Famille

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La famille Simpson, archétype caricaturé de la famille américaine.

Une famille est une communauté d'individus réunis par des liens de parenté existant dans toutes les sociétés humaines — selon l'anthropologue Claude Lévi-Strauss. Mais le nombre d'individus qu'elle inclut ou la solidarité accordée varie historiquement.

Évolutions des formes de famille[modifier]

Etudes historiques[modifier]

Dans le Capital, Marx évoque le fait que les formes de familles s'étant succédées dans l'histoire correspondent à des stades successifs :

« Il est naturellement aussi absurde de considérer comme absolue tant la forme germano-chrétienne de la famille que les anciennes formes romaine, grecque, orientale, qui constituent, d'ailleurs, une série de développements historiques successifs. »[1]

Il n'élabora cependant jamais d'étude matérialiste précise à ce sujet.

Dans L'origine de la famille (1884), Engels fait une analyse historique des rapports familiaux sur la base des connaissances de l'époque, en se basant en particulier sur les travaux de l'anthropologue Lewis Morgan (aujourd'hui largement dépassées). Une de ses idées est que l'oppression des femmes est une conséquence de l'apparition de la propriété privée.

Égypte antique[modifier]

Dans l'Égypte antique, les femmes semblent avoir bénéficié d'une bien plus grande considération que dans le monde gréco-romain. Elles étaient égales devant la loi, pouvaient divorcer, intenter un procès pour récupérer les biens du ménage, être "patronnes" (comme, par exemple, la dame Nénofèr au Nouvel Empire) ou médecin comme la dame Pésèshèt à la IVème dynastie et même pharaon. Les moralistes égyptiens appelent avec insistance les hommes à respecter les femmes, ce qui laisse supposer qu'il n'était pas rare dans la pratique que l'homme utilise la violence. Parmi les fonctionnaires, les femmes occupaient de nombreux postes de scribe, et parfois de vizir (Nébet, VIe dynastie), même si cela resta très rare (il faudra attendre la XXVIe dynastie pour retrouver pareille situation). Au Nouvel Empire où toute la « fonction publique » est tenue par des hommes.

Grèce antique[modifier]

La Grèce antique était une société patriarcale assez marquée. Il semble que la condition des femmes se soit dégradée sous le "Moyen-Âge hellénique" (-1200 à -800 av. JC) avant de s'adoucir.[2] Cependant la colonisation grecque a reposé sur le mariage par rapt : les colons athéniens fondateurs de Milet tuent les hommes autochtones et s'emparent des femmes.

Au 5e siècle av JC, les Athéniennes de bonne famille étaient recluses dans le gynécée, d'où elles ne sortaient, toujours accompagnées d'une esclave, que pour faire un achat personnel, pour participer à des fêtes religieuses ou à l'occasion de cérémonies familiales (mariage, funérailles). En revanche, les femmes du peuple apportent au ménage un complément de ressources en vendant leur surproduction agricole ou artisanale : olives, fruits et légumes, herbes... Selon l’Économique de Xénophon, les tâches qui incombent aux femmes sont de filer et la laine, préparer et réparer les vêtements (couture) et également veiller à l’état des grains et autres provisions, du garde-manger et veiller aux soins des serviteurs malades.

Les femmes n'avaient pas de statut juridique ni de droit politique et étaient sous la dépendance d'un maître, père, mari ou tuteur. Les jeunes filles n'étaient pas consultées sur le choix d'un époux ; c'était leur père qui choisissait. Leur premier devoir, en présence des hommes, était de se taire. La plupart du temps, elles n'assistaient pas aux repas des hommes, auxquels joueuses de flûte et courtisanes, des esclaves, étaient seules admises. Au 4e siècle av JC encore Aristote semble approuver pleinement ce vers de l'Ajax de Sophocle : « Femmes, le meilleur ornement de votre sexe, c'est le silence ». Quand Aristophane évoque le droit de vote des femmes[3], c'est pour l'aspect burlesque de l'idée...

