Pré-parlement (Russie)

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Théâtre Alexandre, où se tient la Conférence démocratique
Jusqu'en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui avait à l'époque 13 jours de retard sur le calendrier grégorien. Le 23 février « ancien style » correspond donc au 8 mars « nouveau style » (n.s.).

Le Soviet de la République ou Pré-parlement, était une assemblée législative éphémère créée juste avant la Révolution d'Octobre.

Il est issu de la « Conférence démocratique » des 14-22 septembre (n.s 27 septembre-5 octobre).

La Conférence démocratique[modifier]

Convocation[modifier]

Début septembre, suite à la déroute du putsch de Kornilov, le gouvernement provisoire est en crise politique. Les soviets sont revitalisés et les bolchéviks sont en force. Le 31 août, le soviet de Petrograd et 126 soviets de province votent une résolution en faveur du pouvoir des soviets.

Face à Kérensky qui concentre de fait le pouvoir, à la tête d’un Directoire de 5 personnes, les conciliateurs (socialistes-révolutionnaires et menchéviks) ont l'idée d'une « conférence démocratique » censée montrer leurs forces, réfréner les ambitions de Kerensky, mais aussi servir de contre-feu au Congrès des soviets.

Lénine tente alors de revenir à la stratégie d'interpellation des conciliateurs abandonnée après les journées de juillet : prenez le pouvoir sans la bourgeoisie, et les bolchéviks se limiteront à la démocratie soviétique (les partis majoritaires au soviet forment le gouvernement). Quand il apprend le 3 septembre que la politique conciliatrice se poursuit encore (création du Directoire, tentatives à tout prix des socialistes pour former une nouvelle coalition avec des bourgeois n'appartenant pas aux KD...) il ajoute un post-scriptum pessimiste à sa lettre.[1] Mais il maintiendra néanmoins sa proposition jusqu'à la Conférence[2][3], répétant aux modérés que c'est la seule voie de développement pacifique de la révolution[4]. Des indices positifs existaient : les rangs des mencheviks et des SR étaient déchirés, en colère contre Kerenski, les Comités révolutionnaires nés de la lutte contre Kornilov résistaient à l'ordre du gouvernement de se dissoudre...

Lors de sa réunion du 13 septembre, le Comité central assigna à Trotsky, Kamenev, Staline, Milioutine et Rykov la tâche de rédiger une plateforme à présenter à la conférence sur cette ligne d'interpellation. Cependant, alors que Lénine préconisaient que les bolchéviks restent en dehors de cet éventuel gouvernement socialiste, la plateforme n'excluait pas une participation des bolchéviks. Il y avait en réalité des visions différentes parmi le Comité central : pour Trotsky (comme Lénine), cette tactique était une transition vers la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre, pour Kamenev cela devait être durable, car il n'était toujours pas convaincu par les thèses d'avril. Une frange à la gauche du parti trouve le tournant de Lénine trop opportuniste[5].

La conférence est finalement convoquée, d'abord pour le 12 septembre, puis ajournée au 14. Elle se tient au Théâtre Alexandra à Petrograd.

Représentativité[modifier]

Les conciliateurs perdant pied dans les soviets, ils font tout pour constituer des délégations qui s'appuient sur des secteurs moins mobilisés, et de composition plus petite-bourgeoise, où ils ont encore la prépondérance. Ils favorisent ainsi largement les zemstvos par rapport aux soviets, insistent sur la nécessité de représenter largement le secteur des coopératives... On soulignait que celles-ci représentaient 20 millions de leurs membres, voire « la moitié de la population de la Russie », de par leurs racines dans les campagnes.

Les dirigeants des coopératives qui, auparavant, n'avaient occupé aucune place dans la politique, s'engagèrent pour la première fois sur ce terrain pendant la Conférence de Moscou. Ils approuvaient l'expropriation des propriétaires nobles sous condition que leurs propres lots (souvent très importants) soient agrandis. Parmi ces dirigeants on trouvait des intellectuels libéralo-populistes, partiellement libéralo-marxistes, qui établissaient un pont naturel entre les KD et les conciliateurs. « A l'égard des bolcheviks, les coopérateurs manifestaient une haine analogue à celle du koulak pour le journalier insoumis »[6]. Trotsky polémiquait devant le Soviet de Petrograd : « Les coopérateurs doivent être de bons organisateurs, marchands, comptables, mais, quant à la défense des droits de classe, les paysans comme les ouvriers la remettent à leurs soviets ».

