Front unique ouvrier

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Un front unique ouvrier est un accord entre des forces politiques du prolétariat (syndicats, partis ouvriers...) en vue de l'unir de façon efficace contre la bourgeoisie. C'est une application spécifique et fondamentale de la tactique du front unique.

Principe[modifier]

Comme pour le front unique en général, il s'agit d'une tactique visant à faire avancer la lutte de classe en partant de l'état actuel de conscience des masses, qui ne sont pas prêtes à rejoindre immédiatement le parti communiste révolutionnaire. Le principe est d'agir ensemble contre un ennemi commun (Frapper ensemble), tout en conservant l'indépendance politique et organisationnelle des forces révolutionnaires prolétariennes (Marcher séparément). Chacune des deux conditions de cette définition est fondamentale.

Le front unique ouvrier est particulièrement adapté aux pays impérialistes, lorsqu'il existe plusieurs partis se basant sur le prolétariat, mais hésitants ou réticents à organiser celui-ci sur une base de classe. L’objectif du front unique ouvrier est de créer le maximum d’unité d’action pour le prolétariat, organisé en tant que classe contre la bourgeoisie. C'est en quelque sorte un défi lancé publiquement par l’organisation révolutionnaire aux dirigeants réformistes ou centristes : "Rompez avec la bourgeoisie !"

On peut dire que la politique de front unique a à la fois une dimension tactique et une dimension stratégique :

  • Tactique ("comment gagner une bataille"), dans le sens où l'unité d'action est la plupart du temps indispensable pour remporter des victoires qui renforcent le camp des exploités.
  • Stratégique ("comment gagner la révolution"), car si les révolutionnaires favorisent l'auto-organisation et la propagande communiste, c'est la clé pour avancer vers la révolution socialiste.

Puisque la nécessité du front unique découle de l'hégémonie de l'idéologie bourgeoise et de ses soutiens réformistes, il est quasiment en permanence nécessaire de suivre une politique de front unique. Mais cette politique, comme la lutte de classe, change de forme à chaque nouvelle situation. Ainsi, il faut savoir faire et défaire des front uniques, actualiser leur contenu, critiquer durement les alliés...

Objectifs principaux[modifier]

Rompre avec la bourgeoisie[modifier]

Dans les pays impérialistes, les partis bourgeois sont incapables d’effectuer des actions progressistes systématiques, et les révolutionnaires doivent s’opposer à leur participation à des fronts communs avec les organisations ouvrières. Cela ne signifie pas que le prolétariat ne puisse recevoir le soutien d’individus ou même de forces organisées venus d’autres classes, mais que celles-ci n'ont par définition pas leur place au sein du front unique ouvrier. Si les organisations et les bannières sont confuses, non seulement cela nuit au renforcement de la conscience de classe, mais cela laissera désarmé le prolétariat et surtout l'avant-garde révolutionnaire lorsque la réaction frappera.

Nous rejetons tout soutien à un gouvernement des partis ouvriers réformistes et des partis de la bourgeoisie, une coalition de "gauche" ou un front populaire. Si un pseudo-front unique est organisé ou un front populaire est formé entre les organisations ouvrières de masse et les partis bourgeois, les révolutionnaires doivent développer des tactiques afin de chasser ces partis en démontrant aux travailleurs qu’ils ne peuvent pas mener un combat de masse, qu’ils bloquent et trahissent de tels combats, et que les dirigeants réformistes mettent sans cesse en avant la "nécessité" de conserver leur soutien pour freiner les luttes. La tactique de front unique ouvrier nécessite aussi de revendiquer que les partis réformistes rompent avec la bourgeoisie et luttent pour un gouvernement des organisations ouvrières. Lors de crises politiques aiguës, ce slogan peut même devenir la revendication principale de l’heure.

Disputer la direction aux réformistes et aux centristes[modifier]

Le front unique ouvrier s'applique aux syndicats et - encore plus lors d’une lutte aiguë - aux partis politiques qui se disent des partis ouvriers et qui organisent des secteurs importants du prolétariat. L’objectif est d’arracher les dirigeants réformistes aux chambres des députés, aux banquets et des réunions secrètes avec l’ennemi de classe, et de les obliger à conduire leur base dans la rue, sur les piquets de grève, voire, dans des conditions révolutionnaires, sur les barricades. Le fait que ces dirigeants puissent être des agents assermentés de la bourgeoisie ne peut être considéré comme un argument empêchant que la proposition de front unique leur soit adressée. Ce qui est décisif, c’est que ces traîtres aient encore, sinon la confiance, du moins le contrôle des larges secteurs du prolétariat, et que le parti révolutionnaire n’ait pas encore gagné la confiance ou la direction organisée de ces masses.

