Question juive en Russie

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Les populations juives, plus ou moins dispersées sur le territoire de l'ancien Empire russe, ont subi une longue histoire d'oppression raciste, mais aussi d'organisation et de résistance, en lien parfois conflictuel avec le mouvement socialiste.

Les Juifs et l'antisémitisme sous l'Empire russe[modifier | modifier le wikicode]

L'Empire russe, au fur et à mesure de son expansion, s'est retrouvé à englober sous la domination d'une majorité russe une grande variété de peuples différents, jusqu'à environ la moitié de la population totale. La politique du tsar était tellement répressive que la Russie était surnommée par les progressistes la prison des peuples.

Il y avait environ 4% de Juifs dans la population de l'Empire russe au début du 20e siècle.[1] Les pogroms contre les juifs étaient fréquents et attisés par les nobles réactionnaires et les Cent-Noirs. Un véritable racisme d'État avait été mis en place, avec une législation spécifique pour les Juifs. En 1901, un membre des services secrets tsaristes, l'Okhrana, fabriquent un faux document intitulé Les Protocoles des Sages de Sion, présenté comme un plan secret de domination du monde par les juifs, qui aurait fuité. Ce document deviendra une des principales références des milieux conspirationnistes.

A partir de 1881, les pogroms se multiplient. L'antisémitisme conduisait à des traitements différenciés en cas de répression politique. Par exemple, lors de la répression qui les frappe tous deux en 1896, Martov, juif, subira des conditions d'exil plus difficiles que Lénine.[2]

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La première vraie organisation socialiste au sein de l'Empire russe fut par ailleurs l'Union générale des travailleurs juifs (Bund), et elle le resta jusqu'en 1903. Les rapports entre le Bund et le reste des socialistes souleva de nombreux clivages.

En avril 1903 eut lieu le pogrom de Kichinev, le plus terrible pogrom jamais exécuté jusqu’alors en Russie, qui consterna le monde entier et engendra l’adoption par toutes les langues du terme « pogrom » comme synonyme de « massacre ». Il eut lieu dans la partie ukrainienne de la « zone de résidence ». Les quartiers juifs de Kichinev furent détruits, les maisons dévastées, des centaines de Juifs blessés ou tués. Le pogrom fut déclenché des policiers du tsar et par des Cent-Noirs, mais exécuté en grande partie par des gens du peuple, ouvriers et travailleurs comme les Juifs qu’ils persécutaient. La confiance des ouvriers juifs en leurs frères de classe en fut sérieusement affectée.

Les premières unités d’autodéfense - les Beovie Otriady - furent créées par le Bund en 1903.

En 1903, peu après le progrom, le Bund tient une conférence à Karlsruhe, à laquelle participe Trotski. Vladimir Medem, militant local et théoricien du Bund, relate dans ses mémoire cette conférence[3]. Il raconte que Trotski répondit « cordialement et avec humour » à de jeunes spectateurs sionistes qui prirent la parole. La discussion s’envenima lorsque fut abordée la politique que le POSDR devait adopter pour combattre l’antisémitisme. Medem accusa le parti de négliger cette tâche. Trotski lui répondit que le parti distribuait des tracts à ce sujet, mais qu'il était peu utile de combattre spécifiquement l’antisémitisme : pour éliminer un sentiment solidement enraciné, vestige de l’ignorance qui dominait à l’époque médiévale, il fallait surtout élever le niveau général de conscience des masses. Pour Medem, ce discours « n’était rien d’autre qu’une façon de se dissimuler à ses propres yeux la grave et réelle responsabilité des socialistes russes ».[4] Medem raconte que Trotsky ne se considérait ni juif, ni russe, « seulement social-démocrate ».

C'est dans ce contexte qu'eut lieu, en août 1903, le 2e congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), qui fut le vrai congrès de fondation. Le Bund revendiquait une autonomie nationale-culturelle au sein du futur Etat démocratique (sans faire cependant de ce point une condition sine qua non). Il réclamait aussi une autonomie à l'intérieur du POSDR (droit d’élire son propre comité central et de déterminer sa propre politique sur les questions concernant la population juive). Le congrès, majoritairement composé d’ « iskristes », s’opposait au Bund car il entrevoyait dans leurs exigences un séparatisme qui créerait des précédents pour d’autres groupes et mettrait en péril l’unité du parti. C’est aux iskristes juifs Martov et Trotsky que revint la tâche de réfuter les exigences du Bund. Martov avait été l’un de ses membres fondateurs ; quant à Trotsky, il prit la parole en tant que « représentant des iskristes d’origine juive ». Ce fut là une des rares fois où Trotsky fit référence à sa judéité[5]. Mené « entre Juifs », le débat n’en fut pas pour autant facile. Trotsky prit la parole dix fois contre le Bund durant le débat, provoquant leur colère et indignation. Mis en minorité, les délégués du Bund quittèrent le Congrès.

Le Bund rejoignit formellement les rangs du POSDR lorsque toutes ses factions se réunifièrent au 4e congrès (de l'Unité) tenu à Stockholm en avril 1906, néanmoins le parti resta fracturé autour de dissensions ethniques et idéologiques. En général, le Bund tendait à soutenir la faction des Mencheviks conduite par Martov et s'opposait à la faction bolchévique conduite par Lénine, et ce durant toutes les luttes factionnelles qui agitèrent le Parti social-démocrate jusqu'à la Révolution d'octobre 1917. Par ailleurs, les juifs étant un peu plus nombreux parmi les menchéviks que parmi les bolchéviks, Staline n'hésita pas opposer  « la véritable faction russe » à la « faction juive »...

