Féminisme différentialiste

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Le féminisme différentialiste ou féminisme de la différence, ou encore féminisme essentialiste regroupe les féministes qui valorisent la "féminité" et/ou combattent la masculinité en soi. Cela désigne davantage une caractéristique (opposée à l'universalisme) de certains mouvements qu'un mouvement se définissant comme tel.

Auto-affirmation et différentialisme[modifier]

Face aux stigmatisations, l'ensemble des groupes opprimés a tendance à inverser les valeurs pour s'affirmer. Comme le slogan "Black is beautiful" pour les Noir-e-s, de nombreuses femmes ont eu des discours de valorisation du sexe féminin. Par exemple Olympe de Gouges ouvre sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne par :

« En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne. »[1]

Mais cela peut avoir le danger de naturaliser / essentialiser ce qui serait "féminin", d'y enfermer les femmes, et donner certaines armes aux oppresseurs.

Certains hommes ont parfois repoussé le féminisme en le dépeignant comme un faux combat des femmes contre les hommes. Ce à quoi Madeleine Pelletier répondait :

« Certaines féministes, il est vrai, ont par trop tendance à injurier systématiquement le sexe masculin. Le plus souvent, ce sont des femmes que le sentiment beaucoup plus que la raison a menées à nos idées. [...] Toutes ces femmes, sans réfléchir plus avant, croient que le féminisme est tout entier dans la glorification de la femme et la vitupération de l’homme. [...] Elles ont tort évidemment, mais un homme d’action ne s’arrête pas à ces discordances inévitables dans un parti nécessairement grand ouvert à tout le monde.
N’est-il pas de discordances analogues au sein des partis politiques ! L’ouvrier qui voit un ennemi dans tout homme qui n’a pas, comme lui, les mains calleuses, n’est pas plus raisonnable que la femme systématiquement anti-masculiniste. Personne ne conclura cependant de l’existence de tels ouvriers que le socialisme est une erreur. »[2]

Des débats existent aussi à propos de la féminisation du langage : faut-il employer un genre neutre ou rendre plus visible le genre féminin souvent masqué ?

Différentialisme et essentialisme[modifier]

Sur la question du féminisme, le differentialisme revient à un essentialisme, puisqu'il insiste sur des différences de nature (d'essence) entre hommes et femmes.

Différentialisme et égalitarisme[modifier]

Certain-e-s (Joan W. Scott...) reprochent à la majorité des féministes de faire une fausse opposition entre « égales ou différentes », plutôt que de dissocier deux débats : « différentes » ou « identiques », « égales » ou « inégales ».

Historique[modifier]

Le différentialisme a longtemps été dominant, par défaut, avec parfois quelques théorisations venant d'hommes. Il était considéré comme allant de soi que les femmes étaient vouées aux enfants et au travail domestique (même si le contenu de ce travail et sa considération a connu des évolutions notables).

Première vague féministe[modifier]

A partir du 18e siècle, dans le sillage du libéralisme politique qui affirmait l'égalité des droits entre hommes, des femmes de plus en plus nombreuses ont commencé à revendiquer les mêmes droits (Olympe de Gouges...). C'est ce que l'on pourrait appeler le féminisme libéral.

L'objectif fédérateur de ce mouvement était de conquérir des droits précis (droit de vote, droit au travail...), ce qui a masqué les divergences qu'il pouvait y avoir en son sein. La majorité des féministes d'alors ne remettait pas fondamentalement en cause les rôles traditionnels. Au contraire, une grande partie d'entre elles revendiquaient plus de considération pour les femmes au nom de ce qui était perçu comme "féminin" : douceur, respect de la vie, compassion, altruisme, et en particulier la maternité, qu'elles voulaient voir reconnue et protégée.

Seules quelques précurseurs remettaient en question ces normes, souhaitant sortir du rôle de mère ou le faire passer au second plan. Les socialistes ne sont pas spécialement avant-gardistes sur cette question. La plupart d'entre eux parlent de « double tâche sociale de la femme » : production et reproduction. Cela les conduit à stigmatiser les revendications égalitaristes de certaines féministes. La Troisième internationale et Alexandra Kollontaï reprendront aussi cette notion de rôle reproducteur des femmes.

