Union ouvrière de Cologne
L'Union ouvrière de Cologne (Kölner Arbeiterverein, KAV) était une association d'ouvriers et d'artisans de Cologne, fondée pendant la révolution allemande de 1848. Ses dirigeants furent principalement des membres de la Ligue des communistes, mais avec un changement important de ligne, des partisans de Gottschalk vers les partisans de Marx.
1 Contexte[modifier | modifier le wikicode]
1.1 Vormärz[modifier | modifier le wikicode]
La période des années 1815-1848, celle-ci qui précède la révolution de Mars, est appelée Vormärz (litt. l'« avant-mars »).
Le Biedermeier couvre la même période, mais alors que le premier terme a une connotation plus artistique, le Vormärz a une connotation plus politique.
Durant cette période, les monarchies allemandes commencent à être contestées, par le mouvement pour la démocratie, et par le mouvement pour l'unité allemande.
Lorsque le mouvement révolutionnaire de 1848 gagne les États germaniques, Cologne en est un des centres. La ville est une des plus industrialisées du monde germanique, ce qui renforce à la fois la bourgeoisie libérale et le proto mouvement ouvrier.
1.2 Défenestrations de Cologne[modifier | modifier le wikicode]
A Cologne, le 3 mars, un rassemblement de masse est organisé devant l'hôtel de ville, par Andreas Gottschalk, médecin populaire auprès des ouvriers et membre de la Ligue des communistes. Gottschalk fut autorisé à entrer au conseil municipal, où il présente les revendications : suffrage universel, abolition de l'armée permanente, liberté de la presse, et protection des droits des travailleur·ses.[2]
Le conseil refuse, et l'armée intervient. Une partie de la foule se réfugie alors à l'hôtel de ville, forçant deux conseillers municipaux à sauter par la fenêtre. Cet événement fut connu sous le nom de « défenestration de Cologne ». La mobilisation de la foule déclencha des émeutes violemment réprimées par l'armée. Gottschalk figura parmi les personnes arrêtées. Après que la révolution eut également gagné Berlin, il fut libéré, dans un contexte politique plus libéral.
2 Historique[modifier | modifier le wikicode]
2.1 Fondation[modifier | modifier le wikicode]
Dans ce nouveau contexte d'effervescence démocratique, Gottschalk propose d'organiser les travailleurs de Cologne au sein d'une association afin de renforcer leurs revendications.
Le 13 avril, environ 300 délégués élisent Gottschalk président de cette nouvelle « Union ouvrière de Cologne », ainsi qu'un comité représentant diverses professions[3]. Un autre militant influent à ses côtés est August Willich.[4] L'Union atteindra entre 5 000 et 8 000 membres le mois suivant[4], pour l'essentiel des ouvriers et des artisans. À la tête de l'Union il y avait un président et un comité composé de . L'Union avait un organe, la Zeitung des Arbeiter-Vereins zu Köln.
Outre le comité, un groupe de 31 membres fut nommé, dont les membres étaient désignés non par les délégués lors de la réunion constitutive, mais par les différents syndicats représentés au sein de l'association. En plus de l'élection du comité, les statuts de l'association furent adoptés. Ces statuts conféraient au comité de larges pouvoirs et le droit de représenter l'association. Une assemblée générale ne pouvait être convoquée que par la majorité d'un syndicat ou par au moins 50 membres.
Andreas Gottschalk en 1849
Fritz Anneke, ancien officier d'artillerie prussien, fut nommé secrétaire général. Anneke dirigeait la Neue Kölner Zeitung, le journal progressiste le plus important de Cologne après la Neue Rheinische Zeitung de Marx. Pendant la détention de Fritz Anneke, son épouse Mathilde Franziska Anneke reprit la publication sous le titre de Frauenzeitung (journal des femmes). Ce journal fut le premier périodique régulier en Allemagne à défendre les droits des femmes. Les Anneke participèrent aux combats pour la constitution impériale en 1849 et, après la fin de la révolution, ils émigrèrent aux États-Unis, où ils soutinrent Lincoln et le Parti républicain (alors progressiste).
Le journal de l'Union défendait la participation des ouvriers à la direction des entreprises, des arbitrages (de type prud'hommes), une sécurité sociale équitable et l'instauration d'un droit du travail protecteur. L'Union rédigea aussi de nombreuses pétitions.
