Révolte de Kronstadt

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Assaut de Kronstadt par l'Armée rouge

La révolte de Kronstadt contre le pouvoir bolchevique s'est déroulée en Russie soviétique en mars 1921.

La révolte débuta le 2 mars 1921, l'assaut bolchévik eut lieu dans la soirée du 7 mars et Kronstadt fut vaincue militairement deux semaines plus tard. Les insurgés furent réprimés.

Ces événements et leur interprétation sont un objet de désaccord au sein des mouvements révolutionnaires. À l'époque des faits, les anarchistes et les SR de gauche ont soutenu les révoltés, au nom du « pouvoir aux soviets et non aux partis ». Les bolchéviks considéraient que subjectivement ou objectivement, cette révolte faisait le jeu de la contre-révolution.

Contexte historique[modifier | modifier le wikicode]

Les marins de Kronstadt et Octobre[modifier | modifier le wikicode]

Kronstadt est une ville de garnison de la flotte de la Baltique sur l'île de Kotline, dans le golfe de Finlande, à 20 km de Pétrograd, dont elle constitue un poste de défense avancé.

Les marins de Kronstadt avaient formé l'avant-garde des révolutions russes de 1905 et 1917. En 1917, Trotski appelait ces marins « la valeur et la gloire de la Russie révolutionnaire ». En raison de leur histoire révolutionnaire, les habitants de Kronstadt furent très tôt partisans du « pouvoir aux conseils » (soviets) et formèrent dès 1917 une commune libre relativement indépendante de l'autorité centrale. Ils pratiquaient une forme de démocratie directe à base d'assemblées ou de comités réunis dans le centre de la forteresse, espace public énorme servant de forum populaire et pouvant contenir plus de 30000 personnes.

Vers la fin de la guerre civile[modifier | modifier le wikicode]

Article détaillé : Communisme de guerre.

En novembre 1920, après la défaite du général Wrangel en Crimée, la guerre civile russe touche à sa fin, les forces blanches étant alors réduites à quelques poches, qui furent réduites progressivement. Beaucoup d'anciens de Kronstadt revinrent à la base navale de leurs origines, tandis qu'à travers toute la Russie, les contraintes que la guerre justifiait devenaient insupportables.

En 1920, l'Armée rouge était encore en lutte contre la guérilla menée par leurs anciens alliés, les anarchistes makhnovistes ukrainiens.

Situation sociale tendue[modifier | modifier le wikicode]

Au début de l'année 1921, le pays était ruiné par sept années de guerre, la famine ravageait de nombreuses régions et même  Petrograd. Les réquisitions continuaient dans les campagnes, et des révoltes y éclataient, comme la révolte de Tambov (1920-1921). Beaucoup de bolchéviks voulaient alors renforcer la « dictature ». Trotsky proposait la « militarisation du travail », sur le modèle de la discipline qu'il avait introduite dans l'Armée rouge.

Le débat sur les types de réformes à mener dans la nouvelle situation qui s'ouvrait était sur le point de commencer lors du Xe Congrès du Parti bolchévik, les 8-16 mars 1921. Mais juste avant le congrès, en février, les ouvriers des principales usines de Petrograd et Moscou se mettent en grève. A Petrograd, les grèves étaient massives et demandaient la liberté de presse, la libération des prisonniers politiques et le retour à la démocratie dans l’Etat. Certains demandaient l’ouverture de marchés locaux d’alimentation pour freiner les restrictions (qui se transformerait en famine en 1921). Les contres-révolutionnaires, eux, essayaient de tirer parti de la situation pour demander le retour de l’Assemblée Constituante. La réaction bolchevique fut la panique. Les troupes furent envoyer pour briser les grèves et arrêter les leaders. La Tcheka répandait de fausses informations, disant que le mouvement était dominé par des éléments paysans (puisque à cette époque, il ne restait à Petrograd qu’un petit noyau prolétarien). Le facteur décisif pour l’arrêt des grèves fut l’arrivée de nouveaux ravitaillements de pain, l’annonce de nouvelles baisses dans les rations ayant d’ailleurs été le premier motif de leur déclenchement.

Soulèvement de Kronstadt[modifier | modifier le wikicode]

Le 26 février 1921, informés des événements de Pétrograd, les équipages des navires de la marine soviétique Petropavlovsk et Sebastopol tinrent en urgence une réunion et se mirent d'accord pour envoyer une délégation chargée de se renseigner et de faire un rapport à propos de la situation sur le continent. À leur retour, deux jours plus tard, les délégués informèrent leurs camarades marins des grèves et de la répression que le gouvernement bolchevique exerçait contre elles.

