Question nationale en Pologne

La question nationale en Pologne est intéressante à étudier, car la Pologne a été une puissance médiévale, avant de subir l'oppression de ses voisins (Prusse, Autriche, Russie), au point que la lutte du peuple polonais est devenue au 19e siècle une des causes progressistes suscitant le plus de solidarité des internationalistes. Cependant les classes dominantes polonaises ont progressivement gagné en puissance et donc en capacité de nuisance, ce qui a rendu les positionnements politiques complexes, entre lutte de classe et lutte anti-impérialiste.
Cela a notamment conduit à un débat vif entre Luxemburg et Lénine, ou encore à de vifs débats dans la direction bolchévique, pendant la guerre russo-polonaise (1919-1921), au milieu de la guerre civile qui suite la révolution dans l'Empire russe.
Par ailleurs, la Pologne est elle-même composée de minorités (Baltes, Juifs...), et le nationalisme polonais a été très vite à la fois dirigé contre des oppresseurs extérieurs, et contre des boucs émissaires intérieurs. L'antisémitisme a notamment été très violent en Pologne.
Origines[modifier | modifier le wikicode]

La Pologne était un vieux royaume européen, qui connut une évolution particulière au Moyen-Âge. Alors que l'absolutisme gagnait du terrain, c'est au contraire la noblesse polonaise (importante, avec presque 15% de la population), qui se renforçait face au monarque. La République des Deux Nations (Pologne et Lituanie), fondée en 1569, était une sorte de monarchie élective, les nobles élisant le roi. Mais la Pologne perd son indépendance à la fin du 18e siècle, suite à plusieurs invasions, et se retrouve partagée entre l'empire russe, l'empire austro-hongrois, et la Prusse.
19e siècle[modifier | modifier le wikicode]
Insurrections nobiliaires[modifier | modifier le wikicode]
Au 19e siècle, la noblesse polonaise est à la tête d'une série d'insurrections à caractère national :
- l'insurrection de novembre 1830-1831 ;
- l'insurrection de Grande-Pologne (1848) ;
- l'insurrection de Janvier (1863).
La cause des démocrates[modifier | modifier le wikicode]
Pour Marx et Engels, et plus largement pour la plupart des militant·es démocrates et socialistes du milieu du 19e siècle, le soutien au peuple polonais allait de soi.[1][2] Le 22 juillet 1863 eut lieu un meeting organisé à Londres en soutien aux Polonais réprimés, et ce fut un lieu des lieux de rencontre qui joua un rôle majeur dans la constitution de l'Association internationale des travailleurs.[3]
Il faisaient cependant déjà intervenir la question de la lutte des classes, puisqu'une condition de succès était pour eux que les masses paysannes soient mobilisées, et donc que le mouvement soit dirigé par des forces capables de dépasser le féodalisme. Ainsi dans le Manifeste communiste (1847), il est écrit :
« En Pologne, les communistes soutiennent le parti qui voit, dans une révolution agraire, la condition de l'affranchissement national, c'est-à-dire le parti qui fit, en 1846, l'insurrection de Cracovie. »
Pour Marx, la position d'un socialiste envers une nation opprimée par son propre pays était un révélateur politique. Par exemple, après avoir fait la connaissance de Lopatine, Marx écrit à Engels le 5 juillet 1870 une appréciation flatteuse au plus haut point pour le jeune socialiste russe, mais il ajoute : « Un point faible : la Pologne. Sur ce point, Lopatine parle absolument comme un Anglais — disons un chartiste anglais de la vieille école — à propos de l’Irlande. »
En 1882, Engels écrivait : « Des socialistes polonais qui ne mettraient pas en tête de leur programme la libération de leur pays me feraient la même impression que des socialistes allemands qui ne voudraient pas exiger d'abord l'abolition de la loi antisocialiste et la liberté d'association, de presse, etc. »[4]
L'abandon de la bourgeoisie[modifier | modifier le wikicode]
Vers la fin du 19e siècle, la bourgeoisie, qui s'est développée en Pologne comme ailleurs, se préoccupe peu de la question nationale. Centrée sur ses affaires, elle se contente des marchés tels qu'ils sont (Empire russe, Prusse, ou Autriche-Hongrie).