Stimuler l'auto-organisation[modifier]

Enfin, un élément central du front unique ouvrier, c'est de favoriser l'auto-organisation des travailleurs. C'est à la fois une visée stratégique pour poser les bases du socialisme, et plus directement une condition pour qu'une lutte d'ampleur puisse être victorieuse.

En effet, si les appareils bureaucratiques des syndicats ou des partis réformistes dirigent le mouvement, ils chercheront toujours à le freiner avant qu'il soit réellement une menace pour la classe dominante. A l'inverse, des luttes que les travailleurs dirigent eux-mêmes sont plus dynamiques et peuvent potentiellement aller plus loin.

De cette façon, le front unique joue son rôle à chaque niveau de la lutte révolutionnaire, en aidant à la création des organes de base de la démocratie ouvrière.

Ni électoralisme, ni para-syndicalisme[modifier]

Le front unique ouvrier s'adresse à la classe travailleuse, ou au moins à son avant-garde, les travailleurs les plus conscients, les plus déterminés à lutter. Cela n'a rien à voir avec une tactique électoraliste proposant à des dirigeants réformistes de faire des compromis opportunistes au sommet.

Le front unique ouvrier n'est pas non plus cantonné par principe à l'unité d'action dans les luttes. En particulier, il ne se réduit pas au para-syndicalisme. D'une part parce que les révolutionnaires cherchent à politiser la conscience de classe et l'auto-organisation, d'autre part parce qu'à un certain stade, les luttes débouchent sur des questions politiques.

En particulier, les crises capitalistes restreint les concessions que la classe dominante peut faire, et le para-syndicalisme reste prisonnier d'un cerlcle vicieux, comme le décrivait Trotsky au milieu des années 1930 :

« L'énoncé des revendications immédiates est fait très généralement : défense des salaires, amélioration des assurances sociales, conventions collectives, "contre la vie chère", etc. On ne dit pas un mot sur le caractère que peut et doit prendre dans les conditions de la crise sociale actuelle la lutte pour ces revendications. Pourtant, tout ouvrier comprend qu'avec deux millions de chômeurs complets et partiels, la lutte syndicale ordinaire pour des conventions collectives est une utopie. Pour contraindre dans les conditions actuelles les capitalistes à faire des concessions sérieuses il faut briser leur volonté ; on ne peut y parvenir que par une offensive révolutionnaire. Mais une offensive révolutionnaire qui oppose une classe à une classe, ne peut se développer uniquement sous des mots d'ordre économiques partiels. On tombe dans un cercle vicieux. C'est là qu'est la principale cause de la stagnation du front unique. » [1]

Trotsky soulignait aussi qu'en période révolutionnaire, « les cloisons disparaissent [...] entre organisations politiques et syndicales du prolétariat »[2]. Le front unique des travailleurs doit chercher à unir toutes leurs forces contre la bourgeoisie.

Des comités de grèves aux conseils ouvriers[modifier]

Le front unique des travailleurs se matérialise dans plusieurs organisations selon les objectifs et les possibilités actuelles de la lutte de classe.  

Les syndicats, organes de front unique[modifier]

Les syndicats sont le premier niveau du front unique, sa forme élémentaire dans les luttes économiques. En effet, des travailleurs aux conceptions politiques différentes s'y retrouvent unis pour défendre concrètement leurs droits, conditions de travail, salaires... C'est pourquoi les communistes révolutionnaires doivent militer dans les syndicats de masse, même si leur direction est réformiste et engluée dans la collaboration de classe. Nous considérons que créer des "syndicats rouges", révolutionnaires mais qui ne regroupent quasiment que nous, est une erreur gauchiste.

« Les éléments révolutionnaires, c'est-à-dire, avant tout, les éléments communistes conscients, n'ont jamais préconisé la sortie des syndicats ou bien la scission de l'organisation syndicale. Ce mot d'ordre caractérise les groupements sectaires des localistes du KAPD, certains groupes "libertaires" en France, qui n'ont jamais eu d'influence dans les masses populaires, qui n'ont ni l'espoir, ni le désir de conquérir cette influence, mais qui se confinent dans de petites paroisses bien définies. »[3]

L'histoire a montré que le front unique, correctement appliqué, peut faire gagner une large influence aux communistes dans les syndicats. Il est intéressant de relever que lorsque la direction réformiste s'est sentie menacée, elle a toujours préféré provoquer la scission des syndicats pour isoler les révolutionnaires (comme en 1921 où la direction de la CGT française exclue de fait l'aile révolutionnaire grandissante).

