Révoltes du Maghreb et du Moyen-Orient

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RévoltesArabes.jpg

Depuis décembre 2010, une série de révoltes secoue les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Partie de la "révolution du jasmin" en Tunisie, cette vague trouve un écho très fort dans les pays voisins et arabophones, qui connaissent des situations sociales et politiques assez analogues.

Contexte[modifier | modifier le wikicode]

Des pays dominés et liés à l'impérialisme[modifier | modifier le wikicode]

Une caractéristique commune à tous ces pays, bien que très peu médiatisée dans la presse bourgeoise, est leur domination par l'impérialisme européen et étatsunien. Les anciennes puissances coloniales d'Europe ont gardé une influence très puissante sur l'économie, et donc la politique de ces pays. La superpuissance des Etats-Unis leur a permis de pénétrer de plus en plus ces marchés dans les dernières décénnies.

Ainsi, la France était le "premier partenaire commercial" de la Tunisie de Ben Ali, l'armée égyptienne est "made in USA". Au delà des déclarations, l'Union pour la Méditerrannée est encore un exemple de tentative de renforcement d'un pré-carré français au Maghreb.

Un horizon social bouché[modifier | modifier le wikicode]

Partout les masses arabes et maghrébines ont vu leurs conditions de vie et leur exploitation s'aggraver. Les salaires stagnent tandis que les prix augmentent, et le chômage frappe durement. En particulier, la jeunesse démographiquement très importante se voit sans perspectives d'avenir, et elle n'a plus le respect paralysant que pouvait avoir ses aînés envers les despotes qui ont "fondé" leur pays, dans la mythologie nationale.

Pays Taux de chômage Jeunesse
Tunisie 20 % 42 % (< 25 ans)
Egypte 9 % 33 % (< 15 ans)
Algérie 10,8 % 50 %
Libye 30 % 50 %
Maroc 15 % 28,7 % (<15 ans)
Jordanie 12,3 % > 50 %
Yémen 35 % 65 %
Iran 14,3 % 65 %


Répression et dictatures[modifier | modifier le wikicode]

Aucun de ces pays ne jouit de droits démocratiques avancés, bien que des degrés divers existent, entre la dictature lybienne et l'Algérie verrouillée de Bouteflika.

En tant que lourd symbole, la férule de dirigeants indétronables : Khadafi au pouvoir depuis 42 ans, Qabus ibn Saïd 43 ans, Saleh 33 ans, Moubarak 29 ans, Ben Ali 23 ans...

Historique[modifier | modifier le wikicode]

Révoltes tunisienne et algérienne[modifier | modifier le wikicode]

Le déclencheur est parti de Tunisie le 17 décembre, dans un fait divers de la détresse sociale. Mohamed Bouazizi, un jeune diplomé au chômage et condamné au petit boulot de marchand ambulant, s'est vu confisquer ses marchandises par la police. Désespéré, il s'immole par le feu, et meurt le 4 janvier. Dès le 19 décembre, des jeunes diplomés manifestent pour protester contre le chômage et la hausse des prix. Mais rapidement, c'est toute la Tunisie qui s'embrase dans un mouvement d'ensemble du prolétariat, c'est le début du processus révolutionnaire tunisien.

Les manifestations gagnent l'Algérie voisine le 3 janvier, mais là-bas le pouvoir reprend alors rapidement la situation en main. La répression est violente, et la police fait quatre morts en trois semaines. Néanmoins, la traînée de poudre est lancée, et la victoire ultérieure des Tunisiens sur Ben Ali consolidera le mouvement.

Chute de Ben Ali, puis de Moubarak[modifier | modifier le wikicode]

La mobilisation s'est accrue, et fait décisif, l’armée tunisienne a refusé de tirer sur la foule. Le 14 janvier, le dictateur Zine el Abidine Ben Ali s'enfuit piteusement en France. Dans la rue les Tunisiens exultent. Mais cet événement historique a une signification d'espoir bien au delà du pays. Une femme s'écrie “un message a tous les peuples du monde: ne craignez pas les dictateurs, ne craignez pas les dictateurs, ne craignez pas les dictateurs !”.