1775 délégués furent validés, et 1582 se présentèrent. Les bolchéviks se retrouvent donc en minorité. Mais «  ils représentaient un groupe très imposant qui, sur certaines questions, rassemblait autour de lui plus du tiers de l'assistance »[6]. Les délégués affiliés à des partis étaient au nombre de :

Le parti KD, discrédité par son soutien à la réaction kornilovienne, ne fut pas admis en tant que tel, mais de nombreux capitalistes et autres propriétaires furent présents. Les bolchéviks avaient par ailleurs des membres admis en tant que représentants de syndicats et d'autres organisations de masse.

Discussions au sein des bolchéviks[modifier]

Au fil des informations qu'il reçoit, Lénine considère qu'il n'y a plus rien à attendre de la Conférence et des conciliateurs. Il envoie deux lettres[7][8] rédigées entre les 12 et 14 septembre dans lesquelles il défend que le parti doit lancer une insurrection immédiate, et « cerner le théâtre Alexandra ».

Lénine stigmatise ces « champions de la fraude » (les conciliateurs), mais aussi l'erreur des bolchéviks qui se laissent aveugler et d'y perdre trop de temps:

« Les bolchéviks devaient partir en signe de protestation et (...) laisser un ou trois de leurs 136 députés comme “agents de liaison”, pour les communications téléphoniques sur le moment où prendraient fin les odieux bavardages et où on passerait au vote. (...) Les délégués bolchéviks devaient à 99/100 se rendre dans les usines et dans les casernes ; c'est là qu'aurait été la véritable place des délégués arrivés de tous les coins de la Russie et qui avaient vu après le discours de Zaroudny tout l'abîme de corruption où étaient tombés les socialistes révolutionnaires et les mencheviks. C'est là, plus près des masses, qu'il aurait fallu, dans des centaines et des milliers de réunions et d'entretiens, discuter les leçons de cette conférence de comédie. »[9]

Il considèrera même après coup que c'était une erreur de participer à la Conférence[10]. Il ne fait pas de doute qu'il y avait une certaine impatience parmi les bolchéviks de Petrograd. Ainsi Boukharine raconta plus tard que « les matelots placés en sentinelles par Kérensky pour protéger la Conférence démocratique contre nous autres bolcheviks, s'adressaient à Trotsky et lui demandaient en faisant cliqueter leurs baïonnettes : "Est-ce qu'on va pouvoir bientôt travailler avec ce truc-là ?"  »

Les dirigeants du Parti reçoivent le 15 septembre les lettres de Lénine[5]. Le Comité central est réuni en urgence et on distribue des copies des lettres pour que chacun puisse en prendre connaissance. « Nous étions tous abasourdis », se rappellera Boukharine. Le CC décidé de brûler les lettres et de garder seulement une copie de chaque, pour éviter qu'elles ne fuitent. Mais on décida de ne pas changer de tactique. Certains n'avaient pas d'opposition avec l'idée d'insurrection, comme Trotsky, mais pensaient que c'était trop tôt et qu'il fallait attendre le congrès des soviets.

L’édition du 16 septembre du Rabotchi Pout, publiait un des articles précédants[4] de Lénine comme s'il n'avait pas proposé de changement de tactique depuis. C’est à ce moment-là que Lénine décida de rentrer sur-le-champ à Petrograd malgré le fait que le Comité central lui avait expressément interdit de le faire, par sécurité. Le 17 septembre, ou peu de temps après, il voyagea de Helsingfors à Vyborg, à 130 kilomètres de la capitale, et alerta Kroupskaïa et Sverdlov – mais pas le Comité central – de sa ferme intention de rentrer à Petrograd.

