Programme minimum et programme maximum

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Dans les partis se revendiquant du socialisme, on distingue souvent le programme minimum et le programme maximum.

Le programme minimum se compose d'une série de revendications immédiates.

Le programme maximum consiste en une série de mesures révolutionnaires pour établir le socialisme et le communisme.

Historique[modifier]

Prémices[modifier]

Ferdinand Lassalle, un des pionniers du socialisme allemand, pensait qu'il valait mieux ne pas parler publiquement du communisme :

« Supprimer la propriété foncière et le capital - voilà précisément ce qui constitue le noyau le plus intime de ma pensée, depuis que je réfléchis à l'économie ! C'est l'idée que vous avez déjà exprimée à la fin de votre troisième Lettre sociale, et c'est pourquoi depuis lors je vous suis chaudement dévoué. Ce sont des choses qu'il n'est pas encore possible de dire aujourd'hui à la populace, aussi, dans ma brochure, les ai-je largement esquivées. » Lettre à Rodbertus du 28 avril 1863

Manifeste communiste (1848)[modifier]

Dans le Manifeste communiste, Marx et Engels ne définissent pas à proprement parler de programme. Ils listent quelques mesures que prendrait un Etat révolutionnaire des travailleurs (« dictature du prolétariat ») : abolition de l'héritage, impôt fortement progressif...

Lénine fera plus tard le commentaire suivant :

« Marx et Engels ne faisaient point, en 1850, de distinction entre dictature démocratique et dictature socialiste, ou plutôt ne parlaient pas du tout de la première car le capitalisme leur semblait caduc et le socialisme proche. C'est aussi pourquoi ils ne distinguaient pas, à cette époque, le programme-minimum du programme-maximum. »[1]

Premier programme minimum (1880)[modifier]

Un des premiers exemples d'un programme minimum est dans le programme de 1880 établi pour la Parti ouvrier français par Jules Guesde avec Paul Lafargue, Friedrich Engels et Karl Marx. Celui-ci contient un court préambule introductif sur l'objectif communiste, également connu sous le nom de « section maximale », qui a été dicté à Guesde par Marx. Il se termine par le paragraphe suivant qui introduit le programme minimum :

« Les travailleurs socialistes français, en donnant pour but à leurs efforts l'expropriation politique et économique de la classe capitaliste et le retour à la collectivité de tous les moyens de production, ont décidé, comme moyen d'organisation et de lutte, d'entrer dans les élections avec les revendications immédiates suivantes : »

Ce programme a été adopté lors de la conférence du Havre en Novembre de 1880 contre l'opposition des possibilistes comme Paul Brousse et Benoit Malon et est devenu connu sous le nom « programme minimum ».

Marx écrivait : « Ce document très bref contient dans sa partie économique seulement des revendications qui ont effectivement émergé spontanément du mouvement ouvrier lui-même. Il y a en supplément un passage introductif où l'objectif communiste est défini en quelques lignes. » Engels admirait la clarté et la concision du programme maximum.

Le programme minimum est en contraste avec un programme maximum. À court terme, les partis devaient poursuivre seulement le programme minimum qui permettraient d'améliorer les conditions de vie des travailleurs jusqu'à l'effondrement inévitable du capitalisme. D'autres groupes ont estimé que la réalisation d'un programme minimum leur permettrait de devenir des partis de masse et de poursuivre leur programme maximum.[2]

Un conflit éclata entre Marx et Guesde par la suite. Alors que Marx voyait le programme minimum comme des mesures atteignables dans le cadre du capitalisme, utiles pour l'agitation, Guesde affirmait qu'elles était impossibles à atteindre, et qu'en proposant ainsi aux ouvriers de les revendiquer, ils se rendraient compte qu'il était nécessaire de rompre avec les républicains radicaux. Guesde estimait qu'ainsi, cette lutte allait « libérer le prolétariat de ses dernières illusions réformistes et le convaincre de la nécessité d'un 1789 ouvrier ».

Programme d'Erfurt (1891)[modifier]

Le concept d'un programme maximum provient du programme d'Erfurt (1891) du SPD, plus tard reflété par une grande partie de l'Internationale Ouvrière. Aux rédacteurs du programme d'Erfurt, Engels a recommandé la partie économique de la section minimale du programme du Parti ouvrier français.

