Terreur rouge

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La terreur rouge est le nom donné à l'ensemble des actions de répression politique exercée par le prolétariat contre les anciennes classes dominantes.

La question de l'utilisation de la Terreur lors de la révolution continue à faire l'objet de profonds débats dans l'extrême gauche. Rosa Luxemburg écrivait par exemple : « La révolution prolétarienne n'a nul besoin de la terreur pour réaliser ses objectifs. Elle hait et abhorre l'assassinat. Elle n'a pas besoin de recourir à ces moyens de lutte parce qu'elle ne combat pas des individus, mais des institutions, parce qu'elle n'entre pas dans l'arène avec des illusions naïves qui, déçues, entraîneraient une vengeance sanglante. Ce n'est pas la tentative désespérée d'une minorité pour modeler par la force le monde selon son idéal, c'est l'action de la grande masse des millions d'hommes qui composent le peuple, appelés à remplir leur mission historique et à faire de la nécessité historique une réalité. » alors que Trotsky écrivait : « La révolution exige de la classe révolutionnaire qu'elle mette tous les moyens en œuvre pour atteindre ses fins; par l'insurrection armée, s'il le faut; par le terrorisme, si c'est nécessaire. »

Commune de Paris[modifier]

Selon Trotsky dans son ouvrage Terrorisme et communisme :

« Poussée par la logique de la lutte, celle-ci entra en matière de principe dans la voie de l'intimidation. La création du Comité de Salut public était dictée pour beaucoup de ses partisans par l'idée de la terreur rouge. Ce comité avait pour objet de "faire tomber les têtes des traîtres" et de "réprimer les trahisons" (séances du 30 avril et du 1er mai). Parmi les décrets d'"intimidation", il convient de signaler l'ordonnance (du 3 avril) sur la séquestration des biens de Thiers et de ses ministres, la démolition de sa maison, le renversement de la colonne Vendôme, et en particulier le décret sur les otages. Pour chaque prisonnier ou partisan de la Commune fusillé par les Versaillais, on devait fusiller trois otages. Les mesures prises par la Préfecture de police, dirigée par Raoul Rigault, étaient d'un caractère purement terroriste, quoiqu'elles ne fussent pas toujours adaptées au but poursuivi. L'efficacité de toutes ces mesures d'intimidation fut paralysée par l'inconsistance et l'état d'esprit conciliateur des éléments dirigeants de la Commune, par leurs efforts pour faire accepter le fait accompli à la bourgeoisie au moyen de phrases pitoyables, par leurs oscillations entre la fiction de la démocratie et la réalité de la dictature [...] Si la Commune de Paris n'était pas tombée, si elle avait pu se maintenir dans une lutte ininterrompue, il ne peut y avoir de doute qu'elle aurait été obligée de recourir à des mesures de plus en plus rigoureuses pour écraser la contre-révolution. Il est vrai que Kautsky n'aurait pas eu alors la possibilité d'opposer les communards humanitaires aux bolcheviks inhumains. En revanche, Thiers n'aurait pu commettre sa monstrueuse saignée du prolétariat de Paris. L'histoire y aurait peut-être trouvé son compte. »

Révolution russe[modifier]

Aussitôt après la révolution d'Octobre, pour faire face aux difficultés, le gouvernement bolchévik prend de plus en plus de mesures de centralisation du pouvoir, et de restriction des libertés publiques.

Dès le 30 octobre 1917, Trotsky menace dans les Izvestia les contre-révolutionnaires :

« Nous détenons les KD comme prisonniers et otages. Si nos hommes tombent aux mains de l’ennemi, que celui-ci sache bien que pour chaque ouvrier et pour chaque soldat, nous exigerons cinq cadets. Ils pensaient que nous resterions passifs mais nous leur avons montré que nous pouvions être impitoyables lorsqu’il s’agit de défendre les conquêtes de la Révolution. »[1]

Les soviets prennent de nombreuses initiatives, bien au delà de ce qui est encouragé par le pouvoir central encore doté de peu de relais. De nombreuses violences sont commises, que ce soit par des bolchéviks ou non (par exemple par l'adjudant Muraviev qui venait d'adhérer aux SR de gauche). Des bolchéviks comme Larine ou Riazanov protestaient alors « devant ces actes qui déshonoraient la révolution ».

