Comité d’usine

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Ouvriers de l'usine Poutilov en délibération

Le comité d'usine sont des conseils ouvriers formés à l'intérieur des usines mêmes, comme ceux qui ont pu être observés lors de la révolution russe.

Généralités[modifier]

Les soviets ont été décrits par les communistes comme l'instrument de la révolution, et les organes du pouvoir après la révolution socialiste. Il devrait même y avoir continuité de la forme des soviets à travers l'extinction de l'Etat ouvrier : « Lorsque la révolution sociale aura définitivement triomphé, le système soviétique s'étendra à toute la population, pour perdre du même coup son caractère étatique et se dissoudre en un puissant système coopératif de production et de consommation. »[1]

Néanmoins « malgré l'im­mense avantage que présentent les soviets comme organisation de lutte pour le pouvoir, il est parfaitement possible que l'insur­rection se développe sur la base d'autre forme d'organisation (comités d'usines, syndicats) et que les soviets ne surgissent comme organe du pouvoir qu'au moment de l'insurrection ou même après sa victoire. »[2]

Comités d'usine en Russie[modifier]

Débuts de la révolution de 1917[modifier]

Des comités d'usine ont été organisées dans de nombreuses usines russes après la révolution de Février 1917. Aux filatures Thornton, un comité de grève constitua le noyau du comité d'usine élu le 26 février 1917, un jour avant la formation du Soviet de Pétrograd, les ouvriers de l'usine de caoutchouc de Treugolnik et de la fabrique de tuyaux de Pétrograd choisirent leurs comités en même temps qu'ils élisaient leurs délégués au soviet.[3]

Les comités d'usine se répandent dans tous les centres industriels de la Russie d'Europe (de Minsk à Bakou, de Kiev à Ekaterinbourg...), plus vite que les soviets. La première des revendications fut la journée de 8 heures. Dans certains cas, les comités d'usine ont formé des détachements de la milice ouvrière (gardes rouges) pour protéger la production des pillages. Les ouvriers en armes avaient immédiatement un nouveau rapport de force face aux patrons.

Le 5 mars, sous la pression des soldats, le Soviet de Petrograd vote (par 1170 voix contre 30) une résolution appelant tous les ouvriers à reprendre le travail. Mais dans beaucoup d'usines le travail ne reprend pas, et les comités d'usines sont souvent en tête des mobilisations. Finalement le 10 mars, le Soviet négocie avec le patronat de Petrograd et signe une charte reconnaissant notamment la journée de 8 heures, et instituant des Chambres de conciliation paritaires dans les entreprises, appelant aussi à généraliser des comités d'usine devant s'intégrer à cette conciliation. Mais de nombreux comités d'usine allaient plus loin que ce rôle-là, comme celui de l'usine Dynamo ou l'usine de câbles de Petrograd qui décident le 11 mars de s'octroyer un droit de regard sur les embauches et licenciements et sur les salaires.

La journée de 8 heures augmente le temps libre des ouvriers pour les délibérations, pour la participation à la garde rouge...

Dans les comités d'usines, les questions à trancher étaient plus concrètes pour les ouvriers que les positonnements généraux des soviets. Cela obligeait les réformistes à montrer leur vrai visage (temporisation, respect de la propriété bourgeoise...), tandis que les bolchéviks soutenaient activement les grèves, luttaient contre les lock out... Aux heures de conflits, les ouvriers, sans-parti, socialistes-révolutionnaires, mencheviks, se tournaient vers les bolcheviks.

Certains allaient déjà plus loin. Le 4 mars, les ouvriers de l'usine de chaussures Sokhorod de Pétrograd demandèrent également la reconnaissance de leur comité d'usine et le droit de contrôler l'embauche et le renvoi de la main d'œuvre.

Premières réunions de comités d'usines[modifier]

Dans les usines d'armement possédées par l'Etat, les ouvriers chassèrent souvent les directeurs et contremaîtres issus du tsarisme, ce qui donna d'emblée un caractère de contrôle ouvrier plus marqué aux comités d'usine.

L'industrie du métal de Pétrograd, consacrée presque exclusivement à l'effort de guerre, employait près de 60% des ouvriers de la capitale. La plus grande de ses usines était dirigée par les Départements de l'Artillerie et de la Marine, et comportait environ un quart du prolétariat de Pétrograd. Au début de mars, un groupe de 15 représentants ouvriers des usines de l'Artillerie et de la Marine reconnut la nécessité d'une coopération entre les comités d'usine des 12 plus grandes aciéries du Département de l'Artillerie, employant approximativement 100 000 ouvriers, et demanda l'introduction du contrôle ouvrier sur la production. Des processus d'unification des comités d'usine à l'échelle de certains quartiers eurent lieu presque immédiatement après l'émergence des comités.

