Charte d'Amiens

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Plaque commémorant l'adoption de la charte d'Amiens, le 13 octobre 1906, à l'entrée de l’École publique du Faubourg de Noyon, rue Rigollot à Amiens

La charte adoptée en octobre 1906 par le 9e congrès de la CGT et connue à partir de 1912 sous le nom de Charte d'Amiens reste une référence théorique du syndicalisme en France, en particulier du syndicalisme révolutionnaire[1] et du syndicalisme de lutte[2].

Reconnaissant la lutte de classe, la charte assigne au syndicalisme un double objectif (« double besogne ») : la défense des revendications immédiates et quotidiennes des travailleur·ses, et la lutte pour une transformation d'ensemble de la société « par l'expropriation capitaliste ». Elle affirme une indépendance tranchée vis-à-vis des partis politiques et de l'État, le syndicalisme se suffisant à lui-même. Par ailleurs, elle « préconise comme moyen d'action la grève générale et [...] considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale ».

1 Contexte[modifier | modifier le wikicode]

En premier lieu, la Charte d’Amiens se situe dans la continuité des statuts de la CGT mis au point quatre années auparavant, au Congrès de Montpellier, lorsque la Fédération des Bourses du Travail s’y intègre définitivement. Elle résulte de toute la genèse du syndicalisme ouvrier indépendant fédéré et confédéré, depuis la fin du 19e siècle.

Jusqu'à présent, le socialisme français était plus faible car plus divisé qu'en Allemagne, et moins délimité de la bourgeoisie républicaine. En Allemagne, la social-démocratie désignait l'ensemble formé par le parti (SPD) et les syndicats, qui avaient historiquement été créés et dirigés par les socialistes. Il faut cependant souligner qu'au même moment en Allemagne, la bureaucratie des syndicats s'émancipait nettement du SPD, tout en maintenant une unité idéologique affichée.

En France (et plus encore dans les autres pays latins), le marxisme était beaucoup moins influent, notamment face aux courants anarchistes (un héritage datant de l'époque de la Première internationale). Les courants dominants dans la jeune CGT ne voulaient donc pas d'une évolution vers le modèle allemand, d'autant plus que l'année précédente (1905), les deux principaux courants socialistes français avaient fusionné dans un nouveau parti, la SFIO.

2 Le congrès d'Amiens[modifier | modifier le wikicode]

Au congrès d'Amiens, trois principaux courants étaient représentés :

Les marxistes se prononçaient pour « entretenir un courant de sympathie entre tous ceux qui défendent la classe ouvrière », « s’entendre toutes les fois que les circonstances l’exigeront, soit par des délégations intermittentes, ou permanentes avec le Conseil national du Parti socialiste pour faire plus facilement triompher ces principales réformes ouvrières. » Avec en ligne de mire l’expropriation capitaliste.

Les réformistes étaient très inspirés par les trade unions anglaises. Ils avaient soutenu Millerand (le premier socialiste à participer à un gouvernement bourgeois) et étaient en faveur d'un parti ouvrier agissant au parlement, mais soutenaient que « l’action parlementaire doit se faire parallèlement à l’action syndicale ».

Les syndicalistes révolutionnaires prédominent. Ce courant n’était pas composé uniquement de libertaires et tous les anarchistes ne furent pas partisans de « l’apolitisme » de la CGT. Quoi qu'il en soit, ils vont rallier à eux les réformistes sur une motion de compromis, qui sera votée contre la motion guesdiste. Les réformistes emettront quelques « réserves » sur l'objectif d'expropriation du capital, mais voteront le compromis qui leur semble acceptable.

Le vote pour cette motion, rédigée par Griffuelhes et Pouget, apparaît comme la victoire du courant syndicaliste révolutionnaire dans le mouvement ouvrier de l'époque en France[3]. Ce courant regroupait des militants provenant de nombreux horizons idéologiques (socialistes allemanistes, vaillantistes, anarchistes, etc.). Texte de compromis adopté en fin de congrès[4], il obtint 830 voix sur 839[5].

« Le Congrès confédéral d'Amiens confirme l'article 2, constitutif de la CGT :
« La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat ».
Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classe, qui oppose sur le terrain économique les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière. Le Congrès précise, par les points suivants, cette affirmation théorique : dans l'œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'œuvre du syndicalisme : d'une part il prépare l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste, et d'autre part, il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale.
Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d'avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait, à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le syndicat.
Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l'entière liberté pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors. En ce qui concerne les organisations, le Congrès déclare qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale. »

La Charte s'oppose donc à une vision purement réformiste, dans laquelle le syndicat ne s'occuperait que de négocier de meilleures conditions d'exploitation avec le patronat. Elle n'interdit pas à ses membres de faire partie d'organisations politiques, mais met nettement en garde contre toute tentative de transformer le syndicat en courroie de transmission d'un parti.