Pendant la Première guerre mondiale, la propagande anti-guerre des socialistes internationalistes passait par exemple par des tracts intitulés "Où sont vos fils ? Où sont vos maris ?". Ou encore : « Femmes travailleuses, vous qui par votre sensibilité humaine plus aigüe ressentez un sentiment encore plus intense de révolte ...  »[3]

Il y a cependant des exceptions, comme le socialiste August Bebel qui estimait en 1879 qu'au terme de son émancipation, « la femme voudra jouir de son indépendance et non passer la moitié ou les trois quarts de ses belles années en état de grossesse ou avec un enfant au sein ».

En 1909, Madeleine Pelletier rejetait comme stérile le différentialisme des féministes qui « se complaisent dans une vitupération vaine de l’homme et dans une exaltation toute aussi vaine des vertus de leur sexe »[4]rabrouée sans cesse dans la vie, [la femme] n’est pas portée, comme l’homme, aux vantardises de mauvais goût [...] la femme est, moins que l’homme, portée aux crimes et aux voies de fait, plus accessibles à la pitié et à la charité ». Elle développe aussi longuement sur le manque de courage des femmes (qu'elle constate notamment par son activisme), qu'elle attribue à l'éducation particulière des femmes.

« En général, la femme est meilleure que l’homme, moins portée que lui aux actes criminels ou simplement immoraux, mais cela tient à sa situation spéciale et en dehors de la lutte. Dès que l'égalité sexuelle sera conquise, la femme, au combat de la vie, contractera dureté de coeur, apanage jusqu'ici de l'autre sexe. Frappée, elle frappera ; blessée, elle blessera ; spoliée, elle spoliera. »[5]

Etudes de genre[modifier]

Simone de Beauvoir joua un grand rôle dans la critique de l'essentialisation des femmes (et des hommes). Dans son livre Le deuxième sexe (1949) elle pose les bases des études de genre en affirmant « on ne naît pas femme : on le devient. » Son livre fut mis à l'index par l'Église, reçut de nombreuses critiques, elle fut accusée de nier l'instinct... Elle reçut cependant le soutien de Claude Lévi-Strauss qui lui dit que du point de vue de l'anthropologie, son ouvrage était pleinement acceptable.

En 1963, sur la base de ses études des sociétés traditionnelles de la Nouvelle-Guinée, Margaret Mead écrit :

« Si certaines attitudes que nous considérons comme traditionnellement associées au tempérament féminin – telles que la passivité, la sensibilité, l'amour des enfants – peuvent être typiques des hommes d'une certaine tribu, et, dans une autre, au contraire, être rejetées par la majorité des hommes comme des femmes, nous n'avons plus aucune raison de croire qu'elles sont irrévocablement déterminées par le sexe de l'individu. Il est maintenant permis d'affirmer que les traits de caractère que nous qualifions de masculins ou de féminins sont, pour un grand nombre d'entre eux, sinon en totalité, déterminés par le sexe d'une façon aussi superficielle que le sont les vêtements, les manières ou la coiffure qu'une époque assigne à l'un ou à l'autre sexe. »[6]

En 1970, Kate Millett publie La politique du Mâle, dans lequel elle s'attaque à « l'idéologie réactionnaire » de la psychanalyse qui décrit les femmes "par nature" soumises et les hommes dominants.

Les études de genre vont peu à peu se développer jusqu'à aujourd'hui, faisant toujours plus reculer l'idée que les différences intellectuelles et de caractères entre hommes et femmes reposent sur l'inné et le biologique. Dans le domaine biologique à proprement parler (le sexe), des études ont aussi montré une influence de la société (par exemple les présupposés sur les besoins différents en alimentation et en sport selon les sexes influencent la morphologie). Il existe aussi des individus ne correspondant à aucun des deux sexes majoritaires (les intersexuel-les).

En 1980, Elisabeth Badinter écrit dans l'Amour en plus que l'instinct maternel n'existe pas, et que l'amour maternel « dépend de la mère, de son histoire et de l'Histoire ». C'est un sentiment qui peut être partagé par les hommes.

Ces nouvelles connaissances ont tendance à saper la justification biologique du différentialisme.

