardant la carte de la violence.

Les fascistes rompent la trêve et reprennent les attaques. Cette fois elles touchent directement les locaux du mouvement ouvrier dans les grandes villes. En 1922, les dirigeants ouvriers réagissent, mais trop mollement : ils formèrent une Alliance du travail regroupant tous les syndicats et appellent à une grève générale de 3 jours. Mais il s'agit d'un appel purement légaliste, pour la défense « des libertés civiles et de la constitution », sans mobilisation pour reprendre aux fascistes le contrôle de la rue.

Mussolini continue de frapper (il prend Milan, Ancône, Gênes…). Avec l’échec de ces grèves, les fascistes réunirent leurs forces pour mater les dernières poches de résistance, il ne fallut pas moins de 2000 squadristes pour faire tomber Livorno.

De nombreuses sections se reformèrent en septembre à Piombino. Les fascistes brûlèrent les bureaux du PSI avant d’être interceptéEs et chasséEs par les anarchistes, tout juste trahis par les socialistes. Piombino devint peu à peu l’avant poste de la lutte contre le fascisme repoussant des assauts toujours plus forts en avril 1922, et tombant finalement après un jour et demi de dur combat quand les escadrons fascistes (aidés par la garde royale) prirent les bureaux de l’USI.

La dernière grande résistance eut lieu à Parme. En août 1922, les Arditi del Popolo organisent la résistance avec les habitants et érigent des barricades dans le quartier populaire de l'Oltretorrente, et repoussent les squadristes d'Italo Balbo (35 fascistes morts contre 5 opposants).

La marche sur Rome[modifier]

En octobre 1922, Mussolini s’est suffisamment renforcé et défie les libéraux de Giolitti et réclame la direction du gouvernement en menaçant de marcher sur Rome. Avec la complicité d’une partie importante du patronat, de la droite et de l’appareil d’Etat, 26 000 chemises noires marchent sur Rome (27 et 28 octobre 1922). Une colonne part de Civitavecchia avec le général Ceccherini, une autre de Monte redondo avec le général Fara, une dernière de Tivoli. Le roi Victor-Emmanuel III aurait pu stopper Mussolini avec l'armée, mais refuse. Il nomme Mussolini Premier ministre et le charge de constituer le gouvernement.

Fondamentalement, la bourgeoisie italienne tout entière a porté Mussolini à la tête du gouvernement. Giovanni Giolitti, dirigeant historique du parti libéral l’a poussé vers le pouvoir. Luigi Facta, président du conseil en exercice (et ministre de l’intérieur), également membre du parti libéral, est favorable à la participation des fascistes au gouvernement. Antonio Salandra, toujours du parti libéral, lié au capital international, président du conseil de mars 1914 à juin 1916, se positionne à ses côtés en s’affirmant "fasciste honoraire". Des intellectuels comme Benedetto Croce affirmant que le fascisme est compatible avec le libéralisme, de Giovanni Gentile... Il rallie le Vatican (d’après la constitution fasciste, la religion de l’Italie « est catholique, apostolique et romaine »), les grands propriétaires terriens du centre et du Sud, des réseaux nationalistes et d’extrême droite déjà actifs avant 1914...

Parmi les démocrates bourgeois et les socialistes, beaucoup pensaient servilement que les fascistes allaient maintenant se calmer et « respecter les lois ».

Lénine dit devant des socialistes italiens : « Quel gâchis que nous ayons perdu Mussolini. C'est un homme de premier plan qui aurait conduit notre parti au pouvoir en Italie. »[5] Trotsky aurait aussi dit que Mussolini « était le seul homme qui aurait pu réaliser la révolution prolétarienne en Italie. »[6]

Hésitations et affermissement du régime[modifier]

Mussolini prend la tête d’un gouvernement comprenant des libéraux de toutes couleurs, des catholiques, un nationaliste, un social-démocrate, deux généraux et seulement trois fascistes.