Mais durant la révolution de 1905 (et la réaction hostile qu’elle entraîna), le nombre de pogroms fut si élevé que les efforts isolés du Bund ne parvinrent pratiquement pas à défendre la population juive. Alors président du soviet de Saint-Pétersbourg, Trotsky prit part à la création des unités d’autodéfense juives à Kiev et à Saint-Pétersbourg ; il prôna la participation conjointe de Juifs et de non-Juifs pour résister aux actes de vandalisme. Albert Glotzer raconte que Trotsky, après l’échec de la révolution de 1905, avait été choqué par l’atrocité des massacres et les évoqua dans ses écrits, plus que nul autre militant du parti. Dans 1905[6], il fait une description de plus de trois pages, vivante et minutieuse, du pogrom d’Odessa.

En 1911 commence l’affaire Beilis, l’accusation d’assassinat rituel contre Mendel Beilis, simple travailleur juif de Kiev. Les accusations contre Beilis furent prononcées par le ministre de la Justice, sous l’influence de Schelovitov, antisémite notoire. Le procès prit fin en 1913, Beilis fut innocenté mais, grâce aux rumeurs qui avaient circulé sur la « nature maligne et criminelle des Juifs », le gouvernement tsariste en sortit vainqueur ; il était parvenu à fomenter l’antisémitisme et à instaurer un climat qui allait entraîner une vague de pogroms à Kiev.

En novembre 1913, Trotsky écrivit dans un article pour Die Neue Zeit que ce procès antisémite lui avait paru répugnant ; il compara l’affaire Beilis à l’affaire Dreyfus, qui divisa la France entre 1894 et 1906. Mais pour Trotsky, les ressemblances entre les deux pays étaient limitées car l’antisémitisme français était un jeu d’enfants comparé à la Russie, où l’antisémitisme était une vraie politique d’État. Selon Enzo Traverso « il est intéressant de noter que Trotsky fut le seul dirigeant marxiste de renom à intervenir sur cette question : Otto Bauer, Karl Kautsky, Victor Adler, George Plekhanov et Lénine ne troublèrent pas, à cette occasion, le silence du mouvement socialiste au sujet de l’antisémitisme »[7].

En 1914, Lénine écrit un Projet de loi sur l'abrogation de toutes les restrictions aux droits des juifs. En préambule, il écrit : « Aucune nationalité de Russie n’est aussi opprimée et persécutée que la nation juive. L'antisémitisme pousse des racines toujours plus profondes parmi les couches possédantes. »[8]

Mouvement sioniste[modifier | modifier le wikicode]

En parallèle du Bund se développe un mouvement sioniste, qui se veut le pendant juif des mouvements nationalistes bourgeois qui emergent un peu partout à partir du 19e siècle. Et comme souvent dans le cas de nationalités opprimés, ce nationalisme penche à gauche.

Durant le 6e Congrès sioniste (Bâle, août 1903), Theodor Herzl, créateur du mouvement sioniste, annonça qu’il n’y avait aucun espoir, dans un futur proche, d’obtenir la Palestine ; il proposa donc l’Ouganda comme territoire national juif, tout du moins jusqu’à obtention de la « terre promise » qui faisait alors partie de l’Empire ottoman. Une rupture faillit se produire au sein du jeune mouvement ; Herzl dut user de toute son influence et de tout son charisme pour maintenir l’unité du mouvement (unité qui dura jusqu’en 1906, deux ans après son décès en 1904).

En 1903, Trotsky écrit son premier article consacré exclusivement à la « question juive »[9] en commentant ce congrès. Trotsky souligne la diversité des groupes qui constituaient le mouvement sioniste et prédit leur échec :

« Le congrès de Bâle, je le répète, n’est rien d’autre qu’une manifestation de désintégration et d’impuissance. M. Herzl pourra s’allier un temps avec l’une ou l’autre des "patries". Des dizaines d’agitateurs et des centaines d’hommes sincères pourront soutenir son aventure, mais le sionisme en tant que mouvement a déjà été condamné à perdre dans l’avenir tout droit d’exister. C’est on ne peut plus évident. »

Puisque le sionisme était censé disparaître et le « conglomérat de couches sociales composant le mouvement » se désintégrer politiquement, Trotsky se demandait quelle organisation de gauche succéderait à la gauche sioniste « composée de l’intelligentsia et/ou de la semi-intelligentsia de la démocratie bourgeoise ».

Dans un pamphlet datant de la même époque, Le Congrès sioniste de Bâle, le Bund annonça aussi la fin du sionisme et postula au rôle de successeur de la gauche du mouvement.

La possibilité que le Bund attire les militants de la gauche sioniste poussa Trotsky à réitérer ses critiques de juillet 1903. Selon lui, le Bund ne pouvait séduire des militants déçus par le sionisme car, dans sa polémique contre les sionistes, ce parti avait fini par s’imprégner de son idéologie nationaliste. De plus, si le Bund devenait l’éventuel successeur du mouvement, il finirait par « dévier le prolétariat juif de la voie révolutionnaire social-démocrate ».

Pour Trotsky comme pour la plupart des communistes, le sionisme était un mouvement « utopique » (selon lui impossible à réaliser sous le capitalisme) et « réactionnaire » (la seule façon de le réaliser serait d'engendrer un conflit avec les populations arabes de Palestine.[10] Après la révolution, il estimait soit que le problème ne se poserait plus, par assimilation des populations juivres, soit (et de plus en plus au fur et à mesure que les années 1930 ravivaient l'antisémitisme) que le socialisme rendrait possible l'établissement pacifique d'un Etat pour les populations juives.[11]

Dans un entretien postérieur, réalisé au Mexique en 1937, Trotsky réitère son opposition au sionisme ; il réaffirme que seule une révolution prolétarienne pourrait apporter les conditions matérielles nécessaires à la construction nationale juive (déplacement volontaire et massif des Juifs, économie planifiée, projets topographiques, création d’un tribunal prolétarien international pour résoudre le conflit judéo-arabe). Mais le doute (« J’ignore si le judaïsme peut être reconstruit en tant que nation ») laisse cette fois place à une certitude : « la nation juive se maintiendra pour toute une époque à venir ». Trotsky tente d’expliquer son changement de point de vue sur l’existence d’une nation juive :

« Pendant ma jeunesse, j’inclinais plutôt à penser que les Juifs des différents pays seraient assimilés et que la question juive disparaîtrait ainsi d’une manière quasi automatique. Le développement historique du dernier quart de siècle n’a pas confirmé cette perspective. Le capitalisme décadent a partout fait surgir un nationalisme exacerbé, dont l’antisémitisme est une des manifestations. La question juive s’est surtout exacerbée dans le pays capitaliste européen le plus développé : l’Allemagne. »

Mais Trotsky ne croyait pas que le sionisme puisse constituer un refuge plausible et progressiste pour les juifs d'Europe face au rouleau compresseur du fascisme et de la guerre. Il maintenant que la seule solution (qu'il voyait comme fortement possible) était la révolution socialiste.