Revendications de Kronstadt[modifier | modifier le wikicode]

Les participants de la réunion du Petropavlovsk approuvèrent alors une résolution et 15 revendications :

  • I. Organiser immédiatement des réélections aux soviets avec vote secret et en ayant soin d'organiser une libre propagande électorale pour tous les ouvriers et paysans, vu que les soviets actuels n'expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans ;
  • II. Accorder la liberté de la parole et de la presse pour les ouvriers et les paysans, pour les anarchistes et les partis socialistes de gauche ;
  • III. Donner la liberté de réunion et la liberté d'association aux organisations syndicales et paysannes ;
  • IV. Organiser, pour le 10 mars 1921 au plus tard, une conférence sans-parti des ouvriers, soldats rouges et matelots de Pétrograd, de Kronstadt et du district de Pétrograd ;
  • V. Libérer tous les prisonniers politiques appartenant aux partis socialistes, ainsi que tous les ouvriers et paysans, soldats rouges et marins emprisonnés pour des faits en rapport avec des mouvements ouvriers et paysans ;
  • VI. Élire une commission pour la révision des cas de ceux qui sont détenus dans les prisons ou les camps de concentration ;
  • VII. Supprimer tous les « politotdiel »[1], car aucun parti ne peut avoir de privilèges pour la propagande de ses idées ni recevoir de l'État des ressources dans ce but. À leur place, il doit être créé des commissions culturelles élues, auxquelles les ressources doivent être fournies par l'État ;
  • VIII. Supprimer immédiatement tous les « zagraditelnyé otriady »[2] ;
  • IX. Fournir, à tous les travailleurs une ration égale, à l'exception de ceux des métiers insalubres qui pourront avoir une ration supérieure ;
  • X. Supprimer les détachements de combat communistes dans toutes les unités militaires, et faire disparaître dans les usines et fabriques le service de garde effectué par les communistes. Si on a besoin de détachements de combat, les désigner par compagnie dans chaque unité militaire ; dans les usines et fabriques les services de garde doivent être établis conformément à l'avis des ouvriers ;
  • XI. Donner aux paysans le droit de travailler leurs terres comme ils le désirent, ainsi que celui d'avoir du bétail, mais tout cela par leur propre travail, sans aucun emploi de travail salarié ;
  • XII. Demander à toutes les unités militaires ainsi qu'aux camarades « koursanty »[3] de s'associer à cette résolution ;
  • XIII. Exiger qu'on donne dans la presse une large publicité à toutes les résolutions ;
  • XIV. Désigner un bureau mobile de contrôle ;
  • XV. Autoriser la production artisanale libre, sans emploi de travail salarié.

Comme les ouvriers de Petrograd, les marins de Kronstadt exigèrent l'égalité des salaires, la fin des barrages routiers limitant la liberté de circulation et la possibilité pour les ouvriers d'introduire de la nourriture dans la ville.

Une réunion de masse de 15 à 16000 personnes se tint sur la place d'Ancre le 1er mars, formalisant la résolution de Petropavlovsk. Seuls deux fonctionnaires bolcheviks votèrent contre la résolution. Lors de cette réunion, il fut également décidé d'envoyer une autre délégation à Petrograd pour expliquer aux barrages et à la garnison de ville les demandes de Kronstadt et pour demander que des délégués indépendants soient envoyés par les ouvriers de Petrograd à Kronstadt pour entendre directement ce qui se passait là-bas. Cette délégation de 30 membres fut arrêtée par le gouvernement bolchevique.

Le bolchévik Kalinine fut envoyé à Kronstadt où il ne fit que dénoncer la flotte (qui n’était pas encore complètement révoltée).

Dans la nuit du 1er au 2 mars, le marin anarchiste Iakovenko adressa à toutes les unités de Kronstadt un message dans lequel il écrit : « c'est le comité révolutionnaire qui provisoirement dirige », bien que la réunion de la veille n'ait pas évoqué ce comité, qui n'a donc pas été élu.

Le 6 mars, les insurgés envoyèrent un message radio « aux ouvriers du monde entier », proclamant : « Nous sommes partisans du pouvoir des soviets, non des partis. Nous sommes pour l’élection libre de représentants des masses travailleuses. Les soviets fantoches manipulés par le Parti communiste ont toujours été sourds à nos besoins et à nos revendications ; nous n’avons reçu qu’une réponse : la mitraille [...]. Camarades ! Non seulement ils vous trompent, mais ils travestissent délibérément la vérité et nous diffament de la façon la plus méprisable [...]. À Cronstadt, tout le pouvoir est exclusivement entre les mains des marins, soldats et ouvriers révolutionnaires [...]. Vive le prolétariat et la paysannerie révolutionnaire ! Vive le pouvoir des soviets librement élus ! ».[4]

