Alexandre Kerenski

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Alexandre Fiodorovitch Kerenski
(1881-1970), en russe Александр Фёдорович Керенский ; est un avocat et politicien russe, membre du groupe troudovik (droite des socialistes-révolutionnaires). Après la révolution de Février, il occupa différents postes ministériels dans les deux premiers gouvernements du prince Gueorgui Lvov, puis prit lui-même la tête du Gouvernement provisoire, avant d'être chassé du pouvoir par les bolcheviks lors de la révolution d'Octobre.

Les premiers pas politiques[modifier]

Alexandre Fiodorovitch Kerenski est né le 22 avril 1881 à Simbirsk (rebaptisée Oulianovsk en 1924), ville où est également né Lénine dix ans avant lui, première rencontre indirecte avec le futur dirigeant bolchévique.

Le père d'Alexandre, Feodor Kerenski (1845-1912), avait rompu avec la tradition familiale (le grand père était un prêtre orthodoxe), et était entré à l'université de Kazan, ce qui lui permet de devenir instituteur puis inspecteur et enfin proviseur de deux lycées – filles et garçons – à Simbirsk. Feodor Kerenski rédigea une note de soutien à Vladimir Oulianov (le futur Lénine), après l'exécution de son frère aîné, pour qu'il puisse entrer à l'université de Kazan. Lénine parlait toujours avec beaucoup de considération de Feodor Kerenski. Par ailleurs Feodor avait renforcé son ascension sociale en épousant une femme d'une famille riche, Nadezhda Adler. Feodor obtient une nouvelle promotion en 1890. Il devient inspecteur dans une nouvelle région conquise par l'Empire russe, le Turkestan. C’est ainsi qu'Alexandre Keresenki passera la plus grande partie de sa jeunesse à Tachkent.

En 1899, Alexandre Kerenski entre à l'université de Saint-Pétersbourg pour étudier la philologie classique et l'histoire. Il visait, probablement influencé par ses racines familiales, une carrière académique, mais les conditions particulières du lieu, notamment l'effervescence révolutionnaire croissante des universités contre l'autocratie, en décident autrement. Il raconte lui-même qu'il découvre la force de ses qualités oratoires lorsqu'il prend la parole, en 1902, dans une assemblée d'étudiants. Après quelques péripéties liées à son engagement politique et ses critiques envers le pouvoir en place, passant de l'histoire au droit, Kerenski termine des études juridiques en 1904. Cette réussite lui permet ensuite de s'inscrire au barreau de la capitale.

L'année suivante, les événements politiques de l'empire le mettent au premier rang de la résistance légale au pouvoir impérial. Avocat engagé, il porte assistance à de nombreux militants victime de la répression policière, notamment aux victimes du « Dimanche rouge », ce qui lui vaut d'être arrêté, puis exilé à Tachkent en décembre 1905 pour possession de littérature illégale. Libéré en avril 1906, les années qui suivent le voient s'engager de plus en plus dans la défense des prisonniers politiques, y compris ses futurs adversaires de la fraction bolchevique du POSDR. Ainsi, il est avocat de Preobrajenski qui refuse la défense de son conseil trop modérée à son goût.

Ses succès de prétoire favorisent, en 1912, son entrée à la 4e Douma comme député, sous l'étiquette troudovik. Avec cette position, sa défense des droits civiques prend de l'ampleur. Il est aussi, à cette époque, un des dirigeants francs-maçons les plus en vue de Saint-Pétersbourg, ayant été initié dans la loge Petite ourse[1].

Orateur brillant selon certains, Kerenski rejoint plus tard le groupe parlementaire du Parti socialiste révolutionnaire, dont il apprécie la ligne pro-paysannerie (à l'inverse il considère que la classe ouvrière n'a pas encore de poids en Russie). Il porte surtout ses efforts sur la Douma, mais il est aussi un militant confirmé, véritable conspirateur professionnel pour lequel le repérage des espions, le contournement des filatures, la maîtrise des correspondances secrètes, sont devenus peu à peu une seconde nature.

Au début de la guerre, en 1914, Kerenski fait peu parler de lui au sein de la Douma. Comme beaucoup d'hommes politiques russes, il est toutefois persuadé que le conflit va conduire à l'effondrement du régime tsariste. Il se construit un profil politique d'opposant absolu à l'autocratie tout en refusant les mots d'ordre marxistes.