À propos des mesures prises par le gouvernement britannique afin de restreindre l’immigration juive en Palestine, Trotsky écrivit, en juillet 1940, un mois avant d’être assassiné : « La tentative de résoudre la question juive par l’émigration des Juifs vers la Palestine peut être analysée désormais pour ce qu’elle est : un bluff tragique pour le peuple juif. Cherchant à gagner la sympathie des Arabes, plus nombreux que les Juifs, le gouvernement anglais a nettement modifié sa politique vis-à-vis des Juifs ; il a renoncé à sa promesse de les aider à fonder "un foyer national juif" en terre étrangère. Les prochains épisodes militaires pourraient transformer la Palestine en un piège mortel pour des centaines de milliers de Juifs. Jamais il n’a été aussi évident que le salut du peuple juif est étroitement lié à l’effondrement du système capitaliste. »

La Révolution de Février 1917[modifier | modifier le wikicode]

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Lors de la révolution bourgeoise de Février 1917, l'antisémitisme d'Etat disparaît officiellement. Près de 700 textes de lois et décrets tsaristes sur les Juifs sont abolis. Un des délégués du soviet, Moishe Grouzenberg, s'exclame :

« A présent par la volonté souveraine du peuple révolutionnaire nous sommes des citoyens. Camarades, si l'Etat russe d'avant la révolution était une prison de dimensions monstrueuse, qui ne connaissait que des prisonniers et des géôliers, la cellule la plus infecte, la chambre de la torture, en était réservée à nous, peuple juif de six millions d'âmes. »[12]

Mais cet antisémitisme structurel en Russie n'a pas disparu subitement. D'abord, les cent-noirs font une propagande haineuse contre les Juifs qu'ils accusent d'être partout parmi les révolutionnaires (libéraux comme socialistes), de spéculer, de comploter pour diriger la Russie... Quand des émeutes d'affamés s'en prennent aux boutiquiers, comme cela arrive souvent en 1917, les boutiques juives sont plus fréquemment visées. L'antisémitisme est très présent dans la paysannerie, et les soldats en sont majoritairement issus. Suite au fiasco de « l'offensive Kerensky » en juin, des soldats en repli dévastent sur leur passage les villages juifs.

Pendant la révolution de 1917, les contre-révolutionnaires accusaient les socialistes d'être juifs, donc de mener le « vrai peuple russe » à sa perte, souvent à grand renfort de théories du complot. Ces accusations pouvaient même viser Kerenski. Des Cent-Noirs attisaient la haine antisémite en s'appuyant sur la situation. John Reed témoigne que « de mystérieux individus tournaient autour des femmes qui faisaient la queue en grelottant pour du pain et du lait, chuchotant que les Juifs ont accaparés les stocks alimentaires et que les membres des soviets vivent dans le luxe »[13]. L'ouvrier Afanassiev témoigne que pendant les journées de juillet des commerçants, dans les quartiers de la ville où ils se sentaient en force, se jetaient avec fureur sur les ouvriers et les rouaient de coups impitoyablement aux cris de « cognez sur les youpins et sur les bolcheviks, foutez-les à l'eau ! ».[14]

En réaction, le 21 juin, le 1er congrès des soviets vote à l'unanimité un appel aux soviets locaux « à la plus grande vigilance face à l'activité des agitateurs antisémites, à une action incessante, à un travail constant d'explication parmi les masses populaires les plus larges afin de combattre les campagnes antisémites. » Une conférence de délégués militaires juifs se réunit spéficiquement sur le sujet de l'antisémitisme le 10 octobre, et constate : « Le pouvoir est impuissant et ne peut donner aucune garantie pour la défense des droits et de la vie des juifs. La Rada centrale est impuissante à lutter contre les pogroms. La Garde rouge ne garantie pas une véritable défense car l'antisémitisme s'y développe. » La conférence appelle donc à constituer des organismes d'autodéfense juive.[12]

L'antisémitisme s'exprimait confusément y compris au coeur des troupes bolchéviques à Petrograd, lors de la prise du Palais d'Hiver. Ainsi au cours de sa fuite cette nuit-là, Kerensky voit sur un mur l'inscription : « A bas le juif Kerensky, vive Trotsky ! » Un autre témoin, Margoline, a rencontré des soldats déserteurs qui vantaient les mérites de Trotsky et crachaient sur « Kerensky et ses 12 ministres, tous des juifs ! » Lorsque Margoline a essayé d'expliquer qu'en réalité Kerensky n'était pas juif mais Trotsky si, les soldats ont rétorqué : « Et alors ? C'est peut-être un juif mais il est pour la paix, ça veut dire qu'il est l'un de nous ! »[12]

Par ailleurs, si les nationalistes russes rejettent les juifs hors de la nation, les traditionnalistes juifs rejettent les révolutionnaires hors du peuple juif. Par exemple Simon Doubnov déclare dans un meeting du 8 juin : « De notre milieu sont issus quelques démagogues, qui se sont joints aux héros de la rue et aux prophètes de la confiscation. Ils interviennent sous des pseudomnymes russes, par honte de leur origine juive (Trotsky, Zinoviev...). Mais ce sont plutôt leurs noms juifs qui sont des pseudonymes : ils n'ont pas de racines dans notre peuple. »