Débats en plénier[modifier]

Quand Kerensky se présente, il commence à serrer la main de ceux qui sont au bureau. D'un côté les bolchéviks, et de l'autre les korniloviens, refusent de lui tendre la main. Il dut commencer par s'expliquer sur ses liens avec Kornilov, et ne fut pas convainquant. Un soldat s'avance vers l'estrade et lui crie à bout portant : « Vous êtes le malheur du pays! » Trotsky lui lance une attaque qui fait mouche, sur le fait qu'il a rétabli la peine de mort, qui s'applique surtout aux soldats, mais que Kornilov y échappe.[11]

Des politiciens expriment des critiques voilées à Kérensky : Zaroudny (ancien ministre de la Justice) dit qu'il ne peut citer aucune action du gouvernement pour obtenir la paix, Tsérétéli reproche à Kérensky d'avoir les vertiges du pouvoir... Mais Trotsky les accuse tous, soulignant qu'il ne peut y avoir un bonaparte Kérensky que parce qu'il y a une clique de peudo démocrates qui le soutiennent. Comme le note Milioukov : « l'assemblée sentit tout de suite que celui qui parlait était l'ennemi commun »[6].

Les bolchéviks sont ensuite accusés de ne pas se salir les mains en refusant de prendre part au pouvoir (au sein du gouvernement provisoire). Beaucoup sont incapables de concevoir que les bolchéviks puissent réellement concrétiser la forme de pouvoir dont ils parlent, le « tout pouvoir aux soviets ». Mais Kerensky se sent néanmoins obligé d'affirmer qu'il n'est pas seul :

« Ne vous y trompez pas, ne croyez pas que, si je suis traqué par les bolcheviks, il n'y ait pas derrière moi les forces de la démocratie. Ne croyez pas que je manque de points d'appui. Sachez bien que si vous entreprenez quelque chose, les chemins de fer s'arrêteront, les dépêches ne seront pas transmises… »

Une partie de la salle applaudit, une partie, troublée, se tait, le groupe bolchevik rit aux éclats.

Trotsky fait ensuite une déclaration au nom des bolchéviks dans laquelle il répond que le parti ne prendra pas le pouvoir « contre la volonté organisée des travailleurs », ce qui faisait référence au congrès des soviets à venir, qui devait donner une claire majorité aux bolchéviks et aux SR de gauche. Il réaffirme les revendications du parti, de contrôle ouvrier, de terre aux paysans, de paix immédiate, d'armement des travailleurs.

Une passe d'arme a lieu entre Trotsky et les menchéviks défendant jusqu'à l'absurde leur ligne de l'étape bourgeoise de la révolution. Skobélev assume avec fierté d'avoir fait une coalité avec la bourgeoisie alors que les conciliateurs étaient en position de force :«  Nous aurions pu nous saisir du pouvoir dès le 27 février mais… nous employâmes toute la vertu de notre influence à aider les éléments bourgeois à se remettre de leur trouble… pour qu'ils vinssent au pouvoir.  » Alors Trotsky demande pourquoi les menchéviks n'ont pas laissé Kornilov s'emparer du pouvoir, et les bourgeois "remis de leur trouble" qui le soutenaient. Tsérétéli répond qu'un pouvoir purement bourgeois est encore impossible : cela provoquerait une guerre civile. Il fallait remettre le pouvoir à la bourgeoisie par étape... Et pour l'instant il fallait faire une coalition.

Milioukov quant à lui expliqua franchement que la coalition avait pour but de lutter contre la « voyouterie anarchique des bolchéviks ». Riazanov l'attaque en lisant un éditorial de la Rietch (journal KD) du 29 août que Milioukov avait retiré au dernier moment, laissant dans le journal une colonne blanche : « Oui, nous n'avons pas peur de dire que le général Kornilov poursuivait les mêmes desseins que ceux que nous estimons indispensables pour le salut de la patrie. » 

Les bolchéviks et la réunion des délégués soviétiques[modifier]

Lors de la session du 18 septembre, le soir, les bolchéviks organisent une manifestation de 150 délégués des usines et des régiments devant le théâtre Alexandra, en soutien à la formation d’un gouvernement exclusivement socialiste. Le Comité central, qui a reçu les appels à l'insurrection de Lénine, a décidé de les cacher et de les ignorer.