Débats dans la social-démocratie russe[modifier]

Au début du 20e siècle, les socialistes russes (bolchéviks comme menchéviks) sont convaincus qu'une révolution est proche en Russie, et que ce sera une révolution démocratique.

Dans ce contexte, ils assimilaient souvent minimum à démocratique et maximum à socialiste. Lénine faisait par exemple en 1905 « la distinction rigoureuse du programme minimum démocratique et du programme maximum socialiste. »[3] :

« Aucune des revendications du programme minimum, pas plus que la somme totale de ces revendications, n'aboutit « au passage à un régime social fondamentalement différent ». Prétendre le contraire, cela revient en fait à adopter la position du réformisme, à abandonner le point de vue de la révolution socialiste. »[4]

En revanche, il reconnaissait que la lutte pour les mesures du programme minimum favorisera la lutte pour le programme maximum :

« La seule chose que l'on peut affirmer, c'est qu'il est tout à fait probable qu'à chaque fois qu'il y aura une lutte sérieuse en faveur des grandes revendications du programme minimum, cela provoquera un essor de la lutte pour le socialisme et qu'en tout état de cause, c'est à cela que nous tendons. »

Lorsqu'éclate la Révolution de Février 1917, formellement, bolchéviks comme menchéviks se réfèrent encore au même texte programmatique. Les bolchéviks commencent cependant à réfléchir à l'actualisation de leur programme, notamment lors de la 8e Conférence qui eut lieu à Pétrograd du 24 au 29 avril (a.s) 1917. Celle-ci avait adopté une résolution sur la nécessité d'une révision et indiqué en 8 points l'orientation de cette révision[5]. Plusieurs contributions sont ensuite parues : une brochure à Pétrograd, une à Moscou, un article de Boukharine en août... La révision du programme a ensuite été mise à l'ordre du jour du congrès extraordinaire du parti, convoqué par le Comité central pour le 17 octobre.[6] Boukharine et Smirnov avancent alors l'idée que le programme minimum n'est plus nécessaire, car il s'agit maintenant de construire le socialisme (programme maximum). Lénine s'y oppose, en soulignant que le pouvoir n'a pas encore été pris, qu'il n'y a pas de garanties que le parti bolchévik puisse s'y maintenir longtemps, qu'il devra probablement composer encore un certain temps avec la petite-bourgeoisie, etc.

Internationale communiste (1919)[modifier]

L'Internationale communiste a développé l'idée alternative d'un programme de transition. La justification de cette rupture a été présentée comme reposant sur un changement de période, les communistes étant convaincus de vivre la période « des guerres et des révolutions », « l'époque de transition ». Ainsi, lorsque Radek introduit en juin 1922 une discussion sur l'établissement d'un programme de l'Internationale communiste, il précise :

« Il ne s’agit pas d’un programme minimum de l’Internationale communiste. Un semblable programme ne serait historiquement possible que lorsque nous serions persuadés que nous entrons dans une période de longue stabilisation du capitalisme. Il s’agit de l’établissement d’un programme de revendications transitoires servant de levier à l’action qui conduira à la conquête de la dictature. »[7]

La crise du capitalisme rend incapable les réformistes de se battre ne serait-ce que pour leur programme minimum :

« Non seulement le capitalisme, pendant la période de sa dislocation, n'est pas capable d'assurer aux ouvriers des conditions d'existence quelque peu humaines, mais encore les social-démocrates, les réformistes de tous les pays prouvent chaque jour qu'ils n'ont pas la moindre intention de mener le moindre combat pour la plus modeste des revendications contenues dans leur propre programme. »[8]

A l'inverse, les communistes doivent porter des revendications partant des besoins urgents des travailleurs, sans se soucier de leur "viabilité" dans le cadre du système, celles-ci permettant au contraire de convaincre dans la lutte qu'une révolution est nécessaire :

« Les Partis Communistes doivent prendre en considération non pas les capacités d'existence et de concurrence de l'industrie capitaliste, non pas la force de résistance des finances capitalistes, mais l'étendue de la misère que le prolétariat ne peut pas et ne doit pas supporter. Si ces revendications répondent aux besoins vitaux des larges masses prolétariennes, si ces masses sont pénétrées du sentiment que sans la réalisation de ces revendications leur existence est impossible, alors la lutte pour ces revendications deviendra le point de départ de la lutte pour le pouvoir. A la place du programme minimum des réformistes et des centristes, l'Internationale Communiste met la lutte pour les besoins concrets du prolétariat, pour un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne et dont chacune en particulier donne son expression à un besoin des larges masses, même si ces masses ne se placent pas encore consciemment sur le terrain de la dictature du prolétariat. »

