Révolution égyptienne de 2011

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PlaceTahrir8février2011.jpg

La révolution égyptienne de 2011 est en réalité un processus révolutionnaire ouvert depuis janvier 2011, qui combine à la fois une lutte démocratique contre la dictature militaire et une lutte de classe sous-jascente. La tête de la dictature, le "président" Hosni Moubarak, a dû démissionner le 11 février, mais le régime est toujours en place.

La révolution égyptienne s'inscrit dans la vague de révoltes au Maghreb et au Machrek survenue dans le sillage de la révolution tunisienne.

Contexte[modifier | modifier le wikicode]

Une dictature pro-USA[modifier | modifier le wikicode]

L'appareil de l'armée est une véritable composante de la classe dominante en Égypte. Imbriqué à l'État bureaucratique, possédant environ le tiers des capitaux du pays, il vit des rentes de l'économie : tourisme (14 à 19% du PIB), gaz et pétrole (4,5 à 8% du PIB), péages au canal de Suez (3 à 4% du PIB)[1] et "l'aide" états-unienne (via l'agence USAID).

L'armée est le meilleur pion local des impérialistes, et en particulier des États-Unis, qui sont ses fournisseurs en armement. C'est d'ailleurs source de colère pour le peuple egyptien qui est globalement hostile aux Etats-Unis et à son allié Israël. Bien que pendant des années cela n'a pas été très médiatisé, le régime est une véritable dictature, bafouant les droits démocratiques élémentaires et réprimant les mouvements sociaux. Depuis la guerre des Six Jours (1967), le pouvoir maintient l'état d'urgence, notamment pour justifier des pouvoirs arbitraires à la police. La violence et la torture sont courantes. Le cas de Khaled Saïd, battu à mort par la police égyptienne en juin 2010, et officiellement mort d’une "overdose de marijuana" a particulièrement marqué la population du pays. Si la police est détestée, l'armée a conservé une certaine popularité, par son image historique et par ses moyens qui lui permettent d'offir de nombreux postes et des promotions.

Le président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 29 ans, est peu à peu devenu un objet de haine de la part de la majorité de la population. Vieillissant, il préparait la succession de son fils lors des élections présidentielles de 2011.

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Une crise économique et sociale[modifier | modifier le wikicode]

Comme pour le reste du Maghreb, la crise sociale couvait déjà en Égypte. Depuis les années 1990, le gouvernement a appliqué une politique néolibérale (libéralisations, fiscalité pro-riches...) qui a renforcé la domination des capitalistes étrangers et créé une bourgeoisie parasitaire ("les nouveaux pharaons").

Plus de 40 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour[2]. Les petits paysans ont été fortement touchés. Alors qu'ils avaient pu obtenir des terres suite à la réforme agraire de Nasser, le loyer des terres a été augmenté de 1000 % en moyenne entre 1992 et 2007. Des millions d'entre eux ont été contraints d'abandonner leur terre et chercher à se salarier.[3] En plus de cela, des spoliations par la force ont aussi eu lieu, les organisations paysannes ont été interdites et les protestations violemment réprimées (environ 300 tués).

Pour le prolétariat urbain les conditions de vie ne sont pas meilleures. Des émeutes de la faim ont même éclaté en 2008 dans la ville ouvrière de Mahalla, faisant une quinzaine de morts. Les jeunes en particulier voient leur avenir bouché (or 50 % de la population a moins de 25 ans). Il y a de nombreux jeunes diplomés au chômage : 50 % des hommes de 15-29 ans diplomés du supérieur, et 80 % des femmes du même âge. D'autant plus que les services publics sont en décrépitude, et qu'il n’existe aucune allocation chômage. La crise mondiale de 2008 est venu porter un coup d'accélérateur à ces tendances.

Montée des luttes[modifier | modifier le wikicode]

Le processus révolutionnaire n'est pas apparu comme un coup d'éclair dans un ciel serein. Le peuple égyptien avait déjà depuis des années commencé à lutter de façon de plus en plus ouverte, faisant reculer la peur de la répression.

Comme en Tunisie, il y avait une volonté de changement largement partagée dans la société, jusque dans une grande partie de la petite-bourgeoisie. De nombreuses professions libérales se mettent en grève (80% des pharmaciens en 2009...) et de nombreux jeunes issus des classes moyennes diffusent des revendications démocratiques et des méthodes de luttes souvent inspirées d'ailleurs (réseaux sociaux, flash mob, sit-in...). Le symbole central est le Mouvement de la jeunesse du 6 avril, créé en 2008 pour soutenir les grévistes de Mahalla.