Par ailleurs, du 14 au 17 juin 1848 se tient un congrès des Républicains démocrates allemands à Francfort-sur-le-Main, et Gottschalk, en tant que délégué de l'Union ouvrière de Cologne, y est considéré comme l'une des personnes les plus importantes. Ce congrès fonde l'Association centrale de Mars, une fédération nationale d'associations démocratiques.
2.2 Conflit Gottschalk-Marx[modifier | modifier le wikicode]
Début mai 1848, Gottschalk démissionne de la Ligue des communistes, désapprouvant la stratégie et les tactiques de la ligue, depuis que Marx et Engels y avaient gagné une majorité.
Marx et Engels avaient également regagné Cologne après la révolution, mais considéraient que la ligne de Gottschalk était catastrophique (à la fois « gauchiste », même si le terme n'était pas employé à l'époque, et utopiste par d'autres aspects). C'est pourquoi ils fondent en avril 1848 la Neue Rheinische Zeitung et, en lien, une Société démocratique, qui s'opposent à la ligne de Gottschalk, et à son journal.[4]
Le courant de Gottschalk et des autres socialistes allemands qui refusaient les idées de Marx et Engels était qualifié par ces derniers de «socialisme vrai » (ironiquement). Ce courant se concentrait sur la défense des pauvres et de l'égalité humaine avec beaucoup d'arguments moraux, et refusait les analyses de Marx et Engels sur la révolution démocratique bourgeoise avant l'étape de la révolution communiste.
Ne voyant pas l'intérêt d'une quelconque alliance avec les bourgeois démocrates contre la réaction féodale, Gottschalk pouvait paraître plus radical. De fait il mettait plus l'accent sur l'antagonisme entre prolétaires et capitalisme, alors que la Neue Rheinische Zeitung parlait, relativement, moins des grèves et des questions purement économiques.
A l'inverse Gottschalk ne s'intéressait qu'aux ouvriers alors même que leurs seules forces ne suffisaient pas face à la réaction (surtout dans les régions moins industrialisées). Sa position l'a conduit à boycotter les élections au parlement de Francfort (qui cristallisait les rapports de force entre modérés et radicaux et qui matérialisait l'aspiration à l'unification allemande).
Par ailleurs la radicalité apparente de Gottschalk se mêlait à des aspects mi-réformistes mi-utopiques :
- il n'avait pas de perspective sérieuse pour la réalisation du communisme, prônant plutôt une résorption des inégalités par le mutuellisme et la coopération, plutôt qu'une lutte des classes avec pour horizon la collectivisation ; il soutenait des revendications exprimant davantage les préjugés des anciennes corporations que l'avenir du mouvement ouvrier ;
- ses formes de luttes étaient plus que modérées : remettre des pétitions aux autorités au nom des travailleurs, se cantonner au légalisme...
Mais l'Union ouvrière fut de plus en plus divisée à mesure que la tactique de Marx et Engels gagnait en soutien dans ses rangs, à partir de juin.
2.3 Arrestation de Gottschalk[modifier | modifier le wikicode]
En juillet 1848, Gottschalk fut de nouveau arrêté, avec Fritz Anneke et Christian Joseph Esser, mais il ne sera jugé qu'en octobre. Cette arrestation facilitera le changement de ligne dans l'Union ouvrière. Pour éviter la désagrégation, celle-ci recherche des présidents de confiance.
Joseph Moll fut élu président le 6 juillet (avec Karl Schapper comme adjoint). L'Union ouvrière est alors orientée plus clairement dans le sens du révolutionnarisme démocratique. Lorsque des émeutes éclatent en septembre 1848, elle érige des barricades et se prépare à la lutte armée, même si cela ne se concrétisera pas. Schapper est alors emprisonné et Moll s'enfuit à Londres.
Le 16 octobre 1848, une délégation de l'Union ouvrière demande à Marx de prendre la présidence, ce qui est voté par l'assemblée générale le 22.
Durant l'automne de 1848 un vaste travail d'agitation se développa et les paysans des environs y participèrent. Les membres de l'Union organisèrent dans les environs de la ville des filiales et des Associations démocratiques plus larges, quoique sous hégémonie ouvrière. Ils diffusaient une littérature révolutionnaire, et en particulier les « Revendications du parti communiste en Allemagne[5] ». L'Union entretenait d'étroites relations avec les autres Unions ouvrières de Rhénanie et de Westphalie.