Le soviet de Kronstadt écrivit : « Il est clair que le parti communiste russe n'est pas le défenseur des travailleurs qu'il prétend être. Les intérêts des travailleurs lui sont étrangers. S'étant emparé du pouvoir, il n'a plus qu'une seule crainte : le perdre et c'est pourquoi il croit que tous les moyens lui sont bons : calomnie, violence, fourberie, assassinat, vengeance sur la famille des rebelles. […] Ici, à Cronstadt, nous avons posé la première pierre de la troisième révolution qui fera sauter les dernières entraves des masses laborieuses et ouvrira toute grande la voie nouvelle de la créativité socialiste. […] Sans coup férir, sans qu'une goutte de sang ait été versée, le premier pas a été franchi. Les travailleurs ne veulent pas de sang. Ils ne le verseront que réduits à l'autodéfense. […] Les ouvriers et les paysans ne cessent d'aller de l'avant, laissant derrière eux l'Assemblée constituante et son régime bourgeois, la dictature communiste, sa Tchéka et son capitalisme d'État ».[5]

Désignation du comité révolutionnaire provisoire[modifier | modifier le wikicode]

Au terme de la réunion du soviet de Kronstadt[6], l'assemblée décida également d'appeler à une conférence des délégués pour le 2 mars, censée débattre de la façon dont les nouvelles élections des soviets seraient tenues.

Cette conférence, composée de deux délégués des équipages du bateau et de représentants des unités d'armée, des docks, des ateliers, des syndicats et des établissements du Soviet (soit 303 délégués au total) pris trois décisions :

  • la conférence procéda à la dissolution du soviet de Cronstadt et à son remplacement par le Comité Révolutionnaire Provisoire (CRP). Ce comité fut chargé d'organiser la défense de Cronstadt contre le gouvernement bolchévique après qu'un délégué eut fait circuler la rumeur selon laquelle les bolchéviques s'apprêtaient à attaquer la réunion, ce qui était faux.
  • La conférence vota la résolution de « non-reconnaissance du pouvoir soviétique », en contradiction avec la résolution de « soviets librement élus » de la veille[7].
  • Elle ordonna l'arrestation de tous les opposants bolchéviques à l'insurrection.

Dès le début de la révolte, Kronstadt commença à se réorganiser de bas en haut. On procéda à de nouvelles élections de comités syndicaux, et un Conseil des syndicats fut formé. La conférence des délégués se réunit régulièrement (spécifiquement les 2, 4 et 11 mars) pour discuter des sujets concernant les intérêts de Kronstadt et la lutte contre le gouvernement bolchevique. Un quotidien révolutionnaire fût créé : Izvestia. Ce dernier dénonça « les gendarmes bolcheviks », leur « dictature » et son « capitalisme d'État ».

Rejet du gouvernement bolchevique par des communistes de Kronstadt[modifier | modifier le wikicode]

Les troupes communistes présentes sur Kronstadt abandonnent le Parti, exprimant ainsi leur soutien à la révolte et son objectif de « tout le pouvoir aux conseils et non aux partis ». Environ 300 communistes sont arrêtés et emprisonnés , tandis que 780 communistes quittent le parti pour protester contre les mesures que celui-ci prend contre les demandes de Kronstadt et son rôle général dans la Révolution. Jusqu'à un tiers des délégués élus à la conférence des rebelles de Kronstadt du 2 mars sont d'anciens bolcheviks.

La répression[modifier | modifier le wikicode]

Ultimatum bolchévik[modifier | modifier le wikicode]

Trotsky envoie le 5 mars un ultimatum au nom du gouvernement bolchevique, affirmant que la révolte « a été assurément préparée par le contre-espionnage français » et que la résolution de Petropavlovsk est une résolution des SR de droite et des réactionnaires. Il ajoute que la révolte est organisée par d'ex-officiers tsaristes menés par le général Kozlovsky - lequel s’est en fait rallié à l’Armée rouge (et, ironiquement, a été placé dans la forteresse en tant que spécialiste militaire par Trotski).

Dans un tract du Comité de Défense de Petrograd dirigé par Zinoviev, il est indiqué que si les rebelles ne se rendent pas ils seront tirés « comme des perdrix » et les familles des marins à Petrograd seront prises en otage.

Des considérations stratégiques importantes augmentaient la panique de milieux gouvernementaux. Tant que la mer autour de Kronstadt était gelée, il était possible de l’atteindre, mais quand, le printemps arrivé, la glace serait fondue, elle deviendrait impossible à atteindre et de ce fait, potentiellement une base d’où pourraient opérer une force capitaliste étrangère.

