Armées vertes

De Wikirouge
Aller à : navigation, rechercher
La , une des plus importantes rébellions paysannes
Les armées vertes sont les soulèvements armés de paysans qui, pendant la guerre civile russe (1917-1922), ont tenté de chasser de leurs terres les armées blanches et l'Armée rouge à la fois.

Elles étaient des révoltes contre la conscription, les réquisitions agricoles pour nourrir les troupes et les villes, le monopole d’État du commerce... Les émeutes paysannes apparaissent surtout à l'été 1918, prennent de l’ampleur entre 1919 et 1920 pour culminer durant l’hiver 1920-1921, avant d'être réprimées. Ces armées vont du petit détachement de 500 à 600 hommes à des troupes beaucoup plus conséquentes, comme l'armée de Makhno qui compta jusqu'à 30 000 hommes.

Les documents historiques sur les armées vertes sont très limités et provienent pour la plupart de ceux qui les ont combattus. Les paysans étaient souvent illettrés et la plupart des leaders ont été exécutés.

La paysannerie en 1917

Article détaillé : Mouvement paysan en 1917.

L'essentiel de la population de l'Empire russe est paysanne lorsqu'éclate la révolution de 1917. La révolution de Février est une révolution urbaine qui renverse le tsarisme, et qui touche d'abord peu les campagnes. Une bonne partie des forces vives de la paysannerie, et notamment la jeunesse, est alors enrôlée dans l'armée.

Mais progressivement dans les mois qui suivent, les paysans s'impatientent. Les réformateurs leur promettent un partage des terres et la fin de la domination de la noblesse, notamment le parti socialiste-révolutionnaire (SR) qui est alors le plus gros parti de Russie et se veut le représentant des masses. Mais les promesses ne se concrétisent pas. Le gouvernement provisoire s'appuie sur les possédants, et trouve des excuses pour différer toute réforme structurelle. Il avance notamment qu'il faut poursuivre la guerre à tout prix, et que cela empêche de tenir une Assemblée constituante, et qu'avant une telle assemblée on ne peut rien trancher.

A partir de l'été et surtout de l'automne 1917, des révoltes paysannes éclatent un peu partout. Le parti bolchévik gagne une majorité dans les soviets ouvriers et soldats des villes. Le parti SR connaît une scission, la majorité de la base, plus à gauche, se rallie à l'avis des bolchéviks qui défendent qu'une seconde révolution est nécessaire. Ce sera la révolution d'Octobre.

Au lendemain de l'insurrection, lors du 2e congrès des soviets de Russie, la majorité constituée de bolchéviks et de SR de gauche vote les premières mesures révolutionnaires, en particulier le décret sur la terre adressé immédiatement aux paysans de tout le pays. Ce décret reprend les revendications des paysans eux-mêmes, et affirme que la propriété privée de la terre est abolie, que les terres des nobles doivent être partagées par les comités de paysans. Le décret sur la paix répond aussi aux aspirations immédiates de la majorité des soldats, qui ne veulent plus de la guerre et veulent rentrer chez eux et profiter du partage des terres.

Cela va provoquer un ralliement massif des paysans, qui approuveront massivement ces mesures, comme le montreront les votes suivants dans les congrès paysans.

La guerre civile et les soulèvements paysans

Les débuts de la guerre civile

La révolution d'Octobre provoque des regroupements de contre-révolutionnaires qui se radicalisent, formant des armées blanches dans certaines régions rurales. Celles-ci sont dirigées par des officiers souhaitant restaurer la monarchie, ou en tout cas pour un régime autoritaire (comme le voulait Kornilov). Très vite les pays occidentaux et le Japon interviennent dans le conflit en soutenant les Blancs. C'est le début de la guerre civile qui durera jusqu'en 1922,durant laquelle de nombreuses forces peu coordonnées se battent sur le sol de l'ancien Empire.

Dans tout le pays, l'ancienne armée est en décomposition, avec énormément de déserteurs. Le nouvel Etat à Petrograd ne contrôle vraiment que le coeur industriel de la Russie. La paix conclue par les bolchéviks engendre le retour massif de paysans-soldats dans leur région (dont un certain nombre participeront aux armées vertes). Pour se défendre sur plusieurs fronts à la fois, et au nom de l'efficacité, les bolchéviks recréent progressivement en 1918 une armée centralisée, l'Armée rouge, à partir des troupes de partisans (gardes rouges, régiments bolchéviks...).

Les « armées vertes » naissent en Russie et en Ukraine début 1918. Dans les zones tenues par les Blancs, elles se forment pour les chasser, et convergent avec les Rouges des autres zones. Mais dans les zones où les paysans ont initialement accueilli avec sympathie la révolution bolchévique, des soulèvements éclatent également. Les deux premières raisons sont la politique de réqusition agricole, et la conscription dans l'Armée rouge.