Une stricte fidélité est exigée de l'épouse : son rôle est de donner naissance à des fils légitimes qui puissent hériter des biens paternels. Le mari surprenant sa femme en flagrant délit d'adultère est ainsi en droit de tuer le séducteur sur-le-champ. La femme adultère, elle, peut être renvoyée. Selon certains auteurs, l'époux bafoué serait même dans l'obligation de le faire sous peine de perdre ses droits civiques. En revanche, l'époux n'est pas soumis à ce type de restriction : il peut recourir aux services d'une hétaïre (prostituée) ou introduire dans le foyer conjugal une concubine (παλλακή / pallakế) — souvent une esclave, mais elle peut aussi être une fille de citoyen pauvre. Démosthène décrivait ainsi le mariage dans la société athénienne :

« Nous épousons la femme pour avoir des enfants légitimes et pour posséder une fidèle gardienne de notre foyer, nous entretenons des concubines pour notre service et notre usage quotidiens, mais nous avons des hétaïres pour les voluptés de l'amour. »

Au 4e siècle av JC, surtout après la mort d'Alexandre, l'égalité des époux sera reconnue dans des contrats de mariage, les femmes seront juridiquement émancipées[4], des filles seront admises dans les écoles primaires ou secondaires... Mais les femmes n'ont toujours aucun droit politique.

Famille paysanne[modifier]

Dans un foyer paysan traditionnel, au delà des grandes différences qu'il peut y avoir entre pays, le travail des femmes est relativement diversifié. La famille (sa maison, sa ferme, son champ...) est à la fois le lieu de production, les femmes travaillent souvent aux champs comme les hommes, ont souvent des tâches en extérieur (aller chercher du bois, de l'eau, des biens au marché...), et leurs tâches "domestiques" comportaient une forte part de savoir-faire pouvant se valoriser : couler des chandelles, filer de la laine ou du lin, tisser de la toile ou du drap, tricoter des vêtements, préparer des fumaisons et des salaisons, des boissons... En un sens, on peut dire que le travail des hommes et des femmes est qualitativement moins différent, même si certaines tâches restaient fondamentalement dépendantes du genre (bûcheronnage, chasse et maniement des outils/armes réservé aux hommes, élevage des enfants réservé aux femmes...).

« Mais le capitalisme a tout changé de cette ancienne manière de vivre. Tout ce qui auparavant se faisait au sein de la famille a été fabriqué en masse, dans les ateliers et fabriques. La machine a supplanté les doigts habiles de la femme. (...) La famille consomme, mais elle ne produit plus.  »[5]

Famille médiévale[modifier]

La famille telle que nous la connaissons n'existait pas vraiment au Moyen-Âge, et ne s’est élaborée que peu à peu à partir du 14e siècle[6]. Jusqu’alors, le mot « famille » signifiait essentiellement la lignée; l’ascendance par le sang importait davantage que l’unité conjugale. Aux yeux de la loi, et en particulier lors des transferts de propriété, les biens appartenaient en communauté au mari et à la femme, et les enfants étaient codétenteurs de l’héritage. Le couple conjugal passait peu de temps à la maison, et beaucoup plus à des activités extérieures en communauté (de travail et de vie). Ce n’est que vers la fin du Moyen Age, avec l’accroissement de l’autorité paternelle dans la famille bourgeoise, que la communauté du couple conjugal fut abolie, et que l’héritage commun des fils fut abandonné au profit de l’aîné.

Famille bourgeoise et famille prolétaire[modifier]

Analyse de Marx et Engels[modifier]

Concernant la violence des maris jaloux, Marx notait dans un article de 1846 que :

« Au jaloux, il faut un esclave. Le jaloux peut être amoureux, mais l'amour n'est qu'un sentiment de luxe pour la jalousie; le jaloux est avant tout un propriétaire »[7]

Dans ce même article, il avance aussi l'idée que la tyrannie des ouvriers hommes est aussi un défoulement de leur soumission face aux capitalistes :

« Les hommes les plus peureux, les plus incapables de résistance deviennent inexorables dés qu'ils pensent faire valoir leur autorité parentale absolue. L'abus de cette dernière est également un substitut grossier aux multiples soumissions et dépendances auxquelles ils sont soumis, volontairement ou contre leur volonté, dans la société bourgeoise »

Le Manifeste communiste (1847) comporte ce passage :

« La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. Les conditions d'existence de la vieille société sont déjà détruites dans les conditions d'existence du prolétariat. Le prolétaire est sans propriété; ses relations avec sa femme et ses enfants n'ont plus rien de commun avec celles de la famille bourgeoise. »[8]

Dans Le Capital, Marx critique l'effet de la grande industrie sur la famille prolétaire, tout en soutenant que sur cette base il sera possible d'édifier une société émancipée :