Tentatives de négociations (demandées au gouvernement bolchevique)[modifier | modifier le wikicode]

Le 5 mars, soit deux jours avant que le bombardement de Kronstadt commence, un groupe d'anarchistes menés par Emma Goldman et Alexandre Berkman se proposent comme intermédiaires pour faciliter les négociations entre rebelles et gouvernement (l'influence des anarchistes a été particulièrement forte dans Kronstadt entre 1917 et 1921). Mais ce geste est ignoré par les bolcheviks. Quelques années plus tard, Victor Serge reconnaît que « même quand le combat avait commencé, il aurait été facile d'éviter tout cela : il était seulement nécessaire d'accepter la médiation offerte par les anarchistes (notamment Emma Goldman et Alexandre Berkman) qui avaient des contacts avec les insurgés. Pour des raisons de prestige et par un excès d'autoritarisme, le Comité central refusera cette possibilité. »

Le Soviet de Pétrograd du 6 mars suggère également qu'une délégation de membres du Parti et de non-affiliés (mais membres du Soviet) visite Kronstadt. Cette proposition n'est pas non plus retenue par le gouvernement. Les rebelles, réservés quant au véritable statut des délégués non-affiliés, demandent que l'élection de la délégation ait lieu dans les usines, en la présence d'observateurs venus de Kronstadt : cette demande reste sans réponse, le Parti craignant que des observateurs indépendants ne rapportent la réalité d'une révolte populaire à Kronstadt et n'exposent ainsi les propos mensongers de la propagande officielle au sujet de Kronstadt, rendant une intervention armée beaucoup plus hasardeuse. Une délégation envoyée par Kronstadt pour expliquer les demandes au Soviet de Pétrograd est directement envoyée dans les prisons de la Tchéka. La décision d'attaquer Kronstadt a été déjà prise: se basant sur des documents des archives soviétiques, l'historien Israel Getzler déclare : le « 5 mars, sinon plus tôt, les chefs soviétiques avaient décidé d'écraser Kronstadt. Ainsi, dans un câble à [un] membre du Conseil du travail et de la défense de ce jour, Trotski avait insisté sur le fait que « seule la prise de Kronstadt mettra un terme à la crise politique dans Pétrograd » ».

Refus de négociations par les bolcheviks[modifier | modifier le wikicode]

Pour les bolcheviks, la victoire de l'insurrection de Kronstadt ne peut que conduire à brève échéance à la victoire de la contre-révolution, indépendamment des idées qui peuvent être présentes dans la tête des marins révoltés. Le même jour, agissant en tant que Président du Conseil militaire révolutionnaire de l'armée et de la marine de la République (RVSR), Trotski commande la réforme et la mobilisation de la VIIe Armée « pour supprimer le soulèvement dans Kronstadt, le plus rapidement possible. »[8]

Mais si, pour Lénine et les bolcheviks, l'insurrection risque de conduire à la contre-révolution, elle est aussi le signe que le pays est épuisé par huit années de guerre et de guerre civile. Il déclare le 8 mars : « tant que la révolution n'a pas éclaté dans d'autres pays, il nous faudra des dizaines d'années pour nous en sortir. » Maintenant que les armées blanches sont défaites, il estime qu'il faut en finir avec le « communisme de guerre ». Le 15 mars, il propose au congrès de remplacer la réquisition par un impôt en nature, laissant libre le paysan de vendre le reste de la récolte : « il faut accorder la liberté d'échange sous peine de voir le pouvoir soviétique renversé, puisque la révolution mondiale tarde. » C'est le premier pas de la NEP.

Attaque de Kronstadt par l'Armée rouge[modifier | modifier le wikicode]

L'ultimatum de Trotsky est refusé le 7 mars 1921 : dans les Izvestia de Kronstadt on dénonçait Trotski, le « dictateur de la Russie soviétique ».

Le premier assaut, le soir du 7 mars, est un échec et 500 soldats de l'Armée rouge furent tués. Les soldats, sous les ordres de Mikhaïl Toukhatchevski, devaient attaquer sur plusieurs kilomètres de glace, sous les obus et la mitraille de Kronstadt. Des grappes entières de soldats périssent noyés dans l'eau glacée ; percés par les obus, des régiments s'affolent et se débandent. « Après que le Golfe eut avalé ses premières victimes, » l'historien Paul Avrich relève que « certains des soldats rouges, y compris un corps de Peterhof Kursanty, commencèrent à passer aux insurgés. D'autres refusèrent d'avancer, malgré les menaces des canonnières à l'arrière qui eurent ordre de tirer sur les hésitants. Le commissaire du groupe nord signala que ses troupes voulurent envoyer une délégation à Kronstadt pour connaître les demandes des insurgés. » L'historien trotskiste Jean-Jacques Marie conteste cette version ; il attribue la menace de tirer sur les hésitants à Pétritchenko, et relève que les régiments qu'il cite n'arrivent sur place que le lendemain.