Lors d'une conférence des usines d'Etat tenue le 2 avril, représentant 367 entreprises, une résolution fut votée donnant aux comités d'usine une voix dans le recrutement des cadres supérieurs et le droit d'examiner les comptes et la correspondance des entreprises.

L'extension des comités d'usine entra vite en contradiction avec les autres instances (en fonction des différentes forces politiques dominantes dans telle ou telle instance, mais souvent aussi la contradiction traversait les partis). Les soviets de députés étaient censés prendre en charge les intérêts politiques de la classe ouvrière, tandis que les syndicats étaient censés prendre en charge ses intérêts économiques.

L'extension horizontale des comités d'usine posa vite la question des rapports avec les syndicats (organisés par branches et non géographiquement comme les comités d'usine). L'extension verticale posa la question des rapports avec les soviets. Le Soviet de Petrograd choisit d'abord de faire comme si le Soviet des comités d'usine n'existait pas. Ce n'est qu'après que ce dernier ait acquis une certaine importance qu'il fallut composer avec lui. Le même phénomène se produisit avec le Soviet des comités de quartier, qui s'allia vite aux comités d'usine.

Tentative de canalisation et position bolchévique[modifier]

Pour tenter de neutraliser le mouvement pour le contrôle ouvrier, le Gouvernement provisoire promulgua le 23 avril un décret instituant des comités d'usine. Le but du décret était de détourner les ouvriers vers des canaux officiels de collaboration avec la direction pour résoudre les problèmes économiques auxquels le pays était confrontés en ces temps de guerre.

Les menchéviks disaient être en accord avec les revendications ouvrières, mais s'opposaient dans les faits aux grèves, occupations et séquestrations décidées par les comités d'usine, et ils préféraient limiter les prérogatives des comités, d'autant plus que cela échappait au contrôle des syndicats dans lesquels ils étaient initialement majoritaires. Les syndicats stigmatisaient le « patriotisme d'usine » des comités, en prétendant être les seuls à avoir la vision des intérêts d'ensemble. La coordination en soviet des comités d'usine fut une façon pour les comités de répondre à cela.

Lénine poussa très tôt les bolchéviks à s'investir dans les comités et à défendre le contrôle ouvrier. Dès le 17 mai il écrivait : « Les ouvriers doivent exiger l'institution immédiate, effective, d'un contrôle obligatoirement exercé par les ouvriers eux-mêmes. »[4] Dans la Pradva, Zinoviev écrivait le 4 juin :

« Ce n’est pas par la voie bureaucratique, c’est-à-dire par la création d’institutions où prédominent capitalistes et fonctionnaires, ni en retenant les bénéfices des capitalistes, ni en sauvegardant leurs pleins pouvoirs sur la production, qu’on pourra trouver les moyens d’éviter la catastrophe. Le sauvetage du pays exige que l’on fasse la plus totale confiance aux travailleurs non par des mots mais par des actes… La voie du salut se trouve seulement dans l’instauration d’un contrôle ouvrier effectif sur la production et la distribution des produits. Pour qu’un tel contrôle s’établisse, il faut :
1. Que dans tous les organismes, au centre, soient garantis aux institutions ouvrières (syndicats, soviets, comités d’usine) au moins deux tiers des voix.
2. Que les comités de fabrique et les syndicats aient le droit de participer au contrôle de chaque entreprise, qu’ils puissent consulter les livres de comptes et les opérations bancaires. »

1ère conférence des comités d'usines de Pétrograd (mai-juin 1917)[modifier]

Ce fut le comité de Poutilov qui prit l’initiative de convoquer une conférence des comités d’usine en mai. Il en discuta d’abord avec le comité de la direction de l’Artillerie, mais comme l’argent manquait pour financer l’événement, on alla chercher la somme nécessaire auprès du comité d’usine bolchévique de chez Parviainen.