Cependant une évolution du discours de Trotsky est perceptible. A la réunion des délégués soviétiques de la Conférence démocratique, alors que Martov (menchévik de gauche) propose un gouvernement socialiste large (basé sur les groupes petit-bourgeois invités à la conférence), Trotsky se prononce pour la transmission du pouvoir aux soviets, seuls capables de déployer l'énergie révolutionnaire nécessaire pour un pouvoir fort et réellement populaire. 86 voix se portent sur Trotsky, et 97 sur Martov.

C'est également au cours de la réunion des délégués soviétiques que la date du 2e congrès des soviets est fixée. Les bolchéviks réclament la convocation du congrès dans les 15 jours, et « proposent » de créer dans ce but un organe spécial s'appuyant sur les soviets de Petrograd et de Moscou. En réalité il s'agissait d'une proposition dissuasive, mais les bolchéviks préféraient que la convocation soit faite par le Comité exécutif sortant, pour éviter la mise en cause de la légitimité du congrès. Aussitôt les leaders du Comité exécutif déclarent qu'ils ne délégueront à personne le droit de remplir leurs obligations, et le Congrès fut fixé pour le 20 octobre, dans moins d'un mois.

Votes sur la coalition[modifier]

Au moment des votes sur la coalition, 766 votent pour, contre 688, avec 38 abstentions. Mais un amendement excluant les KD de la coalition réunit une majorité : 595 voix contre 493 avec 72 abstentions. Le vote pour la coalition n'a alors plus de sens.

On convoque alors un présidium de représentants des partis et des groupes pour réviser la question. Résultat : 50 voix pour la coalition, 60 contre. Ce présidium décide aussi que le gouvernement sera responsable devant le pré-parlement qui sortira de la Conférence. Il est alors proposé d'élargir ce parlement à des représentants de la bourgeoisie : 56 mains se lèvent contre 48 avec 10 abstentions.

Kérensky déclare qu'il refuse de participer à un gouvernement purement socialiste.

Finalement, Tsérétéli propose une motion floue qui laisse les mains libres à Kerensky pour faire une nouvelle coalition avec des KD, et les conciliateurs parviennent à la faire voter par 829 voix contre 106, avec 69 abstentions. Le journal des bolcheviks écrira : « Eh bien! vous avez remporté la victoire pour le moment, messieurs les conciliateurs et messieurs les cadets - écrit . Jouez votre jeu. Faites une nouvelle expérience. Ce sera la dernière, nous vous le garantissons ».

Avant de se séparer, la Conférence constitua un organe permanent, en y déléguant 15 % de l'effectif de chaque groupe, au total environ 350 délégués. Les institutions des classes possédantes devaient obtenir en outre 120 sièges. Le gouvernement ajouta de son côté 20 sièges pour les Cosaques. Le tout devait constituer le « Conseil de la République » (ou pré-parlement), qui devait représenter la nation jusqu'à la convocation de l'Assemblée constituante.

Le nouveau gouvernement de coalition sera caractérisé par les bolchéviks comme un gouvernement de guerre civile contre les masses. Pour celles-ci, la situation continue de se dégrader. Dans les villes, beaucoup d’ouvriers se mettent en grève, mais les plus avancés considèrent déjà ce mode d’action comme dépassé et se rallient à l’objectif de l’insurrection.

Première et dernière session du préparlement[modifier]

Sur la participation des bolchéviks[modifier]

Le Comité central vote pour le boycott du préparlement à 9 voix contre 8. Mais le groupe des délégués à la Conférence, lui, suit majoritairement Kamenev. En dépit des statuts et de la tradition du parti, il est décidé de soumettre la question à la décision d'une conférence du parti le 20 septembre, composée des délégués bolcheviks de la Conférence démocratique, des membres du Comité central et du Comité de Pétrograd. En qualité de rapporteur au nom du Comité central, Trotsky défend le boycott face à Rykov. Deux positions s'affrontent : Kamenev, Rykov, Riazanov d'un côté, Sverdlov, Ioffé, Staline de l'autre. Il semblait à la majorité des participants que cette question était purement tactique. En réalité, ce clivage était très lié à celui d'avril, et à celui qui allait venir sur l'insurrection.

