Lithographie romantique de 1848 représentant le printemps des peuples
Le Printemps des peuples ou Printemps des révolutions est un ensemble de révolutions que connaît l’Europe en 1848.
Il s'agit principalement de révolutions démocratiques bourgeoises, s'opposant aux vieilles monarchies et visant à fonder des États-nations. Mais contrairement aux grandes révolutions bourgeoises des époques précédentes, la bourgeoisie s'y comporte de façon bien plus modérée, préférant reculer face à la réaction plutôt que de risquer de voir la classe ouvrière prendre la tête du processus révolutionnaire. Si bien que rapidement, les mouvements sont tous vaincus par les forces conservatrices.
Au début du 19e siècle, la quasi totalité des pays d'Europe étaient des monarchies, avec de nombreux rapports sociaux et institutions encore marqués par le féodalisme.
Deux pays avaient connu des révolutions bourgeoises aux 16e et 17e siècle, les Pays-Bas et l'Angleterre. Bien qu'ils aient retrouvé une forme monarchique, ils avaient déblayé la plupart des obstacles au développement bourgeois, et ils étaient désormais en pointe dans la révolution industrielle.
Or l'industrialisation rapide commençait à bouleverser l'économie et les rapports sociaux en Europe. Il y avait de plus en plus d'échanges, de marchandises, de voyageurs, d'idées. Au lieu d'une écrasante majorité de paysans avec une vision très locale, il y avait de plus en plus de couches de bourgeois, petits-bourgeois et d'ouvriers de plus en plus informés. Les populations étaient donc de plus en plus décidées à ne plus subir la politique. Forcément, pour défendre leurs intérêts, elles avaient tendance à se fédérer à de plus larges échelles, autour de journaux par exemple. Assez logiquement, ces journaux se diffusaient plus facilement dans une langue donnée, et ne collaient pas aux frontières des monarchies. Car les différentes dynasties royales avaient l'habitude depuis des siècles de s'échanger telle ou telle possession au grès des guerres ou de leurs intrigues familiales, sans le moindre lien avec les populations concernées. La montée des sentiments démocratiques coïncidait donc avec la montée de sentiments nationaux, tous deux opposées aux vieilles monarchies.
Mais après la défaite de Napoléon, les monarchies coalisées d'Europe, lors du Congrès de Vienne (1814-1815), ont rétabli partout les monarchies et sont revenus sur la plupart des aspects progressistes (mais il restait des impacts notables, notamment en Rhénanie où l'on continua à utiliser le Code civil, où la liberté de la presse était plus grande...). Ces monarchies européennes s'unirent dans la Sainte-Alliance, coalition réactionnaire qui combattait partout les aspirations démocratiques et nationales. Elles avaient même la tentation d'agrandir leurs territoires sans aucune considération pour les peuples concernés. Les Empires russe et autrichien sont alors les bastions dans lesquels l'absolutisme, dernier avatar du féodalisme, résiste.
Carte politique de la Confédération germanique (1815-1866) et ses trente-neuf États fondateurs.
Le chancelier autrichien Metternich, particulièrement réactionnaire, était devenu le symbole détesté de cette chape de plomb, que l'on appelait le « système Metternich ».
En Italie, le pape Pie IX procède à un certain nombre de réformes modérées (censure confiée à des laïcs, création d'une garde civique...) mais qui provoquent l'enthousiasme chez les libéraux. Une forte aspiration au retour à l'Italie unifiée de l'Antiquité émerge, le Risorgimento (résurrection). À l'époque, les carbonari sont un puissant mouvement politique italien, bien qu'illégal (combattu à la fois par le Piémont et par l'empire d'Autriche). Le compositeur Verdi écrira de la musique italienne pour une Italie unie. Opposé à l'idée d'une indépendance, Metternich déclare : « l'Italie n'est pas un pays mais un terme de géographie » ; Victor Hugo réplique et dit aux Italiens : « N'ayez qu'une pensée, vivre chez vous de votre vie à vous[1] ».
L'aspiration à l'unification nationale émerge aussi chez les Allemands. Les paroles du Chant des Allemands sont écrites en 1841. Les sentiments nationaux, liés au romantisme, se nourrissent à la fois d'aspirations d'émancipation sociale et de la mutation des identités populaires qui s'éloignent désormais des fidélités à telle ou telle dynastie, pour s'appuyer sur une langue, une culture, une histoire ou des traditions communes.[2] Beaucoup envisageaient l'unification dans la « solution grande-allemande », qui incluait l'Autriche. Mais l'Autriche dominait aussi d'autres peuples (hongrois, tchèques...) et était bien trop attachée à ses territoires. L'autre solution, « petite-allemande » (la Confédération germanique sans l'Autriche), paraissait plus à portée, d'autrant plus que ces territoires étaient déjà dans un processus d'intégration économique avec l'union douanière (Zollverein), laquelle produisait instaurait en même temps un libre échange à l'intérieur (à la place des anciennes principautés) et un protectionnisme vis-à-vis de l'extérieur (en particulier vis-à-vis de l'Angleterre plus développée).