La première conférence des comités d'usines de Pétrograd et de banlieue se tient du 30 mai au 3 juin. La motivation première était de résoude les problèmes immédiats de l'économie russe en crise, comme le montre le discours d’ouverture du SR V. M. Lévine :

« Tous les ateliers et les usines de Pétrograd sont en crise, mais les directions ne font pas assez d’efforts pour fournir leurs établissements en quantités suffisantes de matières premières et de combustibles. De sorte que les travailleurs se retrouvent au chômage, à la merci du tsar Famine. En conséquence, ce sont les travailleurs eux-mêmes qui doivent y remédier, puisque les employeurs ne font rien. Seule l’organisation unifiée des comités d’usine à travers toute la Russie, et pas seulement à Pétrograd, pourra le faire. Il est clair que pour cela il doit y avoir partout des organisations de travailleurs qui agiront de concert pour intervenir dans la vie industrielle d’une manière organisée.  »

La conférence discuta de l’état de la production à Pétrograd, de son contrôle, de sa régulation et de sa continuité ; des tâches des comités d’usine ; du chômage et de la reconversion de l’industrie de guerre ; du rôle des comités d’usine au sein du mouvement syndical ; de leur relation avec les bureaux de placement et les coopératives et, finalement, de la création d’un centre économique unifié, rattaché au Bureau central des syndicats.

Le ministre du travail, le menchevik Skobélev, défendit le contrôle de l'industrie par l'Etat : « Nous nous trouvons à l'étape bourgeoise de la révolution. Le transfert des entreprises entre les mains du peuple ne peut à l'époque présente être utile pour la révolution. (...) La régulation et le contrôle de l'industrie n'est pas une question de classe. C'est la tâche de l'Etat. Sur les classes, et en particulier la classe ouvrière, repose la responsabilité d'aider l'Etat dans son œuvre d'organisation. » Le menchévik Tchervanine va dans le même sens au nom du Comité exécutif du Soviet de Pétrograd, ajoutant qu'il faut que l'Etat pousse à la cartellisation de l'industrie, et augmente les impôts sur les capitalistes. Rozanov, l'un des fondateurs des Syndicats, exposa un point de vue similaire. Il affirma que « les fonctions des comités d'usine étaient éphémères » et que « les Comités d'usine devaient constituer les cellules de base des syndicats », mais il fut violemment critiqué (y compris par les bolchéviks qui évolueront vers une position similaire une fois l'Etat et les syndicats en leurs mains).

Zinoviev, pour les bolcheviks, déposa une résolution sur le contrôle ouvrier (rédigée par Lénine). Elle appelait à l'institution du contrôle « au moyen d'une série de mesures soigneusement considérées, introduites progressivement mais sans attendre, menant à la complète régulation de la production et de la distribution des marchandises par les travailleurs. » Au moins les deux tiers des voix dans les organes de contrôle seraient réservées aux salariés ; les livres commerciaux devaient leur être ouverts pour inspection ; une milice ouvrière et une tâche de travail universel devaient être constituées ; la guerre devait être cessée au plus vite, et le pouvoir devait passer aux mains des soviets.

La conférence adopta la résolution bolchévique légèrement amendée, par 297 voix contre 21 et 44 abstentions. Une résolution anarchiste présentée par I. Jouk, le président du comité du chantier naval de Chlisselbourg, recueillit 45 voix. Dès cette première conférence, les bolcheviks gagnent donc une nette majorité, bien avant d'être majoritaires dans le Soviet de Pétrograd (qui surreprésente les soldats plutôt SR, mais aussi des éléments petits-bourgeois).

Des voix plus radicales se firent entendre parmi les délégués bolchéviks. Le métallurgiste Nemtsov déclara : « à l'heure actuelle, dans toutes les usines règne l'arbitraire. La marche de l'usine se trouve entre les mains de la seule administration supérieure : il faut introduire le principe de l'élection. Pour évaluer le travail effectué (...) nous n'avons pas besoin des décisions individuelles des contre-maîtres. Si nous introduisons le principe de l'élection, nous pourrons contrôler la production ». Un autre délégué, Naoumov, affirma qu’« en prenant entre nos mains le contrôle de la production, nous apprendrons pratiquement à travailler activement dans la production même et nous relèverons au niveau de la production socialiste future ».

Les bolchéviks poussent pour la création de gardes rouges. Un ouvrier de l'usine Postavchtchik à Moscou raconte : « Le 1er juin, dès que fut élu le nouveau comité d'usine, composé en majorité de bolcheviks, on forma un détachement d'environ quatre-vingts hommes, lequel, à défaut d'armes, faisait l'exercice avec des bâtons sous la direction d'un vieux soldat, le camarade Lévakov. » La presse accusait la milice de violences, de réquisitions et d'arrestations illégales. Sans aucun doute, la milice employait la violence : elle était précisément faite pour cela. Son crime était, cependant, d'user de violence à l'égard des représentants de la classe qui d'ordinaire exploite et opprime.

