Centralisme

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États unitaires (en bleu) et États fédéraux (en vert)

Le centralisme est une forme d'organisation d'un État (on parle alors d'État unitaire) dans laquelle les décisions sont surtout prises au niveau de la capitale.

On l'oppose souvent à la forme fédéraliste, dans laquelle plusieurs entités (« États fédérés », länder, cantons...) ont une large part d'autonomie et où « l'État fédéral » a moins de pouvoir.

Ces notions de centralisme et fédéralisme sont aussi utilisés pour le fonctionnements des organisations (syndicats, partis...).

Capitalisme et centralisme[modifier | modifier le wikicode]

Tendances historiques[modifier | modifier le wikicode]

La transition du féodalisme au capitalisme en Europe s'est accompagnée d'un mouvement centralisateur, dépassant les petites seigneuries du Moyen-Âge. Ce mouvement a été porté par la haute noblesse (la monarchie principalement) et principalement dirigé contre les seigneurs locaux. La bourgeoisie, à l'origine assez secondaire, a parfois été alliée ou opposée à cette dynamique, mais avec le temps, elle en a tiré profit du fait du développement du commerce que cela a permis, et plus tard de l'industrie.

Le Grand sceau des États-Unis avec la devise « E Pluribus Unum » (« De plusieurs, un »), symbolisant l'unité des États fédérés.

En revanche, le degré de centralisation obtenu dépend de plusieurs facteurs :[1][2]

  • Lorsque l'homogénéité ethnique, religieuse et culturelle est plus forte, cela favorise la création d'un État unitaire (on parle alors d'État-nation). Cette homogénéité dépend de l'histoire longue, notamment des migrations, des invasions, et de la force des facteurs tendant vers l'assimilation (notamment les échanges économiques, culturels...). A l'inverse un État multinational est souvent un État fédéral (Canada, Belgique, Suisse, Inde...). Un État multinational fonctionnant de façon centralisée est souvent un État autoritaire (Empire russe, Turquie vis-à-vis des Kurdes...).
  • Lorsque plusieurs États s'allient dans l'urgence face à une menace extérieure, cela débouche généralement sur un État fédéral, car seules certaines fonctions régaliennes sont mises en commun (l'armée en premier lieu). C'est par exemple le cas des jeunes États-Unis face aux Britanniques, ou de la Suisse face à ses voisins.
  • La difficulté à diriger des États très vastes est des facteurs favorisant le fédéralisme, surtout vu l'absence de télécommunications et de moyens de transports modernes au moment de la formation de ces États. Cela a joué dans le cas des États-Unis, de l'Australie, du Brésil...
  • Un État peut aussi évoluer vers le fédéralisme pour satisfaire des revendications nationales autonomistes. Ainsi le Royaume-Uni, officiellement État unitaire, fonctionne aujourd'hui de manière quasi-fédérale après avoir dévolu de larges pouvoirs à l'Écosse, au Pays de Galles et à l'Irlande du Nord.
  • Parfois la forme de l'État est issue du choix de puissances extérieures. Beaucoup d'anciennes colonies ont hérité du type d'administration coloniale créé par l'ancienne métropole (centraliste pour l'empire français, fédéral pour l'empire britannique).
  • Les États les plus autoritaires ont tendance à être des États unitaires. Par exemple, si l'histoire de l'unification allemande avait abouti à un État fédéral, Hitler a supprimé l'autonomie des Länder. Après 1945, les Alliés ont rétabli un État fédéral, au nom de la tradition, mais aussi avec l'intention de limiter la puissance de l'Allemagne.[3] Ou encore, l'Espagne franquiste était très centraliste, et la démocratisation est allée de pair avec la décentralisation.

Déconcentration et décentralisation[modifier | modifier le wikicode]

Même un État unitaire a besoin de relais locaux pour contrôler toute l'étendue de son territoire, ne serait-ce que parce que certaines décisions doivent être appliquées en urgence sans pouvoir consulter la capitale, ou parce que la capitale a besoin d'un certain nombre de remontées d'informations (statistiques notamment). Ce sont les préfectures et sous-préfectures, qui sont supposées être de simples courroies de transmission des ministères. On parle de déconcentration pour ce type d'institutions locales.[4]

On parle aussi de décentralisation pour parler d'un État qui délègue quelques pouvoirs à des collectivités territoriales (régions, départements, communes...) sans pour autant aller jusqu'au fédéralisme. Par exemple, la France, qui est historiquement un État centralisé et qui le reste, a connu plusieurs réformes de décentralisation.