La « Commission extraordinaire panrusse près le Conseil des commissaires du peuple pour combattre la contre-révolution et le sabotage » (Vetcheka) est instaurée le 7 décembre 1917 mais ne dispose que de pouvoir très limités : elle mène des enquêtes et ne peut punir que par la confiscation des biens et des cartes de rationnement. Mais dans l'atmosphère de la guerre civile, Le comité exécutif central décide de répliquer à la « terreur blanche » par la « terreur rouge ». Le décret du 5 septembre appelle à « isoler les ennemis de classe de la République soviétique dans des camps de concentration, et de fusiller sur-le-champ tout individu impliqué dans des organisations de Gardes-Blancs, des insurrections ou des émeutes. »

« La Tchéka, déclare le tchékiste Latsis, ne juge pas, elle frappe ... Nous ne faisons plus la guerre à des individus isolés, nous exterminons la bourgeoisie entant que classe. Ne cherchez pas dans le dossier des accusés des preuves pour savoir s'ils sont ou non opposés au gouvernement soviétique en paroles ou en actes. La question à l'ordre du jour est de savoir à quelle classe sociale ils appartiennent, leur extraction, leur instruction, leur profession. C'est cela qui décide de leur sort »

Selon Pierre Broué, dans son livre Le Parti Bolchévique : « Il est impossible de donner des chiffres précis quant à l'ampleur de la répression. Les chiffres officiels sont certainement bien inférieurs à la réalité, mais reflètent l'importance du tournant de juillet : Peters indique 22 exécutions pour les six premiers mois de 1918 et 6000 pour les six derniers mois. L'historien Chamberlin tient pour vraisemblable un total de 50 000 victimes. Il est incontestablement inférieur à celui des victimes des Blancs. Surtout, comme le souligne Victor Serge, l'ensemble de la Terreur rouge fera moins de victimes que certaines des plus terribles journées de la bataille de Verdun. »

Il ajoute :

« En tout cas, les bolcheviks ont conscience que ce prix doit être payé si l'on veut éviter dans l'avenir des notes plus lourdes encore en vies humaines. Fidèles à leurs principes, leurs dirigeants ne dissimulent ni ne renient leur politique terroriste. Au soviet de Kazan, Trotsky déclare : « Maintenant qu’on accuse les ouvriers de faire preuve de cruauté dans la guerre civile, nous disons, instruits par l'expérience : l'indulgence envers les classes ennemies serait la seule faute impardonnable que puisse commettre en ce moment la classe ouvrière russe. Nous nous battons, au nom du plus grand bien de l'humanité, au nom de la régénérescence de l'humanité, pour la tirer des ténèbres et de l'esclavage ». Et s'adressant aux ouvriers américains, instruits de toutes les atrocités de la Terreur rouge, Lénine dit : « Nos fautes ne nous font pas peur. Les hommes ne sont pas devenus des saints du fait que la révolution a commencé. Les classes laborieuses opprimées, abêties, maintenues de force dans l'étau de la misère, de l'ignorance, de la barbarie, pendant des siècles, ne peuvent accomplir la révolution sans commettre d'erreurs. [ ... ] On ne peut enfermer dans un cercueil le cadavre de la société bourgeoise et l'enterrer. Le capitalisme abattu pourrit, se décompose parmi nous, infestant l'air de ses miasmes, empoisonnant notre vie : ce qui est ancien, pourri, mort s'accroche par des milliers de fils et de liens à tout ce qui est nouveau, frais, vivant »

En avril 1918, le Soviet de Petrograd (présidé par Trotsky) prend des mesures de surveillance drastiques de la liberté de réunion et d'association :

Décret sur la liberté de réunion et d’association
1. Tous les syndicats, sociétés et associations — économiques, artistiques, religieuses, etc. — formés sur le territoire de la Commune de la Région du Nord, doivent être enregistrés au Soviet ou au Comité des paysans pauvres.
2. Pour former une association ou un syndicat, il faut fournir la liste des fondateurs et des membres du Comité, avec noms et adresses, ainsi que la liste de tous les membres avec noms et adresses qui doivent être enregistrés.
3. Toutes les publications et archives doivent être mises à la disposition des dirigeants du Soviet pour inspection.
4. Les avis de réunion, publique ou privée, doivent être déposés, trois jours à l’avance, au Soviet ou au Comité des pauvres.
5. Toutes les réunions doivent être ouvertes aux représentants des autorités, c’est-à-dire du Soviet local, du Comité des pauvres ou des membres de la police secrète.
6. Syndicats et associations qui n’auraient pas rempli ces obligations seront considérés comme contre-révolutionnaires et traités comme tels[1]

Le pouvoir prive les réactionnaires de droits politiques et suspend leurs journaux. Les mesures d'interdiction s'étendent de plus en plus à d'autres types d'opposants, comme les menchéviks, les SR et les anarchistes. Il s'agissait, comme l'écrivait Lénine, de mesures « essentiellement russes » : des mesures d'exception, de légitime défense. Trotsky écrivait également :