A peine installé au gouvernement, la police et les fascistes se mettent à travailler ensemble. Ils  démantèlent systématiquement les organisations de la classe ouvrière, laissant les politiciens et intellectuels libéraux sans contrepoids face à la menace de la violence fasciste. Un semblant de démocratie reste au début. Les députés socialistes et communistes n’ont plus le droit d’exprimer leur opinion publiquement, mais au Parlement oui…

Le 1er novembre 1922, une bande de fasciste attaque une représentation de la RSFSR [URSS] en Italie, abattant un des employés. Lénine évoque les représailles éventuelles dans une lettre à Tchitchérine.[7]

Mi décembre 1922, la grande ville ouvrière de Turin est livrée durant trois jours à leur chasse aux antifascistes. Ils dévastent la "Chambre du Travail" , incendient le cercle des cheminots, le cercle Karl Marx et le siège de l’Ordine Nuova. 22 ouvriers, socialistes, communistes et anarchistes sont assassinés dont Pietro Ferrero, secrétaire du syndicat des métallurgistes (FIOM) et animateur du mouvement des conseils d’usines (attaché à un camion et traîné par les rues).

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Les protestations... au sommet[modifier]

Quelques oppositions au fascisme apparaissent parmi les dirigeants politiques, mais aucune ne va chercher à s'appuyer sur la seule solution, le rapport de force par la lutte des classes. Un député du PSI va tenter de tuer Mussolini, des députés du Parti Populaire (catholique) protestent...

En novembre 1923, les fascistes font voter la loi Acerbo, qui prévoit que le parti sortant premier des élections aura deux tiers des sièges du Parlement (s'il a plus de 25%). Aux élections du 6 avril 1924, les fascistes font 60%. Aussi bien dans le Parlement que dans les bureaux de votes, des squadristes armés sont omniprésents et intimident les opposants potentiels.

Le 10 juin 1924, des squadristes assassinent Giacomo Matteotti, un réformiste populaire, après qu'il ait dénoncé les fraudes électorales. Cela soulève une vague d’indignation. Au Parlement, les députés sortirent sur l'Aventin et formèrent une assemblée dissidente. Mussolini confiera plus tard qu'à ce moment, une force de quelques militant-e-s déterminé-e-s aurait pu faire basculer l'opinion contre lui. Mais les opposants ne s'occupent pas de créer la moindre dynamique extra-parlementaire... Parallèlement, Mussolini est tiraillé entre les plus modérés de son parti, et les squadristes qui le menacent le 31 décembre 1924 de se passer de lui s'il n'écrase pas l'opposition.

Mussolini prononce un discours à la chambre des députés le 3 janvier 1925, qui contente plus ou moins sa base, et dont l'apparence de détermination fait basculer l'opinion en sa faveur :

« Je déclare ici, en présence de cette Assemblée et en présence de tout le peuple italien, que j'assume, moi seul, la responsabilité politique, morale, historique de ce qui s'est produit.[...] Si le fascisme a été une association de délinquants, je suis le chef de cette association de délinquants! »

La plupart des députés regagnent finalement sagement leurs sièges au Parlement. Mussolini approfondit alors encore l’autoritarisme, et se nomma lui-même chef, duce. L'opposition est encore une fois incapable de réagir, réussissant seulement à publier le Manifeste des intellectuels antifascistes, le 1er mai 1925.

Mise en place de l’Etat fasciste[modifier]

L'État totalitaire[modifier]

Pour couper court à toute agitation, Mussolini instaure un régime totalitaire avec les « lois fascistissimes » (1926) : les autres partis politiques sont interdits, leurs députés sont déchus, la grève est interdite, la presse est censurée, une police secrète, l'OVRA (Organisation de vigilance et répression de l'antifascisme), est instaurée, ainsi qu'un fichier de suspects politiques et un Tribunal spécial pour la sécurité de l’État. La loi du 4 février 1926 suspend les organes démocratiques des communes et toutes les fonctions occupées par le maire, les commissions et le conseil municipal sont transférées à un podestat nommé par décret royal pour cinq ans et révocable à n'importe quel moment.

Une organisation d'embrigadement de la jeunesse, les Opera Nazionale Balilla, est mise en place en 1926, tandis que l'Œuvre nationale du temps libre (Opera Nazionale Dopolavoro) maintient l'embrigadement des Italiens hors du temps de travail. L'année d'après, le régime fonde le Gruppo Universitario Fascista, auquel tous les étudiants des académies militaires doivent s'inscrire.