Les trotskistes considèrent généralement que l'Internationale communiste a opéré une profonde rupture sur ce point avec l'Internationale socialiste. Cependant, selon l'historien Lars Lih, il faudrait nuancer :

« Nos techniques et nos pratiques, tout notre rapport au monde, sont plus proches de la IIe Internationale que nous le croyons. (...) [L]e terme même de « manifestation », pour désigner un rassemblement de masse ou quelque chose de similaire, provient de cette période et qu’il a été plus ou moins inventé par la gauche socialiste. Ainsi, la presse officielle de parti, les pétitions, les protestations, les placardages, les banderoles, à peu près tout ce que la gauche fait au quotidien, ont été élaborés et déterminés par la logique fondamentale selon laquelle la IIe Internationale se comprenait elle-même, à savoir : nous avons un but, l’enjeu est alors d’articuler la condition présente à ce but plus large. »[9]

Cependant, bien qu'il y ait eu de nombreuses discussions et résolutions, le programme de l’IC ne fut voté qu’à son VIe Congrès (1928)[10]

Programme de transition (1938)[modifier]

Mais c'est Léon Trotsky qui a plus tard théorisé la nécessité pour un parti révolutionnaire de ne pas cloisonner le programme minimum et le programme maximum, comme le faisait la social-démocratie :

« La social-démocratie classique, qui développa son action à l'époque où le capitalisme était progressiste, divisait son programme en deux parties indépendantes l'une de l'autre : le programme minimum, qui se limitait à des réformes dans le cadre de la société bourgeoise, et le programme maximum, qui promettait pour un avenir indéterminé le remplacement du capitalisme par le socialisme. Entre le programme minimum et le programme maximum, il n'y avait aucun pont. La social-démocratie n'a pas besoin de ce pont, car de socialisme, elle ne parle que les jours de fête. »[11]

A l'inverse, il expliquait :

« Il faut aider les masses, dans le processus de leurs luttes quotidiennes, à trouver le pont entre leurs revendications actuelles et le programme de la révolution socialiste. Ce pont doit consister en un système de revendications transitoires, partant des conditions actuelles et de la conscience actuelle de larges couches de la classe ouvrière et conduisant invariablement à une seule et même conclusion : la conquête du pouvoir par le prolétariat. »

Cette notion de continuité entre le programme minimum et maximum se retrouve dans la théorie de la révolution permanente :

« En entrant dans le gouvernement, non pas en tant qu'otages, impuissants, mais comme force dirigeante, les représentants du prolétariat vont par cet acte même faire disparaître la distinction entre le programme minimum et le programme maximum, c'est-à-dire mettre le collectivisme à l'ordre du jour. »[12]

Notes et sources[modifier]

  1. Lénine, Sur le Gouvernement révolutionnaire provisoire. Premier article : La référence historique de Plékhanov. Publié dans le nos 3 et 9 du « Prolélari » des 3 et 9 juin (21 et 27 mai) 1906
  2. Friedrich Engels, Critique du projet de programme social-démocrate de 1891, 1891
  3. Lénine, La dictature révolutionnaire, démocratique du prolétariat et de la paysannerie, « Vpériod » n° 14. Conforme au texte du journal du 12 avril (30 mars) 1905
  4. Lénine, Œuvres, Tome XXX, pp. 7-9
  5. Lénine, Résolution sur la révision du programme du parti, Œuvres, Paris-Moscou, t. 24, pp. 282-283.
  6. Lénine, Pour une révision du programme du parti, octobre 1917
  7. Discussion sur le programme de l'IC, 8 juin 1922
  8. Internationale Communiste, IIIe Congrès - Thèses sur la tactique, juin 1921
  9. Lire Lénine. Entretien avec Lars Lih, 2013
  10. Internationale Communiste, VI° Congrès - Programme, 1928
  11. Léon Trotsky, Programme minimum et programme de transition , 1938
  12. Léon Trotsky, Trois conceptions de la révolution russe, 1940