Le meneur de la première révolution[modifier]

La montée vers le pouvoir (février-mai)[modifier]

Quand éclate la révolution de Février en février 1917, Kerenski est l'un des chefs de l'opposition. Ce statut lui vaut de gravir les échelons politiques au fur et à mesure de la radicalisation des forces qui se disputent le pouvoir. Le 27 février, avec la chute de Nicolas II, se met en place dans le pays une double autorité : le comité provisoire de la Douma, formé de députés bourgeois libéraux (parti KD) d'un côté, et de l'autre le soviet de Petrograd. Installé au palais de Tauride, le soviet est alors présidé par le menchevik Nicolas Tchkhéidzé, assisté par Kerenski, en tant que vice-président.

Une semaine plus tard, un gouvernement provisoire succède au comité de la Douma. Kerenski, dans ce gouvernement dirigé par le prince Georgy Lvov, accède au portefeuille de ministre de la justice, compte tenu de sa connaissance du droit liée à son passé d’avocat. Le nouveau pouvoir proclame toute une série de réformes démocratiques, notamment la libération des prisonniers politiques, l’instauration du suffrage universel et la suppression de la peine de mort. Mais il poursuit la guerre impérialiste, refuse les revendications populaires (journée de 8 heures, partage des terres...) et reporte la convocation d'une Assemblée constituante à la fin de la guerre. Pourtant les dirigeants du Soviet (dont Kerensky lui-même qui fait le lien), conciliateurs, acceptent ce compromis et soutiennent le gouvernement provisoire.

Alors que le mouvement bolchevik prend de l'ampleur avec le retour des exilés — dont Lénine — un second gouvernement provisoire est formé au mois de mai, une nouvelle fois sous la présidence du prince Lvov. Kerenski monte en puissance en prenant la responsabilité de la guerre, poste duquel il prépare l’offensive Kerenski.

Le maître de la Russie (mai-septembre)[modifier]

En juillet, la démission des ministres Cadets provoque une nouvelle crise ministérielle. Au même moment, à Petrograd, des manifestations radicales contre le gouvernement provisoire éclatent (journées de juillet). Le gouvernement réprime les manifestants et en profite pour emprisonner les dirigeants bolchéviks. Lénine doit se réfugier en Finlande.

La démission du prince Lvov, aussitôt après, permet à Kerenski de diriger un cabinet de transition. Le 21 juillet, avec l'accord du soviet, il forme un nouveau gouvernement à majorité « socialiste » (troudovik, SR et menchévik). Kerenski, pour la première fois maître du pays (ministre-président), va rester aux commandes de la Russie pendant près de 100 jours. À 35 ans, il est sur tous les fronts, toutes les scènes, toutes les estrades, menant de concert l'élimination des membres de l'ancien régime comme leur défense lorsque la populace menace leur vie. À cet instant, la popularité du chef du gouvernement est à son zénith.

La conférence d’État consultative (près de 2500 participants désignés dans toutes les catégories de la population) voit alors émerger la personnalité autoritaire du général Kornilov. Une semaine plus tard, sous le prétexte de prévenir un éventuel soulèvement bolchévique, Kornilov envoie des troupes sur Petrograd, pour écraser les soviets et chasser les ministres « incapables ». Après quelques moments de flottement, Kerenski déclare la destitution de Kornilov. Mais il n'a pas les forces suffisantes, et doit faire appel à tous les dirigeants des soviets, y compris les bolchéviks. Ces derniers, en montrant qu'ils sont en première ligne, regagnent leur liberté et un prestige plus grand que jamais.

Kerenski est affaibli, et la dualité de pouvoir avec les soviets s'accentue. Il tente de se renforcer : il prend lui-même le commandement de l'armée, il proclame la République le 14 septembre 1917... A l'initiative des menchéviks et des SR, un pré-parlement sera mis en place pour mieux contrôler le gouvernement.

À la fin du mois de septembre, Kerenski forme un troisième gouvernement de coalition. Son problème essentiel reste la gestion de la guerre. La Russie est épuisée par trois années de conflit tandis que la population aspire à la paix. Kerenski et les autres responsables politiques se sentent au contraire obligés de respecter leurs engagements vis-à-vis de la Triple-Entente, c'est-à-dire de continuer la guerre jusqu'à une victoire de plus en plus hypothétique. Ils craignent de plus que l'Allemagne n'exige des concessions territoriales importantes en échange d'un armistice.