Les réquisitions. Les réquisitions, utilisées par le gouvernement provisoire et abolies en octobre 1917, sont très vite rétablies. La guerre et la révolution ont ruiné l'économie et les villes ont faim. Des détachements de gardes rouges partent dans les campagnes demander des vivres et de plus en plus, s'en saisir de force. La création de l'Armée rouge va accentuer le besoin de vivres. En janvier 1919, la recherche désordonnée des surplus agricoles est remplacée par un système centralisé. Chaque province, chaque canton, et chaque communauté villageoise, doit verser à l’État un quota de produits agricoles fixé préalablement. Aux récoltes de blé, sont ajoutés des produits comme les céréales, la pomme de terre, le miel, la viande, la crème, le lait, et bien d’autres. Les paysans se voient réquisitionner leurs « excédents » de production pour nourrir l’armée et les villes. Une fois ces produits réquisitionnés, les autorités distribuent des reçus donnant le droit à des produits manufacturés, mais ces produits manufacturés ne représentent que 15 % des besoins de la population et ont une valeur bien inférieure aux produits agricoles réquisitionnés.

Le refus de la conscription : On estime le nombre de déserteurs de l'armée rouge en 1919-1920 à plus de 3 millions. Le gouvernement mène alors une politique de répression, notamment en fusillant les déserteurs et en prenant leurs familles en otage. Cette politique répressive a pour conséquence le fait que les déserteurs viennent renflouer les armées vertes.

Plus généralement, les paysans tendent à rejeter toute forme contrainte venant d’un pouvoir central considéré comme étranger. Il y a  une aspiration à vivre presque en autarcie, accrue par le fait que le commerce et l'administration se sont effondrés. Si ces bandes s'associent souvent avec des groupes d'opposition au bolchevisme (SR, blancs, anarchistes...) elles le font davantage pour des raisons tactiques que pour des raisons idéologiques.

De 1918 à 1920: l'effort pour chasser les Blancs

En 1918, le pouvoir soviétique comptabilise 245 révoltes paysannes dirigées contre lui, et en 1919, des régions entières passent sous le contrôle de paysans révoltés, organisés en bande de plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d’hommes. Ces bandes combattent notamment les Rouges en Polésie biélorusse et dans la région de la Volga, et les Blancs sur les arrières de l'amiral Koltchak, en Sibérie et dans l’Oural. En se liant selon la conjoncture et à plusieurs reprises, à l’armée rouge ou l’armée blanche dans le but de combattre l’autre, les armées vertes leur ont donné l’occasion de prendre ponctuellement l’avantage sur leurs ennemis.

Mais de 1918 à 1920, globalement, les paysans armés font basculer le rapport de force en faveur des rouges. En effet, quand les soulèvement conduisent plus ou moins volontairement à un retour des Blancs, ceux-ci maintiennent les réquisitions et les enrôlements pour leurs propres troupes, tout en remettant en place dans leur sillage l'Ancien régime (abitraire total, privilèges des nobles et des bourgeois...). Cela conduit à de nouveaux soulèvements chassant les Blancs.

Trotsky parle des « verts » en juin 1919, qui se retrouvent manipulés par les Blancs. Il ajoute :

« Le pouvoir soviétique montre la plus grande indulgence pour les déserteurs qui honnêtement et de leur propre volonté reviennent aux rangs de l'Armée rouge. Mais il ne peut y avoir de quartier pour les bandits, les opportunistes et les pillards qui se retrouvent dans des groupes «verts». Ils doivent être exterminés en temps utile. Les bois et les volost doivent être purgés des canailles «vertes». »[1]

Les insurrections connaissent des moments forts entre mars et août 1919, notamment dans les régions de la Moyenne et de la Haute Volga. Ainsi, les révoltes paysannes dans la Moyenne Volga et en Ukraine permettent durant l’été 1919 à l’amiral Koltchak et au général Denikine d’enfoncer les lignes bolcheviques. Mais au lieu de poursuivre son offensive en direction des armées de Denikine qui s'approchent de Saratov, et de se coordonner avec les armées blanches du sud, Koltchak décide de forcer le passage vers l'ouest pour arriver le premier à Moscou. Les bolchéviks dirigent alors le gros de leurs armées contre lui, et ses troupes doivent battre retraite dans des conditions très difficiles. Comme les paysans sibériens s’étaient soulevés contre le gouvernement qui avait décrété le retour des terres aux anciens propriétaires fonciers, l’Armée rouge profite de cette retraite précipitée de l’armée blanche pour massacrer des paysans, et se venger du fait qu’ils aient participé au succès temporaire de l'amiral Koltchak.

L'Ukraine, les armées vertes et la Makhnovchtchina

Fin 1918, les bolcheviks décident de reprendre l’Ukraine (d'abord cédée aux Allemands) car c’est une région agricole très riche. Le territoire ukrainien est ainsi occupé jusqu’au fleuve du Dniepr. Les productions agricoles sont alors ponctionnées et envoyées vers la Russie, et les grandes propriétés foncières sont nationalisées. Les premières insurrections en Ukraine face à ce phénomène ont lieu au printemps 1919. Ces révoltes teintées d'anticommunisme sont d'une extrême violence, notamment parce que le sentiment national ukrainien est très fort. Les paysans qui se sont aguerris pendant la guerre contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie vont dès lors constituer de véritables armées paysannes conduites notamment par Petlioura, Makhno, Grigoriev, Zeleny. Ces armées paysannes sont décidées à se battre, et chaque conquête d’une ville se termine par un gigantesque pillage. Les armées paysannes de Hryhoriy par exemple, composées de 20000 hommes armés, parviennent à prendre toute une série de villes au sud de l’Ukraine en avril-mai 1919 et organisent ensuite des pogroms sanglants contre les Juifs.