Mais l'épine dorsale de la contestation, c'est la classe laborieuse. Les grèves et manifestations ont connu une vraie dynamique (266 en 2006, 614 en 2007, 630 en 2008 et de 700 à 1000 en 2009). Il y a des centres névralgiques comme la ville ouvrière de Mahalla Al Koubra (500 000 habitants), qui a connu des émeutes de la faim en 2008, qui bat au rythme d'une usine textile de 24 000 salariés (dont 20 000 grévistes en 2006). C'est d'ailleurs en solidarité avec les grévistes de Mahalla que s'est créé le «Mouvement des Jeunes du 6 avril», groupe informel de bloggeurs.

La Fédération des Syndicats Egyptiens (FSE) est inféodée au pouvoir, notamment depuis que la loi 100 a gelé le renouvellement de sa direction ! Son président, Hussein Megawer, est aussi représentant du gouvernement dans le conseil d'administration d'un trust italien, la Compagnie des ciments de Suez... Mais cette situation a stimulé la création de quatre syndicats indépendants (dont un des Taxes foncières, un des Retraités, et un des enseignants). Pour recevoir une retraite, les travailleurs doivent être affiliés à la FSE, seule confédération reconnue.

Partis et figures politiques[modifier | modifier le wikicode]

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Le Parti National Démocratique[modifier | modifier le wikicode]

Le PND était le parti de Moubarak. Il est issu de l'Union socialiste arabe de Nasser, mais avait évolué vers le libéralisme économique et la soumission aux États-Unis. Il fut membre de l'Internationale socialiste de 1989 jusqu'au 31 janvier 2011. Le PND est dissous par décision de la Haute cour administrative égyptienne le 16 avril 2011, et tous ses avoirs sont saisis.

La gauche nassérienne[modifier | modifier le wikicode]

Il reste un courant influent qui se réclame du "socialisme" de Nasser, figure restée très populaire dans le panthéon national. C'est un courant bourgeois opposé à la lutte de classe, mais qui plaît par son discours en faveur des pauvres : pour le salaire minimum, le droit de grève... Ce courant s'est regroupé en septembre 2012 dans le Parti Nassériste, autour de Hamdine Sabahi, leader populiste qui joue sur la fibre de la "dignité nationale". Sabahi dit vouloir construire un capitalisme d'Etat fort et "refaire de l'Égypte une puissance régionale". Suivant le vieux modèle des révolutionnaires bourgeois, Sabahi veut s'appuyer sur la paysannerie, qu'il considère comme "la classe la plus importante en Égypte". Concernant l'Islam, même s'il ne le met pas en avant, Sabahi soutient le passage de la Constitution de 1971 qui dit que la Charia est la source principale de la legislation.

Mouvements citoyens[modifier | modifier le wikicode]

Contre le régime autoritaire du PND, un certain nombre de mouvements démocrates à la ligne confuse ont vu le jour.

  • Kifaya ("Ca suffit"), un mouvement créé en 2004. Il s'oppose à la corruption et à la servilité envers les Etats-Unis et Israël, mais n'a pas de délimitation politique, rassemblant des courants laïcs, étudiants, ouvriers, nassériens...
  • Le mouvement de la jeunesse du 6 avril, créé en 2008 par des activistes du net pour soutenir les grévistes de Mahalla. C'est un cadre de débats intenses entre jeunes idéalistes de la classe moyenne urbaine, sans ligne politique définie.

Les libéraux et sociaux-libéraux[modifier | modifier le wikicode]

Le Wafd est le parti de l'aile libérale et laïque de la bourgeoisie, actuellement dirigé par le capitaliste El-Sayyid el-Badawi. Il fut interdit sous le régime nassérien jusqu'en 1978, où il renaît sous le nom de Néo-Wafd, sous contrôle du PND qui organise un simulacre de pluralisme. Reflet d'une bourgeoisie compradore hésistante, il est sans courage politique et s'allie en fonction du vent dominant. Lors des législatives de fin 2011, il a annoncé une alliance avec les Frères musulmans, avant d'annuler sous les critiques de sa base.

Le célèbre diplomate Mohamed El Baradei a été présenté dès le début de la révolution comme un successeur naturel pour le dictateur par beaucoup de grands média. Avec son prix Nobel de la paix, il est présenté en Occident comme un modèle de démocrate bourgeois, surtout parce que son parcours de haut fonctionnaire international a montré aux impérialistes qu'il serait un relais "raisonnable" pour continuer les affaires en Égypte. Il était le président de l'Association Nationale pour le Changement, un vague lobby incluant la plupart de l'opposition, Frères musulmans compris.