Il y eut ensuite une pause, parce que le même jour (8 mars) débutait le Xe congrès du Parti Communiste Russe (bolchevik). L'ensemble des tendances du Parti soutiennent alors la répression, y compris l’Opposition Ouvrière dirigée par Kollontaï et Chliapnikov. Victor Serge a également soutenu la répression :

« Avec bien des hésitations et une angoisse inexprimable, mes amis communistes et moi, nous nous prononcions finalement pour le parti. Voici pourquoi. Kronstadt avait raison. Kronstadt commençait une nouvelle révolution libératrice, celle de la démocratie populaire. “La troisième révolution” disaient certains anarchistes bourrés d’illusions enfantines. Or, le pays était complètement épuisé, la production presque arrêtée, il n’y avait plus de réserve d’aucune sorte plus même de réserve nerveuse dans l’âme des masses. Le prolétariat d’élite, formé par les luttes de l’ancien régime, était littéralement décimé. Le parti, grossi par l’afflux des ralliés au pouvoir, inspirait peu de confiance. Des autres partis ne subsistaient que des cadres infimes, d’une capacité plus que douteuse. [...] Si la dictature bolchevik tombait, c’était à brève échéance le chaos, à travers le chaos la poussée paysanne, le massacre des communistes, le retour des émigrés et finalement une autre dictature anti-prolétarienne par la force des choses. »

Vers la fin de la révolte, Trotski refuse l'utilisation d'armes chimiques, mais cette option a été évoquée dans le cas d'une résistance plus acharnée.

La nuit du 16 au 17 mars, « la troïka extraordinaire d'Aleksei Nikolaev » arrête plus de 100 meneurs de l'insurrection, dont 74 sont publiquement abattus. L'assaut final a lieu le 17 et, une fois les forces bolcheviques entrées finalement dans la place, « les troupes attaquantes prendront vengeance pour leurs camarades tombés dans une orgie de sang. »[9] Après dix jours de constantes attaques, la révolte de Kronstadt est finalement écrasée par l'Armée rouge.

Sur le plan international, à cette époque, il y avait un large accord sur la nécessité de la répression, y compris dans le KAPD (déjà dans l'opposition de gauche à la Troisième Internationale).

Suite de la répression - Bilan[modifier | modifier le wikicode]

La répression ne se termine pas ici. Des prisonniers emmenés à Pétrograd sont exécutés au long des mois qui suivent. « Ce massacre prolongé fut dirigé ou autorisé par Dzerjinski. (...) La responsabilité du Comité central bolchevique aura été simplement énorme [et] la répression qui s'ensuivit... inutilement barbare. »[10]

Les pertes bolcheviques sont estimées à plus de 10000 morts. Aucun chiffre fiable sur les rebelles tués, exécutés par la Tchéka ou plus tard ou déportés dans des camps de prisonniers n'est disponible. Nicolas Werth indique que la répression a fait des milliers de victimes[11]. Après l'écrasement de la révolte, 4836 marins de Kronstadt sont arrêtés et transférés en Crimée ou dans le Caucase. Lénine ordonne le 19 avril qu'ils soient finalement envoyés dans des camps de travail obligatoire (futurs camps du Goulag) des régions d'Arkhangelsk, de Vologda et de Mourmansk. Huit mille marins, soldats et civils s'échappent vers la Finlande en marchant sur la glace. Les équipages du Petropavlovsk et du Sébastopol combattent jusqu'au dernier, de même que les cadets de l'école de mécanique, du détachement de torpilles et de l'unité des communications. Un communiqué statistique de la section spéciale de la Troïka extraordinaire du 1er mai déclare que 6528 rebelles ont été arrêtés, 2168 exécutés (33 %), 1955 condamnés au travail obligatoire (dont 1486 pour cinq années), et 1272 libérés. Les familles des rebelles sont déportées en Sibérie, considérée comme « seule région appropriée » pour elles.

Après que la révolte a été anéantie, le gouvernement bolchevique réorganise la forteresse. Alors qu'il a maté la révolte au nom du « pouvoir aux soviets », le commandant militaire nouvellement désigné pour Kronstadt abolit le soviet local et réorganise la forteresse « avec l'aide d'une troïka révolutionnaire » (c'est-à-dire un comité de trois hommes spécialement désignés)[12]. Le journal de Kronstadt fut renommé Krasnyi Kronchtadt (Kronstadt rouge) ; il annonce dans son éditorial que « les dispositifs fondamentaux » de Kronstadt sont ramenés à la « dictature du prolétariat », alors que leurs « phases initiales » ont été simplement faites de « restrictions à la liberté politique, de terreur, centralisme, discipline militaire et direction de tous des moyens et des ressources vers la création d'un appareillage offensif et défensif d'État[13]. » Les vainqueurs entreprennent d'éliminer toutes les traces de la révolte, la place d'Ancre devenant « Place révolutionnaire » et les cuirassés rebelles Petropavlovsk et Sébastopol étant rebaptisés respectivement Marat et Commune de Paris.