« la grande industrie, par le rôle décisif qu'elle assigne aux femmes, aux adolescents et aux enfants des deux sexes, dans les procès de production socialement organisés en dehors de la sphère familiale, crée une nouvelle base économique sur laquelle s'élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les deux sexes. [...] Il est également évident que la composition du personnel ouvrier, regroupant des individus de tout âge des deux sexes, constitue, dans sa forme capitaliste primitive et brutale pour laquelle l'ouvrier n'existe que pour le procès du travail et non pas ce dernier pour l'ouvrier, une source pestilentielle de corruption et d'esclavage qui doit inversement se transformer, dans des conditions adéquates, en une source de développement humain »[1]

La situation en Angleterre a été généralisée par Marx et Engels comme le futur du monde capitaliste dans son ensemble, ce pays étant alors le pays du développement capitaliste le plus avancé. Cependant, avec le recul historique et la notion de développement inégal et combiné, il est possible de comprendre pourquoi cela n'a pas été le cas.

Dans L'origine de la famille, Engels fait une analogie célèbre :

« Dans la famille, l'homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat. »

Analyses marxistes[modifier]

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Les relations entre famille et capitalisme font l'objet de discussions au sein des marxistes.

Une des positions les plus courantes est la suivante :

« Dans la société capitaliste, la famille accomplit deux fonctions primordiales ; la reproduction de la force de travail (établissant une nette séparation entre la sphère de la reproduction et l’espace de la production) et la reproduction idéologique du capitalisme. »[9]

L'idée est que les capitalistes peuvent payer moins leurs ouvriers, en raison du travail domestique des femmes, qui coûte moins cher que s'il passait par des services sur le marché. Et lorsque les femmes travaillent, elles sont en moyenne moins payées.

« la raison principale pour laquelle les femmes ne touchent pas la même rémunération que les hommes, à qualification égale, réside dans l’hypothèse tacite de l’existence de la famille, et présuppose donc que les femmes ont d’autres ressources que leurs propres salaires. »[10]

Du fait de l'évolution indéniable des formes de famille sous le capitalisme (divorces, recompositions, familles monoparentales, famille homoparentales...), certain-e-s considèrent qu'on doit analyser deux tendances contradictoires, que « le système capitaliste soutient la famille tout en la sapant. »[10] D'une part l'atomisation (négative comme libératrice) la sape, d'autre part son intérêt économique pour le capitalisme la maintient. De plus, du fait de l'exploitation et de l'aliénation au travail, les prolétaires ont tendance à considérer la famille comme un refuge.

Certains courants considèrent la lutte pour les droits des LGBTI comme un combat démocratique ou combat spécifique permettant un progrès immédiat. D'autres soutiennent que cette lutte possède une dynamique anticapitaliste ou que « la liberté sexuelle est impossible dans le capitalisme ».[11]

Tendances générales[modifier]

Déclin des mariages arrangés (exemple du Japon)

Une étude réalisée dans les années 1960 montre que les sévices physiques ont joué un rôle dans l’éclatement de 40% des mariages ouvriers, et dans 20% des mariages petits-bourgeois. « La majorité des sévices graves se produisent dans les groupes socio-économiques les plus défavorisés… peu de mères travaillent à plein temps et la présence permanente de jeunes enfants les irrite considérablement »[12]

Aujourd’hui, l’État est le principal employeur et fournisseur de services autrefois accomplis par la famille, ou pas du tout. L’éducation publique en est un exemple majeur. Et les parents qui n’envoient pas leurs enfants à l’école avant 16 ans sont l’objet de poursuites.

Les mariages arrangés ont nettement décliné dans les pays industrialisés pour devenir négligeables au 20e siècle. Cela augmente indéniablement la liberté individuelle, et en particulier celle des femmes (les hommes sont souvent peu empêchés d'avoir d'autres relations à côté de leur mariage arrangé...). Cependant cela ne signifie pas que les mariages n'ont plus lieu au sein de la même classe : la reproduction sociale fonctionne aussi lorsque les individus sont libres de choisir.

Angleterre[modifier]

Au 18e et au 19e siècles les législateurs se sont livrés à de nombreuses incursions dans la vie familiale. La loi proposée par Lord Hardwicke en 1753 stipulait que le mariage devait être entériné solennellement par l’Eglise d’Angleterre. La loi sur les pauvres et les enfants illégitimes de 1832 tenta de diminuer le nombre de naissances hors mariage, conséquence partielle de la loi précédemment citée. L’avortement est devenu un crime sanctionné par le droit écrit (et non plus par le droit coutumier) en 1803. Les années 1830, 1840 et 1850 ont vu éclore toute une série de lois concernant la famille, la loi sur les pauvres et les lois protectrices sur les usines étant seulement les plus importantes. Au 19ème siècle les lois tentèrent de contrôler la sexualité en pénalisant la prostitution et l’homosexualité.