Amr Moussa, est un ancien ministre des affaires étrangères de Moubarak, qui a conservé une certaine popularité en raison de sa gouaille, d’un populisme bon ton, et d’une connaissance des enjeux internationaux.

Les islamistes[modifier | modifier le wikicode]

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Les islamistes étaient clandestins sous Moubarak. Ils ont d'abord été complètement dépassé par l'éruption populaire, qui a d'ailleurs beaucoup divisé dans leurs rangs[4]. Mais dans les phases de reflux, leur poids social leur permet de peser.

Les Frères musulmans (regroupés dans le Parti de la Liberté et de la Justice, PLJ) sont la principale organisation islamiste, et plus généralement la principale force organisée du pays. Via la charité religieuse, ils étaient implantés dans une partie des milieux populaires, tout en ayant des appuis dans la bourgeoisie. Par exemple le trésorier du PLJ et homme d'affaire Al-Chater (qui possède les supermarchés ZAD) défend la privatisation de l'économie égyptienne et la réduction du rôle des syndicats[5]. C'est donc sans surprise qu'ils partaient favoris pour les élections, face à des partis sans base de masse. Ils prônent bien sûr une application plus stricte de sharia, mais sont prêts à faire des concessions pour avoir le soutien du reste de la bourgeoisie et de l'impérialisme.

Cependant, l'islamisme n'est pas un bloc homogène. Il y a un courant plus progressiste, les "Jeunes Frères", ceux qui s'investissent beaucoup dans le processus révolutionnaire. Celui qui prétend les représenter est Abdel Moneim Abou El Fotouh, mais beaucoup se souviennent qu'il a mené il y a 30 ans, sous Sadate, une chasse aux sorcières contre la gauche laïque.

Dans la population, il y a pour l'instant une majorité d'indifférence à l'égard des fanatiques, et même dans le clergé il y a des voix dissonantes, comme le grand imam d’Al-Azhar, qui soutient la liberté de culte.

A l'inverse, les salafistes du parti Al-Nour représentent la contre-révolution autoritaire. Il y a également des groupes jihadistes, comme Gama’a Islamiya.

La gauche socialiste[modifier | modifier le wikicode]

Il existe de nombreux partis issus de la tradition socialiste, mais ils sont à la fois faibles et réformistes pour la plupart. Les deux plus embourgeoisés sont :

  • Parti national unioniste progressiste ("Tagammu")
  • Parti social-démocrate : membre consultatif de l'Internationale socialiste depuis août 2012

Plus à gauche, on trouve divers petits partis :

  • Parti communiste : légalisé en 2011 après 90 ans de clandestinité
  • Parti de l'alliance socialiste populaire
  • Parti démocratique des travailleurs

Les Socialistes révolutionnaires sont une petite organisation se réclamant du trotskisme (courant cliffiste). Lors des élections présidentielles de juin 2012, ils soutiennent Abdel Moneim Abou El Fotouh. Ils s'investissement ensuite dans le Front de Salut National. Ils le quittent pour rejoindre l'Alliance populaire socialiste.

Début 2011, Chute de Moubarak[modifier | modifier le wikicode]

Les mêmes sujets de colère envers le régime étaient présents, et lorsque la révolution tunisienne chasse Ben Ali, c'est une immense impulsion pour la majorité des égyptiens, les travailleurs et paysans pauvres, la plus grande partie jeunesse et de la petite-bourgeoisie.

De jeunes activistes comme le Mouvement de la Jeunesse du 6 avril, qui utilisent beaucoup les réseaux sociaux sur internet, aident à ce que le désir commun de révolte s'exprime en appelant à une manifestation le 25 janvier (jour de fête nationale). La police réprime, mais elle est débordée par l'afflux de milliers de manifestants, en particulier sur la Place Tahrir au Caire, qui va vite devenir un symbole et un point de ralliement. Les revendications sociales et démocratiques se radicalisent et se cristallisent bientôt sur un slogan : "le peuple veut la chute du régime".

Les jours suivants, le mouvement pend de l'ampleur, gagne d'autres villes, et se radicalise. La police est attaquée et des comités auto-organisés apparaissent parfois pour la remplacer et se défendre. La dictature réagit violemment en tuant de nombreux manifestants et en censurant internet et la presse, mais cela ne fait que renforcer la détermination populaire. Le pouvoir se désunit : des cadres du parti au pouvoir (PND) appellent Moubarak à « des réformes sans précédent » pour éviter une « révolution »,[6] l'armée essaie de rester neutre, et la police passe parfois du côté des manifestants.