Trotski et Kronstadt[modifier | modifier le wikicode]

Trotski est fortement critiqué pour son rôle dans la répression de Kronstadt, mais s'en défend dans un article de 1938[14]. Pour Trotski, ce soulèvement est marqué par le caractère réactionnaire et petit-bourgeois des participants socialistes-révolutionnaires et anarchistes. Selon lui, les chefs révolutionnaires de toutes tendances qui ont mené le soulèvement de 1917 et qui ont fait la réputation révolutionnaire de la ville ont été envoyés aux quatre coins de la Russie pour les besoins de la Révolution, et il écrit :

« les marins qui étaient restés dans le Cronstadt « en paix » jusqu'au début de 1921 sans trouver d'emploi sur aucun des fronts de la guerre civile, étaient en règle générale considérablement au-dessous du niveau moyen de l'Armée rouge, et contenaient un fort pourcentage d'éléments complètement démoralisés qui portaient d'élégants pantalons bouffants et se coiffaient comme des souteneurs. La démoralisation sur la base de la famine et de la spéculation avait de façon générale terriblement augmenté vers la fin de la guerre civile. Ce qu'on appelait le mechotchnitchestvo (« le petit marché noir ») avait revêtu le caractère d'un fléau social qui menaçait d'étrangler la révolution. Et, à Cronstadt particulièrement, garnison qui était oisive et vivait sur son passé, la démoralisation avait atteint des proportions très importantes. Quand la situation devint particulièrement difficile dans Petrograd affamée, on examina plus d'une fois, au Bureau politique, la question de savoir s'il ne fallait pas faire un « emprunt intérieur » à Cronstadt, où restaient encore d'importantes réserves de denrées variées. Mais les délégués des ouvriers de Petrograd répondaient : « Ils ne nous donneront rien de plein gré. Ils trafiquent sur les draps, le charbon, le pain. A Cronstadt aujourd'hui, toute la racaille a relevé la tête. » Telle était la situation réelle, sans les doucereuses idéalisations faites après coup. Il faut ajouter encore que s'étaient réfugiés dans la flotte de la Baltique, en se portant « volontaires », des marins lettons et estoniens qui craignaient de partir au front et cherchaient à revenir dans leurs patries bourgeoises, la Lettonie et l'Estonie. Ces éléments étaient résolument hostiles au pouvoir soviétique et ont bien manifesté cette hostilité pendant les journées de l'insurrection de Cronstadt. Et, en même temps, des milliers et des milliers d'ouvriers lettons, surtout d'anciens manœuvres, faisaient preuve, sur tous les fronts de la guerre civile, d'un héroïsme sans précédent... On ne peut mettre dans le même sac ni tous les Lettons ni tous ceux de Cronstadt. Il faut savoir opérer les différenciations politiques et sociales. »[15]

À propos des conséquences qu'aurait entraînées ce soulèvement, Trotski ajoute :

« Les soviets dominés par les socialistes-révolutionnaires et les anarchistes ne pouvaient servir que de marchepieds pour passer de la dictature du prolétariat à la restauration capitaliste. Ils n'auraient pu jouer aucun autre rôle, quelles qu'aient été les « idées » de leurs membres. Le soulèvement de Cronstadt avait ainsi un caractère contre-révolutionnaire. »

Dans sa version des faits, Trotski a donc choisi une bataille sanglante plutôt que de voir s'étendre « l'ennemi » ou « l'ennemi intérieur » dans le Nord du pays et risquer encore plus de dégâts. Selon lui, l'intérêt de la bourgeoisie russe était de faire entrer les armées « alliées » et blanches pour reprendre le pouvoir d'où elle avait été chassée quatre ans plus tôt par la Révolution.

Les versions des historiens anarchistes russes[16] ou des opposants de gauche (tels qu'Ante Ciliga[17]) sont fort différentes. Selon eux, le rôle de Trotski était la défense du monopole du parti bolchevik, écrasant toute opposition de gauche ou anarchiste par désir d'hégémonie. Selon leurs visions, l'alliance entre anarchistes et monarchistes relevant de la « mauvaise foi » de Trotski.

En 2014, Olivier Besancenot et Michael Löwy, tous deux issus d’un courant trotskiste, écrivent : « L’écrasement des marins de Kronstadt n’était pas « une tragique nécessité », mais une erreur et une faute. »[18].