La Révolution d'Octobre 1917[modifier | modifier le wikicode]

Factuellement, la majorité des organisations juives, des sionistes jusqu'au Bund, se sont opposées à la révolution d'Octobre. Réunis les 7-9 novembre à Minsk, 5 membres du bureau du comité central du Bund déclarent : « La terreur bolchévique, appuyée sur la dictature militaire de soldats en armes, est un grand danger pour la révolution et ouvre la voie à l'instauration d'une dicature militaire de la contre-révolution. » Trois d'entre eux (Esther Froumkina, Mikhail Rafes, Tcheremiski) seront pourtant plus tard, 3 ans plus tard, les principaux dirigeants des sections juives du parti communiste. Certains militants juifs ont néanmoins rejoint dès 1917 les bolchéviks, comme Boris Hessen, dirigeant du soviet d'Elizabethgrad, qui organisa la nationalisation de la banque fondée par son propre père.

Au dernier moment de l'insurrection, les cosaques qui gardaient le Palais d'Hiver désertent. Parmi les défenseurs, il y avait un bataillon de femmes, et surtout des junkers, et une bonne partie d'entre eux étaient juifs. Trotski décrit ainsi l'état d'esprit qui fait basculer les cosaques : « Qui restait pour défendre Kerensky ? Des juifs et des babas... mais le peuple russe, lui, était resté avec Lénine »[15].

Aussitôt après la révolution d'Octobre, Lénine pousse Trotski à accepter les plus hautes responsabilités, et celui-ci freine, notamment parce qu'il craint que sa judéité serve d'angle d'attaque favori aux réactionnaires. Lénine minimisait ce problème. Trotski fait le retour suivant sur cette question dans son autobiographie :

Mais il se trouva que Lénine avait raison. Pendant les années où la révolution montait, cette question n'était d'aucune importance. Les Blancs tentèrent, il est vrai, d'utiliser dans leur agitation, à l'intérieur de l'Armée rouge, des idées antisémites, mais ils n'eurent aucun succès. Nous en avons un bon nombre de preuves, même dans la presse des Blancs. Dans les Archives de la Révolution russe, cahiers édités à Berlin, un auteur, contre-révolutionnaire, raconte le fait significatif que voici :
«Un Cosaque qui était venu nous voir fut vexé d'entendre de quelqu'un qui cherchait à le blesser, qu'il était au service d'un youpin, qu'il marchait au combat sous les ordres du youpin Trotsky. Il répliqua avec tout le feu de la conviction :
«--Rien de pareil... Trotsky n'est pas un youpin !... Trotsky est un combattant... Un homme à nous... Un Russe !... Voilà, Lénine, c'est un communiste. Un youpin !... Mais Trotsky est à nous... Un batailleur... Un Russe ! Des nôtres !...»
On peut retrouver le même motif chez Babel, celui de nos jeunes écrivains qui a le plus de talent, dans sa Cavalerie rouge... [Traduction française de Maurice-Parijanine, aux Editions Rieder. --N.d.T.]

La question de mes origines juives ne prit de l'importance qu'au début de la campagne politique engagée contre moi. Les antisémites relevèrent la tête en même temps que les anti-trotskystes. Les uns et les autres puisaient à la même source : réaction de la petite bourgeoisie contre Octobre.[16]

Quand la presse mondiale faisait référence à la révolution russe, elle mentionnait presque toujours l’origine juive de Trotsky, l’un de ses principaux leaders. La presse juive se montrait orgueilleuse des origines juives de Trotsky, même si elle condamnait presque toujours son bolchévisme, tandis que Trotsky tentait de détacher son image de celle d’un Juif. Quand, en 1918, une délégation juive lui demanda d’user de son influence auprès des bolchéviques pour que soit maintenue l’égalité des droits que la révolution de février leur avait concédée pour la première fois dans l’histoire de la Russie, Trotsky déclara : « Je ne suis pas un Juif mais un internationaliste. » Trotsky ne s’opposait pas pour autant aux droits des Juifs. Il souligne en effet, dans son Histoire de la révolution russe, le mérite de la révolution de Février qui abolit les 650 lois restreignant les droits des Juifs en Russie.

Les violences de la guerre civile russe ont été particulièrement génératrices de pogroms anti-Juifs. La plupart d'entre eux ont été commis par les forces réactionnaires, qui attisaient officiellement l'antisémitisme (par exemple l'Osvag, le service de propagande du gouvernement de Dénikine, fait courir de nombreuses rumeurs pendant la guerre sur l'existence de complots juifs). Mais des bataillons de l'Armée rouge en ont également commis spontanément, surtout dans les débuts où elle était très peu structurée. Les estimations sur la responsabilité de chacune des principales forces sont les suivantes :

  • Armée nationaliste ukrainienne de Petlioura : 40 %
  • Armées vertes : 25 %
  • Armée blanche de Dénikine : 17 %
  • Armée rouge : 8,6 %

Des groupes juifs au sein du camp révolutionnaire ont été les premiers à réagir et à faire pression pour que la direction bolchévique condamne ces pogroms.[17] En 1918 fut créée la section juive du parti bolchévik, la Yevsektsia. En tant que chef de l’armée, Trotsky fut amené à envoyer des Juifs sur le front pour éviter les commentaires antisémites qui accusaient les Juifs de rester dans les coulisses, à des fonctions administratives au lieu de prendre les armes pour défendre la révolution. Trotsky autorisa, à la demande du parti sioniste de Russie, la formation du bataillon Poale Zion ; mais, conscient de l’antisémitisme de ses soldats, il suggéra que les bataillons juifs rejoignent les régiments où il y avait aussi des bataillons d’autres nationalités pour « éviter le chauvinisme qui résulte de la séparation entre les différentes nationalités, et qui, malheureusement, se fait jour quand sont formées des unités militaires nationales complètement indépendantes ».