Ce phénomène a été décrit et étudié[5] par Rosa Luxemburg, pour qui il s'agissait d'un fait majeur, qui changeait complètement le contexte politique autour de la question nationale. Pour elle, la revendication d'indépendance était juste en 1848, mais a cessé de l'être, car il y a eu intégration économique entre Pologne et Russie depuis, ce qui tendait à l'assimilation.
En 1892, Engels soutenait encore l'indépendance de la Pologne, misant sur le prolétariat :
« En 1863, [la Pologne] succombait sous la poussée des forces russes, dix fois supérieures aux siennes propres, elle fut abandonnée à elle-même. La noblesse a été impuissante à défendre et à reconquérir l'indépendance de la Pologne ; la bourgeoisie se désintéresse actuellement, pour ne pas dire plus, de cette indépendance. Néanmoins, pour la coopération harmonieuse des nations européennes, elle s'impose impérieusement. Seul peut conquérir cette indépendance le jeune prolétariat polonais, qui en est même le garant le plus sûr. Car pour les ouvriers du reste de l'Europe cette indépendance est aussi nécessaire que pour les ouvriers polonais eux-mêmes. »[6]
PPS et SDKPiL[modifier | modifier le wikicode]
Le Parti socialiste polonais (PPS), fondé en novembre 1892 (sa figure la plus connue est Piłsudski), fait de l'indépendance une question centrale, ce que refusent certains comme Rosa Luxemburg et Leo Jogiches, qui fondent la Social-démocratie du royaume de Pologne (SDKP) en août 1893.

Luxemburg considère que la revendication d'indépendance est utopique et petite-bourgeoise, et que le prolétariat polonais doit plutôt s'unir aux travailleurs russes pour abattre le tsarisme de l'intérieur. Plus généralement, Luxemburg est très sceptique sur les revendication de constitution d'États-nations.
Les deux partis ont cherché à se revendiquer de la Deuxième internationale, fondée en 1889, et se sont déchirés lors du Congrès de Zurich (août 1893). Le PPS était le parti avec le plus de relais dans l'Internationale, certains de ses militants correspondaient avec Engels et étaient considérés comme la "vieille garde" socialiste du pays. Sa délégation obtient que Rosa Luxemburg ne soit pas reconnue comme déléguée, et elle ne peut donc pas s'exprimer. Engels approuve cette invalidation. De même que Plekhanov, alors principal leader des socialistes russes.[7]
Au congrès de Londres (1896), Luxemburg peut cette fois s'exprimer, et les deux positions (PPS et SDKP) s'affrontent.[8] Kautsky ajoute dans la résolution politique adoptée « le plein droit de libre détermination de toute les nations », formulation de compromis qui a été peu discutée, mais que le PPS comme la SDKP interprèteront dans leur sens[9].
20e siècle[modifier | modifier le wikicode]
Débuts du POSDR russe[modifier | modifier le wikicode]
Le Parti ouvrier social-démocrate russe (POSDR) devait nécessairement se pencher sur le sort des nombreuses minorités nationales de l'Empire russe. Il affirmait dès son premier congrès (1898) le droit à l'autodétermination des peuples, dirigé contre le chauvinisme grand-russe. A la veille du 2e Congrès du POSDR (1903), Lénine défend dans l'Iskra le droit à l’autodétermination des nations y compris jusqu'au séparatisme.[10] Mais il distingue deux choses : les marxistes doivent défendre la liberté des peuples (contre toute pression d'un peuple extérieur), mais cela ne les « oblige pas du tout à soutenir n’importe quelle revendication d’auto-détermination nationale ».
