Marginalisme

Le marginalisme est un cadre théorique en économie apparu à la fin du du 19e siècle, et qui est devenu un pilier de l'école néoclassique, de l'école autrichienne et de l'économie dominante d'aujourd'hui.
La base du raisonnement est l'affirmation que la valeur des marchandises provient de leur « utilité marginale » (l'utilité de la dernière unité consommée). Il s'agit d'une définition subjective de la valeur (résultante des préférences des individus), qui tourne le dos à la définition objective (par le temps de travail social incorporé) qui prévalait dans l'école classique, et dans le marxisme.
1 Histoire[modifier | modifier le wikicode]
1.1 Précédents[modifier | modifier le wikicode]
Le raisonnement marginal, qui s'attache à prendre en compte l'effet d'une unité supplémentaire, est ancien. La première publication qui théorise l'utilité marginale est le fait de Daniel Bernoulli[1]. Cette théorie remonte à Gabriel Cramer dans un courrier privé à Nicolas 1er Bernoulli dans une tentative de réponse au paradoxe de Saint-Pétersbourg[2]. Par exemple, mathématiquement, l'espérance de gain est infinie à un jeu, et les joueurs refusent de jouer tout leur argent. Ils introduisent la fonction d'utilité marginale (dérivée de la fonction d'utilité de la monnaie) et postulent qu'elle décroît. Cependant, ces deux auteurs divergent sur la fonction d'utilité : logarithme naturel pour Bernoulli et racine carrée pour Cramer. Leur découverte est ensuite restée oubliée pendant de nombreuses années.
L'économiste Lauderdale (1759-1839) postulait que la valeur des biens est déterminée par l'offre et la demande, utilisant un raisonnement de type marginaliste.[3]
Au début du 19e siècle, c'est l'école classique qui domine, avec la distinction entre valeur d'usage et valeur d'échange, et une conception objective de la valeur (théorie de la valeur-travail). David Ricardo en est la figure principale. Karl Marx s'est appuyé sur cette conception.
1.2 Tournant marginaliste[modifier | modifier le wikicode]
Augustin Cournot, en 1838, utilise les concepts de recette marginale et de coût marginal[4]. En 1854, Heinrich Gossen, dans ses Lois des relations humaines, met en avant le concept d'utilité marginale[5].
Mais c'est dans la décennie 1870 que le tournant marginaliste a lieu, comme résultat de trois théorisations indépendantes : Jevons (à Cambridge), Menger (à Vienne) et Walras (à Lausanne).[6] Cela est dû à un contexte où beaucoup d'économistes trouvaient insatisfaisante la valeur-travail, parce qu'elle n'avait pas de précision mathématique, et parce qu'elle ne s'appliquait qu'aux marchandises reproductibles. Une autre raison est que la valeur-travail conduisait de plus en plus à des analyses critiques du profit, apparaissant comme de l'exploitation : socialismes ricardiens, et surtout marxisme.[7][8]
Aussi, les marginalistes mathématisent l'économie et adoptent une nouvelle posture, l'individualisme méthodologique.
Le marginalisme est le point clé qui fait basculer de l'école classique à l'école néoclassique (changement de paradigme). A noter cependant que sur la plupart des autres points, il y a continuité (loi de Say, neutralité de la monnaie, effet d'éviction).[V 1][9]
Certains économistes importants comme Edwin Seligman ont soutenu que la théorie marginaliste de Jevons n'était pas incompatible avec la théorie de Ricardo.[10]
2 Théorie marginaliste[modifier | modifier le wikicode]
2.1 Principe général[modifier | modifier le wikicode]
Les marginalistes défendent une explication nouvelle de l'origine de la valeur. Selon eux, c'est l'utilité marginale du bien qui détermine sa valeur : la valeur d'un bien dépend de l'utilité de sa dernière unité utilisée. Il y a donc passage vers une conception subjective de la valeur.