Lénine reçut un jour un télégramme d’un sympathisant bolchévik ancien membre de Narodnaïa Volia, Makari Vasiliev, qui disait : « Pour sauver le bolchévisme, il faudrait éloigner un groupe de bolchéviques extrêmement respectés et populaires : le gouvernement soviétique y gagnerait beaucoup si Zinoviev, Trotsky et Kamenev - dont la présence aux postes les plus élevés et influents ne reflète pas le principe d’autodétermination nationale - démissionnaient immédiatement. » Vasiliev exigeait également « l’éloignement volontaire de Sverdlov, Ioffé, Steklov et leur remplacement par des personnes d’origine russe »[18]

En mars 1919, Lénine prononçait un discours contre l'antisémitisme :

« Ce ne sont pas les juifs qui sont les ennemis du peuple travailleur. Les ennemis des ouvriers sont les capitalistes de tous les pays. Parmi les juifs, il y a des travailleurs, et ils forment la majorité. Ce sont nos frères, qui, comme nous, sont opprimés par le capital ; ce sont nos camarades dans la lutte pour le socialisme. Parmi les juifs, il y a des koulaks, des exploiteurs et des capitalistes, tout simplement comme il y en a chez les russes, et parmi les peuples de toutes les nations. »[19]

Lénine accusait principalement les capitalistes de « fomenter la haine contre les juifs afin d’aveugler les ouvriers, de détourner leur attention du véritable ennemi du peuple travailleur, le capital », il pensait que l'antisémitisme appartenait au passé :

« Cela est une survivance des anciens temps féodaux, où les prêtres brûlaient les hérétiques au bûcher, où les paysans vivaient dans le servage, et que où les gens étaient écrasés et amorphes. Cette vieille ignorance féodale est en train de s’éteindre ; les yeux du peuple sont en train de s’ouvrir.  »

L'antisémitisme anti-bolchévique[modifier | modifier le wikicode]

Parmi les russes blancs (camp contre-révolutionnaire dominé par les ex classes possédantes) et parmi la plupart des milieux réactionnaires dans le monde, la corde de l'antisémitisme va largement être utilisée.

Au plus fort de la guerre civile, l’agence de presse blanche à Ekaterinbourg, publia un pamphlet intitulé Tristes souvenirs des bolchéviques. Son auteur, Sergei Auslender, y vomit sur les leaders bolchéviques et principalement Trotsky : « Ce spéculateur international a mis la Russie sous sa coupe, il fait fusiller les vieux généraux de l’armée, vit dans le palais du Kremlin et commande l’armée russe. (…) Il sait comment tirer de ses esclaves ce qu’il y a de pire et de plus pourri. »[4]

Une grande partie des pogroms perpétrés par les troupes blanches, et les anti-bolchéviques en général (y compris parmi la base makhnoviste), furent souvent un acte de vengeance contre une révolution qu’ils jugeaient l’ « œuvre de Juifs ».

L'idéologie national-socialiste s'est construite notamment sur une réaction au bolchévisme. Il ne s'agissait pas de nier le caractère populaire de la révolution d'Octobre, mais d'en faire le résultat d'un complot. En novembre 1921 fut publié à Munich un pamphlet intitulé « Bolchévisme juif » et préfacé par Alfred Rosenberg, l’idéologue nazi. Le but de cette étude était de montrer que la révolution russe, par son contenu, ses idées et ses dirigeants, était profondément juive : « Depuis le jour de son apparition, le bolchévisme est une entreprise juive. » Manipulant le nombre des commissaires du peuple juifs, Rosenberg tente de démontrer que « la dictature prolétarienne qui pèse sur le peuple ruiné, affamé, est un plan préparé dans les bouges de Londres, New York et Berlin ». La haine antisémite ciblait bien entendu particulièrement « le juif Trotsky-Bronstein ».

L'antisémitisme sous le stalinisme[modifier | modifier le wikicode]

Le régime bolchevik a fini par interdire le Bund, non pas en tant qu'organisation juive mais en tant qu'organisation combattant le nouveau pouvoir, comme les menchéviks auxquels il était lié.

Sous le régime stalinien, l'antisémitisme a vite connu une résurgence, finissant par frapper même ceux des juifs qui étaient les plus zélés staliniens, comme le journaliste/dénonciateur David Zaslavski[20].

Staline n'hésitait pas à sous-entendre que l'Opposition de gauche était dominée par des juifs (ce qui était factuellement faux), et ce fut encore pire au moment de l'Opposition unifiée (avec Zinoviev et Kamenev), où des staliniens répandaient l'idée que l'opposition était le fait de « trois intellectuels juifs mécontents ».[11] Officiellement, Staline niait cependant tout antisémitisme. Il dut même déclarer un jour : « Nous nous battons contre Trotsky, Zinoviev et Kamenev non parce qu’ils sont juifs, mais parce qu’ils sont dans l’opposition, etc. ». Mais il prenait soin de véhiculer de nombreux sous-entendus, par exemple en insistant sur les noms juifs des bolchéviks qui avaient des pseudonymes, ou contre le fils de Trotski qui avait pris le nom russe de sa mère :

« lorsque mon fils Serge Sedov fut l’objet de l’incroyable accusation d’avoir comploté d’empoisonner des travailleurs, le GPU a annoncé dans la presse soviétique et étrangère que le véritable nom de mon fils n’était pas Sedov, mais Bronstein. Si ces falsificateurs avaient voulu souligner les liens de l’accusé avec moi, ils l’auraient appelé Trotsky, puisque politiquement le nom de Bronstein ne dit rien à personne. Mais ils avaient en tête une autre idée : en fait, ils voulaient souligner mon origine juive  »[11]

A l'étranger parmi les soutiens et compagnons de route du « communisme officiel » (le stalinisme), on ne voulait pas voir ces problèmes et celui de l'antisémitisme en particulier. L'URSS était vue comme porteuse de paix entre les peuples et d'opposition radicale au nazisme.