Moubarak tente vainement des concessions : il écarte les ministres les plus détestés, annonce qu'il ne se représentera pas aux présidentielles... Il fait appel au patriotisme, promet des réformes démocratiques... Mais les revendications sont plus profondes, et de nouvelles couches du prolétariat entrent en scène. Des pillages ont lieux dans les quartiers aisés de la capitale. les bourses de la région plongent, et plus de 8 millions d'égyptiens manifestent le 1er février.[7]

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Tout le monde commence à comprendre que la situation est révolutionnaire. L'opposition bourgeoise espère alors en profiter : le "démocrate" Mohamed El Baradei, rentré d'exil, appelle à manifester jusqu'à la chute du régime, et les Frères musulmans, jusque là dépassés et silencieux, appellent à une transition pacifique[4]. Les impérialistes se disent prudemment en faveur d'un "processus de changement".[8][9]

Une contre-manifestation violente est organisée par le régime, mais vaincu par la place Tahrir. Le 5, l'armée tente en vain d'évacuer la place. Les jours suivants prennent un net caractère de lutte de classe : travailleurs en grève partout, paysans bloquant les routes et les trains. Le 10, l'armée renforce ses troupes autour de la place Tahrir, tout en déclarant qu'elle estime les demandes du peuple légitimes.

La bourgeoisie démocrate commence à avoir plus des manifestants que du régime. El Baradei appelle l'armée à prendre le pouvoir pour "éviter le chaos". Le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) se réunit de lui-même et fait pression sur Moubarak pour qu'il démissionne. Moubarak démissionne le 11 février 2011, après 1000 à 2000 morts.

Le CSFA dissout le parlement le 13 février et prend le pouvoir, tout en annonçant une période transitoire de à six mois. Le 22 février des hommes des Frères musulmans et du Wafd sont admis au gouvernement provisoire. Pendant quelques jours, des comités populaires dans tout le pays se forment pour assurer l'auto-défense et la sécurité.

2011-2012, Luttes de classe et discrédit du pouvoir[modifier | modifier le wikicode]

Revendications sociales révolutionnaires[modifier | modifier le wikicode]

Moubarak parti, les revendications ne s'arrêtent pas pour autant. Il s'agit de revendications sociales, mais pour les prolétaires le lien est direct avec la politique : il s'agit de "dégager tous les petits Moubarak" (patrons, directeurs d'entreprises publiques, gouverneurs ou maires...).

Les grèves s'étendent rapidement, dans les banques, les hôpitaux, les magasins d'État, les usines textiles, le transport, les pétroliers... Il s'agit d'en finir avec les bas salaires, la précarité, d'imposer un salaire minimum, une protection sociale, voire la renationalisation des sociétés vendues, souvent à des groupes étrangers...).

Les travailleurs forgent leurs propres outils dans la lutte. La bureaucratie de la FSE est complètement discréditée par son soutien jusqu'au bout au régime Moubarak. En réaction, une Fédération égyptienne des syndicats indépendants (FESI) se crée le 30 janvier. Ses revendications sont le droit au travail, un salaire minimal de 1200 livres, une protection sociale, les droits à l’éducation, au logement, à la santé, la liberté syndicale et la libération des prisonniers politiques. Un syndicat paysan est aussi fondé dans le Delta.

Ces luttes ouvrières rendent le pays ingouvernable, à tel point que le 24 mars 2011, une loi sur les grèves et manifestations n’autorise que les mouvements sociaux qui ne gênent pas la production. Mais cette loi est inapplicable tant que les luttes sont si massives. Sur les seuls mois d'octobre-novembre 2012, on compte 2000 grèves, le record historique de la classe travailleuse égyptienne.

2011-2012, Usure de l'armée[modifier | modifier le wikicode]

L'armée jouit d'une grande popularité, donnant l'impression d'être au service du peuple... Mais elle veut plus que tout réablir l'ordre capitaliste, ce qui implique la répression des plus radicaux. Mais la contestation est loin de se tarir : il y a des manifestations tous les vendredis, des mutineries dans prisons, le gouverneur de Port-Saïd est mis en fuite par la population, et les grèves sont massives de mars à avril...

L'armée se légitime en mettant en avant des leaders proclamés représentatifs (Frères musulmans et libéraux principalement...) et en organisant en mars un référendum à propos de quelques amendements consensuels démocratisant la Constitution, et ouvrant la voie au multipartisme. Les élections législatives (de fin novembre 2011 à début janvier 2012) donnent une majorité islamiste (Frères musulmans en tête avec 37,5 %). Beaucoup de commentateurs occidentaux annoncent que le "printemps arabe" débouche sur un "hiver islamiste", ne voulant pas voir qu'avec une participation de 54%, la grande majorité de la population ne se sent pas représentée par les Frères.