Le paradoxe de l'eau et du diamant permet d'illustrer les différentes conceptions. Le paradoxe apparent est le fait que le diamant, superflu, a un prix beaucoup plus élevé que l'eau, alors que celle-ci est vitale. L'école classique répondait en différenciant valeur d'usage (utilité) et valeur d'échange (objective : une masse donnée de diamant est plus difficile à extraire qu'une même masse d'eau potable). Mais pour le marginalisme (Jevons), il faut plutôt raisonner avec l'utilité marginale : une petite quantité d'eau est indispensable pour boire et survivre et son utilité est immense. Une quantité supplémentaire d'eau est assez utile pour se laver, faire la cuisine. Des quantités supplémentaires sont toujours utiles, mais de façon moindre (arroser un bonsaï, laver sa voiture, remplir une piscine...). Comme l'eau est assez abondante en général, son utilité marginale est faible. Inversement, le diamant est suffisamment rare pour que la demande reste forte[11].
Les marginalistes ne font donc pas de distinction entre valeur d'usage et valeur d'échange, ni entre bien reproductible et bien unique. La rareté est centrale dans leur analyse.
2.2 Raisonnement « à la marge »[modifier | modifier le wikicode]
Mathématiquement, raisonner « à la marge », étudier l'impact d'une petite variation supplémentaire, peut être modélisé par la notion de dérivée. Les marginalistes se sont appuyés sur l'image de rigueur que peuvent donner les mathématiques. Il faut pourtant souligner que leurs fonctions mathématiques servent à illustrer des modèles très abstraits, sans lien avec des données empiriques. Il s'agit d'une version mathématique de la dérive du philosophe faiseur de système.
2.2.1 Utilité marginale[modifier | modifier le wikicode]
L'utilité marginale d'un bien ou d'un service est l'utilité qu'un agent économique tirera de la consommation d'une unité supplémentaire. Cette utilité marginale est décroissante, c'est-à-dire que l'utilité marginale de la première unité est la plus élevée, la deuxième étant un peu moins élevé que celle de la première, la troisième moins élevée que celle de la deuxième, et ainsi de suite[12].
Par exemple, si l'on possède déjà deux stylos, l'utilité apportée par un stylo supplémentaire est faible, comparée à la situation où l'on ne possède initialement aucun stylo.
L'utilité totale est mesurée par la somme des utilités marginales dégagées par la somme des quantités consommées. En d'autres termes, l'utilité totale d'un bien est la somme des utilités marginales des unités consommées de ce bien.
2.2.2 Productivité marginale[modifier | modifier le wikicode]
Le raisonnement marginaliste a été appliqué également au domaine de la production et plus précisément à l'étude des facteurs de production.
En pratique, l'analyse marginaliste étudie la variation d'utilisation et de rendement d'un facteur sous l'hypothèse que les quantités utilisées des autres facteurs demeurent constantes. Dans cette hypothèse, et selon la loi des rendements décroissants, la productivité marginale du facteur variable devient finalement décroissante.
Cette loi des rendements décroissants, observée dans l'agriculture et pour l'extraction de ressources naturelles, est généralisée abusivement par de nombreux économistes néoclassiques.
Dans leur analyse, tout facteur de production utilisé se valorise selon sa productivité marginale. (Tant que cet équilibre n'est pas encore atteint, chaque unité additionnelle du facteur utilisé apporte plus qu'elle ne coûte.)
Cela s'applique donc également aux salarié·es : leur salaire est lié à leur productivité marginale.[V 2] L'économie néoclassique permet ainsi de légitimer la hiérarchie des salaires par une théorie qui nie tout aspect social (travail valorisé ou dévalorisé, rapports de forces entre mouvement ouvrier et patronat...) et revient à une forme de méritocratie.
2.2.3 Coût marginal[modifier | modifier le wikicode]
Le coût marginal est le coût d'une unité supplémentaire.
2.3 Économie optimale[modifier | modifier le wikicode]
L'analyse marginale véhicule, implicitement mais souvent explicitement, un discours normatif. Elle explique que tout facteur de production va s'employer justement là où sa productivité marginale est la plus forte, avec pour conséquence au niveau global que l'économie entière mobilise ses ressources disponibles de la manière la plus efficace qui soit.