L'antisémitisme en URSS était attisé par les insinuations de la propagande du régime, mais avait ses sources dans la société elle-même. En tant qu'héritage de l'antisémitisme présent du temps du tsarisme, mais également avec des racines renouvelées, comme l'explique Trotsky :

« Les juifs sont une population typiquement urbaine. Ils représentent un pourcentage important de la population des villes en Ukraine, Biélorussie et même en grande Russie. Les soviets, plus que tout autre régime au monde, ont besoin de beaucoup de fonctionnaires. On les recrute dans la fraction la plus instruite de la population des villes. Tout naturellement, les Juifs ont occupé une place disproportionnellement importante par rapport à leur propre nombre dans la bureaucratie, surtout aux échelons intermédiaires et inférieurs. (...) La haine des paysans et des ouvriers pour la bureaucratie est une réalité fondamentale de la vie soviétique. Le despotisme du régime, la persécution qui frappe toute critique, l’étouffement de toute pensée vivante, l'appareil judiciaire enfin, ne sont que le reflet de cette réalité fondamentale. Même en raisonnant a priori, il est impossible de ne pas arriver à la conclusion que la haine pour la bureaucratie se teinte d'antisémitisme, au moins dans les régions où leu fonctionnaires juifs représentent un pourcentage élevé de la population. »[11]

Pour se préserver, la bureaucratie, qui restait majoritairement aux mains de grands russes, n'hésitait pas à détourner la colère des masses sur les seuls bureaucrates d'origine juive.

Officiellement le régime condamnait l'antisémitisme, et pendant les Grandes purges, de nombreuses personnes furent exécutées comme pogromistes. Mais paradoxalement cela allait de pair avec des insinuations antisémites dans de nombreux autres cas, jusqu'à l'absurde : « Le dernier procès de Moscou par exemple, fut mis en scène dans l’intention, à peine dissimulée, de présenter les internationalistes comme des traîtres Juifs capables de se vendre à la Gestapo allemande. Depuis 1925 et surtout depuis 1926, une démagogie antisémite, bien camouflée, inattaquable, va de pair avec des procès symboliques contre de prétendus pogromistes. »[21]

Le régime créa par ailleurs une « république autonome » pour les juifs, le Birobidjan, dans une zone quasi déserte de l'extrême orient, au nom du fait que chaque peuple composant l'URSS devait avoir un territoire (ceci a par ailleurs son origine dans le rejet des bolchéviks de la notion d'autonomie non territoriale).

Pendant longtemps, il était courant de dire que Staline n’était devenu antisémite qu’à la fin des années 1940. Comme le rappelle Arkady Vaksberg :

« Le fait que Staline ait été un antisémite convaincu, voire fanatique, n’a été abordé que récemment. Les nombreux livres et articles qui lui ont été consacrés dans les années 20, 30 et par la suite, font référence à ses traits de caractère, aux divers aspects de sa personnalité qui en aucun cas ne peuvent être perçus comme des vertus, sa soif de pouvoir, de vengeance, sa cruauté, ses trahisons, sa rancœur, son hypocrisie, etc. Mais son "antipathie" envers les Juifs, tout aussi avérée, qui provoqua une série d’actes criminels, ne fut mentionnée que tout récemment. Même Trotsky dans son célèbre Staline, n’évoque pas ce "détail" important. »[22]

En fait il s'agit d'une débat aussi ancien que dans les années 1950 le XXème congrès du PCUS et la réhabilitation des blouses blanches. On a pu remarquer que dans son combat contre Trotsky, Staline a fait alliance avec Zinoviev et Kamenev qui étaient juifs d'origine. De 1930 à mai 1939 le commissaire soviétique des affaires étrangères, Litvinov, était juif. D'après Stephane Courtois en dépit de sa disgrâce Litvinov se trouvait le 23 août 1939, dans la salle où fut signé le pacte germano-soviétique. Après une longue carrière dans la diplomatie il mourut en 1950 dans son lit. Lilly Marcou pense que le caractère antisémite de la politique stalinienne est une interprétation a posteriori. Elle a relevé que jusqu'en 1939, il y avait des juifs dans les gouvernements soviétiques de Lénine comme de Staline, ainsi que parmi les agents du NKVD chargés de liquider les institutions religieuses et culturelles juives et leurs responsables. Pour elle, leur situation ne fut à l'échelle du pays ni meilleure ni pire que celle des autres Soviétiques, des autres Groupes ethniques d'Union soviétique ou des autres confessions[23]. Elle relève aussi que pendant la Seconde Guerre mondiale Staline donna des ordres d'évacuation des populations juives des zones attaquées par les nazis vers l'Oural, le Kazakhstan et les républiques d'Asie centrale [24].

Le philosophe communiste orthodoxe, Domenico Losurdo, rapporte plusieurs déclarations de Staline dénonçant l'antisémitisme sur une base de classe [25]. Le 6 novembre 1941, Staline souligne « la nature pogromiste réactionnaire du régime nazi en termes de lutte des classes »:

"Il est notoire que les Hitlériens piétinent les droits des ouvriers, les droits des intellectuels et les droits des peuples, comme le régime tsariste les a piétinés et qu'ils déchaînent des pogroms moyenâgeux contre les Juifs de même que les avait déchaînés le régime tsariste. Le parti hitlérien est un parti des ennemis des libertés démocratiques, un parti de la réaction moyenâgeuse et des pogroms les plus sombres".

Le 6 novembre 1943, les nazis sont à nouveau stigmatisés comme « "héros" des pogroms ». Enfin, en novembre 1944, ce sont les propos de 1931 auprès de la Jewish News Agency, relatifs à la « théorie raciale, vestige du cannibalisme », qui sont au centre de son nouveau discours. Comme pour lui donner raison, le 8 novembre 1941 Hitler accuse Staline d'être l'« homme des juifs » :

"L'homme qui est devenu provisoirement seigneur de cet état n'est rien d'autre qu'un instrument aux mains de l'omnipuissant judaïsme ; si sur la scène devant le rideau, c'est Staline que l'on voit, derrière lui se tiennent Kaganovitch et tous ces juifs qui, dans une ramification capillaire, dirigent cet énorme empire."