Le corporatisme[modifier]

Le corporatisme est un élément clé du fascisme. En même temps que Mussolini a interdit les partis et syndicats du mouvement ouvrier, il a tenté de créer ses propres organes, le plus possible intégrés à l'Etat, qui remplacent la lutte de classe par des corporations de métiers. Concrètement, les faisceaux de l'agriculture devaient réunir les paysans et les propriétaires, les faisceaux de l'industrie les ouvriers et les patrons, etc. Le fascisme voulait n'entendre parler que de "producteurs" unis.

Gramsci écrit en 1924 que le fascisme a plus de difficultés à établir ce système chez les ouvriers d'industrie.[8]

L'Etat fasciste intègre progressivement les coopératives récalcitrantes. Dès 1922, les bandes fascistes avaient attaqué les coopératives proches des socialistes. En novembre 1925, la Ligue nationale (dite aussi Ligue rouge) est liquidée. Les fascistes s'en prendront aussi à la Ligue blanche, dirigée par des catholiques de gauche. En parallèle, des coopératives fascistes avaient été formées et regroupées à partir de 1921.

Le régime instaure néanmoins des mesures sociales : journée de travail de huit heures et semaine de 40 heures (1923), travail de nuit des femmes et des mineurs interdit, mesures d'hygiène obligatoires dans les entreprises (1927), programme de santé publique... Enfin, la multiplication des colonies de vacances et des centres sportifs sont des éléments clés d'un ambitieux programme de loisirs, notamment pour la jeunesse.

Politique économique[modifier]

Sur le plan économique, Mussolini n’a aucune cohérence, à part celle d’avoir défendu le grand capital italien. Au début il a pris des mesures libérales (réductions d’impôts, privatisations…), puis des mesures plus interventionnistes (favorise les monopoles, renfloue les banques, grands travaux…) et plus autarciques/protectionnistes à mesure que la crise des années 1930 s’approfondissait. Il portait un discours de « 3e voie » entre capitalisme et communisme.

Mario Carli et Emilio Settimelli, dirigent le quotidien L’Impero, représentant l'aile « sociale » du parti fasciste.

L'impérialisme italien sous le fascisme[modifier]

En quête de colonies, l'Italie fasciste envahit en 1935 l'Éthiopie, qui était le dernier pays indépendant d'Afrique. Le pays restera occupé jusqu'en 1941. Les atrocités impérialistes causeront la mort de 760 300 éthiopien-ne-s (15 % de la population).

La politique de Mussolini par rapport aux autres puissances dans l'entre-deux-guerres était louvoyante. Son objectif était de faire de l'Italie une grande puissance.

Il se rapproche de la France et de l'Angleterre vers 1935. L'iinvasion de l'Éthiopie en 1936 refroidit les relations entre l'Italie et les Alliés mais celles-ci restent bonnes. L'Italie fasciste apparaît alors comme un potentiel allié face à Hitler. De son côté Mussolini est proche idéologiquement de Hitler (même si son nationalisme ne mettait pas l'accent sur le racisme à l'origine), mais il craint qu'une Allemagne trop puissante ne prenne une place d'importance dans les Balkans, convoités par l'Italie. Il était donc très réticent à l'Anschluss (annexion de l'Autriche par l'Allemagne). Par ailleurs, Mussolini est régulièrement humilié par Hitler qui ne le traite que comme un auxiliaire, à peine tenu au courant de ses plans. Mais c'est finalement l'Axe Rome-Berlin qui va se constituer dans la Seconde guerre mondiale.

Condition des femmes[modifier]

Il faut noter que le programme de 1919 des Faisceaux de Mussolini, encore marqué par l'héritage socialiste, revendiquait le droit de vote des femmes.

En 1921, dans sa tactique parlementaire pour se rapprocher du Parti populaire (catholique), il se prononce pour l'interdiction du divorce. Concernant le droit_de_vote, il déclare en 1922 :

« Permettez-moi aussi de vous avouer que je ne pense pas à étendre le droit de vote aux femmes. Il ne servirait à rien. Mon sang s'oppose à toutes sortes de féminismes quand il s'agit de femmes qui participent aux affaires de l'Etat. Naturellement, une femme ne doit pas être un esclave, mais si je lui concède le droit de vote, je serais ridicule. Dans notre état, elle ne doit pas être considérée. »[9]

Au pouvoir, Mussolini a divisé par décret de moitié les salaires des femmes.