Dans La condition de la classe laborieuse en Angleterre (1844), Engels décrit comment l'emploi massif de femmes et d'enfants détruit la famille traditionnelle chez les ouvriers, et comment des hommes se retrouvent entretenus par des femmes, ce qui "émascule les hommes et retire toute féminité à la femme". Toutefois Engels précise que "le règne primitif du mari sur l'épouse était inhumain aussi".

Le gouvernement du Parti libéral, en 1906, consacra une partie relativement importante du budget public à aider les personnes âgées, les malades et les jeunes — tous ceux qui ne gagnaient pas leur vie. Une certaine forme d’assurance chômage fut aussi introduite. Ce fut la première application du « filet de sécurité » de l’État-providence qui pouvait récupérer ceux qui n’étaient pas pris en charge par la famille ou ne touchaient pas de salaire.

Le taux de divorce parmi les ouvriers manuels est presque deux fois plus élevé que chez les professions libérales et les patrons. Les femmes ont plus d'enfant dans les classes populaires que dans les classes privilégiées.

États-Unis[modifier]

Aux États-Unis, le pourcentage d'adultes mariés est passé de 72% en 1960 à 52% en 2008. Les plus diplomés sont plus souvent mariés (64%) que les autres (48%). Quel que soit le niveau d'études, les sondés répondent dans les mêmes proportions vouloir se marier, mais la précarité matérielle semble freiner le mariage des pauvres. En 1978, 28% considéraient le mariage obsolète, et ils sont 39% en 2010. Près de 60% des épouses travaillent, soit le double par rapport aux années 1960. Plus de 62% des sondés déclarent être d'accord avec la conception du mariage selon laquelle les deux époux travaillent et s'occupent des enfants (seulement 48% en 1977). Mais 67% considèrent qu'il est très important pour l'homme d'être capable de soutenir financièrement sa famille, contre seulement 33% qui en disent autant pour la femme.[13]

Le soutien au droit au mariage pour les couples homosexuels a connu une forte augmentation à partir de 2005, et est devenu majoritaire autour de 2010.[14]

Chili[modifier]

L'anthropologue Valentina Álvarez López a retracé l'histoire des familles populaires au Chili, du 19e siècle jusqu’à Allende. Elle soutient que l'on ne doit pas analyser le travail domestique de façon économiste, mais en étudiant la construction des identités de genre, notamment par les politiques d'État.[15]

  • L'industrialisation au 19e siècle s'accompagne d'une dislocation des familles rurales populaires, et d'une relative autonomie des femmes, qui exercent la plupart du temps un travail de débrouille comme les hommes. En 1907, un tiers des femmes travaillent dans l'industrie. L'abstentéisme, les vols et les désertions sont fréquents parmi les travailleur-se-s.
  • Les bourgeois cherchent à transformer les "manoeuvres" issus de la paysannerie en prolétaires. Dans la deuxième moitié du 19e siècle, le patronat utilise de véritables méthodes de dressage : coups de fouet, restriction de la mobilité, surveillance jusque dans les chambres...
  • Vers la fin du 19e siècle, la bourgeoisie s'appuie de plus en plus sur la morale familiale comme élément stabilisateur. Elle promeut alors la conversion du paysan en père-soutien de famille et de la femme indépendante en mère au foyer. De véritables missions hygiénistes ont alors lieu : des femmes bourgeoises sont envoyées dans les familles prolétaires pour y "éduquer" les femmes
  • Une certaine idéologie "familialiste" au sein du mouvement ouvrier va prendre le relais. Il s'agit de répudier les formes "populaires" du passé, tout en affirmant une fierté ouvrière censée représenter l'avenir de l'humanité.
  • Autour de 1930, les partis prolétaires abandonnent l’idée de révolution et passent un cap dans l'institutionnalisation. Ce processus s'appuie notamment sur les politiques familiales, particulièrement mise en avant par les gouvernements de radicaux (de la fin des années 1930 jusqu’au début des années 1950) qui furent soutenus par le parti communiste.
  • Avec des nuances, ces idées se voient aussi sous le gouvernement Allende de 1970. Le président Allende exhortait les femmes à promouvoir chez leurs maris une vie sobre, le travail responsable, et à aider ceux-ci à changer leurs habitudes néfastes, comme l’absentéisme au travail les lundis après un week-end arrosé (discours d’Allende 1972).