Des termes au sens fluctuant[modifier | modifier le wikicode]

« Fédéraliste »[modifier | modifier le wikicode]

Selon le contexte historique ou géographique, le terme « fédéraliste » peut désigner des attitudes politiques opposées :

  • Dans un contexte où des États sont séparés, un mouvement fédéraliste signifie un mouvement qui milite pour la création d'un État fédéral commun. C'est le cas au moment de la fondation des États-Unis d'Amérique, où il y avait une opposition entre fédéralistes et anti-fédéralistes. Les « fédéralistes européens » sont ceux qui plaident pour la création d'un État fédéral (ce qui, par rapport à l'Union européenne actuelle, serait une augmentation nette du degré de centralisation).
  • Dans un contexte où un État fédéral existe, mais où un mouvement indépendantiste existe (ex : Canada face au Québec), un fédéraliste désigne un partisan du maintien de l'État fédéral.
  • Dans le contexte des États-Unis actuels, les « fédéralistes » sont souvent ceux qui défendent l'autonomie des États fédérés. Ce sont souvent des conservateurs qui refusent des régulations de Washington (environnement, santé, éducation, port d'armes...).[5]
  • Dans un contexte où un État unitaire existe, un mouvement fédéraliste signifie un mouvement qui milite pour une décentralisation.

Confédération[modifier | modifier le wikicode]

Une confédération désigne une union moins centralisée qu'une fédération.

En ce qui concerne des États, une confédération est une union minimale, sur certaines compétences, qui maintient la plupart de la souveraineté des États confédérés. Par exemple :

  • Les États-Unis ont formé une confédération (1776–1788), avant d'évoluer vers un vrai État fédéral.
  • Le terme de confédération a été utilisé historiquement pour le Canada et continue parfois à être utilisé.
  • La Confédération germanique (1815–1866) était une union de la Prusse et de nombreux autres petits États allemands. L'unification progressive de ces États s'est faite en grande partie via une union douanière commune, puis a été précipitée par la création de l'Empire allemand à l'issue de la guerre franco-prussienne.
  • La Suisse conserve aujourd'hui le nom officiel de « Confédération suisse », alors qu'elle est juridiquement une fédération.
  • L'Union européenne peut être vue comme une confédération.
  • En 2023, le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont annoncé former une confédération des États du Sahel.
Carte de syndicaliste membre de la CGTU et de sa Fédération des chemins de fer.

Une confédération syndicale, est un synonyme de centrale syndicale, c'est-à-dire l'organisation générale (interprofessionnelle) et nationale regroupant tous les syndicats. Comme des fédérations syndicales ont d'abord été créées à des échelons intermédiaires (toute une branche de métiers...), le terme de confédération est souvent venu comme une évidence.

Mouvement socialiste et centralisme[modifier | modifier le wikicode]

Marxisme[modifier | modifier le wikicode]

La vision marxiste traditionnelle est que le mouvement de centralisation, dépassant les petites seigneuries du Moyen-Âge, a été globalement progressiste, à la fois pour des raisons économiques (des marchés plus unifiés au lieu des nombreuses barrières douanières favorisent le développement) et politiques (au lieu des querelles locales émergent de véritables enjeux permettant de mieux percevoir la lutte des classes notamment).

Rosa Luxemburg écrivait par exemple :

« Découlant des circonstances historiques qui firent de l'absolutisme le premier et principal agent du centralisme d'État moderne, la tendance superficielle se fit jour d'identifier le centralisme en général avec l'absolutisme, c'est-à-dire avec la réaction. En fait, dans la mesure où, à la fin du Moyen-âge, l'absolutisme combattait le particularisme et la dispersion féodaux, il représentait incontestablement une manifestation du progrès historique. »[6]

Par conséquent, les marxistes ont eu tendance à soutenir ou à mettre en avant des revendications allant vers l'unité, dont la formation d'États unitaires plutôt que fédéraux, avec l'idée d'une assimilation ou d'une intégration des différences (ethniques, religieuses, culturelles...) dans un État-nation civique. Le tout devant bien entendu se faire de façon volontaire, donc en condamnant les États pratiquant l'assimilation forcée. Pour insister sur cette centralisation volontaire, Lénine et les bolchéviks ont mis en avant le droit des peuples à l'autodétermination, y compris à l'indépendance. Des mots d'ordres qui ne plaisaient pas aux socialistes de droite (par chauvinisme), mais aussi à certain·es révolutionnaires comme Luxemburg (pour qui cela allait contre l'internationalisme).