Dès le début de la dépression des années 1930, Mussolini a ordonné que les femmes quittent leur lieu de travail, parce qu'elles sont « des voleurs qui tendent la main pour voler le pain des hommes, et qu’elles sont responsables de l’improductivité des hommes ».

Des restrictions sur le travail des femmes et sur leur accès à l'éducation seront imposées. Par exemple, un décret du 30 janvier 1927 a interdit aux femmes au lycée de suivre des cours dans la littérature et la philosophie. Un décret adopté en 1928 a recouru à des mesures juridiques pour s'opposer à l'éducation des femmes, et on a ainsi empêché les femmes de devenir administrateurs des écoles moyennes. Les étudiantes ont été obligées de payer le double des frais dans les écoles et les universités. Le 28 novembre 1933, Mussolini passe un décret autorisant à exclure les femmes des offres d'emploi, et imposant des limites à l'emploi de femmes dans la fonction publique.

Les juifs et l'antisémitisme[modifier]

Dans les premières années du 20e siècle, en Italie, la communauté juive a été relativement intégrée. En 1902, 6 sénateurs sont d'origine juive ; en 1922, ils sont 19. En 1906, le baron Sidney Sonnino, juif converti au protestantisme, devient président du Conseil et, quatre ans après, en 1910, Luigi Luzzatti, juif non converti, est nommé Premier ministre. Pendant la Première Guerre mondiale, l'Italie compte 50 généraux juifs et Emanuele Pugliese est le militaire le plus décoré de toute l'armée.

A l'origine, Mussolini ne développe pas de théorie raciste, même s'il exalte le nationalisme. Les juifs sont nombreux (1 sur 3 selon certaines sources[10]) à rejoindre les fascistes. Certains sont des soutiens de la première heure, comme le banquier Ettore Ovazza ou l'industriel lombard Elio Jona, et Mussolini prend même une juive pour maîtresse, Margherita Sarfatti. En 1921, 9 députés juifs fascistes sont élus parmi les 35 députés fascistes.

Mais de nombreux juifs ont également combattu le fascisme : le socialiste Claudio Treves, qui le défie en duel et le blesse, le sénateur Vittorio Polacco qui prononce un vibrant discours de désapprobation qui a une grande résonance dans le pays, Eucardio Momigliano, Pio Donati, Giorgio Errera, Giorgio Levi della Vida,t Vito Volterra...

C'est le rapprochement de Mussolini avec Hitler, auquel il veut plaire, qui va conduire Mussolini à prendre des mesures antisémites et à les durcir de plus en plus. Cependant de nombreux témoignages montrent que Mussolini tenait déjà des discours antisémites en privé.

En 1933, dans les journaux fascistes apparaissent les premiers signes d'antisémitisme : les Juifs sont accusés de vouloir « dominer le monde ». C'est le début de la campagne antisémite qui est favorisée par les journaux contrôlés par le régime: Roberto Farinacci invite ouvertement tous les Juifs italiens à choisir entre sionisme et fascisme. Ettore Ovazza, fidèle du régime qui sera assassiné par les Allemands en 1943, crée le journal Notre drapeau (La nostra Bandiera) avec pour objectif d'essayer de calmer la montée de l'antisémitisme qui ne cesse de progresser.

En 1936, Mussolini se rapproche encore de Hitler lorsque la Société des Nations (initiative franco-britannique) prend des sanctions économiques. Sa politique envers la communauté juive ne va pas tarder à se calquer sur les lois de Nuremberg, même si, en 1938, Mussolini dément qu'il existe une quelconque forme d'antisémitisme en Italie. La campagne de presse se fait toujours plus forte, Regime Fascista publie toujours plus d'articles racistes signés par Roberto Farinacci. Il Tevere, Giornalissimo, Quadrivio, des journaux antisémites, instaurent la calomnie et l'insulte systématique contre les Juifs. Telesio Interlandi publie un pamphlet antisémite intitulé Contra Judeos.