Victoire des révolutionnaires à Berlin, le 19 mars 1848Les premiers à s'insurger lors de l'année 1848 sont les Siciliens, dès janvier. Ce sera le début d'une série de plusieurs insurrections dans des régions différentes dans la péninsule italienne : à Naples, en Toscane, dans les États pontificaux, à Milan, etc. Les Italiens réclament très majoritairement leur indépendance (vis-à-vis de l'Autriche) et leur unification, bien que divisés entre monarchistes et républicains. Mazzini, activiste et un des grands dirigeants de ces carbonari (société secrète républicaine), tente de réaliser l'unité italienne sous la République romaine, avec son ami Garibaldi, mais il échouera.Les révolutionnaires prennent des décisions très en avance sur leur temps, comme le vote des femmes[3].
En France : le peuple de Paris se soulève les 23-24-25 février et renverse Louis-Philippe. Dans un premier temps tout le monde affiche un bel unanimisme républicain.
De forts mouvements commencent à Budapest le 3 mars, Prague le 11. Les Tchèques et les Hongrois réclament plus d'autonomie au sein de l'Empire austro-hongrois.
En Autriche, Metternich est contraint à fuir la cour d'Autriche le 13 mars. La Bohême est soumise dès le mois de juin, et la capitale en octobre. L'empereur Ferdinand abdique en faveur de son neveu François Joseph, qui met toutes les formes de la démocratie : parlement bicaméral, élections... La faiblesse momentanée de la puissante autriche encourage les révolutions hongroise et allemande.
Episode des Cinq jours de MilanDès mars, de nombreux gouvernements allemands locaux sont obligés de tolérer des élections. Même le roi de Prusse concède une constitution qui garantit l'égalité des citoyens devant la loi. Des délégués sont envoyés à Francfort pour discuter d'une Constitution pour unifier tous les territoires germaniques dans un Empire constitutionnel. Le Parlement de Francfort est dominé par des libéraux modérés, qui veulent seulement convaincre les monarques. Mais le roi de Prusse refuse la couronne impériale. Des affrontements ont lieu, menés par l'aile « démocrate » du mouvement, mais celle-ci est trop faible, notamment parce qu'elle se retrouve abandonnée par les bourgeois et les petits-bourgeois, qui préfèrent l'ordre établi que voir des insurrections composées de fait surtout d'ouvriers.
En Hongrie : le régime féodal est aboli par la Diète, sous la direction de Kossuth. La Voïvodine de Serbie est également proclamée dans l'assemblée de mai à Sremski Karlovci, dans l'actuelle Serbie. L'indépendance est proclamée en avril 1849.
Dans la future Roumanie : les révolutionnaires roumains se soulèvent dans les Principautés danubiennes et en Transylvanie où Nicolae Bălcescu, Gheorghe Magheru ou Abraham Iancou affrontent les troupes ottomanes aidées par l'Empire russe et les troupes hongroises. La division antérieure est rétablie fin novembre 1848.
La puissance et l'étendue du mouvement de 1848 épargne uniquement la Russie et l'Espagne (même le Royaume-Uni a vu des manifestations libérales sur son sol).
En France, la situation se tend très vite entre un milieu républicain radical et socialiste appuyé sur les ouvriers, et la réaction des classes possédantes. En Juin, des milliers d'ouvriers insurgés sont massacrés. La IIe République , reprise en main par les républicains modérés (dont beaucoup de monarchistes camouflés), se réduisant à une république bourgeoise libérale, perd vite toute base populaire. Cela favorise la montée des socialistes, mais c'est surtout Louis-Napoléon Bonaparte qui parviendra à s'afficher comme l'homme de la situation à grand renfort de populisme. Cela lui donnera les moyens de réaliser son coup d'État de 1851.
Après avoir fait des concessions, les monarques germaniques durcissent très vite le régime à mesure que le mouvement révolutionnaire recule. Ils apprennent aussi à utiliser à leur profit le nationalisme : François Joseph devient populaire en s'appuyant sur un exécutif fort qui centralise et germanise l'Empire. Dans les territoires germaniques, la situation antérieure est rétablie en novembre 1850 sous la pression de l'Autriche.
Des troupes autrichiennes et russes contre des hussars hongroisTout comme les réussites révolutionnaires renforcent les autres révolutionnaires, les succès de la réaction favorisent la réaction, tant moralement que matériellement. Ainsi en Italie, l'ordre sera rétabli avec des interventions françaises et autrichiennes. Les républicains français radicaux protestent contre l'intervention en faveur de la papauté, mais le reflux de la révolution en France cause leur répression.