France[modifier]

En France les droits au mariage et l'adoption ont été élargis aux couples homosexuels en 2013. Dans la population, une légère majorité est favorable. Le soutien au droit au mariage pour les couples homosexuels ne semble pas lié au milieu social. En revanche, quel que soit le milieu, les femmes sondées sont en général plus favorables (de 8 points) que les hommes.[16]

Japon[modifier]

Le Japon fut l'un des premiers pays du monde à autoriser l'avortement en 1948. Mais ce choix n'était pas motivé par l'intérêt des femmes ou par une quelconque revendication féministe. Après la Seconde Guerre Mondiale, la population avait tellement augmenté que le pays s'est vu dans le besoin de ralentir sa natalité. Dans ce schéma, le gouvernement a autorisé les femmes qui ne voulaient ou ne pouvaient pas garder leur enfant à interrompre leur grossesse.

Famille en URSS[modifier]

Article détaillé : Condition des femmes en URSS.

Les droits des femmes connaissent un premier progrès avec la révolution de Février 1917 (droit de vote), mais les bolchéviks vont bien plus loin après Octobre : droit au divorce, lois contre le viol, légalisation de l'avortement en 1920 (premier Etat au monde)... La bolchévique Alexandra Kollontaï devient la première femme ministre au monde. Bien plus qu'une égalité en droit, le nouveau pouvoir tente de mener une propagande active contre le patriarcat (avec le Jenotdel notamment) et surtout tente de transformer les conditions matérielles en socialisant les tâches domestiques et familiales (création de laveries, de crèches...). Cependant les moyens manquent cruellement.

« La révolution a tenté héroïquement de détruire l'ancien "foyer familial" croupissant, institution archaïque, routinière, étouffante, dans laquelle la femme des classes laborieuses est vouée aux travaux forcés, de l'enfance jusqu'à la mort. A la famille, considérée comme une petite entreprise fermée, devait se substituer, dans l'esprit des révolutionnaires, un système achevé de services sociaux: maternités, crèches, jardins d'enfants, restaurants, blanchisseries, dispensaires, hôpitaux, sanatoriums, organisations sportives, cinémas, théâtres, etc. L'absorption complète des fonctions économiques de la famille par la société socialiste, liant toute une génération par la solidarité et l'assistance mutuelle, devait apporter à la femme, et dès lors au couple, une véritable émancipation du joug séculaire. [...]
On n'avait pas réussi à prendre d'assaut l'ancienne famille. Ce n'était pas faute de bonne volonté. Ce n'était pas non plus qu'elle eût une si ferme assise dans les coeurs. Au contraire, après une courte période de défiance envers l'Etat, ses crèches, ses jardins d'enfants, ses divers établissements, les ouvrières et après elles les paysannes les plus avancées apprécièrent les immenses avantages de l'éducation collective et de la socialisation de l'économie familiale. Par malheur, la société se révéla trop pauvre et trop peu civilisée. Les ressources réelles de l'Etat ne correspondaient pas aux plans et aux intentions du parti communiste. La famille ne peut pas être abolie: il faut la remplacer. L'émancipation véritable de la femme est impossible sur le terrain de la "misère socialisée". L'expérience confirma bientôt cette dure vérité formulée par Marx quatre-vingt ans auparavant.  »[17]

La condition des LGBTI progresse également. L'homosexualité est dépénalisée. Tchitcherine, un bolchévik ouvertement homosexuel, devient commissaire du peuple (ministre) des affaires étrangères. Le commissaire du peuple à la santé, Semachko (s'appuyant sur le docteur Batkis), diffuse l'idée que l'homosexualité est « parfaitement naturelle » est que défendre l'émancipation des homosexuels fait partie de la révolution.

Le stalinisme a représenté un recul sur la condition des femmes et des LGBTI. Entre 1927 et 1930, les autorités amorçent une vague homophobe : ces sujets sont censurés, l'homosexualité est considérée comme une maladie mentale (le docteur Batkis désavoue ses précédentes positions)...[18] Le 7 mars 1934, l'interdiction de l'homosexualité masculine est ajoutée au code criminel (article 121), et attaquée comme « signe de fascisme » (dans un contexte de lutte contre l'Allemagne nazie). En 1936, le commissaire du peuple à la Justice, Krylenko, déclare que la répression des gays est justifiée car elle viserait la décadance des anciennes classes dominantes. La répression de l'homosexualité se maintiendra après la « déstalinisation ».