Moubarak, qui devait être condamné à la peine de mort selon le droit égyptien, est condamné à la prison à perpétuité le 2 juin.

Des élections présidentielles sont organisées en juin 2012. Malgré une loi interdisant les candidats de l'ancien régime, l'armée présente (en "indépendant") Ahmed Chafik, ancien ministre de Moubarak... Malgré les fraudes[10], le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, l'emporte de peu sur Chafik. A la surprise générale, le nassérien Hamdine Sabahi les talonne (avec un vote fort dans les villes et même en tête à Alexandrie et Port Saïd), ce qui reflète le progrès très rapide des idées "socialisantes". Mais la participation est encore plus basse (43,4 %), et Morsi est élu au second tour avec moins de 26% des votants potentiels.

Le 14 juin, le CSFA tente une sorte de coup d'État institutionnel, faisant déclarer invalides les élections législatives précédentes, et dissolvant l'assemblée. Il modifie aussi la constitution pour se préserver tout pouvoir sur l'armée et limiter ceux du président. Le 19 juin, de grandes protestations redémarrent sur la place Tahrir, cette fois directement contre l'armée. Le 24, Morsi est bien reconnu comme président, et l'armée fait le choix de s'effacer de la scène politique.

Fin 2012, Usure des Frères musulmans[modifier | modifier le wikicode]

Au début, Morsi se présente comme démocrate rassurrant. Il déclare que le peuple est la source du pouvoir, et dit qu'il libèrera les prisonniers politiques. Mais rapidement, face à la situation sociale qui ne s'améliore pas, la répression reprend de plus belle. On apprend que les Frères musulmans ont recours à la torture. Sur le plan international, Morsi se conduit toujours en valet des États-Unis et d'Israël (a fait fermer les frontières avec Gaza et fait même détruire des tunnels).

En novembre, Morsi prend les pleins pouvoirs par décret, mais devra vite y renoncer suite à la vague de protestations que cela déclenche : grèves, sit-in, séquestrations de dirigeants, blocages de routes et voies ferrés, mise à sac de commissariats, refus de payer eau, électricité, et une grève générale des juges... On entend à nouveau "le peuple veut la chute du régime".

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Le gouvernement réprime et tente de s'appuyer sur la religion, avec l'aide des salafistes. En décembre, Morsi soumet au référendum une Constitution réactionnaire (les syndicats libres y sont quasiment interdits, les femmes réduites à une citoyenneté de second ordre, le travail des enfants comme le mariage des fillettes y est rendu possible, etc.). Les Frères menacent de l'enfer ceux qui ne voteront pas (et aussi d'amendes de 500 livres). Mais les prolétaires sont trop remontés, et n'ont rien à faire de ces prêches qui ne changent rien à leur situation, d'autant plus qu'en parallèle les taxes sont lourdement augmentées. Quand des imams font des prêches pro-Morsi, ils se font parfois violemment interpeller, voire séquestrer ![11] Effrayé, Morsi annule les hausses de taxes pour sauver son référendum.

L'indifférence envers ce référendum est énorme, et cela inquiète la bourgeoisie, car à travers lui, c'est la légitimité de la "démocratie par en haut" qui est quasi-nulle. Les dirigeants libéraux et les Frères s'entendent alors en coulisse pour éviter que cela aille trop loin. Le Front de Salut National (FSN, regroupant principalement le Wafd et les nasseriens) qui appellait d'abord au boycott, appelle finalement à voter non, tandis que les Frères appellent les libéraux à une "grande journée de la réconciliation". Grâce à ces efforts, le vote a lieu, malgré des manifestations massives réclamant la chute du régime et appellant au boycott de cette "bouffonnerie".

Les islamistes (les Frères et leurs alliés plus violents) intimident les votants et truquent massivement les votes, puis annoncent 64% de "oui". Les dirigeants de l'opposition reconnaissent le "oui", afin de faire croire à la légitimité de ce vote (où la participation a été de 20%...)

Début 2013, chute de Morsi[modifier | modifier le wikicode]

Grèves et blocages partout[modifier | modifier le wikicode]

Des tentatives d'auto-organisation refont surface : des comités populaires de protection des hôpitaux, écoles, quartiers réapparaissent. Il y en a aussi des prémices dans le monde ouvrier : le 19 et 20 décembre, les prolos de Mahalla dégagent leur conseil municipal, proclament une « République libre » et un « Front de Salut Révolutionnaire » (en démarcation du FSN des libéraux). Dans ces organes de démocratie directe, on débat de revendications politiques et sociales, qui peuvent être localement très radicales. Mais spontanément, ils se limitent à un rôle d'autodéfense, ou au mieux de surveillance des institutions. Il manque cruellement un parti révolutionnaire de classe décidé à se baser dessus pour revendiquer un gouvernement des travailleurs.