De même, dans l'organisation des partis ouvriers, les marxistes défendaient généralement la centralisation la plus grande, au nom de l'efficacité (centralisme démocratique). Pour la plupart, le centralisme du parti pouvait et devait même être plus fort que celui revendiqué pour l'État, car contrairement à l'État (encore bourgeois), le parti représente une avant-garde volontaire tournée vers l'internationalisme ouvrier. Cela a surtout soulevé des débats dans les pays composés de nombreuses minorités nationales, comme dans l'empire russe où le POSDR avait beaucoup de mal à convaincre les Ukrainiens, les Polonais ou les Juifs de s'intégrer à ses rangs.

Mais l'option du fédéralisme a parfois été défendue en tant qu'étape vers le dépassement des nations, lorsque la création d'un État-nation aurait été prématurée : Fédération socialiste des Balkans, États-Unis socialistes d'Europe... C'est ce qui a poussé les révolutionnaires russes en 1917 à fonder la RSFR et l'URSS comme entités fédérales imbriquées, pour laisser de la latitude à chaque nationalité (latitude qui sera vite supprimée par la contre-révolution).

Au niveau des organisations internationales, le degré de centralisme a beaucoup varié : la Première internationale était relativement centralisée, la Deuxième n'avait qu'un faible Bureau entre deux congrès, la Troisième a essayé d'aller vers un modèle très centralisé, se pensant comme un parti mondial de la révolution.

Les marxistes considèrent généralement que le centralisme n'est pas autoritaire en soi, pouvant tout aussi bien être une république démocratique qu'une dictature.

Cependant une des difficultés pour les marxistes révolutionnaires est qu'un mouvement révolutionnaire est forcément un moment de désorganisation de l'ancien État bourgeois sous l'effet de l'auto-activité des masses. Il faut donc qu'une force unifiante (des partis révolutionnaires un minimum centralisés) fasse le lien entre toutes les initiatives dispersées pour les aider à construire un nouvel État centralisé organiquement lié à la classe travailleuse (démocratie ouvrière).

Les marxistes admettent généralement qu'il faut combiner le centralisme avec le maximum de pouvoir décisionnaire local lorsque c'est possible et pertinent (principe de subsidiarité). Lutte ouvrière exposait par exemple :

« Le pouvoir de la classe ouvrière ne pourra bien sûr être que centralisé, ne serait-ce que parce que toute la vie économique exige aujourd'hui un haut degré de centralisation.

Qui pourrait imaginer un réseau de chemin de fer décentralisé ? (...) Et ce que nous voulons construire, n'est-ce pas une société où toutes les possibilités existantes seront mises à la disposition de l'humanité toute entière, c'est-à-dire une société qui s'efforcera de gérer l'économie mondiale comme un tout ?

Mais en même temps, nous voulons construire une société où tout ce qui pourra se régler à l'échelon du village, de la ville, ou de la région, sera décidé par la population locale, qui fera appliquer elle-même ses décisions. Une société qui combinera de la manière la plus harmonieuse possible la centralisation et l'autonomie locale. »[7]

Anarchisme[modifier | modifier le wikicode]

Le mouvement anarchiste, issu d'une séparation progressive d'avec le reste du mouvement démocrate et socialiste au 19e siècle, s'est en particulier distingué sur la question du centralisme, à la fois en ce qui concerne l'État et en ce qui concerne les organisations de lutte (partis, syndicats).

Proclamation de la Fédération révolutionnaire des communes, rédigée par Bakounine en 1870[8]

Par exemple Bakounine s'est opposé à Marx à la fois :

  • sur le programme politique (il mettait en avant des « républiques fédérales » plutôt que des républiques unitaires) ;
  • sur l'organisation de l'Association internationale des travailleurs (la « Première internationale »), qu'il considérée comme trop centralisée à Londres.