L'occupation allemande de l'Italie durant la Seconde Guerre mondiale entraîne la déportation vers les camps de la mort allemands de 9 000 des 50 000 Juifs italiens (en Allemagne il y avait environ 500 000 Juifs).

Liens internationaux[modifier]

Les autres forces fascistes[modifier]

Ce premier régime fasciste a eu un rôle moteur pour le développement de mouvements fascistes similaires, à la fois par son "exemple" idéologique, mais aussi par le soutien qu'apportait l'État italien aux mouvements des autres pays. Il a même tenté en décembre 1934 de jeter les bases, lors du congrès de Montreux, d’une Internationale fasciste définie par deux critères politiques déterminants : le concept de hiérarchie de l’Etat et le principe de collaboration de classes. Les délégués d’organisations de treize pays y décidèrent la création d’une commission permanente du fascisme.

 L’Oustacha croate financée par Mussolini puis parti unique de l’Etat indépendant de Croatie (1941 à 1945)

Rome passe des accords avec des Etats proches politiquement comme la Roumanie, la Bulgarie, les fascistes hongrois auxquels elle livre des montagnes d’armes de toutes sortes.

L'admiration des bourgeoisies[modifier]

La grande presse des pays capitalistes pourrait peser sur l’opinion internationale en dénonçant les meurtres permanents perpétrés par les fascistes. Bien au contraire, elle fait souvent l’éloge de leurs réussites. Ainsi, le Times londonien le 30 décembre 1922 :

« Il est incontestable que l’Italie n’a jamais été aussi forte et unie qu’aujourd’hui. Le monde a été frappé par le fait que le fascisme n’est pas seulement un système politique qui a réussi, mais aussi une révolution spirituelle. Le Duce a simplifié le régime fiscal et fortement réduit le déficit.... Il est parvenu à réduire une bureaucratie excessivement abondante... Mussolini a poursuivi, avec assez de succès, une grande politique coloniale... Sa politique sociale en faveur des plus défavorisés, est remarquable. Grâce à Benito Mussolini, l’Italie est devenue une puissance que le monde admire. »

En tant qu’Etat la Grande Bretagne conserve d’excellentes relations avec son ancien agent secret Mussolini durant toutes ces années d’installation de la dictature. Ainsi est signé l’accord anglo-italien de politique étrangère du 20 décembre 1925. ainsi, la Grande Bretagne soutient l’Italie sur une question décisive pour tous les partis fascistes d’Europe : la révision des traités de paix.

Parmi les déclarations de dirigeants politiques britanniques éminents citons Winston Churchill en date du 15 janvier 1927, alors ministre des finances :

« Le génie romain personnifié par Benito Mussolini, le plus grand législateur vivant, a montré à de nombreuses nations que l’on peut résister au communisme ; il a tracé la route qu’une nation peut suivre quand elle est menée avec courage. Avec le régime fasciste, Mussolini a établi une orientation centrale que les pays engagés dans la lutte contre le communisme ne devraient plus hésiter à prendre comme guide. Si j’étais italien, je suis sûr que j’aurais soutenu Mussolini depuis le début jusqu’à la fin... Mussolini ne pense, de toute évidence, qu’au bien-être durable de peuple italien... Il fait de son pays une puissance admise et respectée dans le monde. L’Italie redécouvre la grandeur impériale du passé. »

Rapport avec le stalinisme[modifier]

Après le meurtre de Matteotti (juin 1924), la plupart des ambassadeurs étrangers à Rome s'étaient senti obligés de boycotter Mussolini quelques temps. Et pourtant, un mois plus tard, il était invité à déjeuner à l’ambassade russe. Les journaux publiè­rent une photo de Mussolini assis sous un portrait de Lénine avec la faucille et le marteau, à l’ambassade soviétique à Rome.

L'Eglise et les fascistes[modifier]

Le Vatican a complètement cautionné les fascistes. Lorsque Luigi Sturzo, dirigeant historique du Parti Populaire (catholique), critique publiquement le Duce, il le pousse servilement à la démission. Après quoi l’Osservatore romano (journal officiel du Vatican) affirme que ce départ va « contribuer à la juste pacification des esprits ».