Le cas de Kaganovitch est exemplaire de ces communistes dont l'identité était exclusivement politique, et qui n'avaient cure de leurs origines culturelles, ethniques ou religieuses. Ce fut un ami de Staline et son zélé camarade de combat dans la collectivisation, l'industrialisation accélérée, les grandes Purges. Il resta fidèle à sa mémoire en participant au complot anti-Khrouchtchev de 1957.

Postérité : Controverses sur l'affaire des Romanov[modifier | modifier le wikicode]

Suite à l'assassinat de la famille impériale, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918 au sein de la maison d'Ipatiev, appelée de manière codée "maison à destination spéciale" un mythe antisémite va circuler dans les milieux les plus réactionnaires : celui selon lequel il s'agirait d'un « meurtre rituel juif ». Tel fut en 1920 le cas du journaliste britannique Robert Wilton dans "The Last Days of The Romanovs". En 2017, sous le régime de Poutine, la justice ouvre officiellement une enquête pour étudier cette thèse...[26]

Mais sous un autre angle à partir des années 1970 cette thèse a été drastiquement mise à mal : l'antisémitisme en question relevait de la calomnie pure et simple. A partir d'une enquête approfondie de deux journalistes britanniques, Anthony Summers et Tom Mangold parue en 1976 The File on the Tsar (le dossier Romanov 1980) un nombre croissant d'historiens (Marina Grey, Marc Ferro, Jacqueline Monsigny, Michel Wartelle, Elie Durel, Franck Ferrand, Marie Stravlo) contestent la réalité de ce massacre. Ils limitent le régicide à l'exécution du tsar Nicolas II. Ce qu'avaient affirmé à l'époque le commandant français Joseph Lasies et divers dirigeants bolcheviks jusqu'en 1922 tels que Tchitchérine, Litvinov, Zinoviev. Or Wilton avait déclaré le 12 mai 1919 à Lasies : "Commandant Lasies, même si le tsar et la famille impériale sont en vie, il est nécessaire de dire qu'ils sont morts" [27]. Summers et Mangold avaient mis la main sur l'intégralité du rapport du juge Sokolov censé en 1924 démontrer la massacre de la famille et de la suite. Ce magistrat, proche des Blancs et de Wilton, avait expurgé du dossier de nombreuses pièces contredisant son diagnostic [28]. Nicolas II et sa famille subissaient de mai à début juillet 1918 à Ekaterinbourg les persécutions des gardes rouges. L'arrivée de la Tcheka y mit fin. Elle n'était absolument pas venue pour achever le travail par un massacre. Au contraire elle mettait à exécution l'engagement secret du pouvoir bolchevik pris auprès de l'Allemagne impériale après la signature du traité de Brest-Litovsk de protéger "les princesses" (la tsarine et ses quatre filles) et peut-être le tsarévitch. L'ouverture des archives diplomatiques montrera l'existence de négociations entre la mi-juillet et octobre 1918 entre les Bolcheviks, Tchitchérnine, Karakhan, Radek, Joffé et des représentants de l'Allemagne de Guillaume II, de l'Espagne d'Alphonse XIII, du pape Benoit XV sur l'avenir de la tsarine et des enfants. Il s'agissait soit de les échanger contre la libération des spartakistes, Karl Liebnecht, Léo Jogiches soit d'obtenir un assouplissement du traité de Brest - Litovsk voire la reconnaissance pleine et entière du régime bolchevik.

Parmi les nouveaux arrivants de la Tcheka on remarque une infirmière, la secrétaire de Zinoviev, Anna Kostina. Une lettre secrète, datée du 18 juillet 1918, informe, à Pétrograd Zinoviev, qu'on requiert le maintien de sa secrétaire dans l'Oural, pour un travail "spécialement responsable". Il fallait comprendre, en langage codé, sa participation au transfert des prisonniers de "la maison à destination spéciale" vers Perm. En outre des expertises indiquaient qu'il était impossible de faire disparaître par le feu les cadavres introuvables. On prenait enfin connaissance de l'existence à Perm entre septembre et novembre 1918 de dix-huit témoins attestant auprès du juge Sokolov avoir vu l'ex-tsarine et ses quatre filles, toutes les cinq ensemble ou séparées. L'un d'entre eux, Natalia Moutnikh, qui les identifia toutes les cinq était une collègue et amie d'Anna Kostina. En juillet 1920 dans un journal américain San Francisco Chronicle Sunday, Zinoviev revendiqua l'exécution du tsar mais démentit le massacre de sa famille, affirmant "qu'elle vivait en sécurité dans une ville de l'Oural". De surcroît dans les archives du prestigieux Lord Mountbatten, neveu maternel de la tsarine, Summers et Mangold mirent la main sur un vieux document dissimulé jusque là. Le 27 septembre 1918, à Berlin le frère de la tsarine, Ernest de Hesse, écrivait secrètement à Londres à sa soeur Victoria (mère de Mountbatten) qu'il tenait "de deux sources sûres qu'Alix et tous les enfants sont en vie". [29]. Le mythe antisémite du massacre des Romanov ne relevait donc pas d'un fantasme plus ou moins sincère, mais bel et bien d'un complot, similaire à celui qui aboutit à la création en 1901 par la police tsariste de l'opuscule, Les Protocoles des Sages de Sion. Dans une émission télévisée diffusée le mercredi 26 décembre 2018 sur la chaîne Histoire et intitulée "Romanov, la contre-enquête", des experts de la gendarmerie française ont contesté le bien-fondé des tests ADN (principal argument qui restait en faveur du maintien de la thèse du massacre) sur des corps retrouvés des décennies plus tard... comme de juste peu après la parution en Grande-Bretagne du livre de Summers et de Mangold. Du fait de l'absence de corps des membres de la famille à Ekaterinbourg et donc de preuves de leurs assassinats, un nombre incalculable d'hommes et de femmes clamèrent être soit le fils unique soit l'une des quatre filles du tsar, le plus souvent rescapés de la tuerie. Ce qui donnait du poids à la déclaration de Tchitchérine à la Conférence de Gênes : 'le tsar est mort, je ne sais pas exactement ce qu'il est advenu de la tsarine et des enfants. Je pense qu'ils ont été transportés à l'étranger." Il dit successivement qu'ils se trouvaient d'apr!ès ses lecteurs de la presse en Amérique puis en Europe fondus dans la masse de l'émigration. Parmi les prétendants au titre de l'un des cinq enfants du couple impérial on trouve dans les années 1920 "l'inconnue de Berlin" devenue rapidement Anna Tchaikovsky puis en 1931 Anna Anderson puis en 1969 Anastasia Mannahan. Elle fut reconnue, puis soutenue jusqu'à sa mort en 1984 par quantité de parents et de connaissances comme la Grande Duchesse Anastasia Nicolaeïvna Romanov, quatrième fille du tsar. Elle fut également identifiée par des tests et une preuve graphologique. Elle eut quelques ennemis intéressés à sa disparition : Ernst de Hesse notamment à propos duquel elle affirma (ce qu'il niait mais qui fut corroboré par plusieurs témoins) qu'il s'était rendu secrètement en 1916 à Saint - Petersbourg, Cyrille W.Romanov l'héritier présomptif du trône. Cette prétendante se fit passer pour la miraculée d'Ekaterinbourg, mais ne raconta jamais elle-même devant les tribunaux le récit de ce sauvetage présumé. En 1974 elle lança à Summers et Mangold lors d'une rencontre avec eux : "il n'y a pas eu de massacre là-bas, mais je ne peux pas en dire plus".