Années 1970 ("French feminism")[modifier]

Un courant différentialiste s'est développé en France au sein du féminisme radical dans les années 1970, avant d'y être minorisé. Des auteures comme Julia Kristeva, Luce Irigaray ou Antoinette Fouque (et dans le monde anglo-saxon, Mary Daly et Adrienne Rich) pensent que le patriarcat est si profondément enraciné dans les mentalités qu'il empêche l'expression de la "féminité" (la notion de refoulement est importante pour ce courant influencé par la psychanalyse). Les femmes sont sans cesse construites comme antithèses (idéalisées ou démonisées) de l'Homme.

Luce Irigaray a critiqué l’analyse freudienne de la sexualité féminine. Freud a contribué à légitimer l’ordre social et familial quand, notamment, il définissait la féminité comme un manque, manque d’un pénis en l’occurrence, et la sexualité féminine normale comme l’abandon du plaisir clitoridien au profit de la seule érotisation du vagin. Il va même jusqu’à suspecter toute femme qui prétend exercer une activité professionnelle et ne pas se contenter de sa « vocation » de mère et d’épouse, de vouloir combler ce manque humiliant.

Mais de cette critique juste et de la prévalence du symbole phallique dans les sociétés patriarcales, le courant de la différence a tiré une conclusion discutable et discutée: pour aboutir à une société plus juste pour les femmes, l’essentiel serait de faire advenir la « féminitude », la créativité des femmes. Pour expliquer cette créativité particulière des femmes, les partisanes de ce courant en sont revenues aux explications les plus traditionnelles, se référant à la biologie. En raison de leurs capacités de procréation, et parce qu’elles naissent d’une femme qui est du même sexe qu’elles, les femmes porteraient en elles une série de qualités qui feraient du monde des femmes, un monde sans agressivité, sans compétition, le monde de la vie. Inversement, les hommes seraient porteurs d’une civilisation de compétition, d’agression, de destruction, d’un monde de mort, etc.

Les différentialistes revendiquent aussi l'égalité des droits, mais dans leur conception ils s'agit de droits différents tout en étant équivalents. Ainsi Luce Irigaray écrit qu'il faut aboutir « à l'inscription de droits sexués équivalents (mais forcément différents) devant la loi »[7]. Elle revendique par exemple un rapport privilégié de la mère à son enfant :

« Quoi qu’il en soit du maternage, exceptionnellement exercé comme travail par les hommes, les femmes ont plus de souci de la vie de leurs enfants et de leur intégrité physique et morale. Il semble donc nécessaire qu’elles aient une aide dans cette tâche, qu’elles soient les tutrices privilégiées des enfants mineurs […] »

Cette logique conduit Antoinette Fouque à revendiquer un "salaire maternel" dans une déclaration du 8 mars 1990.

Le collectif Rivolta femminile, se revendiquant du féminisme de la différence, écrit :

« La différence est un principe existentiel qui concerne les manières de l'être humain, les particularités des expériences et des buts personnels [...]. La différence entre femme et homme est la différence fondamentale de l'humanité »

Ce courant critique aussi le logocentrisme de la pensée occidentale (en particulier). L'écrivaine française Hélène Cixous se donne pour objectif de développer une "écriture féminine", c'est-à-dire une façon d'écrire qui serait propre aux femmes.

Certaines vont jusqu'à affirmer que l’antisémitisme serait « une maladie mâle » (Margarete Mitscherlich, psychanalyste), et qu’il ne faudrait pas « tolérer que nos mères soient accusées d’avoir été des soutiens du fascisme. Étaient-elles au pouvoir ? » (Luce Irigaray, également psychanalyste).

Selon Françoise Collin,

« parler femmes, c'est se tenir toujours tout près du corps, et dire ce corps nombreux. [...] Il y a les gestes, le contact, le mouvement, il y a le dessin, la danse, la musique, le chant, la voix. De tout cela, le langage mâle élimine la trace en s'érigeant. Il élimine le bruit de la parole. Il tente de faire croire que la parole ou l'écriture ne sont que communication de sens, et non contact »[8]

Une grande partie de ce courant ne base plus cette "féminité" sur la maternité, mais sur la "sexualité féminine", considérée comme aliénée à cause de la maternité et de la prédominance de la sexualité imposée par les hommes.