Kronstadt et l’émigration[modifier | modifier le wikicode]

Selon l’analyse de Lénine et Trotski, la répression de la révolte de Kronstadt était nécessaire car il n’existait pas de troisième voie entre les bolcheviks et les armées blanches. Quels que soient les sentiments des marins révoltés, il semble que cette analyse ait été partagée par les milieux monarchistes russes. Le prince Lvov a ainsi reçu un télégramme indiquant : « Félicitations, les soviets sont tombés. » ; le journal cadet de Miloukiv, Poslednie Novosti écrit que l’insurrection de Kronstadt a « suscité un vif intérêt dans les cercles financiers et boursiers français. » Tseidler, représentant de la Croix-Rouge à Helsinki écrit que « bien qu’ils se considèrent comme socialistes, les insurgés reconnaissent la propriété privée ».[19]

Les milieux monarchistes ont tenté de venir matériellement en aide aux insurgés[20]. Le Centre national, qui devait en 1919 constituer un gouvernement blanc en cas de victoire du général blanc Ioudenitch, cherche à rassembler des fonds pour soutenir les insurgés. Victor Tchernov, dirigeant démocrate des socialistes-révolutionnaires, adresse ses « salutations fraternelles » et propose de « venir en personne pour placer mes forces et mon autorité au service de la révolution de peuple ». Le 9 mars au soir, une délégation arrive à Kronstadt pour apporter une aide humanitaire, composée du baron Vilken, ancien commandant du Sébastopol (suscitant la colère des anciens marins de ce bâtiment), le général Iavit, le colonel Bounakov, représentant du grand prince Nicolas Nicolaievitch Romanov, Saliari, le chef du service de renseignement de l’État major finlandais, Guerman, membre d’une organisation monarchique clandestine, etc. Le comité révolutionnaire accepte leur aide, mais ne recevra que 13 quintaux de blé. Des fonds sont collectés par l’Union des commerçants et des industriels[21]. D'après Stepan Petrichenko, président du comité révolutionnaire provisoire de Kronstadt, l'aide était livrée par la Croix-Rouge russe résidant en Finlande et ce à titre « philanthropique »[22].

Le tournant du Xe congrès[modifier | modifier le wikicode]

Les grandes décisions du Xe congrès du PCR(b), qui ont lieu au moment même de la répression du soulèvement de Kronstadt, sont symboliques d'un tournant majeur qui alors lieu dans la Russie soviétique.

Trois questions fondamentales étaient à l’ordre du jour: le rôle des syndicats dans le système soviétique, la politique à adopter dans les campagnes vu la situation d'urgence, et l’abolition des courants à l’intérieur du parti.

Si Lénine assouplit sa position concernant les syndicats (par rapport à Trotsky qui défend leur militarisation), la décision prise révèle l'ampleur du déficit démocratique : « les syndicats sont le seul secteur où la sélection des dirigeants doit se faire par les masses organisées ».

Concernant la politique dans les campagnes, le congrès acte l'abandon du communisme_de_guerre et l'adoption de la Nouvelle politique économique (NEP). La NEP libéralisait le commerce et l'agriculture davantage ce que réclamaient les mutins de Kronstadt.

Notes[modifier | modifier le wikicode]