L'avortement est interdit par un décret du 27 juillet 1936. Après la mort de Staline, la loi du 23 novembre 1955 autorise à nouveau l’avortement.

Trotsky revient sur les mesures des bolchéviks, leur impact et la limite matérielle qui selon lui a été déterminante :

« La reculade revêt des formes d'une écoeurante hypocrisie et va beaucoup plus loin que ne l'exige la dure nécessité économique. Aux raisons objectives du retour à des normes bourgeoises, telles que le paiement d'une pension alimentaire à l'enfant, s'ajoute l'intérêt social qu'ont les milieux dirigeants à approfondir le droit bourgeois. Le motif le plus impérieux du culte actuel de la famille est sans nul doute le besoin qu'éprouve la bureaucratie d'une stable hiérarchie des rapports et d'une jeunesse disciplinée par quarante millions de foyers servant de points d'appui à l'autorité et au pouvoir. 

Tant qu'on a espéré confier à l'Etat l'éducation des jeunes générations, le pouvoir, loin de se soucier de soutenir l'autorité des aînés, du père et de la mère en particulier, s'est efforcé au contraire de détacher les enfants de la famille pour les prémunir contre les vieilles moeurs. Récemment encore, dans la première période quinquennale, l'école et les jeunesses communistes faisaient largement appel aux enfants pour démasquer le père ivrogne ou la mère croyante, leur faire honte, tenter de les "rééduquer". Autre chose est de savoir avec quel succès... Cette méthode ébranlait en tout cas les bases mêmes de l'autorité familiale.»[17]

Trotsky note aussi une persistance du mariage d'intérêt.

Léon Trotsky, Family Relations Under the Soviets, 1932

Propagande sur la famille[modifier]

Marx et Engels[modifier]

Dans ses Thèses sur Feuerbach, Marx écrit que "la famille doit être détruite en théorie et en pratique".

Dans le Manifeste du parti communiste (1848), il raille les phobies et phantasmes des bourgeois sur le programme communiste :

L'abolition de la famille ! Même les plus radicaux s'indignent de cet infâme dessein des communistes. Sur quelle base repose la famille bourgeoise d'à présent ? Sur le capital, le profit individuel. La famille, dans sa plénitude, n'existe que pour la bourgeoisie; mais elle a pour corollaire la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire et la prostitution publique. La famille bourgeoise s'évanouit naturellement avec l'évanouissement de son corollaire, et l'une et l'autre disparaissent avec la disparition du capital. Nous reprochez-vous de vouloir abolir l'exploitation des enfants par leurs parents ? Ce crime-là, nous l'avouons. Mais nous brisons, dites-vous, les liens les plus intimes, en substituant à l'éducation par la famille l'éducation par la société. Et votre éducation à vous, n'est-elle pas, elle aussi, déterminée par la société ? Déterminée par les conditions sociales dans lesquelles vous élevez vos enfants, par l'immixtion directe ou non de la société, par l'école, etc. ? Les communistes n'inventent pas l'action de la société sur l'éducation; ils en changent seulement le caractère et arrachent l'éducation à l'influence de la classe dominante. Les déclamations bourgeoises sur la famille et l'éducation, sur les doux liens qui unissent l'enfant à ses parents deviennent de plus en plus écoeurantes, à mesure que la grande industrie détruit tout lien de famille pour le prolétaire et transforme les enfants en simples articles de commerce, en simples instruments de travail. Mais la bourgeoisie tout entière de s'écrier en choeur : Vous autres, communistes, vous voulez introduire la communauté des femmes! Pour le bourgeois, sa femme n'est autre chose qu'un instrument de production. Il entend dire que les instruments de production doivent être exploités en commun et il conclut naturellement que les femmes elles-mêmes partageront le sort commun de la socialisation. Il ne soupçonne pas qu'il s'agit précisément d'arracher la femme à son rôle actuel de simple instrument de production. [...] Il est évident, du reste, qu'avec l'abolition du régime de production actuel, disparaîtra la communauté des femmes qui en découle, c'est-à-dire la prostitution officielle et non officielle.[8]

Concernant l'avenir de la famille, Engels reste prudent, mais envisage deux possibilités : soit la monogamie disaparaît, soit "elle devient enfin réalité, en s'appliquant aussi à l'homme". Engels disait aussi que l'égalité femmes-hommes implique d'en finir avec la gallanterie[19].