De fait, le féminisme de la différence a ensuite reçu davantage d'attention dans le monde anglo-saxon, jusqu'à être appelé « French Feminism », sans égards pour le fait que le féminisme français s'est graduellement opposé au féminisme différentialiste. Carol Gilligan a ravivé le féminisme différentialiste anglosaxon avec la publication d'« In a Different Voice », dans les années 1980. Cet ouvrage met en évidence des trajectoires de développement moral qui se distinguent de celles, réputées plus masculines, de Lawrence Kohlberg. L'éthique du care est un développement contemporain du féminisme de la différence.

En 1994, la Norvégienne Hege Skjeie écrit qu'il « est bénéfique pour la société que les valeurs des femmes et leur sens de la justice deviennent des composantes de la politique »[9].

Christine Delphy (appartenant au "féminisme matérialiste") critique frontalement ce courant[10].

"Cultural feminism"[modifier]

Dans le monde anglophone, on parle aussi de "cultural feminism" pour désigner des courants qui :

  • entendent revaloriser la "féminité" (ce qui les rattache au différentialisme)
  • privilégient un féminisme à l'échelle individuelle et se détournent de la politique

Évolutions de la société[modifier]

Observer les évolutions de la société elle-même est incontournable pour nourrir le débat sur le différentialisme.

Selon Elisabeth Badinter et son essai L'un est l'autre (1986), on constate une réduction de la différence des genres homme et femme. Les hommes se « féminisent », à la recherche de la tendresse plutôt que de la passion sexuelle, éprouvent même le désir d'enfanter, tandis que les femmes se « masculinisent » en cherchant à se réaliser en dehors des seuls rapports sentimentaux. Devenus « jumeaux de sexe opposé » les uns et les autres tendent de plus en plus à se ressembler psychologiquement et physiquement.

Contacts avec les masculinistes[modifier]

Les auteurs masculinistes sont très majoritairement différentialistes, et luttent contre l'affaiblissement des nomes de genre. A ce titre, ils peuvent avoir des connivences avec certaines femmes différentialistes comme Hélène Vecchiali[11], leur mise en avant de la "féminité" pouvant entrer en complémentarité avec la "masculinité" qu'ils entendent défendre.

Perspectives[modifier]

Même pour les courants qui combattent le différentialisme, la différence est un fait dans la société actuelle. La question de pose donc de la perspective vers laquelle pourrait/devrait tendre les genres (indépendamment de la question du "comment").

Un alignement des femmes sur les hommes ? Une convergence des deux genres ? Un éclatement des genres ? On peut également s'interroger sur les différences de sexe elles-mêmes : verrait-on une évolution des volontés de changement de sexe ?

Clémentine Autin, cofondatrice de l'association Mix-Cité, dit par exemple : « il est temps de mélanger le rose et le bleu pour voir ensemble l'avenir en violet ». Mais cela laisse en suspend la question de ce à quoi ressemblerait ce violet.[12]

Notes et sources[modifier]

  1. Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791
  2. Madeleine Pelletier, Les anarchistes viennent au vote des femmes, La Suffragiste, Octobre 1912
  3. Nous ne voulons pas la guerre, La difesa delle lavoratrici (bimensuel socialiste italien), 3 août 1914
  4. Madeleine Pelletier, Le Féminisme et ses militantes, Les Documents du progrès, Juillet 1909
  5. Madeleine Pelletier, La tactique féministe, La Revue Socialiste, 1908
  6. Margaret Mead, Mœurs et sexualité en Océanie, Plon, 1963
  7. Luce Irigaray, Je, tu, nous, Grasset, 1990
  8. « Polyglo(u)ssons », in Cahiers du GRIF, n° 12, Bruxelles, 1976
  9. supplément au Bulletin de l'ANEF, n° 16
  10. Christine Delphy, [http://www.jstor.org/discover/10.2307/40619625?uid=3738016&uid=2&uid=4&sid=21104532435603 « L'invention du
  11. [http://www.la-cause-des-hommes.com/spip.php?article178 A propos de
  12. Nouvel Observateur, 15 juin 2000