Peu après, du 24 janvier au 11 février, un raz-de-marée égyptien investit la Place Tahrir au Caire, et leur mot d'ordre est clair : "Moubarak dégage !". C'est la révolution égyptienne qui est en marche. Là encore, le pouvoir tente l'intimidation et la répression s'abat. Mais le vieux dictateur sera lui aussi contraint à fuir le 12 février.

Contagion, répression et concessions [modifier | modifier le wikicode]

A Alger aussi ils osent, malgré la peur et la présence massive de policiers : le 12 février dernier certains demandent publiquement le départ d’Abdelazziz Bouteflika et la fin de l‘état d’urgence en vigueur dans le pays depuis 1992. “Nous voulons une Algérie libre, une Algérie démocratique… voilà pourquoi nous sommes là aujourd’hui” peut-on entendre. Des manifestations anti-gouvernement démarrent aussi le 7 janvier en Jordanie. Manifestations aussi au Yémen à partir du 27 janvier, les jeunes réclament le départ de leur dirigeant. De même au Bahreïn depuis le 14 février. Le mouvement touche aussi l'Irak malgré son contexte très difficile d'occupation et de conflits religieux. En Iran, la contestation semble en passe de repartir, avec une manifestation -violemment réprimée- le 14 février, dans le prolongement des manifestations post-électorales de l‘été 2009.

La situation est extrêmement tendue en Libye depuis février, les manifestations se sont transformées en guerre civile, et Kadhafi utilise toutes les armes à sa disposition. Il y aurait déjà plus de 2000 morts.

Face à ce mouvement, la répression est le premier réflexe des tyrans, mais quasi-simultanément, les concessions tombent unes à unes, dans l'espoir de freiner un mouvement qui pourrait en fin de compte les renverser : Ben Ali a d'abord promis des réformes, puis de ne pas se représenter, Moubarak s'est comporté de la même façon avant de partir, au Yémen Saleh promet de partir à la fin de son mandat en 2013, le pouvoir algérien a annoncé la fin prochaine de l'état d'urgence et le contrôle des prix...

Répercussions sur les impérialistes[modifier | modifier le wikicode]

DictateursMaghrebFrance.PNG

Bien que pour l'heure la vague de protestation n'ait pas atteint les pays impérialistes, des répercussions politiques y sont déjà visibles, ce qui était inévitable étant donné l'imbrication très forte entre les capitalistes occidentaux et leurs féaux des pays qu'ils dominent. Les scandales français qui éclaboussent Michèle Alliot-Marie[1], François Fillon[2] ou Boris Boillon ne sont que des exemples parmi d'autres. Tous les dirigeants rencontraient régulièrement les Moubarak, Ben Ali et autres, voire passer des vacances avec eux, et continueront à le faire si la tension retombe.

Et c'est une banalité du pouvoir qui illustre clairement à quel point les partis social-démocrates sont devenus des partis bourgeois. L'Internationale socialiste comporte une bonne partie du gratin des dirigeants bourgeois de la planète, dont de nombreux partis peu fréquentables. Elle comprenait le RCD de Ben Ali jusqu'au 17 janvier, soit trois jours après la chute du tyran[3], elle comprenait le NDP de Moubarak jusqu'au 31 janvier.

De façon directement économique, les intérêts impérialistes (Orange, Aubade, Téléperformance, Alstom, Air Liquide, Valéo, Carrefour, Monoprix, EADS, Sagem, Zodiac, BNP, Société générale...) sont menacés par le regain de mobilisations sociales qui souffle sur la région. Par exemple le régime tunisien offre en plus de contrats léonins, de franchises, etc, une force de travail bon marché : un Smic à 120 € pour 40 heures.[4] La mobilisation pourrait menacer ces bonnes affaires...

Enfin, les événements actuels montrent à quel point le cynisme du système capitaliste éclate au grand jour quand la lutte de classe devient plus aigüe. Les ventes d'armes par les occidentaux servent à armer des régimes tyranniques : on voit le danger que représente l'armée égyptienne "made in USA" pour le peuple, l'aide formatrice que propose de donner MAM en terme de répression à Ben Ali, ou pire, on voit les avions Dassault bombarder les insurgés en Libye...