  1. Sections politiques du parti communiste existant dans la plupart des institutions d'État.
  2. Détachements policiers créés officiellement pour lutter contre l'agiotage, mais qui en fin de compte confisquaient tout ce que la population affamée, les ouvriers compris, amenaient des campagnes pour la consommation personnelle.
  3. Élèves-officiers.
  4. Cité par Emma Goldman : http://kropot.free.fr/Goldman-trotsky.htm
  5. « Pourquoi nous combattons», dans Izvestia de Kronstadt (journal des révoltés).
  6. Voline dans La Révolution inconnue, le mot d'ordre « Tout le pouvoir aux Soviets locaux » signifiait pour Cronstadt l'indépendance de chaque localité, de chaque Soviet, de chaque organisme social dans les affaires qui les concernaient, par rapport au centre politique du pays : le droit de prendre des initiatives, des décisions et des mesures, sans demander la « permission » à ce « centre ». D'après cette interprétation, le « Centre » ne pouvait dicter ni imposer sa volonté aux Soviets locaux, chaque Soviet, chaque organisme ouvrier ou paysan étant le « maître » chez lui. Nécessairement, il avait à coordonner son activité avec celle d'autres organisations, sur une base fédérative. Les affaires concernant le pays entier devaient être coordonnées par un centre fédératif général.
  7. cité par Vanzler http://www.marxists.org/francais/4int/prewar/1938/vanzler.htm
  8. « Le rôle des chefs communistes dans la tragédie de Kronstadt de 1921 à la lumière des documents archivistiques récemment publiés », La Russie révolutionnaire, vol. 15, n°1, juin 2002, p. 32.
  9. Paul Avrich, La Tragédie de Cronstadt, p. 211
  10. Victor Serge, Mémoires d'un révolutionnaire, pp. 131ss.
  11. Pour les seuls mois d'avril-juin 1921, il y eut Modèle:Unité à mort et Modèle:Unité à des peines de prison ou de camp. Nicolas Werth, Histoire de l'Union soviétique. De l'Empire russe à la Communauté des États indépendants (1900-1991), PUF, coll. « Thémis Histoire », Paris, 5e édition refondue, 2001, p. 179.
  12. I. Getzler, Kronstadt 1917 - 1921 : Le destin d'une démocratie des soviétique, p. 244.
  13. Cité par Getzler, p. 245
  14. « Œuvres - janvier 1938 : Beaucoup de tapage autour de Cronstad », sur marxists.org (consulté le 22 décembre 2013)
  15. Voline La persécution contre l'anarchisme en Russie soviétique ; ou encore son livre La révolution inconnue consultable en ligne partiellement.
  16. Voline La persécution contre l'anarchisme en Russie soviétique ; ou encore son livre La révolution inconnue consultable en ligne partiellement.
  17. Ante Ciliga, L'Insurrection de Cronstadt et la destinée de la révolution russe, Allia, 1983
  18. Olivier Besancenot, Michael Löwy, Affinités révolutionnaires : Nos étoiles rouges et noires, Éditions Mille et une nuits, août 2014, 260 p., (ISBN 9782755507225), notice critique.
  19. cité par Jean-Jacques Marie, Cronstadt, p. 278 et Paul Avrich, La tragédie de Cronstadt, p. 114.
  20. Jean-Jacques Marie, Cronstadt et l'émigration, in Cronstadt, p. 277-283.
  21. Jean-Jacques Marie, Cronstadt, p. 281-282.
  22. Mett I., La Commune de Cronstadt. Crépuscule sanglant des soviets, Paris, janvier 1949, Spartacus, 2e série n°11 p. 78-81

Références[modifier | modifier le wikicode]

  • La rébellion de Kronstadt 1921 (livre)
  • Les Marins de Kronstadt (film de 2006)
  • Tous les numéros des Kronstadt Izvestia sur Marxists.org

Bibliographie[modifier | modifier le wikicode]

  • Voline, La Révolution Inconnue, Livre troisième : Les luttes pour la véritable Révolution sociale (1918-1921), Éditions Entremonde, Lausanne, 2009 (ISBN 978-2-940426-04-1)
  • Paul Avrich, La tragédie de Cronstadt, Seuil, 1975.
  • Ante Ciliga, L'Insurrection de Cronstadt et la destinée de la révolution russe, éditions Allia, 1983 ; réédition 2015. (ISBN 9782844859808)
  • Georges Fontenis et Alexandre Skirda, 1921, l'insurrection de Cronstadt la rouge, Éditions d'Alternative libertaire, 2002. (ISBN 2914933010)
  • Nestor Makhno, Mémoires et écrits, éditions Ivrea, 2009. (ISBN 978-2-85184-286-2)
  • Jean-Jacques Marie, Cronstadt, Fayard, 2005. (ISBN 2213626057)
  • Ida Mett, La Commune de Kronstadt, crépuscule sanglant des soviets, éditions Spartacus, 1977.
  • Recueil : Alexandre Berkman (1870-1936) ; Joseph Staline (1879-1953) ; Léon Trotski (1879-1940) La Commune de Cronstadt : recueil de documents comprenant la traduction intégrale des Isvestias de Cronstadt, Paris, Bélibaste, 1969.
  • Normand Baillargeon, L'ordre moins le pouvoir. Histoire et actualité de l'anarchisme, Agone, 2001 & 2008, Lux Éditeur 2004.
  • Izvestia du Comité révolutionnaire de Kronstadt (collection complète du journal publié par les insurgés pendant la révolte), traduit du russe par Régis Gayraud, éd. Ressouvenances, 1988.
  • Alexandre Skirda, Kronstadt 1921 (Prolétariat contre dictature communiste), Éditions de Paris Max Chaleil, 2012, note de lecture.
  • Alexander Berkman, La rébellion de Kronstadt 1921, Éditions la Digitale, 2007.
  • Marie Goldsmith, La vérité sur Kronstadt, in Les Anarchistes russes, les soviets et la révolution russe de 1917, Paris, Éditions de Paris, 2000, notice.

Travaux universitaires[modifier | modifier le wikicode]

  • Pierre-François Souyri, Paul Avrich, La tragédie de Cronstadt, 1921, Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, 1976, vol.31, n°2, texte intégral.

Liens externes[modifier | modifier le wikicode]