Par une majorité de 77 voix contre 50, la conférence du parti repoussa le mot d'ordre du boycott. Le 22 septembre, Riazanov déclara à la Conférence démocratique, au nom du parti, que les bolcheviks envoyaient leurs délégués au préparlement pour « dénoncer, dans cette nouvelle forteresse des conciliateurs, toutes tentatives d'une nouvelle coalition avec la bourgeoisie ». Lénine ne put faire parvenir son avis qu'après :

« Il faut boycotter le préparlement. Il faut se retirer dans les soviets d'ouvriers, de soldats et de paysans, se retirer dans les syndicats, se retirer en général dans les masses. Il faut les appeler à la lutte. Il faut leur donner un mot d'ordre juste et clair : chasser la bande bonapartiste de Kérensky avec son fallacieux préparlement… (...) Trotsky était pour le boycottage. Bravo, camarade Trotsky ! Le mot d'ordre du boycottage est battu dans la fraction des bolcheviks qui se sont réunis à la Conférence démocratique. Mais vive le boycottage ! »[10]

Lénine continue à faire pression non seulement pour le boycott, mais pour préparer l'insurrection. Il en appelle à des militants plus proches de la base pour faire pression sur les milieux dirigeants. Dans une lettre du 29 septembre il menace le comité central de démissionner pour être libre de faire de la propagande dans le parti. Dans presque toutes les organisations locales se constituaient une majorité et une minorité. Dans le Comité de Kiev, par exemple, les partisans du boycottage, ayant à leur tête Evguénia Boch, constituaient une faible minorité, mais déjà, quelques jours après, à la conférence de la ville, une majorité écrasante votait une résolution de boycott du préparlement.

Finalement, aidé par cette pression, Trotsky réussit à convaincre la fraction des délégués bolcheviques au pré-Parlement qu’ils doivent le boycotter.

Ouverture de la session[modifier]

Le préparlement se réunit le 7 octobre (n.s 20 octobre) au Palais Marie. Il avait à sa tête un présidium de 5 membres, avec le SR Nikolai Avksentiev comme président.

PalaisMarie.jpg
Le magnifique palais Marie, qui avait servi auparavant d'asile au Conseil d'Etat, contrastait avec l'Institut Smolny (siège des soviets), crasseux et imprégné d'odeurs de soldats. Soukhanov témoigne de l'ambiance : « Au milieu de toutes ces merveilles on avait envie de se reposer, d'oublier les travaux et la lutte, la famine et la guerre, le désarroi et l'anarchie, le pays et la révolution. »

Sortie des bolchéviks[modifier]

Après l'ouverture de la séance, l'on accorda à Trotsky, d'après le règlement hérité de la Douma d'Etat, dix minutes pour faire une déclaration d'urgence au nom de la fraction bolcheviste. Dans la salle s'établit un silence absolu.

Trotsky fait une déclaration en dénonçant la fausse représentativité démocratique de ce parlement, et la représentation exagérée des possédants. Il dénonce la politique économique du gouvernement, ajoutant :  « on ne pourrait prendre un autre cours si même l'on se donnait consciemment pour but de pousser les masses dans la voie de l'insurrection ». Il accuse le gouvernement de compter sur la prise de Petrograd par les Allemands. Les injures des réactionnaires, et les hurlements sur « l'or allemand » pleuvent alors sur lui. Trotsky souligne : « Jamais rien de pareil ne s'était produit pendant les débats les plus passionnés dans le sordide Institut Smolny », et cite également Soukhanov : « Il nous suffisait de tomber dans la bonne société du palais Marie pour retrouver immédiatement l'atmosphère de cabaret qui régnait dans la Douma censitaire de l'Empire. » Et il termine ainsi :

« Nous, fraction des bolcheviks, déclarons : avec ce gouvernement qui trahit le peuple et avec ce Conseil défaillant devant la contre-révolution, nous n'avons rien de commun... En quittant le Conseil provisoire, nous appelons à la vigilance et au courage les ouvriers, les soldats et les paysans de toute la Russie. Petrograd est en danger ! La révolution est en danger ! Le peuple est en danger !... Nous nous adressons au peuple. Tout le pouvoir aux Soviets! »

L'orateur descend de la tribune. Plusieurs dizaines de bolcheviks quittent la salle, sous les malédictions. Après des minutes d'anxiété la majorité est prête à pousser un soupir de soulagement. Malaise dans le flanc gauche des conciliateurs : « Nous, les plus voisins des bolcheviks – avoue Soukhanov - restions prostrés devant tout ce qui s'était passé. »