3 Points de vue sur la Charte d'Amiens[modifier | modifier le wikicode]

3.1 Les marxistes[modifier | modifier le wikicode]

Les marxistes français regroupés autour de Jules Guesde étaient très opposés aux syndicalistes révolutionnaires. Pour eux, il fallait que la CGT accepte la direction idéologique du parti, et cela les conduisait à une forme d'ultimatum qui ne pouvait que conduire au conflit. Il est couramment admis parmi les marxistes que le courant guesdiste était porteur d'un marxisme formel, schématique, combinant le sectarisme (Affaire Dreyfus...) et l’opportunisme (qui éclata dans l’Union sacrée). Engels, lui-même, écrira : « Ce que l'on appelle « marxisme » en France est certes un article tout spécial, au point que Marx a dit à Lafargue : « Ce qu'il y a de certain, c'est que moi je ne suis pas marxiste » »[6].

La Charte d'Amiens est parfois décrite comme un document actant une « neutralité politique » de la CGT. Dans le vocabulaire d'alors, il était fréquent que les syndicalistes révolutionnaires repoussent « la politique » et opposent leur « lutte économique » à la « lutte politique ». Pour les marxistes, cela peut engendrer des incompréhensions, car ceux-ci font souvent la distinction suivante :

  • lutte économique : lutte limitée à des questions de salaires ou de conditions de travail, plutôt à l'échelle d'une seule entreprise ou au mieux d'une branche de métiers
  • lutte politique : lutte qui impacte l'ensemble du pays (lois, discriminations, rapports de propriété...)

Or les syndicalistes révolutionnaires employaient plutôt ces termes de la façon suivante :

  • lutte économique : lutte de classe menée à partir des entreprises, de la résistance jusqu'à la future collectivisation
  • lutte politique : lutte parlementaire menée par les partis, vue comme superficielle et faisant diversion

Ainsi posé, le clivage est moins fort et ne se situe plus au même endroit. Les marxistes font aussi de la lutte dans les entreprises un enjeu central, pour lequel l'unité doit être recherchée à tout prix, et ils situent l'objectif stratégique dans le changement des rapports de propriété, qui est à la croisée de la politique et de l'économie, mais qui ne peut pas découler de la seule activité parlementaire.

Les marxistes révolutionnaires sont tout à fait en phase avec l'hostilité de la Charte d'Amiens vis-à-vis de l'État. Par exemple, le Programme de transition (Trotski) fixait l'objectif de lutter « implacablement contre toutes les tentatives de soumettre les syndicats à l’Etat bourgeois et de lier le prolétariat par « l’arbitrage obligatoire » et toutes les autres formes d’intervention policière, non seulement fasciste mais aussi « démocratiques »

En revanche, la volonté d'indépendance vis-à-vis des partis peut causer des frictions avec les militants cherchant à influencer la base des syndicats. De fait, c'est sur ce point que le reste de l'Internationale socialiste s'est montrée alors le plus critique du mouvement ouvrier français. Au congrès international de 1907 (Stuttgart), la question des rapports syndicat-parti fut débattue. Lénine relate que :

« la majorité de la délégation française s’employèrent à l’aide d’arguments assez malheureux à justifier une certaine limitation de ce principe en se référant aux particularités de leur pays. Mais l’écrasante majorité du congrès se prononça pour une politique résolue d’union de la social-démocratie et des syndicats. (...) la question s’est trouvée, au fond, posée de la façon suivante : neutralité ou relations toujours plus étroites des syndicats avec le parti ? Le congrès socialiste international (...) s’est prononcé en faveur du rapprochement entre les syndicats et le parti. (...) En évitant toute imprudence, toute précipitation et tout faux pas tactique, nous devons travailler inlassablement au sein des syndicats afin de les rapprocher sans cesse du parti socialdémocrate. »[7]

Cette question est devenue beaucoup plus aigüe à partir de 1914. Lorsque la guerre éclate, l'écrasante majorité des directions du mouvement ouvrier, que ce soit les organisations formellement « marxistes » ou la CGT formellement syndicaliste révolutionnaire, se rangent dans l'Union sacrée. Les dirigeants socialistes réformistes et les dirigeants syndicaux se sont trouvés de facto très proches idéologiquement. Léon Jouhaux, leader de la CGT, devient « délégué à la Nation », loin de la sacro-sainte « indépendance syndicale ».

A l'inverse, le mouvement communiste s'est construit sur une critique radicale de la trahison des directions réformistes, dont les directions syndicales sont un élément central. L'Internationale communiste a défendu l'idée que cela découlait d'un phénomène de bureaucratisation structurel, et qu'il fallait s'appuyer sur les éléments combatifs des syndicats (plutôt dans la base) contre les bureaucrates. Par conséquent, il faut mener une lutte coordonnée au sein des syndicats, ce qui commençait par créer des « fractions » ou « noyaux » communistes.

Certains dirigeants syndicaux ont alors utilisé la Charte d'Amiens pour s'opposer à l'influence communiste. Dans ce nouveau contexte, cette utilisation devenait de plus en plus hypocrite, étant donné que ces mêmes dirigeants étaient eux-mêmes de moins en moins « indépendants » de l'État bourgeois, et n'invoquaient l'indépendance syndicale que contre des militants défendant l'indépendance de classe.