Conférence des comités d'usines de Kharkov (20 mai 1917)[modifier]

La conférence de Kharkov déclara : « Les comités d'usine doivent prendre en main la production, la sauvegarder, la porter à son point maximum (...) Enfin, ils sont chargés de la fixation des salaires, des conditions d'hygiène, du contrôle de la qualité technique des produits, de l'élaboration des règlements intérieurs et de la solution des conflits ».[5]

Certains délégués non bolcheviks n'hésitent pas à proposer que les comités prennent en charge directement toutes les fonctions de direction.

Pressions des conciliateurs contre les Comités d'usine[modifier]

La Troisième Conférence Panrusse des Syndicats se tient à Petrograd les 20-28 juin. Dominée par les menchéviks et les SR, elle insistait pour que les Comités d'usine soient élus sur la base de listes présentées par les syndicats, et pour que leur rôle soit cantonné à vérifier « que les lois pour la défense des travailleurs et les conventions collectives conclues par les syndicats étaient respectées ». Les thèses bolcheviques, présentées à la conférence par Glebov-Avilov, proposaient la création et le rattachement à l'administration centrale des syndicats de « commissions de contrôle économique », composées de membres des Comités d'usine.

En juin-juillet, les menchéviks mutilplient leurs efforts pour subordonner complètement les Comités d'usine et de fabrique aux syndicats. Mais les Comités résistèrent victorieusement grâce à une alliance temporaire d'anarchistes et de bolcheviks. Le mouvement autonome des Comités d'usine atteignit son plus haut degré de développement et son expression la plus combattante dans la construction mécanique.

2e conférence des comités d'usines de Pétrograd (août 1917)[modifier]

La seconde conférence a lieu du 7 au 12 août à Smolny. Elle fut marquée par les mêmes préoccupations économiques pratiques, même si l’on y parle aussi politique. A l’ordre du jour figuraient trois questions : a) la situation économique des entreprises (carburant, matières premières, ravitaillement alimentaire et niveau de la production) ; b) la situation générale et les fonctions du contrôle ouvrier ; c) le chômage, l’évacuation des usines et la reconversion de l’industrie. dans les premiers temps, la principale préoccupation était de préserver l’emploi plutôt que d’instituer l’autogestion ouvrière.

La résolution bolchévique présentée par Milioutine fut adoptée avec 231 voix contre 26 et 22 abstentions ; celle présentée par Voline ne recueillant qu’à peine 8 voix. Le texte prévoit : « le contrôle sur la composition de l'administration, et sur le licenciement des membres de l'administration qui ne peuvent garantir des rapports normaux avec les ouvriers, ou qui sont incompétents pour d'autres raisons ».

Le contrôle ouvrier prend de plus en plus d'ampleur. La solidarité ouvrière s'oppose à la logique de concurrence patronale. Les directeurs d'usine avaient tendance à cacher le peu de stock qui pouvait rester dans les usines, et parfois tentaient de tout vendre au meilleur prix avant de fermer l'usine. Les comités se mettent à contrôler de plus en plus les stocks et les mouvements de marchandises.

La Conférence décida que 0,25% des salaires de tous les travailleurs représentés devrait servir à soutenir un « Soviet Central des comités d'usine », ce qui le rendrait indépendant financièrement des syndicats. Le bolchevik Skrypnik, parlant des difficultés rencontrées par le Soviet Central des Comités d'usine, les attribuait plus tard « en partie aux travailleurs eux-mêmes ». Les Comités d'usine « étaient peu disposés à libérer leurs membres pour qu'ils puissent travailler au Centre ». Quelques Comités « s'abstinrent de participer au Soviet Central parce que les bolcheviks y prédominaient ». V.M. Levine, un autre bolchevik se plaignait de ce que « les travailleurs ne faisaient pas de distinction entre la notion de contrôle et celle d'expropriation ».

Un grand nombre de statuts sont adoptés, sur les procédures d'élection des Comités et l'étendue de leurs pouvoirs. Leurs décrets sont affirmés comme s'imposant à toute l'usine, employés comme direction, et ne peuvent être cassés que par le Soviet central.