La majorité des possédants reste aveuglée sur la situation. Le ministre des Affaires étrangères Téréchtchenko, dans un télégramme secret aux ambassadeurs russes, relatait ainsi la première journée du préparlement : « La première séance a été très neutre, exception faite d'un scandale suscité par les bolcheviks ». Mais des secteurs de la presse bourgeoise étaient impressionnés et revendiquait de la part de leur camp « autant de résolution et de volonté pour l'action qu'il s'en trouve chez le camarade Trotsky ». Certains comprenaient qu'il s'agissait de bien plus que d'un tempérament individuel, comme Milioukov : « Ils parlaient et agissaient comme des hommes qui sentent derrière eux une force, qui savent que le lendemain leur appartient. »

Les bolchéviks se préparent à l'insurrection, prévue pour la nuit du 24 au 25 octobre.

Suite des discussions[modifier]

Ce Préparlement se montre de toute façon incapable d'aboutir à une quelconque décision sortant de la crise.

Les conciliateurs désignèrent Skobélev pour aller à la conférence des Alliés à Paris pour faire pression, dans le sens d'une paix juste, du désarmement progressif... non sans provoquer les sarcasmes des KD.

Le 10, s'ouvrirent les débats sur le relèvement des capacités combatives de l'armée. Le colloque qui remplit trois séances fastidieuses se développa sur un schéma invariable. Il faut persuader l'armée qu'elle combat pour la paix et la démocratie, disait-on à gauche. - Impossible de persuader, il faut contraindre, répliquait-on à droite. - On n'a pas les moyens de contraindre : pour contraindre il faut d'abord persuader, du moins partiellement, répondaient les conciliateurs. Dans l'armée on ne pouvait déjà plus contraindre à la discipline au nom du gouvernement provisoire, on réclamait la paix immédiate.

Le 18 advint l'heure d'une décision qui ne pouvait rien changer à la nature des choses. La formule des socialistes-révolutionnaires réunit 95 voix contre 127 avec 50 abstentions. La formule des droites groupa 135 suffrages contre 139. Il n'y avait pas de majorité, tous les groupes défendaient des insaisissables nuances d'une même orientation politique impuissante.

Le 20, à la commission du préparlement, une bombe fut lâchée par le ministre de la guerre, Verkhovsky. Il fit une déclaration non prévue sur la nécessité de conclure immédiatement la paix, indépendamment de l'avis des Alliés. Tous le condamnèrent unanimement, même ceux qui en privé avaient reconnu qu'il avait raison. La presse patriotique l'accusa de suivre Trotsky, de recevoir de l'or allemand... Verkhovsky fut congédié.

A la séance du 24, on apprend que le Comité militaire révolutionnaire a pris le contrôle de toute la garnison avec ses commissaires, et déclaré l'Etat-major de l'arrondissement contre-révolutionnaire. On ne sait pas encore à ce moment-là s'il s'agit réellement d'une insurrection, mais Kerensky stigmatise la « populace » et annonce que désormais les bolchéviks « sont sujets à une liquidation immédiate, résolue et définitive ». Il demande alors le soutien de l'assemblée, mais les divers socialistes sont frileux de se solidariser du gouvernement et débattent de formules tout l'après-midi. Finalement ils reprennent hypocritement une formule de Martov qui désigne le gouvernement comme co-responsable de la situation et lui demande de remettre la terre aux comités agraires et d'engager des pourparlers de paix immédiatement. Au moment des votes, les soutiens inconditionnels du gouvernement (KD, leaders cosaques, coopérateurs) sont en minorité. La résolution finale demande à ce que la lutte contre l'insurrection soit confiée non au gouvernement, mais à un comité spécial de salut public.