Dans les luttes, des organes supérieurs[modifier]

Mais les syndicats ne regroupent en général qu'une minorité de travailleurs - justement parce qu'en général leur direction bureaucratique tue leur dynamique de croissance. Les luttes sociales, qui comportent souvent une part de spontanéité, sont les principales occasions d'impliquer plus largement les travailleurs inorganisés.

Par exemple dans une grève, les révolutionnaires doivent inciter à la mise en place de comités de grève qui réunissent tous les grévistes, syndiqués ou non. Il faut également pousser à l'émergence de la démocratie des travailleurs : assemblées générales souveraines, respect des décisions majoritaires, mandats clairs et délégués révocables... Même dans le cas où un syndicat est dirigé par des révolutionnaires (cas bien plus favorable évidemment) il faut chercher à ce que la direction du mouvement soit étendue à tous ceux et toutes celles qui luttent. C'est le meilleur moyen d'enclencher une dynamique de massification de la lutte, et de faire pression sur les bureaucraties, qui oseront alors beaucoup moins démobiliser.

Mais le front unique ouvrier ne peut être limité aux seuls syndicats comme le voulaient les bordiguistes. Plus les luttes acquièrent un caractère politique, plus il devient importer d'avoir une politique de front unique envers les autres partis qui organisent les travailleurs.

Vers les conseils de travailleurs[modifier]

Pendant les moments de lutte de classe intense, les communistes cherchent à développer des organisations plus larges, plus combatives et plus démocratiques : les conseils de travailleurs (soviets). Dans ces instances, nous combattons pour que les représentants soient élus et révocables par des assemblées de masse. Les conseils doivent être construits partout dans le pays, mais centralisés au niveau national. Ils doivent avoir pour objectif de s’armer et de gagner les soldats à leur cause.

Dans ces organes de pouvoir, les travailleurs exercent une forme de pouvoir direct, en opposition à la démocratie bourgeoise, mais tous ne sont pas d'emblée révolutionnaires. C'est donc un cadre très élevé de front unique ouvrier.

Front unique et gouvernement ouvrier[modifier]

Aux travailleurs réformistes qui ont des illusions dans le parlementarisme, nous disons : "Mettez vos partis au pouvoir, obligez-les à prendre de telles mesures, mais organisez la mobilisation de vos syndicats et de vos partis afin de vous préparer à l’inévitable déclaration de guerre civile que ne manquera pas de lancer la bourgeoisie si vos dirigeants prennent des mesures sérieuses menaçant la propriété privée. Nous soutiendrons de façon critique la victoire électorale de vos partis et nous les défendrons contre une attaque bourgeoise."

Aux travailleurs centristes qui croient que la combinaison d’une victoire parlementaire et d’une mobilisation de masse indépendante sera suffisante, nous disons : "Il serait suicidaire de lier les actions de masse de la classe ouvrières aux échéances électorales, de respecter les majorités et les minorités, de refuser d’attaquer les forces armées au nom du respect de la constitution."

Un "gouvernement ouvrier" qui ne gagne pas les soldats à sa cause et qui ne prend pas les armes des mains des officiers, qui ne crée pas une milice ouvrière et qui ne dissout pas la police, est condamné. Pour que les communistes soutiennent la prise du pouvoir par une force politique non révolutionnaire, deux conditions doivent être réunies. D’abord, ce doit être une organisation ouvrière. Deuxièmement, les communistes doivent expliquer clairement qu’ils seront toujours dans l’opposition. Dans certaines circonstances exceptionnelles, les communistes eux-mêmes peuvent former un gouvernement commun avec des forces non-révolutionnaires ouvrières et paysannes. Un tel gouvernement ne constituerait pas encore la dictature prolétarienne. Mais, comme l’a dit l’Internationale Communiste, en s’assurant du respect de certaines conditions, les communistes pourraient soutenir un tel gouvernement. Un tel gouvernement doit être basé sur des conseils ouvriers et des milices des ouvriers et des paysans. Il doit attaquer et désarmer immédiatement la bourgeoisie en tant que classe. Il doit imposer le contrôle ouvrier sur la production et permettre la critique totale de l’action gouvernementale par les communistes. Dans un tel gouvernement, les communistes pourraient constituer une minorité. Bref, de tels gouvernements sont des gouvernements ouvriers révolutionnaires, une forme de gouvernement transitoire vers la dictature prolétarienne. Les communistes devraient chercher à utiliser ces nouvelles positions afin d’achever le renversement de la classe capitaliste et d’instaurer une nouvelle dictature révolutionnaire.