Dans ce contexte de radicalité et d'absence de perspective politique, des groupes de jeunes partisans des actions minoritaires se constituent. C'est le cas par exemple des Ultras (supporters de foot radicalisés et n'hésitant pas à se battre avec la police) et des Black Blocs. Ils ont pour l'instant un echo assez favorable dans le prolétariat urbain, d'où la propagande des Frères Musulmans qui les accuse d'être "une milice chrétienne". Les Frères tentent aussi de multiplier les campagnes de charité musulmane.

Le 23 janvier, le syndicat des fermiers laisse tomber Morsi et rejoint l'opposition. La rébellion gagne les milieux les plus ruraux.

Le 25 janvier, de grandes manifestations ont lieu. De nombreux jeunes convergent vers Tahrir, et partout en Egypte, des locaux des Frères sont incendiés, des bâtiments publics occupés, parfois des comités auto-organisés éphémères se mettent en place. Des combats de rue ont lieu à Port Saïd, à Suez des policiers se mutinent contre leurs officiers... La famille de Morsi fuit son logement à Zagazig en pleine nuit. Au Caire, on entend "Étudiants et travailleurs contre l'exploitation par le président !". Globalement, les slogans les plus repris sont, comme au début de la révolution, "Pain, liberté et justice sociale" et "le peuple veut la chute du régime". L'Etat décrète loi martiale et couvre-feu, sans autre effet qu'attiser la rebellion.

Les partis bourgeois sont horrifiés par l'irruption plébéienne. Le FSN, qui réunit des libéraux jusqu'au PC, joue un double jeu. Tandis que sa tête nassérienne (Sabahi) appelle à rester mobilisé jusqu'au départ de Morsi, sa tête libérale (Baradei) réclame pour cela de nouvelles élections présidentielles, "sans triche cette fois-ci". Pire, le 26, il appelle à un gouvernement d'union nationale de eux et des Frères. Le 31 janvier, le FSN tient un meeting commun avec le parti salafiste pour exiger un gouvernement d'union nationale. Ils font passer une loi qui oblige les manifestants à demander l'autorisation de manifester 5 jours avant la date, qui interdit de manifester à moins de 500 mètres des bâtiments publics et qui autorise la police de tirer à balles sur les manifestants si elle le juge nécessaire.

En février, l'agitation est très forte dans toute l'Égypte : blocages de routes ou trains, attaques de commissariats, gouvernorats, sièges des Frères Musulmans, refus de payer taxes et impôts, policiers "en grève"... Tout cela malgré la répression des milices armées de sabres et couteux des salafistes et Frères Musulmans. 

Tout cela se poursuit en mars. Le 3 mars, les révolutionnaires de Mahalla el Kubra, qui boycottent les prochaines législatives, proclament un Parlement populaire qui sera ouvert à tous et qui "tiendra ses promesses". Les employés de la TV d'Etat à Maspéro demandent des augmentations de salaire et occupent l'immeuble. Même les joueurs de foot du club d'Alexandrie sont entrés en grève pour non paiement des salaires. A Suez, les manifestants demandent du travail et la démission du gouverneur de Suez ainsi que la chute de Morsi et des Frères Musulmans aux cris notamment de "les sans emplois veulent la chute des Frères Musulmans" et de "on continuera jusqu'au bout de la révolution".

Flottement de l'Etat et appels à l'armée ?[modifier | modifier le wikicode]

L'ordre bourgeois vacille. La police étant de plus en plus absente, des comités populaires se forment, notamment pour assurer la protection contre les vols. Par exemple à Mahalla où les affrontements continuent (12 mars) et où un commissariat est en grève par refus de réprimer la population. Un des slogans lancé par les manifestants et le plus repris pour la chute du ministre de l'intérieur était "nous n'avons pas besoin de ministre de l'intérieur, nous avons des comités".

De plus en plus, les cercles dirigeants envisagent un recours à l'armée, et celle-ci tente de chevaucher la colère populaire, en faisant front avec des anciens du régime de Moubarak. Intialement, elle ne souhaitait pas renverser le gouvernement, mais profiter de la situation pour mieux négocier les privatisations (elle détient le tiers de l'économie).