L'analyse marginale fournit également une réponse présentée comme logique à certains dysfonctionnements :
- L'inégalité des revenus s'explique par le différentiel de productivité objectivement constatable d'une situation ou d'une combinaison de ressources donnée.
- Le chômage tient à ce que le chômeur exige pour revenir au travail un revenu supérieur à sa productivité marginale effective.
3 Marxisme et marginalisme[modifier | modifier le wikicode]
Globalement, le marginalisme abandonne la théorie de la valeur-travail de l'école classique (que Marx avait reprise et raffinée) au profit d'une théorie subjective de la valeur qui permet de faire disparaître complètement l'idée d'exploitation du travail.
Le marxisme s'est donc toujours opposé à ce paradigme très fortement idéologique. Une de leurs premières réactions a été de souligner qu'il s'agissait d'une rechute dans la vieille idée simpliste d'une valeur uniquement déterminée par l'offre et la demande.[13]
Les marxistes ont cependant été globalement assez peu nombreux à se pencher sur l'économie après Marx, et parmi celles et ceux qui l'ont fait, peu ont cherché à réellement étudier d'autres approches que celles de Marx. En revanche, parmi les austro-marxistes, on considérait qu'il était nécessaire d’étudier aussi l’économie universitaire « bourgeoise ».[14]
Karl Kautsky écrivait en 1922 :
« Aucune autre théorie de la valeur que celle de la valeur-travail n'a été proposée jusqu'à présent. Les théories de la valeur qui lui sont opposées se rapportent à des phénomènes tout à fait différents (...). Ce qu'ils conçoivent comme valeur n'est rien d'autre que le prix. C'est le phénomène superficiel et non le facteur déterminant.
Mais la valeur subjective des théoriciens de l'utilité finale est quelque chose de tout à fait différent de la valeur au sens d'un Ricardo ou d'un Marx. La première est la relation d'un individu aux marchandises qui l'entourent, tandis que la seconde est un phénomène qui (...) est le même pour toutes les personnes qui le trouvent déjà existant, quelles que soient la diversité de leurs besoins subjectifs. »[15]
Helene Bauer souligne que le marginalisme se heurte à une contradiction interne, le « problème d’imputation ».[16]
Néanmoins certains marxistes ont soutenu ou soutiennent que les outils du raisonnement marginal peuvent avoir une certaine validité dans des conditions précises, et dans ce cas être complémentaires de l'analyse objective de la valeur.
Le socialiste états-unien John Spargo soutient que puisque la théorie marxiste repose aussi sur la valeur d'usage, elle ne peut pas ne rien à voir à faire avec la notion d'utilité. Il avance que par exemple que, dans le cas des situations de monopole (ou le cas des marchandises uniques, non reproductibles, qui revient au même), le prix ne reflète plus la valeur, et est alors déterminé par l'utilité marginale.[17][18]
Otto Bauer considérait que le marginalisme pouvait compléter la théorie des prix du marxisme, et être utile pour expliquer par exemple les courbes de la demande. En revanche, il ajoutait qu'en tant que théorie de la valeur, elle n’avait aucune utilité.[19]
Nikolaï Boukharine a également critiqué le marginalisme dans son Économie politique du rentier.[20]
L'économiste Bill Jefferies a repris en 2024 l'exemple de l'eau et du diamant pour montrer les profondes lacunes du marginalisme et la pertinence d'une analyse en terme de valeur-travail, notamment pour expliquer les changements engendrés par l'industrie du diamant de synthèse.[21]
Fondamentalement, il est évident que le marginalisme est déconnecté de toute analyse matérialiste puisqu'il fait de la valeur quelque chose sans rapport avec les coûts de production. Il est extrêmement spécieux de supposer que si une table est plus chère qu'une chaise, c'est parce que son utilité marginale serait plus élevée.
4 Autres critiques[modifier | modifier le wikicode]
4.1 Controverse sur le marginalisme[modifier | modifier le wikicode]
La méthodologie marginaliste se retrouve sous le feu des critiques en 1939, lorsqu'un débat naît à l'université d'Oxford sur la pertinence scientifique du marginalisme.