Concernant la Pologne, Lénine considère que la lutte nationaliste n'est plus progressiste comme elle l'était du temps de Marx, mais il maintient que le droit des Polonais à se séparer doit être affirmé haut et fort par les socialistes russes. En 1903, Lénine hésite sur la question de savoir qui du PPS ou de la SDKPiL, fera partie du POSDR, en dépit des tendances anti-russes du PPS.
Les socialistes, héritant en partie des tendances révolutionnaires bourgeoises, étaient traditionnellement plutôt en faveur de conceptions centralistes de l'État. C'était également le cas des marxistes russes : le programme du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) de 1903 prévoyait un État centralisé, mais il aménageait cela, prônant « l’autonomie administrative régionale pour les périphéries qui, par leurs conditions de vie et la composition de leur population, se distinguent des régions russes proprement dites. » Martov précisa dans sa présentation de ce point qu'ils avaient en vue notamment la Finlande, la Pologne, la Lituanie et le Caucase.
Révolution de 1905[modifier | modifier le wikicode]
En 1905, un profond mouvement révolutionnaire balaie tout l'empire russe, de Moscou à Varsovie. Luxemburg interprète ces événements comme une confirmation de sa vision : le développement capitaliste a intégré économiquement Russie et Pologne et le mouvement ouvrier (encore faible mais moteur dans ces luttes) se soulève en même temps suivant les mêmes dynamiques.
Le PPS lui-même semble infléchir ses positions : alors qu'il ne voulait auparavant pas entendre parler de solution fédéraliste avec la Russie, celle-ci est soudain envisageable.
Poursuite des débats[modifier | modifier le wikicode]
Vers 1908-1909, Rosa Luxemburg argumente contre les thèses de Lénine dans La Question nationale et l’autonomie.[9] Elle raillait le droit à l’autodétermination comme « un lieu commun » et une formule creuse. Elle insistait sur la tendance historique, progressiste, à l'unification de l'humanité, et discréditait donc la volonté de fragmentation en petits États "médiévaux". Et elle dénonçait le caractère bourgeois du nationalisme polonais.
Lénine lui répond qu'elle ne prend pas assez en compte les différences entre pays et entre époques[11]. Il considère que la question nationale est résolue en Europe occidentale, et donc qu'il est normal que les socialistes de ces pays ne l'abordent pas dans leur programme, mais que ce n'est pas le cas dans le reste du monde.
De plus Lénine insistait sur la dissymétrie entre le côté de l’oppresseur le côté de l’opprimé. Les socialistes d'un pays oppresseur (par exemple la Russie) doivent surtout défendre le droit au séparatisme des peuples opprimés. Mais il considérait aussi que les socialistes d'un pays opprimé (comme la Pologne) devaient développer la conscience de classe et l'internationalisme au sein de leur mouvement de libération nationale. Enfin il considère que « dans tout nationalisme bourgeois d’une nation opprimée, il existe un contenu démocratique général dirigé contre l’oppression. »
Lénine et les bolchéviks réaffirmeront souvent leurs positions, en juillet 1913[12][13], dans une résolution d'octobre 1913, en 1914[14][11], en 1916[15]... Lénine avertissait d'ailleurs que l’accomplissement de la révolution « ne suffira pas à faire [du prolétariat] un saint », à l’immuniser immédiatement contre tout chauvinisme, et d’autre part, que « la haine – d’ailleurs parfaitement légitime – de la nation opprimée envers celle qui l’opprime subsistera quelques temps ».[16] Lénine conserve l'objectif de centralisation socialiste, mettant fin au « morcellement de l’humanité en petits États et à tout particularisme des nations », mais il faut une « centralisation non impérialiste ».[15]
Révolution de 1917 et guerre soviéto-polonaise[modifier | modifier le wikicode]
Lors de la révolution russe de 1917, l'ensemble de l'empire russe est agité à la fois par les luttes de classes et par les revendications nationales. Les bolchéviks font une propagande active pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, jusqu'à l’indépendance si nécessaire, ce qui contribue à leur succès.