Eleanor Marx reprenait cette idée, en exprimant le pronostic que la monogamie l'emporterait :

Que la monogamie ou la polygamie prévale sous le régime socialiste est un détail dont chacun ne peut parler qu'en son nom personnel. La question est trop importante pour être résolue à l'intérieur des broussailles et des miasmes de notre système capitaliste. Nous pensons, quant à nous, que la monogamie l'emportera. Il y a approximativement le même nombre d'hommes et de femmes et le plus bel idéal semble être I'union harmonieuse et durable de deux vies humaines. Si la société à venir, à l'exemple de la société européenne d'aujourd'hui considère comme un droit pour l'homme d'avoir des maîtresses au même titre qu'une épouse, nous pouvons être certains qu'une liberté similaire sera accordée aux femmes. Ce que l'opinion délibérée et réfléchie de la collectivité jugera le plus juste sera mené franchement, au grand jour.[20]

Les socialistes ont généralement soutenu le droit au divorce dès qu'il a commencé à être porté par les féministes. On peut relever toutefois qu'Eleanor Marx semblait le réserver à la société socialiste :

« Par conséquent, bien que nous soyons théoriquement d'accord avec toutes ces idées, nous croyons que si on les réalisait dans notre système actuel, elles entraîneraient dans la pratique, dans la plupart des cas, une injustice encore plus grande pour la femme. L'homme pourrait en tirer un parti avantageux, non pas la femme, si ce n'est les rares fois où elle a des biens personnels ou de quelconques moyens d'existence. La dissolution de l'union signifierait la liberté pour lui, la faim pour elle et ses enfants. »[21]

Internationale ouvrière (1889-1914)[modifier]

August Bebel, qui fut un théoricien majeur de la social-démocratie allemande, écrivit en 1879 La femme dans le passé, le présent et l'avenir.[22] Il y dénonce la prostitution, le mariage bourgeois (mariage d'intérêt), l'hypocrisie de l'Église et de l'État, mais aussi les préjugés des travailleurs masculins. Il défend fermement le droit de vote des femmes, le droit au divorce, le libre accès à tous les métiers... tout en affirmant que le socialisme est nécessaire pour l'émancipation des femmes (les progrès techniques feront diminuer les tâches domestiques, le mariage d'intérêt n'aura plus de raison d'être...). Bebel ne prenait pas non plus comme évidence la répartition genrée du travail d'élevage des enfants : « la femme voudra jouir de son indépendance et non passer la moitié ou les trois quarts de ses belles années en état de grossesse ou avec un enfant au sein ».

Internationale communiste (1919-1943)[modifier]

Nommée Commissaire du peuple à l'Assistance publique, Alexandra Kollontaï met en oeuvre la politique bolchévique qui vise à permettre la prise en charge par l'Etat d'un maximum de tâches domestiques (sans contraintes) : «  dans la cité communiste viendra manger dans les cuisines et restaurants centraux qui le voudra. Il en sera de même pour la lessive et autres travaux : la travailleuse ne sera plus obligée de s’exténuer dans une buanderie ni de s’abîmer les yeux pour repriser ses bas ou pour rapiécer son linge : la travailleuse portera celui-ci chaque semaine aux lavoirs centraux ou chaque semaine aussi elle le retirera tout lavé et repassé  »[5]

L'IC fait de la propagande féministe dans la continuité de la Deuxième internationale. C'est-à-dire un féminisme qui défend des droits politiques pour les femmes, mais qui ne remet pas en question l'essentialisation des femmes comme mères.


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La propagande mettait en revanche l'accent sur la libération des femmes de l'esclavage des tâches domestiques, comme en témoigne ces affiches soviétiques. En ce sens l'IC n'avait à l'origine pas une vision totalement statique de la famille, et ne manquait pas d'être attaquée sur ce thème par les réactionnaires.

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L'IC fait son tournant vers la logique de Front populaire en 1934. La Section française de l'Internationale communiste (SFIC) adopte alors le "F" de PCF, et s'inscrit en défense de "la démocratie". En parallèle, le PCF vante les valeurs traditionnelles et dominantes, dont la famille traditionnelle. Par exemple dans cette affiche où Maurice Thorez et sa femme Jeannette Vermeersch prêtent leurs traits à une "famille idéale", chacun est à sa place. On retrouve "la mère" dans cette affiche de 1936 du Parti communiste espagnol.

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Le PCF a dénoncé les partisanes de l'avortement. Elles sont qualifiées d'alliées de la bourgeoisie dont le but serait d'affaiblir les rangs de la classe ouvrière en les privant d'enfants et en la détournant de la vraie lutte pour le pain et le socialisme. (Thorez, 1956) Les femmes sont seulement fêtées en tant que mères. Ainsi le PCF ne soutiendra pas le MLF, malgré la participation de femmes militantes du parti.