L'épouvantail de l'islamisme[modifier | modifier le wikicode]

Les grands media n'ont que le "danger de l'islamisme" à la bouche. lls n'insistent pas trop sur le fait que ces révolutions sont passées complètement au dessus de la tête des intégristes musulmans. Profondément populaires et centrées sur les revendications sociales, elles ont même été combattues par certaines organisations d'extrême droite (islamistes), ou ne sont soutenues que du bout des lèvres par des mouvements qui essaient de rattraper le wagon.

Les régimes dictatoriaux du Maghreb et du Machrek ont des profils très similaires, et notamment leur dévotion aux intérêts occidentaux. Pendant les dernières décennies, l'opposition a hélas été incarnée par les islamistes, qui pouvaient recueillir une certaine colère pêle-mêle contre "la corruption des dirigeants infidèles", les "déviances occidentales" etc... dans un fourre-tout réactionnaire mais aussi incarnant un certain anti-impérialisme. Toutefois, dans la période récente dominée par la crise du capitalisme, les questions sociales ont rapidement pris une ampleur sur laquelle les intégristes ont du mal à être en phase. D'autant plus que l'exemple de la révolution iranienne récupérée par les ayatollahs fascistes sert de repoussoir aux jeunes générations. Une bonne partie de ces jeunes est connectée à la jeunesse du monde (via Facebook, Twitter, etc...) et n'a pas forcément envie de se nourrir de prières.

En Egypte, la jeunesse à la pointe de la mobilisation s'indigne même de l'attitude frileuse des Frères musulmans «Lorsque nous avons appelé à manifester, les Frères n’ont pas bougé, s’insurge Walid Rached. En Algérie, des manifestants ont même écarté le leader du Front Islamique du Salut qui tentait de se poser en meneur du mouvement.[5]

Mais l'épouvantail de l'islamisme est bien pratique, même s'il est en décalage total avec la situation actuelle. Les dirigeants occidentaux, dont beaucoup s'appuient déjà depuis des années sur le discours du "choc des civilisations", continuent à tenter de faire passer l'idée que ces révoltes risquent de mener à de dangereuses dictatures islamistes. En fait ce qu'ils craignent ce sont des Etats moins soumis à leurs intérêts, et plus profondément une sympathisation au délà des frontières et l'extension du mouvement. Pour contrer cela, mettre l'accent sur le péril religieux est un des meilleurs moyens de diviser le prolétariat mondial. Les dictateurs eux-mêmes utilisent ce prétendu risque pour que l'opinion internationale et en premier lieu la bourgeoisie occidentale les soutiennent contre leur peuple. « Le régime veut faire croire que les islamistes mènent le jeu, mais c’est une manipulation », s'insurge une manifestante egyptienne.

Il est probable que les islamistes tentent actuellement de combler leur déphasage avec les masses. Face à un mouvement majoritairement apolitique, bien que profondément populaire, une course de vitesse est engagée avec les forces progressistes, qui sont hélas très faibles aujourd'hui. Mardi 26 janvier, le Front de l'Action Islamique en Jordanie appelle à la manifestation. Le 31, les Frères musulmans d'Egypte appellent à manifester jusqu'à la chute du régime.

Les femmes dans les luttes ou dans le collimateur[modifier | modifier le wikicode]

Les grandes luttes populaires font souver bouger les lignes bien plus vite qu'en temps de paix sociale. C'est valable pour les droits des femmes et le sexisme en général. Pendant les grandes manifestations de 2011 qui ont fait chuter les dictateurs, beaucoup de femmes étaient présentes dans les manifestations, ce qui contrastait avec leur absence ordinaire de la politique. Mais les femmes sont aussi les premières victimes lorsque les réactionnaires reprennent l'initiative, en particulier les islamistes. Ceux-ci s'appuient sur les préjugés présents dans la population, et sur une rhétorique "anti-occidentalisation" (en associant implicitement le féminisme avec les impérialistes). Il y a donc eu des reculs :

  • En août 2012 en Tunisie, Ennahda (parti islamiste) a voulu ajouter à la Constitution un article indiquant que la femme est "complémentaire" de l'homme.[6] L'égalité hommes-femmes était inscrite dans la loi tunisienne depuis 1956. Des milliers de femmes sont descendues manifester le 13 août, et ont reçu un large soutien.
  • En Egypte, les Frères Musulmans ont proposé une nouvelle Constitution très rétrograde sur les droits des femmes.
  • Des viols de femmes journalistes étrangères ont eu lieu en Egypte, après que le pouvoir ait attisé la haine contre la presse internationale.
  • La harcèlement sexuel est un problème massif en Egypte (80% des femmes en ont déjà été victimes). Même pendant les manifestations de masse, cela arrive (19 agressions sexuelles pour la seule journée du 25 janvier 2010).