Dualité de pouvoir très tendue[modifier]

En juillet, après la répression des journées de juillet par le gouvernement, que cautionnent les dirigeants conciliateurs des soviets, Lénine pense que les masses doivent trouver d'autres outils que les soviets pour prendre le pouvoir. Il envisage soit le parti bolchévik directement, soit les comités d'usine où les bolchéviks sont hégémoniques.

Le 3 août le Gouvernement provisoire lance une campagne contre les Comités d'usine dans les chemins de fer. Le vice-ministre de la marine, Kukel, propose la proclamation de la loi martiale dans les chemins de fer et la création de commissions mandatées pour « dissoudre les Comités ». À une réunion de « discussion avec la base » patronnée par le Gouvernement provisoire et qui eut lieu à Moscou le 10 Août, le rapporteur Radionov attribua à l'existence des Comités la responsabilité de l'état catastrophique des chemins de fer. « Selon l'enquête faite au Congrès des chefs de chemin de fer, sur les 37 voies, 5 531 hommes ont été désignés pour participer aux Comités. Ces personnes sont libérées de tout service. Si l'on calcule que chacune d'elles touche en moyenne 2000 roubles, (minimum) on comprend alors que cette plaisanterie coûte à l'État 11 millions de roubles ». Ce même mois, une Conférence patronale se tint un peu plus tard à Pétrograd. Elle créa une Union des Associations Patronales dont la principale mission, selon son président Bymanov, était « l'élimination de l'ingérence des Comités d'usine dans les fonctions directoriales ».

Des grèves importantes (des tanneurs et des ouvriers du textile de la région de Moscou, des ouvriers de l'industrie des constructions mécaniques de Pétrograd, des ouvriers du pétrole de Bakou, des mineurs du Donbas) ont lieu dans cette période. Les patrons préféraient faire des concessions sur les salaires, tandis que les grévistes insistaient de plus en plus sur la reconnaissance des droits des Comités d'usine.

Le menchevik Skobelev, ministre du travail publia la « circulaire N° 421 » interdisant les réunions des Comités d'usines pendant les heures de travail, « étant donné qu'il est nécessaire de consacrer toutes les énergies et toutes les secondes à un travail intensif ». Et cela au moment même où Kornilov marchait sur Pétrograd, et où « les ouvriers se dressaient menaçants, prêts à défendre la révolution sans se soucier de savoir s'ils le faisaient ou non pendant les heures de travail »[6].

Le 23 octobre le Soviet de Moscou adopte, sur proposition des comités d'usine, le "Décret révolutionnaire n°1" : les ouvriers et les employés dans les fabriques et les usines ne peuvent être désormais embauchés ou congédiés que du consentement des comités d'usine. Dans l'esprit des bolchéviks qui proposaient cette mesure, la résistance inévitable du gouvernement entraînerait un conflit ouvert. L'insurrection de Petrograd donna une raison plus immédiate au soulèvement.

1ère conférence pan-russe des comités d'usines (octobre 1917)[modifier]

Le 18 octobre a lieu une Conférence panrusse des comités de fabrique et d'usine. Trotsky y déclare, contre les partisans de Kamenev et Zinoviev :

« La guerre civile est inévitable. Il faut seulement l'organiser de la manière la moins sanglante, la moins douloureuse. On peut y parvenir non par des tergiversations et des hésitations, mais seulement par une lutte obstinée et courageuse pour la conquête du pouvoir. »[7]

La résolution bolchévique de Milioutine eut 65 voix, celle de Jouk 5 voix. Toutefois, Milioutine prit la peine de réfuter la motion anarchiste sur la saisie des usines par les ouvriers, ce qui laisse supposer qu’à la base l’influence de ce courant était peut-être en expansion. Cela semble confirmé par une source menchévique qui regrettait l'influence anarchiste dans cette conférence.

Les bolchéviks, désormais majoritaires dans les comités d'usine et les syndicats, tentent de faire collaborer les deux, mais font le choix de s'appuyer davantage sur les syndicats, plus centralisés.  Certains sont même pour la fusion des deux mouvements. Les bochéviks précisent que dans l'usine, le comité doit « contrôler, pas décider », et que seuls les syndicats sont habilités à déclencher une grève.