Le Vatican aussi admire le Duce pour son idéal proche du catholicisme conservateur :

« La vie telle que la conçoit le fasciste est grave, austère et religieuse : elle est portée tout entière par les forces responsables et morales de l’esprit... Le fascisme est né d’une réaction contre le siècle présent et contre le matérialisme dégénéré et agnostique. »

Après l’échec d’une tentative d’attentat sur Mussolini, le Pape Pie XI fait l'allocution suivante en Noël 1926 :

« L’Italie elle-même, que la nature et la religion Nous rendent si chère à tant de titres, n’a pas échappé aux orages. (...) Tout d’abord elle fut secouée d’horreur et d’indignation par un fol attentat contre cet homme qui, avec une énergie et une vigueur si rares, tient les rênes du gouvernement ; et l’on tremble à bon droit pour le salut de l’Etat toutes les fois que sa vie vie est menacée. Mais par une assistance des plus efficaces et et presque visible de la divine Providence, ce premier mouvement d’horreur et de colère a pu faire place aux joyeuses acclamations de tout un peuple, aux félicitations, aux actions de grâce ; et l’on a publiquement remercié le Dieu Sauveur d’avoir arraché à la mort sans même qu’il soit blessé, cet homme sur le point de périr. Nous aussi, informé de l’évènement parmi les premiers, Nous fûmes parmi les premiers à offrir de justes actions de grâce à Dieu. »
AccordsDuLatran.jpg

Le fascisme et l'Eglise signent en 1929 les Accords de Latran, qui règlent la question romaine. Ces accords reconnaissent le Vatican comme un Etat à part entière (avec sa monnaie, sa presse...), que l'Italie s'engage à protéger. Le catholicisme est déclaré "seule religion de l’Etat", l’enseignement religieux catholique devient obligatoire dans toutes les écoles primaires et secondaires, et les règles religieuses sont étroitement liées à celles de l'Etat : divorce interdit, un prêtre apostat peut être refusé dans un emploi public... Les accords de Latran règlent aussi le vieux différend financier très favorablement pour l'Eglise. Alors que le Vatican était en conflit avec les gouvernements précédents, il reconnaît pleinement le fascisme...

De nombreux gouvernements s’empressent de féliciter le Vatican dès ces accords signés, comme le « socialiste » Aristide Briand en la France.

De 1929 à 1945, pour l’essentiel, les relations resteront bonnes entre le Vatican et l’Etat fasciste italien. La publicité donnée par le Vatican au traité passé avec Mussolini va avoir un impact important sur les milieux de la droite catholique. Elle va influer sur le glissement de nombreux acteurs de celle-ci vers le fascisme et la collaboration. 

La fin du régime[modifier]

Ce régime perdurera jusqu'à la défaite de l'Italie dans la Seconde Guerre Mondiale.

Notes et sources[modifier]

  1. Lénine, What Next?, Sotsial-Demokrat n°36, 9 janvier 1915
  2. Antonio Gramsci, Pour un renouveau du Parti Socialiste, 8 mai 1920
  3. https://fr.wikisource.org/wiki/it:Manifesto_dei_Fasci_italiani_di_combattimento,_pubblicato_su_%22Il_Popolo_d%27Italia%22_del_6_giugno_1919
  4. José Carlos Mariátegui, La scène contemporaine, 1925
  5. Lénine devant une délégation de socialistes italiens à Moscou, cité dans Third World Ideology and Western Reality (1986), de Carlos Rangel, p. 15
  6. Trotsky cité in Il Duce: The Life and Work of Benito Mussolini, de L. Kemechey, New York: NY, Richard R. Smith (1930) p. 47.
  7. Lénine, Lettre à Tchitchérine, novembre 1922
  8. Antonio Gramsci, L'échec du syndicalisme fasciste, La Correspondance internationale, 3 janvier 1924
  9. Déclaration faite par Mussolini à Maurice de Valeffe, un reporter pour la,publication française Journal, le 12 novembre 1922. Cité in Maria A.Macciocchi, Eléments Pour Une Analyse du Fascisme, Paris, UGE, 1976
  10. Le Fascisme italien en couleurs, réalisé par Chris Oxley, 2006