Gottschalk fut jugé en octobre pour incitation à renverser l'ordre public par la violence. La Neue Rheinische Zeitung Marx couvre son procès et prend sa défense.[3] À la surprise générale de l'accusation, le jury le déclare non coupable, et il est libéré. Il se rend d'abord à Paris et à Bruxelles, puis revient rapidement à Cologne.
Après l'interdiction de la Zeitung des Arbeiter-Vereins zu Köln, l'organe de l'Union devient, à partir du 26 octobre 1848, le Freiheit, Brüderlichkeit, Arbeit.
Gottschalk, s'opposa à la participation de l'Union ouvrière aux élections à la Deuxième Chambre prussienne de décembre 1848, mais la majorité, dont Marx et Peter Gerhard Roeser[6], la soutint.
2.4 Tentative de contre-attaque[modifier | modifier le wikicode]
Le 28 février, Karl Schapper devient président de l'Union ouvrière, et le restera jusqu'à son expulsion fin mai 1849. L'Union ouvrière est réorganisée. Le 25 février, de nouveaux statuts furent adoptés; la tâche essentielle qu'ils fixaient à l'Union était « la formation politique, sociale et scientifique de ses membres en leur procurant des livres, des journaux et des tracts, en organisant des conférences et des discussions ». En avril le comité de l'Union Ouvrière décida de discuter au cours des séances de l'Union, l'exposé de Marx, Travail salarié et capital.
Fin mai 1849, Schapper est expulsé d'Allemagne, et Peter Gerhard Roeser (également membre de la Ligue des communistes comme Moll et Schapper) lui succède à la présidence de l'Union.
Parallèlement, au cours de l'hiver 1848-1849 Gottschalk et ses partisans tentent de contre-attaquer. Dans l'Arbeiterzeitung journal qu'ils publiaient depuis janvier 1849, ils se livrèrent à de violentes attaques et calomnies contre Marx et la rédaction de la Neue Rheinische Zeitung.
Il qualifiait Marx ironiquement de « dieu solaire érudit »[7] et l'accusait lui et Engels d'être des doctrinaires pas réellement préoccupés du sort des ouvriers :
« Vous n'avez jamais été sincères quant à l'émancipation des opprimés. La misère du travailleur, la faim des pauvres ne suscitent chez vous qu'un intérêt purement scientifique, voire idéologique… Vous ne croyez pas à la révolte du peuple, dont le mouvement croissant prépare déjà la fin du capitalisme ; vous ne croyez pas à la permanence de la révolution, vous ne croyez même pas à la capacité révolutionnaire du peuple. »[8]
Des sections se prononcent pour défendre Marx contre ces attaques de Gottschalk.[9]
2.5 Révolution permanente ?[modifier | modifier le wikicode]
Cependant il y avait également des sections favorables à Gottschalk, qui considéraient que la direction donnée par Marx en faveur du mouvement démocrate s'éloignait trop des intérêts ouvriers. La déception causée par la politique hésitante des démocrates petits bourgeois accentuait cette tendance, et Marx et Engels eux-mêmes ont sans doute évolué sur cette question, avançant vers l'idée d'un rôle moteur de la classe ouvrière et de la nécessité de maintenir la révolution permanente.
Marx et ses partisans rompirent les liens organiques qui les reliaient à la démocratie petite-bourgeoise, sans refuser toutefois d'agir en commun contre les attaques de la contre-révolution.
Le 16 avril 1849 l'Union Ouvrière de Cologne décida de sortir de l'Union des Associations démocratiques d'Allemagne et de s'affilier à la Fraternité générale des ouvriers allemands. Le 6 mai 1849 un congrès des Unions ouvrières eut lieu en Rhénanie et en Westphalie.
Mais la situation d'alors en Allemagne, (renforcement de la contre-révolution et aggravation de la répression policière) empêcha l'Union Ouvrière de se transformer en vrai parti prolétarien.
Le 19 mai 1849, la Neue Rheinische Zeitung est interdite par les autorités, et publie un dernier numéro dont les numéros imprimés à l'encre rouge proclament : « Émancipation de la classe ouvrière ! » Marx, Schapper et autres dirigeants doivent s'exiler.
L'Union ouvrière tente d'échapper aux interdictions en se transformant en simple association d'éducation ouvrière en octobre 1849, avant que sa dissolution ne soit décidée en 1850.