Quand Kerensky, qui était retourné au Palais d'Hiver, découvre la résolution vers 21h, il menace de démissionner et appelle les leaders conciliateurs. Avksentiev cherchait à se justifier : ils considéraient en somme la résolution comme « purement théorique et fortuite, et ne pensaient pas qu'elle pût mener à des effets pratiques (...) [elle n'a] peut-être, n'a pas été tout à fait bien rédigée ». Dan soutient que la résolution est nécessaire pour changer l'état d'esprit des masses, et que si le gouvernement collait partout des affiches annonçant qu'il avait proposé aux Alliés d'entamer des pourparlers de paix, les bolchéviks seraient forcés de dissoudre leur Etat-major révolutionnaire. Dan assurait Kerensky qu'il exagérait la situation sous l'influence de son « Etat-major réactionnaire », pendant que les soldats et gardes rouges s'emparaient de la ville. Kerensky préfère alors s'entretenir avec des officiers réactionnaires, qui lui assurent que l'on peut contre-attaquer avec des cosaques, à condition de ne faire aucune concession aux soviets et d'aller cette fois jusqu'au bout. Kerensky promit tout ce que l'on voulait et s'excusa de n'avoir pas encore arrêté Trotsky pour des raisons de prudence.

Dispersion du préparlement[modifier]

Le 25 à 10h, le Comité militaire révolutionnaire annonce qu’il a pris le pouvoir et que le gouvernement est démis. En fait, celui-ci siège toujours au Palais d’hiver, dont la prise a été retardée (le comité a bien des lacunes dans la science militaire).

Les membres du pré-parlement arrivent dans la matinée. Le Bureau du pré-parlement essaya d'obtenir les dernières informations : il y eut une brusque dépression quand on apprit que les communications téléphoniques étaient coupées. Le conseil des doyens se demandait comment agir. Les députés bourdonnaient dans les coins. Avksentiev assurrait que Kerensky, parti pour le front, reviendrait bientôt et rétablirait l'ordre.

Vers midi, les rues aux alentours du palais Marie sont occupées par les troupes du Comité militaire révolutionnaire. Une auto blindée s'arrête devant la grand-porte. Des soldats des régiments lituaniens et Keksholmsky et des matelots des équipages de la Garde entrèrent dans l'édifice, se rangèrent le long de l'escalier, occupèrent la première salle. Le chef du détachement invite les députés à quitter immédiatement le Palais.

Il y eut seulement 48 voix de droite contre. Les députés descendirent le magnifique escalier entre deux haies de fusils. « Toujours les mêmes physionomies stupides, obtuses, mauvaises » écrit le patriote libéral Nabokov parlant des soldats et des matelots. En bas, à la sortie, les chefs des détachements examinaient les papiers et laissèrent sortir tout le monde. Milioukov témoigne : « On s'attendait à un triage des membres du préparlement et à des arrestations mais l'Etat-major révolutionnaire avait d'autres soucis. »

Smolny avait seulement donné l'ordre d'arrêter les membres du gouvernement si l'on en trouvait, mais il n'y en avait pas. Les membres du préparlement furent relâchés sans difficultés et, parmi eux, ceux qui devinrent bientôt les organisateurs des armées blanches.

Le pré-parlement, dont l'existence s'acheva 12h avant celle du gouvernement provisoire, aura existé 18 jours.

Notes[modifier]

  1. Lénine, Au sujet des compromis, rédigé du 1er au 3 septembre 1917
  2. Lénine, Les tâches de la révolution, rédigé autour du 6 septembre 1917
  3. Lénine, Une des questions fondamentales de la révolution, rédigé autour du 7 septembre 1917
  4. 4,0 et 4,1 Lénine, La révolution russe et la guerre civile, 9 septembre 1917
  5. 5,0 et 5,1 Alexander Rabinowitch, Les bolcheviks prennent le pouvoir. La révolution de 1917 à Petrograd, Paris, La Fabrique, 2016
  6. 6,0, 6,1 et 6,2 Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 38. La dernière coalition, 1930
  7. Lénine, Les bolchéviks doivent prendre en mains le pouvoir, Rédigé entre les 12 et 14 septembre 1917
  8. Lénine, Le marxisme et l'insurrection, Rédigé entre les 12 et 14 septembre
  9. Lénine, Les champions de la fraude et les erreurs des bolchéviks, septembre 1917
  10. 10,0 et 10,1 Lénine, Notes d'un publiciste, 22-23-24 septembre 1917
  11. Trotsky, Discours à la conférence démocratique, 14 septembre 1917

Bibliographie[modifier]