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Amour libre[modifier]

Aux marges du féminisme (et du féminisme socialiste), des revendications pour un "amour libre" ont émergé.

En France, c'était un thème très présent parmi les socialistes utopiques, comme Charles Fourier ou les saint-simoniens. Par la suite, ce sont plutôt des milieux libertaires, et en particulier le courant "anarchiste individualiste" qui se sont penchés sur la question.

Une des problématiques que pose la question de l'amour libre est notamment celle des enfants. Voici ce qu'en disait Madeleine Pelletier en 1921 :

« Évidemment, une femme qui pratique l’amour libre fait beaucoup mieux de ne pas en avoir. Les enfants, outre qu’ils sont  une charge, ont le grave défaut d’enchaîner la liberté ; c’est pour eux que la femme fera des bassesses. Mais lorsqu’une femme arrive à l’âge de 27 à 28 ans, il n’est pas mauvais qu’elle ait un enfant. Elle sera seule à l’élever, qu’importe ; c’est une question d’un peu d’argent, elle économisera sur autre chose. L’âge mûr venu, l’enfant sera pour elle une consolation ; elle sera moins seule et il donnera un but à sa vie.  Tout cela d’ailleurs est transitoire ; l’amour libre n’aura son plein épanouissement  que lorsque la société se substituant à la famille prendra à sa charge tous les enfants. »[23]

Patriarcat[modifier]

Article détaillé : Patriarcat.

La plupart des marxistes insistent sur la soumission de l'unité familiale à la logique capitaliste, et donc sur le fait que les hommes comme les femmes sont avant tout des rouages dans la reproduction de la force de travail. Ils mettent donc souvent au second plan les rapports de domination hommes / femmes.

« Certaines féministes prétendent que c’est le cas : que la famille serait la source du pouvoir masculin sous le capitalisme. Mais si la situation de l’homme, pris individuellement, est souvent meilleure que celle de la femme, il n’a aucun pouvoir. Les ouvriers mâles n’exercent aucun contrôle sur leur vie. Méconnaître cet aspect, c’est nier la réalité de la famille ouvrière. »[10]

D'autres produisent des analyses inspirées de celles de Christine Delphy.

Notes et sources[modifier]

  1. 1,0 et 1,1 Karl Marx, Le Capital, livre I, fin du 13e chapitre
  2. Robert Flacelière, Le féminisme dans l'ancienne Athènes, 1971
  3. Aristophane, L’assemblée des femmes
  4. Claude Vatin, Recherches sur le mariage et la condition de la femme mariée à l'époque hellénistique, de Boccard, 1969,
  5. 5,0 et 5,1 Alexandra Kollontaï, La famille et l'Etat communiste, 1918
  6. Philippe Ariès, L’Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, 1960
  7. Karl Marx, Peuchet : Au sujet du suicide, 1846
  8. 8,0 et 8,1 K. Marx - F. Engels, Le manifeste du Parti communiste, 1847
  9. LCR, Marxisme et féminisme: les amitiés périlleuses, 2008
  10. 10,0, 10,1 et 10,2 Que faire, La famille aujourd'hui, 28 novembre 2011
  11. Courant Communiste International, La liberté sexuelle est impossible dans le capitalisme, 2012
  12. Jean Renvoize, Web of Violence, Londres, 1978
  13. http://www.pewsocialtrends.org/2010/11/18/the-decline-of-marriage-and-rise-of-new-families/
  14. http://americansformarriageequality.org/polling
  15. Valentina Álvarez López, Famille et mouvement ouvrier : une exploration historique, 2015
  16. http://www.huffingtonpost.fr/2013/01/29/opinion-mariage-gay-pour-ou-contre-sujet-qui-divise-au-dela-des-clivages_n_2572369.html
  17. 17,0 et 17,1 Léon Trotsky, La révolution trahie -Thermidor au foyer, 1936
  18. https://en.wikipedia.org/wiki/LGBT_history_in_Russia
  19. Voir Engels, Lettre à Sorge, 12 janvier 1889
  20. Eleanor Marx, La question féminine, 1886
  21. Eleanor Marx, La question féminine, 1886
  22. Livre remanié en 1891 sous le titre La femme et le socialisme
  23. Madeleine Pelletier, Mariage ou Amour libre, Le Libertaire, 04/03/1921