La Hongrie est reprise à l'août 1849 par l'Autriche aidée par l'Empire russe.
L'Autriche reprendra également possession de « ses » territoires en Italie.
Bien que l'Empire russe se pose volontiers en protecteur des peuples slaves de l'Empire d'Autriche et des Balkans ottomans, l'hostilité du régime impérial à tout mouvement d'émancipation sociale ou nationale (qui pourrait donner des idées aux nombreux peuples sous son joug), pousse la Russie à écraser les révolutionnaires des pays autrichiens et des principautés roumaines vassales de l'Empire ottoman. Le Tzar apparaît dès lors comme le sauveur des Habsbourg et du Sultan turc, c'est-à-dire la principale force de la réaction en Europe[4].
En Allemagne, la bourgeoisie a été incapable de réaliser les tâches d'une révolution bourgeoise. En 1850, dans l'idée d'un rebond de la révolution, la Ligue des communistes dirigée par Marx mettait en avant le principe de la révolution permanente, c'est-à-dire le maintien du processus révolutionnaire avec sa radicalisation progressive des secteurs bourgeois vers les secteurs ouvriers, en refusant les appels à terminer la révolution, à rendre les armes, etc.
En France, la répression de juin, qui a été dirigée par les représentants (bourgeois) du "peuple", élus au suffrage universel, a été le marqueur de la rupture entre mouvement ouvrier-socialiste et mouvement bourgeois-républicain. C'est pourquoi Marx considérait dans Les luttes de classes en France que la révolution de 1848 a été une défaite, mais en même temps une condition nécessaire à l'émergence de la conscience de classe.
Marx et Engels ont connu la vague révolutionnaire de 1848, et puis ils ont observé certains de leurs camarades qui devenaient incapables d'admettre que la situation avaient changé, et qui s'enfermaient dans une attitude "révolutionnariste" contre-productive.
La défaite violente d’une révolution laisse dans les cerveaux de ceux qui y ont participé, de ceux surtout qui se trouvent rejetés de leur patrie en exil, une commotion telle que même des personnalités distinguées en restent, pendant plus ou moins longtemps, comme incapables de discernement ; on ne peut rentrer dans le courant de l’Histoire, on ne veut pas voir que la forme du mouvement a changé. Aussi joue-t-on à la conspiration et à la révolution, ce qui est également compromettant pour eux et pour la cause qu’ils servent. De là viennent les bévues de Willich et de Schapper.[5]
Malgré la défaite immédiate de l'unification nationale par la voie révolutionnaire, le processus sera lentement réalisé « par le haut », par un combinaison de conquêtes militaires par les plus puissants États, et par l'unification favorisée par l'industrialisation et l'essor du commerce intérieur.
En Allemagne, ce sera l'expansion de la Prusse ainsi que l'harmonisation intérieure produite par l'union douanière (Zollverein).
Pendant toute une période, c'était cette tendance unificatrice qui l'emportait : en Europe on est passé de plus de 300 Etats en 1789 à 20 en 1871.[6] A la fin du 19e siècle, le nationalisme a eu tendance à devenir de plus en plus réactionnaire. Dans les États-nations déjà constitués, le nationalisme ne s'est pas atténué, mais est devevenu un courant de droite et d'extrême droite (bien que marquant aussi la gauche et le mouvement ouvrier), associé au chauvinisme, au militarisme, à l'impérialisme. Et il est devenu une composante majeure des idéologies bourgeoises en permettant de prôner une « unité nationale » contre la lutte des classes au sein des nations.
Du point de vue de la modernisation des États et de la normalisation d'un certain État de droit, le programme des libéraux a eu tendance à être lentement réalisé par le haut dans les décennies suivantes. Par exemple en Allemagne avec la Constitution de 1867 puis celle de 1871. Il s'agissait bien du minimum de droits constitutionnels qui intéressaient la bourgeoisie, bien loin d'une démocratie complète (même du strict point de vue formel). Le suffrage (non universel) défavorisait lourdement les social-démocrates (qui progressaient malgré tout), et des lois spécifiques ont même été prises un temps pour les interdire. Seule la révolution de 1918 a instauré la République et le suffrage universel.
↑Jean Sigmann, 1848 : Les Révolutions romantiques et démocratiques de l’Europe, Calmann-Lévy, 1970.
↑Giancarlo de Cataldo, entretien avec Jacques de Saint-Victor, « Le grand roman de l’unité italienne », Revue des Deux-Mondes, mai 2011, (ISSN 0750-9278), p. 55.
↑Fernando Claudin, Marx, Engels et la révolution de 1848, éd. François Maspéro, coll. « Textes à l’appui », Paris, 1980.