Chute de Morsi[modifier | modifier le wikicode]

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Les Frères se discréditent à vitesse grand V, par leurs tentatives de répression, par des affaires de corruption à tous les niveaux, ou encore par l'arrestation du célèbre satiriste Bassem Youssef. Mais surtout, étant au pouvoir dans une situation sociale de plus en plus insupportable pour les prolétaires (hausse continue des prix, pénurie de médicaments et de carburant, coupures d'électricité...), le sol s'effondre sous leurs pieds.

Un an après l'arrivée de Mohamed Morsi à la tête de l'État égyptien, des manifestations à son encontre commencent à se voir. Le 30 juin, plusieurs dizaines de millier de manifestants se rassemblent place Tahir au Caire ainsi qu'aux alentours du palais présidentiel. Dans les autres villes du pays, comme à Alexandrie, Port-Saïd ou Suez, des manifestations monstres sont également visibles. La violence de l'état qui tue des manifestants poussent les contestataires à faire usage de la violence. Le 1er juillet, plus de 17 millions de personnes manifestent leur mécontentement à l'encontre du régime, le quartier général des frères musulmans est occupé, plusieurs ministres sont alors contraints de poser leur démission. Le 3 juillet, les manifestations ne diminuant pas, l'armée est contrainte de mettre fin aux fonctions de Mohamed Morsi et annonce la tenue prochaine d'élection présidentielles et legislative. Le président de la Haute Cour Constitutionnelle, Adli Mansour est nommé président de la république par intérim par l'armée. Lors de ces manifestations, 344 personnes auront été blessés et 24 décédés.

Le pouvoir de l'armée, comme en 2011 ?[modifier | modifier le wikicode]

Avec le retour de l'armée au pouvoir, beaucoup de commentateurs bourgeois, qui ne s'intéressent qu'à la superstructure politique, croient pouvoir dire que la situation est "revenue à la case départ", au même point que deux ans auparavant. Les bourgeois "progressistes" y vont de leurs inquiétudes paternalistes sur le "processus démocratique en panne", les réactionnaires expliquent que les Arabes ne sont pas mûrs pour la démocratie.[12]

D'abord, Moubarak était un dictateur classique avec des élections bidons. Morsi était aussi un dictateur, les élections qui l'ont mené au pouvoir étaient truquées mais beaucoup de gens avaient eu le sentiment de participer à une véritable élection démocratique, en tous cas en comparaison avec ce qui se faisait auparavant. Renverser un président élu par la rue, car même si c'est l'armée qui met la dernière main, c'est le mouvement populaire qui a fait l'essentiel, c'est légitimer la révolution contre les élections. C'est dire : si vos élus ne tiennent
pas leurs promesses, vous n'êtes pas obligés d'attendre les prochaines élections, vous pouvez les renverser avant. C'est vous le vrai pouvoir, le peuple, la rue, la révolution. C'est pour ça que les impérialistes et notamment les États-Unis ont été gênés d'abandonner un président élu, très anxieux à l'idée de légitimer ça.

Mais il y autre chose. Contrairement à il y a deux ans, s'il est possible qu'encore bien des égyptiens se fassent des illusions sur l'armée, notamment tous les primo-manifestants, il y en a bien d'autres, des centaines de milliers, qui ont souffert dans leur chair et fait consciemment l'expérience répressive du régime militaire en se battant contre le gouvernement du CSFA au moins d'octobre 2011 à juin 2012. Ils sont férocement hostiles à l'armée et s'en méfient comme de la peste. La marge de manœuvre de l'armée est donc infiniment rétrécie, mise sous la surveillance des meilleurs militants de la révolution. Si l'armée prend le pouvoir, à chaque faux pas, elle sera la cible de leurs critiques et attaques. Et les soldats tous comme les policiers sont beaucoup moins sûrs pour les généraux qu'il y a deux ans. Il est fort probable que s'il leur faut à nouveau réprimer un peuple qui lutte, ils pourraient ne plus l'accepter. Et il n'y aura plus la religion pour aider le sabre. En tous cas, beaucoup moins. Or le prochain gouvernement, provisoire ou pas, militaire ou pas, devra faire face aux multiples luttes économiques,qui ont parsemé les premiers mois de 2013 et qui continueront, voire probablement s'amplifieront. Car si on renverse un gouvernement, beaucoup se diront probablement c'est pour qu'il change quelque chose; la faim n'a pas de patience et la situation économique se détériore très rapidement.

Les choses ont beaucoup changé en deux ans à la campagne, en particulier en Haute Egypte, la plus attardée politiquement, et là où il y a eu certainement le plus de transformations. Beaucoup ont été souvent aux manifestations à Tahrir et sont revenus avec cette expérience. Aujourd'hui, ils animent celles des provinces jusque dans les villages.