« Aux époques difficiles de la vie des peuples et des classes correspondent des mesures sévères. Plus nous avancerons, plus ce sera facile, plus chaque citoyen se sentira libre, et moins se fera sentir la force de coercition de l'Etat prolétarien. Peut-être autoriserons-nous alors les journaux mencheviks, en admettant qu'à cette époque il y ait encore des mencheviks. »[2]

Lénine écrit le 9 août 1918 au Soviet de Nijni-Novgorod : « Une insurrection de gardes blancs est en cours de préparation à Nijni. Il faut faire le maximum, déclencher une action terroriste de masse, fusiller et déporter des centaines de prostituées qui enivrent les soldats, etc. Ne pas perdre une seule minute. Fusiller les détenteurs d’armes. Déportation massive des mencheviks et des éléments peu sûrs »

En août 1918, Martov publie une brochure à Moscou pour dénoncer l'utilisation de la peine de mort par les bolchéviks, qui l'avaient toujours combattue dans l'opposition.[3] Kautsky reproche au pouvoir bolchevique d'être une dictature plus blanquiste que marxiste, dont il estime la politique arbitraire et anti-démocratique. Deux de ses livres anti-bolchéviks conduisent à des contre-attaques notables : en 1918 Lénine écrit La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky et en 1920 Trotsky écrit Terrorisme et communisme[4] (sous-titré L'Anti-Kautsky).

Un certain nombre de calomnies circulent sur les bolchéviks, et Kautsky n'hésite pas à les reprendre. Trotsky montre par exemple comment une accusation de « socialisation des femmes » par des soldats de l'Armée rouge est de toute évidence un faux.[5]

L'Église orthodoxe, qui s'est souvent rangée activement du côté de la réaction (des popes délateurs peuvent même çà et là être responsables de nombreuses exécutions sommaires), doit subir des milliers d'arrestations, d'exécutions, de spoliations et de destructions, le but étant à terme l'éradication non seulement de sa puissance antérieure, mais aussi des croyances religieuses.

Le nouveau pouvoir prend des mesures répressives tant par des décisions au niveau central que par des initiatives locales. Les deux se nourrissent : les dirigeants à Petrograd lancent des appels à l'initiative des masses, celles-ci prennent des mesures qui inspirent parfois des décrets nationaux, et d'autre fois les dirigeants nationaux essaient de modérer des excès de la base. Par exemple, Lénine écrit le 26 juin 1918 à Zinoviev, après l'assassinat de Volodarski :

« J’apprends que la Tchéka de Petrograd retient les ouvriers [qui veulent répondre par une terreur de masse]. Je proteste fermement. Nous nous compromettons : alors que nous n’hésitons pas dans nos résolutions à menacer de frapper de terreur de masse les députés des soviets, lorsqu’il s’agit de passer aux actes nous freinons l’initiative révolutionnaire entièrement fondée des masses. Ce n’est pas possible. Les terroristes vont nous considérer comme des chiffes molles. Il faut encourager l’énergie et la nature de masse de la terreur, particulièrement à Petrograd où l’exemple doit être décisif. »[1]

Plus généralement, tous les camps en lutte utiliseront, à des degrés divers, les mêmes méthodes de répression (beaucoup étant issues du tsarisme ou de la Grande guerre) : internement des adversaires militaires et politiques dans des camps, prises d'otages (le premier décret des otages est ainsi promulgué non pas par les bolcheviks mais par le général Niessel, commandant de la mission militaire française en Russie[6]), exécutions sommaires. Nikolai Melkinov, un des principaux membres du gouvernement Denikine, a souligné dans ses Mémoires que l'administration blanche « appliqua [...] dans ses territoires une politique foncièrement soviétique ».

Même le bref gouvernement SR de Samara, souvent considéré comme l'un des belligérants les plus modérés, utilisa lui aussi ce type de mesure. Il proclama le rétablissement des libertés d'expression, de réunion et de la presse, mais les prisons de Samara furent bientôt pleines de bolcheviks. Les KD appliquent aussi des mesures dictatoriales là où ils dominent. Aucune des armées ne tient à laisser derrière elle des éléments suspects ou dangereux. Même les armées dites anarchistes de Makhno faisaient des exécutions préventives.

Notes et sources[modifier]

  1. 1,0, 1,1 et 1,2 Cité par Marc Ferro dans Des soviets au communisme bureaucratique (1980)
  2. Léon Trotsky, Terrorisme et communisme - 9. Les questions d'organisation du travail, 1920
  3. Julius Martov, A bas la peine de mort !, 1918
  4. Léon Trotsky, Terrorisme et communisme, 1920
  5. Léon Trotsky, Terrorisme et communisme - 8. La classe ouvrière et sa politique soviétique, 1920
  6. Jean-Jacques Marie, De l'inventeur du “décret des otages”