Par ailleurs, une autre critique d'ordre stratégique peut être faite à l'esprit de la Charte d'Amiens, celle qui peut être faite au syndicalisme révolutionnaire en général. Si la CGT avait continuer d'appliquer à la lettre la charte, cela aurait impliqué une sélection stricte des membres à l'entrée, ce qui aurait considérablement limité la taille du mouvement, étant donné que l'objectif collectiviste ne convainc qu'une petite partie de la classe ouvrière (en temps normal). La CGT aurait donc été comparable à la CNT (française), et il aurait manqué une force plus massive pour des luttes plus immédiates (de façon plus réaliste : une autre organisation aurait pris cette place). C'est pour cela que les marxistes défendent la séparation fonctionnelle entre parti (« avant-garde ») et syndicats (jouant un rôle de front unique durable).

Cette complexité fait que de débats continuent à avoir lieu sur la Charte d'Amiens. Par exemple, lors de la création du NPA. Certains ont affirmé se « réclamer de la tradition de la Charte »[8], d'autres qu'elle était un document réformiste.[9]

3.2 Les anarchistes[modifier | modifier le wikicode]

De leur côté les anarchistes n'étaient pas non plus unanimes sur le syndicalisme révolutionnaire. Au Congrès anarchiste international d'Amsterdam en 1907, les dissensions sont visibles, opposant en partie Errico Malatesta et Pierre Monatte[10]. Ainsi, Malatesta conteste au syndicalisme la prétention de résoudre à lui seul le problème social :

« Le syndicalisme n'est et ne sera jamais qu'un mouvement légalitaire et conservateur, sans autre but accessible — et encore ! — que l'amélioration des conditions de travail. »
Il conclut : « L'anarchiste qui a accepté d'être le fonctionnaire permanent et salarié d'un syndicat est perdu pour l'anarchisme. »

À quoi Monatte répliqua que si « L'anarchie [était le] but final », il était nécessaire de faire du syndicalisme l'outil de transformation sociale « parce que les temps [avaient changé] » et qu'il fallait donc « [modifier la] conception du mouvement et de la révolution »[11].

On retrouvera aussi ces divisions au sein du mouvement anarchiste espagnol, entre < <communaliste s>>te« < industrialiste» >, même si les deux courants restent unis dans la CNT.

C'est cette opposition à laquelle fait référence la CNT-AIT quand elle dénonce ce texte comme une illusion mortelle pour le mouvement révolutionnaire : pour elle, faire du syndicat l'avant-garde du mouvement ouvrier tout en prônant une neutralité politique, c'est justement abandonner les ouvriers[12].

3.3 Syndicats se réclamant de la Charte d'Amiens[modifier | modifier le wikicode]

En France, la CGT, FO, l'UNSA, l'Union syndicale Solidaires, la CNT, la FSU, l'UNL, l'UNL-SD ou l'UNEF se revendiquent toujours de la Charte d'Amiens[13],[14]. La plupart ont cependant abandonné son contenu révolutionnaire, du fait de la bureaucratisation de l'appareil, et de son adaptation à une action prolongée dans un contexte non révolutionnaire.

La CFTC reconnaît l'apport de la charte d'Amiens mais sans s'en réclamer[15]. La CFDT considère que « toutes les centrales syndicales françaises se déclarent dans l'esprit de la Charte d'Amiens ».

4 Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. Le syndicalisme révolutionnaire, la charte d’Amiens et l’autonomie ouvrière
  2. Nicolas Inghels, Approche épistémologique de l'anarchisme. Petite contribution à l'étude du mouvement anarchiste, Institut d'histoire ouvrière, économique et sociale, 2006, texte intégral.
  3. Becker J-J., Candar G., Histoire des gauches en France, Éditions La découverte, 2005.
  4. Voir le chapitre 1 de Histoire des syndicats (1906-2010), Dominique Andolfatto et Dominique Labbé, Seuil, 2011, 2e édition.
  5. Bibliothèque Nationale de France, NUMM- 110952, p. 187
  6. Friedrich Engels, Lettre à E. Bernstein, 2 novembre 1882
  7. Lénine, Le congrès socialiste international de Stuttgart (Kalendar dlya vsekh, 1908), septembre 1907
  8. La Commune, La Charte d'Amiens : un acquis à défendre, 2 novembre 2010
  9. Charte d’Amiens, « indépendance syndicale » : peut-on s’en réclamer ?
  10. Compte-rendu analytique des séances du congrès anarchiste tenu à Amsterdam, août 1907, Paris, La publication sociale,
  11. Daniel Guérin, L'anarchisme, Paris, Gallimard, , p. 92-93.
  12. La charte d’Amiens est morte…
  13. Leila Soula, « La Charte d’Amiens : mythe et réalités… », sur Quefaire, (consulté le 26 août 2015)
  14. Ferdinand Bardamu, « Michel Mathurin - Et pourtant, ils existent », (consulté le 16 octobre 2016)
  15. « L'enseignement de la Charte d'Amiens, cent ans après », sur CFTC, (consulté le 26 août 2015)

Liens externes