Avec 40% des égyptiens en dessous du seuil de pauvreté, les hausses de prix, les coupures de courant et d'eau, la pénurie d'essence, des milliers de grèves en quelques mois sur ces sujets, tout nouveau gouvernement devra commencer par régler ça et toute réelle démocratie ne peut se faire sans démocratie économique.

Moubarak-Armée-Morsi.jpg

Un contre-coup de la répression des Frères Musulmans, c'est la disparition d'une grande partie de leurs activités caritatives en matière de santé, école, ou vente de produits de première nécessité à bas prix, ce qui pénalise un peu plus des millions d’Égyptiens parmi les plus pauvres. D'autant plus que les prix augmentent d'environ 10% par an !

Fin septembre, le gouvernement fait un geste pour tenter de calmer la colère, en annonçant une hausse du salaire minimum. Cette hausse correspondrait à un doublement (triplement par rapport à la situation d’avant la révolution de 2011), mais cela ne suffit pas à compenser la dégradation des conditions de vie. Et bien sûr le gouvernement ne veut pas étendre cette hausse au privé, qui forme les deux tiers du prolétariat égyptien. La principale confédération syndicale indépendante EFITU a exprimé toute sa colère : « J’avertis le gouvernement. S’il ne tient pas compte des demandes ouvrières [...] il y aura une troisième révolution ouvrière – dans les usines, contre le gouvernement, partout.»[13]

Les journaux sont plein des discussions sur la nouvelle constitution en cours d'élaboration, avec des discussions publiques sur le fait de minimiser voire supprimer l'identité musulmane de l'Egypte, supprimer la sharia, prôner l'égalité des hommes et des femmes, mettre en place les droits des enfants... On voit même dans la presse, ce qui est exceptionnel en Egypte, des textes d'athées se revendiquant comme le deuxième courant de pensée d'Egypte, réclamant les mêmes droits que les religions, réclamant l'égalité des droits des femmes et des hommes, la reconnaissance des droits des homosexuels et transsexuels...

Ca n'empêche pas les chars de l'armée d'intervenir dans les usines en grève, mais pour le moment, ce sont eux qui ont reculé devant la détermination des grévistes. Le gouvernement continue à arrêter des Frères Musulmans, poursuit en justice des militants du courant démocrate révolutionnaire du Mouvement du 6 avril, un autre des Socialistes Révolutionnaires, prolonge l'état d'urgence de deux mois sous prétexte de lutte contre le terrorisme, mais allège le couvre feu qui se maintient seulement de minuit à 5h (sauf le vendredi) alors que la rue reprend peu à peu ses droits et ses manifestations quotidiennes.

En parallèle naît un nouveau regroupement politique : le Front du chemin révolutionnaire, déclarant se battre tout à la fois contre l’armée et les Frères Musulmans pour la justice sociale. Il rassemble le Front Démocratique du 6 avril, le Mouvement de la jeunesse du 6 avril, Le Parti de l’Egypte Forte, les Socialistes révolutionnaires, le mouvement de jeunesse de Justice et Liberté, et un certain nombre de personnalités révolutionnaires.

Été 2013[modifier | modifier le wikicode]

Pendant que la situation politique est précaire au sommet de l'État, les grèves continuent, notamment avec l'objectif de virer les chefs :

  • A El Nasr Wool & Select Textiles Company (STA) à Alexandrie (à partir du 21 juillet - 2 août ?), pour le paiement de leurs salaires.
  • Misr Spinning and Bayda Dyers à Kafr al-Dawwar (depuis le 30 juillet)
  • A la Compagnie de systèmes d'impression Muharram d' Alexandrie, les travailleurs réclament le limogeage du président du conseil d'administration (24 juillet )
  • A la firme Nasr Spinning and Weaving Company à Mahalla, contre le retard de versement de leurs salaires et le non-versement de la prime pour la période du Ramadan (depuis le 31 juillet). Ils menacent d'entrer dans une grève générale contre le gouvernement qui continue selon eux avec sa politique anti-ouvrière à marcher dans les pas des gouvernements Moubarak et Morsi.
  • A Damiette les salariés de Damietta Spining Company sont entrés en lutte sous le nom de Tamarod ( Rébellion) pour les mêmes
    revendications et dans une déclaration ont exigé le limogeage du conseil d'administration de l'usine.
  • A la Suez Steel Company, grèves des 2800 ouvriers et techniciens pour une hausse de salaires et contre le licenciement de 12 collègues.
  • également à l'Hôpital Mont Sinaï, à la Direction centrale de la Région d'Assouan exigeant un arriéré de salaires, en Nouvelle Vallée chez les huissiers de cours de justice...


Septembre[modifier | modifier le wikicode]

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]