Mais l’armée qui reste entre 1918 et 1920 la plus connue de cette période est l’armée de Makhno (la « Makhnovchtchina »), qui a un programme à la fois national, social, et anarchisant. Makhno constitue dès septembre 1918 un contingent d’une centaine d’hommes et organise des expéditions punitives contre les commandos armés des grands propriétaires. En décembre 1918, suite à l’entrée de l’armée nationaliste de Petlioura dans Kiev, Makhno organise sa première grande opération, et prend Ekaterinoslav avec les bolcheviks.

Mais les makhnovistes sont en aussi en conflit larvé avec les bolchéviks, dont ils refusent le centralisme. Le conflit reprend aussitôt les Blancs repoussés. Après un autre front commun contre Wrangel en 1920, l'Armée rouge prend définitivement le dessus sur la Makhnovchtchina en 1921.

1920 à 1922: L'État contre les paysans

Au début de 1920, les armées blanches, à l'exception de quelques unités éparses dirigées par le baron Wrangel en Crimée, sont défaites. Le danger d'un retour des grands propriétaires semble s'éloigner. Les insurrections paysannes contre les bolcheviks redoublent alors d'intensité. Le gouvernement lance alors de véritables expéditions militaires dans le but de « pacifier » les régions en révolte.

Les Rouges ayant conquis presque la totalité de la Sibérie réclament la réquisition des blés dans l’ensemble des productions agricoles. Le 20 juillet 1920, Moscou signe un décret qui ordonne aux paysans de donner tous leurs excédents de blés de l’année, ainsi que les réserves qu’ils ont accumulées les années précédentes. Les réquisitions augmentent tellement drastiquement, que les paysans n’ont plus de quoi vivre. À Tambov, les quotas de réquisitions passent par exemple de 288 à 432 millions de kilos.

De plus, le secteur industriel, même nationalisé et débarrassé des bourgeois, est trop faible et en crise pour échanger l'équivalent en produits manufacturés avec les paysans. La valeur totale des produits de l'industrie en 1920 représente à peine 150 millions de roubles-or, soit 20 fois moins que la production agricole (« crise des ciseaux »). C’est pourquoi au cours de l'hiver 1920-1921, une dizaine d'armées insurrectionnelles se constituent en Sibérie occidentale et dans les provinces de la Moyenne-Volga.

La plus massive fut la révolte de Tambov (aussi appelée « armée bleue »), dirigée par Alexandre Antonov.

La guerre contre les campagnes continue dans les autres régions – en Ukraine, Sibérie occidentale, provinces de la Volga et Caucase – jusqu'à la seconde moitié de 1922.

Les causes de l'échec des armées vertes

Les causes de l'échec des armées vertes sont surtout dues à la supériorité numérique et technique de l'armée rouge.

Sur le plan militaire, on a aussi mentionné l'incapacité des détachements insurrectionnels à se coordonner avec des mouvements similaires. L'insurrection va rarement plus loin que le contrôle d’un territoire par une armée de paysans. De plus, les relations à l'intérieur des bandes ont souvent été empreintes de tensions, car elles incluaient aussi bien des paysans que des koulaks, des travailleurs, et des Blancs. Les nombreux différends entre les membres des armées vertes ne leur ont ainsi pas permis de lutter assez efficacement contre l'armée rouge, beaucoup mieux organisée.

La grande famine russe de 1921-1922 a aussi eu un très fort impact sur les bandes rebelles. La sécheresse ajoutée aux réquisitions a fait perdre aux bandes rebelles l'appui des villages plus repliés sur leurs problèmes.

Enfin, on peut avancer l’idée que l'adoption de la NEP par Lénine en 1921 a répondu partiellement aux revendications paysannes : les réquisitions sont remplacées par une taxe en nature (prodnalog) et les campagnes se voient accorder une relative liberté du commerce. Les armées vertes n’ont donc plus la même raison d’être.

Bibliographie

  • Nicolas Werth, Histoire de l’Union Soviétique, PUF, Paris, 2012 (1re éd. 1995) .
  • Jean-Jacques Marie, La guerre-civile russe 1917-1922, Autrement, Paris, 2005 .
  • Andrea Graziosi, Histoire de l'URSS, PUF, Paris, 2010 .
  • oui et Stéphane Courtois, Le livre noir du communisme : crimes, terreur et répression, Pocket, Paris, 1997 .
  • (en) Olivier Radkey, The Unknown Civil War in Soviet Russia: a study of the Green Movement in the Tambov Region, Hoover institution press, Stanford, 1976 .
  • (en) Donald Raleigh, Experiencing Russia’s Civil War, Princeton University, Princeton, 2002 .

Notes

  1. Trotsky, Green and white, Ecrits militaires, Volume 2, 1919