Marc Ferro a montré qu'au fil de ces 3 conférences (juin, août, octobre), la proportion des membres du bureau qui ne sont pas élus de leur usine mais nommés par les syndicats, les partis ou les soviets, passe de 4 à 7 puis 12%.[8] Les membres du bureau du comité d'usine sont élus explicitement pour une durée déterminée (généralement 6 mois), mais les mêmes noms reviennent de conférence en conférence.

Etatisation et normalisation et de la production[modifier]

Au lendemain de la Révolution d'Octobre, le pouvoir soviétique fait paraître un décret qui généralise le contrôle ouvrier. Plusieurs auteurs, comme l'historien Marc Ferro, ont fait remarquer que si ce décret semble s'appuyer sur la vitalité des comités d'usine, il marquerait plutôt un tournant centralisateur, limitant fortement les prérogatives des comités. En terme de représentation, le nombre de membres du bureau du conseil pan-russe des comités d'usine est fixé d'avance à 5, alors que pour les syndicats la délégation est établie en fonction de leur nombre.

Dès décembre sera créé un Conseil suprême de l'économie nationale (Vesenkha) chargé de superviser le secteur étatique. En tant que communistes, les bolchéviks défendaient que l'objectif à terme était la planification de la production. Mais il n'y a pas encore de nationalisations généralisées, au nom du fait que l'économie russe est arriérée, et qu'il vaut mieux trouver des compromis avec certains capitalistes. Beaucoup de nationalisations vont avoir lieu très vite sur l’initiative de comités d'usines. De fait, en janvier 1918 le Vesenkha déclara qu'aucune nationalisation ne devait intervenir sans son autorisation explicite, et ajoute en avril que toute entreprise nationalisée sans son autorisation ne recevrait pas de financement.

Dans les comités d'usines, les ouvriers voyaient avec enthousiasme à la fois l'objectif de nationalisation et de planification, et celui d'une gestion ouvrière à l'échelle de l'entreprise qu'ils n'opposaient pas. De manière vague et non théorisée, les dirigeants des comités en faisaient une condition de l’émancipation du travail. Au cours de l’hiver 1917-18, les comités célébrèrent dans leur discours, et surtout dans leur pratique, l’initiative directe des producteurs directs dans la transformation du processus productif. Lénine également fait des discours en ce sens.

Le premier congrès pan-russe des syndicats se réunit les 7-11 janvier 1918, avec des délégués bolcheviks, mencheviks et SR. Il affirme que les comités d’usine doivent opérer sur « la base d’un plan général formulé par les instances supérieures du contrôle ouvrier et les organes qui décident de l’organisation de l’économie ». Enfin, il faut rendre « clair à leurs délégués le fait que le contrôle ne signifie pas le transfert de l’entreprise aux ouvriers, le contrôle ouvrier n’étant que le premier pas vers la socialisation ».  Quelques semaines plus tard, une motion du 1er Congrès des travailleurs du textile indiquait que « l’instance la plus basse du syndicat était le comité dont la fonction consiste à mettre en application les décisions du syndicat ». Lozovski, le bolchevik délégué aux questions syndicales, ajoutait qu’au cas « où le patriotisme d’usine irait contre l’intérêt général, nous n’hésiterions pas à prendre toute mesure pour mettre fin à cette situation et à ces tendances dommageables aux travailleurs »[8].

La résolution syndicale propose un nouveau fonctionnement du contrôle ouvrier, censé fusionner syndicats et comités d'usine : chaque usine doit avoir des commissions de contrôle ouvrier, composées de représentants du syndicat de la branche correspondante, et de représentants de l'assemblée générale des travailleurs (prenant de fait la place de l'ancien comité d'usine), ces derniers devant être validés par une commission du syndicat. Les représentants de l'AG doivent être renouvelés régulièrement (contrairement aux représentants syndicaux), ce qui est justifié par le but d'entraîner le maximum de travailleurs à la gestion.

Au 1er avril 1918, 40 entreprises étaient nationalisées ; 61 étaient gérées temporairement par les comités d’usine ; 270 étaient sous contrôle ouvrier et 402 étaient toujours dirigées par leurs propriétaires (essentiellement des petits ateliers)[9]. Dans les anciennes entreprises d’Etat, les directions furent progressivement réorganisées. Ainsi, la nouvelle direction mise en place à l’usine Oboukhov, le 20 janvier, comprenait huit ouvriers, deux membres du personnel technique, l’ingénieur en chef et un représentant des employés.