3 Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]
Ouvrages
- Ernst Czóbel: Zur Geschichte des Kommunistenbundes. Die Kölner Bundesgemeinde vor der Revolution. In: Archiv für die Geschichte des Sozialismus und der Arbeiterbewegung. Band 11. Hirschfeld, Leipzig 1925, S. 299 ff. FES
- Hans Stein: Der Kölner Arbeiterverein (1848–1849). Ein Beitrag zur Frühgeschichte des rheinischen Sozialismus. Gilsbach, Köln 1921. Digitalisat
- Ernst Czóbel: Der Kölner Arbeiterverein 1848/49. In: Marx-Engels-Archiv. Zeitschrift des Marx-Engels-Instituts in Moskau hrsg. von D. Rjazanov. Band 1. Marx-Engels-Archiv Verlagsgesellschaft, Frankfurt am Main 1926, S. 429–440.
- Gerhard Becker: Karl Marx und Friedrich Engels in Köln 1848–1849. Zur Geschichte des Kölner Arbeitervereins. Rütten & Loening, Berlin 1963.
- Gerhard Becker: Joseph Moll. Mitglied der Zentralbehörde des Bundes der Kommunisten und Präsident des Kölner Arbeitervereins. In: Helmut Bleiber u. a. (Hrsg.): Männer der Revolution von 1848 Bd. 2 Berlin (Ost), 1987, ISBN 3-05-000285-9, S. 53–84.
- Rolf Dlubek: August Willich (1810–1878). Vom preußischen Offizier zum Streiter für die Arbeiteremanzipation auf zwei Kontinenten. In: Helmut Bleiber, Walter Schmidt, Susanne Schötz (Hrsg.): Akteure eines Umbruchs. Männer und Frauen der Revolution von 1848/49. Trafo Verlag, Berlin 2003, S. 923–1004.
- Axel Kuhn: Die deutsche Arbeiterbewegung, Reclam, Stuttgart 2004. (=Reclams Universal-Bibliothek 17042) ISBN 3-15-017042-7
- Werner Milert und Rudolf Tschirbs: Von den Arbeiterausschüssen zum Betriebsverfassungsgesetz. Geschichte der betrieblichen Interessenvertretung in Deutschland. Bund-Verlag, Köln 1991.
- Michael Schneiderheinze: Zur Entwicklung der Arbeiterdiskussion 1848 - 1850. Erkenntnisprozesse bei der Herausbildung proletarischen Klassenbewusstseins (unter besonderer Berücksichtigung der „Allgemeinen Deutschen Arbeiterverbrüderung“ und des Kölner Arbeitervereins). Leipzig 1983. (Leipzig, Univ., Diss. A, 1983)
- Walter Ulbricht: Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung in acht Bänden. Band 1: Von den Anfängen der deutschen Arbeiterbewegung bis zum Ausgang des 19. Jahrhunderts. 1. Aufl. Dietz Verlag, Berlin 1966.
- Alexis Heitmann: Arbeiter an Rhein und Elbe. Vergleich zweier Zentren der frühen deutschen Arbeiterbewegung. Hamburg und Köln 1845-50. AVM, München 2009. ISBN 978-3-89975-816-0
Notes
- ↑ Voir « Kölner Arbeiterverein » sur Wikipedia
- ↑ C'est à ce moment qu'ont lieu les « défenestrations de Cologne ».
- ↑ 3,0 et 3,1 Karl Marx, Procès contre Gottschalk et ses compagnons, 21 décembre 1848
- ↑ 4,0 4,1 et 4,2 Tristram Hunt, Engels: le gentleman révolutionnaire, 2009
- ↑ Friedrich Engels, Karl Marx, Revendications du parti communiste en Allemagne, 21 mars 1848
- ↑ https://de.wikipedia.org/wiki/Peter_Gerhard_Roeser
- ↑ An Herrn Karl Marx, Redakteur der Neuen Rheinischen Zeitung. In: Freiheit, Arbeit. Köln 1849, Nr. 13 (25 février 1849)
- ↑ Cité in P. H. Noyes, Organization and Revolution: Working-Class Associations in the German Revolution of 1848–49 (Princeton, 1966), pp. 286–7
- ↑ Résolution de la première filiale de l’Union Ouvrière de Cologne, 29 avril 1849