D'un autre côté, un grand nombre de juifs figureront parmi les dissidents russes émigrés. Certains ont remarqué, que parmi les juifs résidant aux Etats-Unis, les juifs d'origine soviétique étaient plus racistes que la moyenne, ce qui s'expliquerait par un rejet de la politique soviétique de soutien aux tiers-mondistes et à son opposition à Israël.[30]

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  • Brendan McGeever, The Bolsheviks and Antisemitism in the Russian Revolution, Cambridge University Press, 2017
  1. https://web.archive.org/web/20070328175501/http://www.jewishencyclopedia.com/table.jsp?table_id=427&volid=11&title=STATISTICS
  2. Simon Sebag Montefiore, Young Stalin, page 96
  3. Vladimir Medem, Ma vie, 1923 (traduit en français en 1969)
  4. 4,0 et 4,1 Arlene Clemesha, Trotsky et la question juive, En defensa del marxismo n°27, juin 2000
  5. Isaac Deutscher, The Prophet Armed, New York, Vintage Books, 1954, p. 74. (Trad. en français par P. Péju et E. Bolo, Le Prophète armé, Julliard, 1962.)
  6. Trotski, 1905, Écrit en 1905-1909
  7. Enzo Traverso, Trotsky et la question juive, Quatrième Internationale, Paris, 1990, p. 76
  8. Lénine, Projet de loi sur l'égalité des nations, mars 1914
  9. Léon Trotski, La désintégration du sionisme et ses successeurs possibles, Iskra n° 56, 1er janvier 1904
  10. Léon Trotski, A propos du «problème juif», février 1934
  11. 11,0 11,1 11,2 et 11,3 Léon Trotski, Thermidor et l'antisémitisme, 22 février 1937
  12. 12,0 12,1 et 12,2 Jean-Jacques Marie, L'antisémitisme en Russie, de Catherine II à Poutine, 2009
  13. John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, 1919
  14. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 26 Les Journées de juillet, le point culminant et l'écrasement, 1932
  15. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 46 La prise du palais d'Hiver, 1932
  16. Léon Trotsky, Ma vie, 1930
  17. Brendan McGeever, Auto-organisation des juifs et bolchévisme : l’antisémitisme dans la révolution russe, 2016
  18. Dimitri Volkogonov, Trotsky. The Eternal Revolutionary, New York, Free Press, 1996
  19. Lénine, Contre l’antisémitisme (discours enregistré), mars 1919.
  20. Mediapart, Octobre 17. David Zaslavski, le zélé «travailleur de la libre presse soviétique», Août 2017
  21. Léon Trotsky, « Interview with Jewish correspondents in Mexico », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994
  22. Arkady Vaksberg, Stalin Against the Jews, New York, Vintage, 1995
  23. Lilly Marcou, Les défis de Gorbatchev, Paris, Plon, 1988, p. 237
  24. Idem p. 230
  25. Staline, histoire et critique d'une légende noire, Paris Éditions Aden, 2011 p. 310-311
  26. Le Monde, La justice russe étudie la théorie antisémite d’un « meurtre rituel » de la famille impériale en 1918, 29 novembre 1917
  27. Joseph Lasies, La tragédie sibérienne, Paris, 1920
  28. Anthony Summers, Tom Mangold, Le dossier Romanov, Paris, Albin Michel, 1980
  29. Ibidem ; Site internet Midi insoumis "La famille du tsar russe Nicolas 2 Romanov n’a pas été tuée par les bolcheviks le 17 juillet 1918 à Ekaterinbourg" 2014-2019 ; Marc Ferro, La vérité sur la tragédie des Romanov, Paris, Tallandier, 2012 ; "La deuxième mort de Nicolas II" dans Les Tabous de l'Histoire, Paris, 2002 ; Nicolas II, Paris, Payot, 1990 ; Marina Grey, Enquête sur le massacre des Romanov, Paris, Perrin, 1987-1994
  30. AntidoteZine, On the Peculiar Racism of Soviet Émigrés, 27 novembre 2017