Fin juin 1918, sous l'effet de l'accentuation de la guerre civile et du sabotage des capitalistes, toute l'industrie privée est nationalisée. On créé des conseils d’administrations comprenant des ouvriers et des techniciens, des représentants du syndicat et de la Vesenkha. Dans quelques cas, l’ancienne direction était maintenue, mais sous le contrôle d’un commissaire de la Vesenkha. Cependant, souvent, la commission de contrôle ouvrier restait en fonction.

Cependant les bolchéviks ont très vite considéré que la priorité était de relancer la production, pour assurer la survie du régime face aux armées blanches. Et pour cela, ils ont insisté sur la restauration de la discipline, le maintien de la division du travail, l'utilisation autant que possible des compétences techniques des anciens cadres (techniques et administratifs)... Ils ont également préconisé la direction personnelle, jugée plus efficace que la direction collégiale. Lénine insistait beaucoup sur la nécessité d'apprendre des méthodes capitalistes d’intensification du travail, considérant que cela ne pouvait qu'aider à construire le socialisme du moment que c'était mis en oeuvre par un Etat ouvrier.

Des dirigeants bolchéviks se sont parfois plaint que l'initiative des ouvriers soit étouffée par des responsables communistes à l'esprit bureaucratique. Par exemple Lénine en mars 1921 parle d'hommes qui ont administré à l'excès à propos de la Direction centrale de l'industrie houillère du Donbass, qui fut remplacée.[10] Néanmoins, rapidement l'auto-activité des ouvriers s'est étiolé et a disparu.

Débats sur le contrôle ouvrier et l'autogestion[modifier]

Pour les trotskistes, cette organisation était nécessaire (Trotsky était alors dans la majorité avec Lénine). Certains courants de la gauche communiste sont aussi sur cette position, comme la Tendance Communiste Internationaliste[11].

Pour certains critiques, ce choix de favoriser la centralisation au détriment des comités d'usine ne relève pas que des nécessités objectives, mais aussi des conceptions du socialisme alors défendues par les bolchéviks et la plupart des social-démocrates.

Une des conséquences de la perte de la vie démocratique au sein des usines serait que les rapports de production se seraient normalisés dans une situation de domination (entre directeurs et travailleurs), reproduisant des rapports de classe.

C'est principalement une critique faite par des anarchistes, dont certains anciens trotskistes[12], mais également par des courants de gauche communiste.

Comités d'usine en Allemagne[modifier]

Dans la révolution allemande (1918-1923), les organes qui ont été spontanément créés par les ouvriers ont été les comités d'usine. Il n'y a pas eu de création de soviets, mais les comités d'usine regroupaient de larges masses, et étaient tout à fait capables de déployer une énergie révolutionnaire et une organisation suffisante pour une révolution socialiste. Pourtant certains dirigeants de l'Internationale, par schématisme, voulaient fixer au PC allemand la tâche de créer des soviets à partir de rien :

« En août et en septembre [1923], quelques camarades proposèrent de procéder immédiatement en Allemagne à la création de soviets. Après de longs et ardents débats leur proposition fut repoussée, et avec raison. Comme les comités d'usines étaient déjà devenus effectivement les points de concentration des masses révolutionnaires, les soviets auraient, dans la période préparatoire, joué un rôle parallèle à ces comités d'usines et n'auraient été qu'une forme sans contenu. »[2]

Notes et sources[modifier]

  1. Léon Trotsky, Terrorisme et communisme - 8. La classe ouvrière et sa politique soviétique, 1920
  2. 2,0 et 2,1 Trotsky, Les leçons d'Octobre, 1924
  3. Tony Cliff, Lénine, Volume 2 : Tout le pouvoir aux soviets, ch. 12, 1976
  4. Lénine, Œuvres, vol.24, p.439.
  5. I. Kriezel, Sur l'histoire du mouvement syndicaliste à Kharkov en 1917, Kharkov, 1921
  6. Novy put [Nouvelle Voie] du 15 Octobre 1917, N° 1-2. (Novy Put était l'organe du Soviet Central des Comités d'usine)
  7. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, 1930
  8. 8,0 et 8,1 Marc Ferro, Des soviets au communisme bureaucratique, 1980
  9. Selon l’historien soviétique M. N. Potekhine.
  10. Lénine, XIe congrès du PCR(b), 27 mars 1922
  11. Leftcom.org, 1921: début de la contre révolution, 2002
  12. Maurice Brinton, Les bolcheviks et le contrôle ouvrier 1917-1921, 1973