Historique de cette tactique[modifier]

Naissance[modifier]

La question de la tactique à adopter vis-à-vis des forces politiques réformistes n'a été systématisée... qu'après la grande rupture avec les réformistes ! Dans le pays où la social-démocratie était la plus développée, l'Allemagne, il y a avait presque un lien organique entre le parti, les syndicats et le prolétariat, malgré le décalage qui se creusait insidieusement avec le sommet de l'appareil, embourgeoisé et bureaucratisé. Lorsque la trahison s'est révélée au grand jour, lors de l'Union sacrée en 1914, les révolutionnaires internationalistes ont dû dans l'urgence se délimiter des partis de la IIème internationale. La Première guerre mondiale accouchait d'une situation révolutionnaire dans de nombreux pays, et ces nouveaux partis, qui prirent le nom de communistes, grossirent rapidement. Mais le reflux et les échecs (en Italie, en Allemagne...) freinèrent ces progrès, et il fallait bien constater qu'une bonne partie des travailleurs restaient sous l'influence des sociaux-démocrates, devenus les meilleurs remparts du capitalisme.

La tactique du front unique a alors commencé à être développée, au sein de la IIIe Internationale. Lors de son IIIe Congrès (juin 1921), l'Internationale avait défini le « front unique ouvrier» (FUO) pour guider les communistes dans la question de l'unité avec des partis ouvriers réformistes. L'enjeu était ni plus ni moins que de pousser dans le seul sens progressiste : favoriser les luttes ouvrières en y faisant entendre toujours plus la perspective communiste.

Les communistes débattaient pour savoir si le front unique ouvrier devait se limiter à des questions économiques, ou inclure également des questions politiques. La question du gouvernement ouvrier comme aboutissement du front unique était particulièrement débattue dans les années 1921-1923.[4]

Lénine et Trotsky[3] ont par ailleurs écrit beaucoup d'articles de circonstances qui permettent d'étudier concrètement comment se décline cette tactique.

A noter qu'un an après avoir défini le « front unique ouvrier» pour les pays impérialistes, l'Internationale définissait la tactique du « front_unique_anti-impérialiste » (FUAI).

Déformations par le stalinisme[modifier]

En même temps que la bureaucratie stalinienne va s'emparer de l'Etat d'URSS et de l'Internationale communiste, elle va tourner le dos au principe du front unique. Elle a poussé les partis communistes à se soumettre politiquement aux forces réformistes, comme pendant la grève générale en Angleterre en 1926.

Dans un second temps, face à l’échec de cette politique, opérant un revirement spectaculaire, la direction stalinienne de l’IC a inventé la « théorie » de la social-démocratie comme « social-fascisme », refusant dès lors tout front unique avec cette force qualifiée d’ennemi n°1, ce qui a conduit à l’affaiblissement du mouvement ouvrier face au fascisme, notamment en Allemagne.

Enfin, effrayée par les risques que le nazisme faisait peser sur l’existence même de l’URSS, la clique stalinienne a opéré un nouveau virage à 180 degrés en appelant à réaliser partout des « fronts populaires » contre le fascisme et pour la « démocratie ». Non seulement un alignement politique était réalisé sur le programme des réformistes (par exemple aux élections), mais y compris avec des partis bourgeois (comme le parti radical en France). Ces « fronts populaires » se distinguent des « fronts uniques » par le fait que les communistes sont appelés à abandonner leur propre programme, à reporter toute perspective révolutionnaire aux calendes grecques et à ne pas combattre politiquement leurs alliés. Dès lors, il ne s’agit plus d’une tactique visant à mobiliser les masses et à les faire rompre avec les réformistes (front unique ouvrier), mais d’une stratégie revenant à liquider toute politique prolétarienne véritablement indépendante, en subordonnant le prolétariat au capitalisme « démocratique » et à l’État bourgeois.

Notes et sources[modifier]