4.2 Critiques de Keynes et de Sraffa[modifier | modifier le wikicode]
John Maynard Keynes et Piero Sraffa ont critiqué le marginalisme[22]. Pour Keynes, la théorie marginaliste de la rémunération des facteurs de production n'est validée qu'en situation de plein emploi des facteurs de production[23]. Il défendait la théorie de la valeur-travail contre la théorie de l'utilité marginale.[V 1]
5 Notes et références[modifier | modifier le wikicode]
Vidéos
- ↑ Revenir plus haut en : 1,0 et 1,1 #26. La révolution marginaliste, Des économistes et des Hommes, 10 janv. 2019
- ↑ #8 Des keynésiens et des classiques, Des économistes et des Hommes, 13 févr. 2019
Textes
- ↑ (en) Daniel Bernoulli, Specimen theoriae novae de mensura sortis, in Commentarii Academiae Scientiarum Imperialis Petropolitanae 5 (1738)
- ↑ Gabriel Cramer, Lettre du 21 mai 1728 à Nicolas Bernoulli [(en) lire en ligne].
- ↑ Michael Alvis, Visible Hands: The Earl of Lauderdale's Political Economy in the History of Economic Thought, 2020
- ↑ Alain Beitone, Analyse économique et historique des sociétés contemporaines, Armand Colin, (ISBN 978-2-200-25733-0, lire en ligne)
- ↑ Frédéric Poulon, Économie générale, Paris, Dunod, , 423 p. (ISBN 2-10-002914-2), p. 14
- ↑ Ghislain Deleplace, Histoire de la pensée économique, Dunod, (ISBN 978-2-10-074541-8, lire en ligne)
- ↑ Henri Denis, Histoire de la pensée économique, 2001
- ↑ Philippe Légé, Théorie néoclassique : les débuts d’une domination, Alternatives économiques, 1 Juillet 2007
- ↑ Jean-Marie Lafortune, Introduction aux analyses sociologiques du temps hors travail, PUQ, (ISBN 978-2-7605-1804-9, lire en ligne)
- ↑ Edwin Seligman, Principles of Economics: With Special Reference to American Conditions, New York: Longmans, Green and Co., 1905.
- ↑ William Stanley Jevons, The Theory of political economy, 1871.
- ↑ Il existe des exceptions dans certains cas, comme les biens qui réclament une certaine habitude ou maitrise pour procurer le maximum de plaisir : sports, musique, cigarettes, etc. ; néanmoins même dans ces cas il y a un moment où l'utilité marginale devient décroissante.
- ↑ H. M. Hyndman, Economics of Socialism, The Final Futility of Final Utility, 1896
- ↑ Michael R. Krätke, Retour sur une tradition méconnue : austro-marxisme et économie politique (I), Traduit de l’allemand par Danielle Moralès dans Actuel Marx 2016/2 (n° 60), pages 121 à 138
- ↑ Karl Kautsky, The Labour Revolution, June 1922
- ↑ Helene Bauer, « Bankrott der Grenzwerttheorie », Der Kampf. Sozialdemokratische Monatsschrift, 17, 1924, pp. 105-113.
- ↑ John Spargo, Socialism. A summary and interpretation of socialist principles, June 1906
- ↑ John Spargo, Capitalist and Laborer; Part II, Modern Socialism, page 112. Standard Socialist Series (Kerr)
- ↑ Otto Bauer, Einführung in die Nationalökonomie, OBW, 4, pp. 892-897
- ↑ Nikolaï Boukharine, L'économie politique du rentier, 1914
- ↑ Bill Jefferies, The Diamond Water Paradox Revisited; Jevons, Menger and Walras, Marginal Value Theory in the Light of the Reproduction of Diamonds, AEH 2024
- ↑ (en) Heinz D. Kurz, « Two Critics of Marginalist Theory: Piero Sraffa and John Maynard Keynes », Investigación Económica, vol. 71, no 280, , p. 23-54 (ISSN 0185-1667, lire en ligne)
- ↑ (en) Roy J. Rotheim, « Keynes and the Marginalist Theory of Distribution », Journal of Post Keynesian Economics, vol. 20, no 3, , p. 355-388 (ISSN 0160-3477, lire en ligne)