Ce refus de désengagement, avec un certain nombre d'erreurs tactiques, sont la cause principale de sa chute. La propagande bolchévique pour « le pain, la paix, la terre » gagne du terrain. Les soldats du front, très réceptifs à ce discours, désertent en masse pour regagner leurs villages en amplifiant la désintégration de l'armée.

En parallèle, Kérenski est de moins en moins apprécié dans les rangs du parti SR, qui évoluent vers la gauche. En juin, il est exclu du Comité central du parti.

La fin de gouvernement provisoire (septembre-octobre)[modifier]

Fin octobre, alors que les bolcheviks s'organisent pour la prise du pouvoir, la rupture entre le soviet, dominé par ces derniers, avec le gouvernement et la Douma est consommée. Lénine est déterminé à renverser le gouvernement de Kerenski, et parvient à en convaincre le Comité central du parti.

L'insurrection du 25 octobre 1917 (a.s) réussit sans grande difficulté. Kerenski échappe à ses adversaires. Il se réfugie à Pskov, d'où il tente de rassembler des troupes loyales pour essayer de reconquérir la capitale. Son armée prend Tsarskoïe Selo, mais est battue le lendemain à Poulkovo.

Après la défaite de son armée et la reddition des Cosaques et du général Krasnov à Gatchina, celui-ci lui demanda de se rendre sous bonne escorte au Comité militaire révolutionnaire pour parlementer. Mais Kerenski s'enfuit, déguisé en matelot[2].

Il vit les semaines suivantes dans la clandestinité chez des amis avant de pouvoir quitter le pays pour la France au printemps 1918, en passant par Mourmansk, avec l'aide des Britanniques. Juste avant son départ, Kerenski avait envisagé de se rendre par surprise à l'Assemblée constituante, persuadé que son éloquence aurait pu retourner l'opinion. Ses proches réussirent à le dissuader de commettre une telle folie.

Un très long exil[modifier]

Dès cet instant, Kerenski qui vit à Paris jusqu'en 1940, va être au cœur des divisions et querelles qui divisent les exilés russes à l'étranger car beaucoup d'entre eux, notamment les monarchistes, voient en lui, non sans raisons, le fossoyeur du tsarisme. Toute sa vie, à partir de cet instant, ne sera qu'une longue justification de sa direction du gouvernement provisoire.

Installé à Paris, durant la guerre civile russe, il ne soutient aucune faction et s'oppose au régime bolchévique comme aux armées blanches dont les chefs tentent alors, avec l’aide des Alliés, de renverser le bolchévisme et, pour certains, de restaurer la monarchie. Écrivain prolifique, il écrit beaucoup sur la période révolutionnaire, publiant notamment La Catastrophe (1927), La Révolution russe - 1917 (1928), La Crucifixion de la liberté (1934).

Quand les Allemands envahissent la France en 1940, Kerenski doit de nouveau fuir. Il gagne les États-Unis. Lors de l'offensive allemande contre l'Union soviétique en juin 1941, il offre son soutien à Staline mais cette initiative ne reçoit aucune réponse. Durant le conflit, il prend la parole dans des émissions radiophoniques pour encourager l'effort de guerre des Alliés. La paix revenue, il organise un groupe nommé « Union pour la libération de la Russie », sans grand résultat. Son discours pèse peu devant les succès d'une URSS victorieuse qui a étendu son influence sur toute l'Europe orientale. Après un court séjour en Australie avec son épouse, Kerenski revient à Paris en 1949 avant de partir définitivement pour les États-Unis.

Installé à New York, il passe la majeure partie de son temps à l'Institut Hoover, où il contribue à la mise en forme et au classement de l'énorme fonds d'archives détenu par ce centre de recherche. En 1955, toujours en quête de documentation sur la Russie, Kerenski se rend à Stanford, université dans laquelle il va diriger pendant plus de dix ans un séminaire. Il y utilise divers documents qu’il compile, traduit, annote et enfin publie, matériaux de ses mémoires présentés aux États-Unis à la fin de 1965 Russia and History's Turning Point, traduites en 1966 en France sous le titre La Russie au tournant de l'Histoire.

Kerenski, un des derniers acteurs des événements de 1917, meurt à New York le 11 juin 1970, peu après une tentative avortée — en 1968 — de visiter l'URSS. L'Église orthodoxe russe lui refuse l'enterrement chrétien, le considérant comme l'un des principaux responsables de la prise du pouvoir par les communistes. Après ses obsèques, sa famille organise son inhumation à Londres, au cimetière de Putney Vale.