Mais il y a des résistances, voire des contre-attaques surprenantes. Début février 2013, des femmes manifestaient au Caire avec des couteaux de cuisine[7] en réponse aux islamistes, dont le symbole est souvent le sabre, en criant qu'elles couperaient les mains des agresseurs de femmes. Sur les murs on voit des graffiti avec ce slogan repris et l'image d'une femme avec un couteau.

Perspectives[modifier | modifier le wikicode]

Un processus ouvert[modifier | modifier le wikicode]

La colère des masses populaires, s'est cristallisée sur la figure de leur dictateur, et un certain nombre d'illusions restent sur la "démocratisation" qui est censée arriver en conséquence. Mais un processus révolutionnaire s'est ouvert, car le prolétariat de ces pays est pour l'instant mobilisé. Ce processus est le plus avancé en Tunisie, où des organisations de base se sont créées dans la lutte, les comités d'auto-défense populaires. Pourtant, en l'absence de parti socialiste révolutionnaire ayant une audience de masse, on peut craindre pour l'avenir de ces révolutions. Car fondamentalement, ces révoltes dans les pays dominés sont en train de valider une nouvelle fois la théorie de la révolution permanente : la bourgeoisie comprador n'est pas prête à appuyer une démocratie bourgeoise, et par conséquent le seul moyen pour le prolétariat de ces pays de dépasser leur condition est d'avancer vers la révolution socialiste.

Pour toutes ces raisons, il est très important que les révolutionnaires rejettent la logique étapiste qui consisterait à d'abord vouloir "approfondir la révolution démocratique" et remettre le combat pour le socialisme à plus tard.

S'appuyer sur l'auto-organisation[modifier | modifier le wikicode]

La seule force progressiste réside dans les mobilisations populaires pour la satisfaction immédiate dees revendications sociales et démocratiques. Les partis pro-capitalistes peuvent s'appuyer dessus lorsqu'ils sont dans l'opposition et espèrent en profiter aux prochaines élections, mais dès que ces mobilisations vont trop loin et mettent en péril tout le système, ils mettent au second plan toutes leurs divergences et basculent dans le camp réactionnaire. C'est particulièrement flagrant en Égypte lorsque le 31 janvier 2013, les libéraux, social-démocrates, nassériens et salafistes (extrême droite) font un meeting commun pour réclamer un gouvernement d'union nationale avec les Frères musulmans...

Il est donc impératif de développer l'auto-organisation des travailleurs, du petit-peuple et plus généralement du prolétariat. Dans un telle période révolutionnaire, il y a spontanément un haut degré d'auto-activité, avec des structures locales qui se forment, souvent pour se défendre face à la répression. En Tunisie et en Égypte, des comités de défense populaires ont été organisés au plus fort des mobilisations. On y parle de revendications politiques et sociales, de formation des citoyens, de protection des manifestations, au mieux de surveillance des institutions. Mais il manque cruellement un parti révolutionnaire décidé à se baser dessus, pour défendre qu'ils se généralisent, se coordonent, et assument d'être LE pouvoir. C'est pourquoi ils tendent à se dissoudre dès que la population se remet globalement à faire confiance à tel ou tel parti bourgeois.

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

Tour d'horizon des révoltes arabes, 18/02/2011, Euronews
L'impérialisme français et le Maghreb, 16/01/2011, Matière et Révolution
Egypte : une armée formée et équipée par le Pentagone, 04/02/2010, Manlio Dinucci
Tunisie, Égypte... révolution permanente, NPA, 11 mars 2011
Ben Ali est tombé, la révolution va continuer !, 19/01/2011, Voie Prolétarienne
L'immolation par le feu est devenue un symbole pour les manifestants, 20 minutes