En 1848, Bakounine s'enthousiasmait pour le Printemps des peuples, et proclamait comme but « la fédération universelle des Républiques européennes ». Le fédéralisme devient un mot d'ordre central qu'il théorise.[9]

Les marxistes accusent la pensée anarchiste d'être idéaliste et utopique à la fois sur les plans politique et économique.

Sur le plan politique, l'argument est qu'il est impossibilité de vaincre une bourgeoisie centralisée sans outil centralisé. Bakounine assumait le dire que l'outil de lutte doit être en lien avec la société future : « Si c’est être mystique et rêveur que de s’imaginer que l’Internationale contient en germe toute l’organisation de la société humaine future, nous nous avouons humblement et mystiques et rêveurs ».

Sur le plan économique, l'idée est qu'il est impossible de faire fonctionner des moyens de production modernes si chaque commune doit être souveraine sur tout. Boukharine écrivait par exemple : « [Les marxistes] s’attendent à une économie centralisée et technologiquement achevée », prolongeant les « tendances à la concentration et à la centralisation, les compagnons inévitables du développement des forces productives » ; l’utopie économique des anarchistes décentralisateurs « nous ramène à des formes précapitalistes ».[10]

Exemples[modifier | modifier le wikicode]

France[modifier | modifier le wikicode]

Dès l'Ancien régime, la monarchie absolue en France a construit un État relativement centralisé par rapport à ses États voisins. Pendant la Révolution française, notamment avec le mouvement jacobin, cette tendance a été encore renforcée.

Caricature de 1873 de la République espagnole tiraillée entre les fédéralistes (représentés par José María Orense) et les unitaristes (représentés par Emilio Castelar).

Mais depuis les années 1980, il y a eu deux vagues de décentralisation. Comme elles ont eu lieu dans un contexte d'austérité croissante, elles ont été un moyen de diluer la casse des services publics (désengagement de l'État). Des missions de service public sont confiées aux collectivités territoriales, sans leur confier des dotations suffisantes, ce qui oblige les collectivités soit à lever des impôts impopulaires, soit à dégrader les services publics.

Depuis 2003[11] l'article 1er de la Constitution française suppose que l'organisation de la République est décentralisée, mais elle reste très loin d'une réelle décentralisation voire régionalisation, comme au Royaume-Uni, en Espagne, aux Pays-Bas, en Italie, etc.

Autres pays[modifier | modifier le wikicode]

Au sein de l'Union européenne, la Grèce, le Portugal et la Suède sont organisés de manière centralisée et uniforme.

Hors d'Europe, l'exemple le plus abouti d’État très centralisé est le Japon où la capitale Tokyo concentre la plupart des institutions.

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. ↑ William H. Riker, Federalism: Origin, Operation, Significance, 1964
  2. ↑ Alfred Stepan, Juan José Linz, Yogendra Yadav, Crafting State-Nations. India and Other Multinational Democracies, Baltimore, Md.: The Johns Hopkins University Press, 2011.
  3. ↑ Jérôme Vaillant, L’Allemagne change ! : Risques et défis d’une mutation, Le fédéralisme : frein ou moteur pour l’Allemagne dans un monde globalisé ?, 2015
  4. ↑ Vie publique. Les collectivités territoriales. Qu’est-ce que la décentralisation ? 11.04.2012.
  5. ↑ The Federalist Society, About Us
  6. ↑ Rosa Luxemburg, La question nationale et l’autonomie, 1908
  7. ↑ Lutte Ouvrière, Pouvoir central, pouvoirs régionaux et locaux... et contrôle populaire, Cercle Léon Trotsky n°77, 1998
  8. ↑ hypotheses.org, Lyon, capitale de l’anarchisme – 1860/1890 (3/5), 7 avril 2018
  9. ↑ Mikhaïl Bakounine, Fédéralisme, socialisme et anti-théologisme, 1867
  10. ↑ Boukharine, Contribution à une théorie de l'État impérialiste, 1916
  11. ↑ Loi constitutionnelle n° 2003-276 du 28 mars 2003