Vie privée et postérité[modifier]

Kerenski s'est marié deux fois. Sa première épouse, Olga Baranovski (1886-1975), fille d'un général et petite-fille d'un universitaire professeur de mathématiques à la faculté d'Helsinki, ne divorcera qu'en 1939 après plus de vingt ans de séparation. Près de trois ans après la révolution d'Octobre, Olga réussit dans des conditions difficiles à fuir la Russie avec ses deux fils pour se réfugier en Grande-Bretagne. Celle-ci possédait dans son ascendance plusieurs scientifiques et techniciens, ce qui explique sans doute la destinée de ses enfants qui, tous les deux, notamment Oleg (1905-1984), sont devenus des ingénieurs britanniques de renom.

Son deuxième mariage eut lieu en août 1939 avec Lydia Tritton (1899-1946), journaliste d'origine australienne rencontrée à Paris à la fin des années 1930. Habitant en France, le couple doit fuir l'avancée allemande en rejoignant la frontière espagnole pour embarquer sur un navire anglais à Saint-Jean-de-Luz. Établi aux États-Unis, le couple s'installe à New York puis dans le Connecticut. La guerre terminée, son épouse souhaitant revenir en Australie, Alexandre s'établit à Brisbane où celle-ci, peu après leur installation, décède en avril 1946.

Rumeurs sur Kerenski[modifier]

A l'époque, Kerenski est accusé d'être juif par l'extrême droite, mais ce discours pénètre d'autres secteurs, notamment les soldats. A ce sujet, l’écrivain M. Prichvine écrit : « partout dans la rue, vous pouvez entendre les gens marmonner la même chose sur ce premier membre de l’intelligentsia à s’être incarné dans la vie publique : Kerenski est un juif ». Le journal de droite Groza décrit de cette manière Kerenski dans son numéro de juillet 1917 : « … un gamin… un avocat imberbe au visage de juif ». [3] Trotski cite également un des chefs du contre-espionnage en province, Oustinov qui témoigne que dans son milieu on était « indigné de voir gouverner un mauvais petit avocat, le petit youpin Sacha Kerensky ».[4]

Pourtant, les socialistes (menchéviks comme bolchéviks) l'accusaient au contraire de mener des politiques antisémites[5].

Un témoignage raconté par Kerenski lors de sa fuite dans la nuit du 24-25 octobre révèle aussi les préjugés qui existaient dans les masses insurgées de Petrograd. La voiture de l’ambassade américaine qui l'amène passe devant un graffiti « A bas le juif Kerensky, vive le camarade Trotsky! »[6] C'était d'autant plus absurde que Trotski, lui, est de famille juive.

Aussitôt s'ajoute à cela toutes sortes de rumeurs sur la piteuse fuite du chef de l'Etat, qui aurait fui déguisé « en soldat », « en femme »[7], « en infirmière »[8], selon les nombreuses version.

Dans les armées blanches et dans l'émigration d'extrême droite, les récits phantasmés sur Kerenski circulent et s'entretiennent[9]. On déteste celui qu'on considère comme responsable de la destruction de la Russie et de l'arrivée au pouvoir des bolchéviks. Les services de propagandes staliniens ont parfois repris ces éléments pour s'appuyer dessus. Certains inventent des théories du complot qui perdurent jusqu'à aujourd'hui encore, où l'on peut trouver toutes sortes de biographies avec des informations douteuses sur Kerenski[7].

Notes[modifier]

  1. Nina Berberova, Les Francs-maçons russes du XXe siècle, Actes Sud, Arles, 1990, p. 124 et 182-194.
  2. John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, Éditions Sociales, Paris, 1974.
  3. http://www.ladamedepique.ru/article/alexandre-kerenski-histoire-travestie
  4. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 28 Le mois de la grande calomnie, 1932
  5. Boris Kolonitski, Alexandre Kerenski comme « juif » et comme « victime des juifs »
  6. Brendan McGeever, Les Bolcheviks et l’antisémitisme, 2017
  7. 7,0 et 7,1 http://www.russie.net/Alexandre-Kerenski-Aron-Kirbis
  8. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 46 La prise du palais d'Hiver, 1932
  9. Kerensky as a 'Jew' and a 'Woman': Representation and Rumor during the Russian Revolution

Bibliographie[modifier]

  • Abraham Richard, Alexandre Kerensky, the First Love of the Revolution, Columbia University Press, New York, 1987.
  • Kerensky Museum