Rosa Luxemburg critiquera comme petite-bourgeoises les mesures prises par les bolchéviks en 1917 pour l'autonomie des minorités[17]. Dzerjinski (d'origine polonaise) polémiqua en 1917 contre Lénine, défendant le point de vue de Luxemburg. Trotski note : « Ce dialogue, au point de vue politique, ne manque point de piquant : le grand-russien Lénine accuse le polonais Dzerjinski de chauvinisme grand-russien dirigé contre les Polonais, et est accusé par ce dernier de chauvinisme polonais. »[18] En revanche les bolchéviks se sont écartés de leurs principes lorsque le cours des événements les a amené au conflit avec les nationalistes polonais (1919). Dans la confusion de la guerre civile, la question nationale était parfois difficile à dissocier de la lutte entre tendances politiques, car dans chaque région de l'ancien empire russe, il y avait à la fois des communistes (plutôt pour l'unité avec les Russes) et des anti-communistes (n'hésitant pas à utiliser le nationalisme pour couvrir leur anti-communisme).
En avril 1920, les troupes polonaises envahissent l'Ukraine, qui était alors un territoire disputé par de nombreuses armées, dont les Armées blanches contre-révolutionnaires, mais où les bolchéviks avaient aussi beaucoup de soutien. L'Armée rouge contre-attaque dans les mois suivants, et un débat agite alors la direction soviétique : faut-il non seulement repousser l'armée polonaise, mais aussi prendre complètement le contrôle du pays ? C'est finalement le choix qui sera fait, qui va s'avérer désastreux. L'avancée de l'Armée rouge galvanise le sentiment nationaliste polonais, et sert de prétexte à la répression des communistes en Pologne. Finalement, l'Armée rouge devra se retirer.
Deuxième république (1919-1939)[modifier | modifier le wikicode]
Dès son indépendance, la jeune République polonaise mène des guerres d'expansion contre la Tchécoslovaquie (1919) et contre la Lituanie (1920), en plus de l'invasion de l'Ukraine soviétique. Elle cherche à imposer une politique d'assimilation forcée ("polonisation") à ses minorités ukrainienne, biélorusse et allemande.
République populaire de Pologne (1945-1989)[modifier | modifier le wikicode]
Troisième république (depuis 1989)[modifier | modifier le wikicode]
Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]
- ↑ Karl Radek, La question polonaise et l'Internationale, 1920
- ↑ Friedrich Engels, En quoi la Pologne concerne-t-elle la classe ouvrière ?, 1866
- ↑ Annie Kriegel, L'Association internationale des Travailleurs (1864-1876), dans Histoire générale du socialisme, volume 1 (Des origines à 1875), Jacques Droz (dir.), P.U.F., 1972, pp.603-634.
- ↑ Friedrich Engels, Lettre à Karl Kautsky, 7 février 1882
- ↑ Rosa Luxemburg, Le développement industriel de la Pologne (Thèse), 1898
- ↑ Friedrich Engels, Préface à l’édition polonaise du Manifeste communiste,10 février 1892
- ↑ Gueorgui Plekhanov, Lettre à Friedrich Engels, 16 mai 1894
- ↑ Rosa Luxemburg, The Polish Question at the International Congress in London, July 1896
- ↑ 9,0 et 9,1 Rosa Luxemburg, La question nationale et l’autonomie, 1908
- ↑ Lénine, La question nationale dans notre programme, Iskra, juillet 1903
- ↑ 11,0 et 11,1 Lénine, Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, février-mai 1914
- ↑ Lénine, Notes critiques sur la question nationale, 1913
- ↑ Lénine, Thèses sur la question nationale, 9 juillet 1913
- ↑ Lénine, De la fierté nationale des Grands-Russes, 1914
- ↑ 15,0 et 15,1 Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, 1916
- ↑ Lénine, Bilan d'une discussion sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, 1916
- ↑ Rosa Luxemburg, La Révolution en Russie, 1918
- ↑ Léon Trotski, Histoire de la révolution russe - 16. Le réarmement du parti, 1930