Domination par la dette

Les pays impérialistes exercent une domination par la dette publique sur de nombreux pays du monde.
Domination par la dette[modifier | modifier le wikicode]
Processus d'endettement[modifier | modifier le wikicode]
Les pays pauvres ont structurellement besoin d'emprunter aux pays impérialistes pour assurer leur développement, même si cette nécessité varie au cours du temps.
Après la révolution haïtienne (1791-1804), la France impose à la jeune république d'Haïti le paiement d'une « indemnité » colossale de 150 millions de francs-or pour dédommager les anciens colons. Cette dette, qui ne sera totalement remboursée qu'en 1947, a fonctionné comme un véritable garrot financier, empêchant le développement du pays et préfigurant les mécanismes de domination du néocolonialisme financier.
Après la Seconde guerre mondiale, les États d'Afrique et d'Asie nouvellement indépendants, et les États d'Amérique du Sud, sont nombreux à mettre en place des politiques développementistes, basées sur un fort interventionnisme et protectionnisme, (souvent dirigés soit par des mouvements « communistes » - en général des partis nationalistes teintés de stalinisme, soit par des régimes inscrits dans le mouvement des non-alignés). Mais des les années 1980, ils ont tendance à tous subir une crise de la dette, y compris les pays qui avaient eu les politiques les plus « libérales ».[1][2]
En réalité, au delà des spécificités de chaque pays, c'est aussi le fruit d'une transmission de la crise du centre capitaliste (le taux de profit avait baissé durant les années 1960) vers la périphérie, par différents moyens :
- la crise au Nord a poussé les entreprises à se consolider à l'international et à exporter davantage dans le monde, accentuant les mécanismes d'échange inégal ;
- la baisse de rentabilité dans l'économie réelle a renforcé la financiarisation (d'autant plus que les pétrodollars affluaient dans les années 1970), et l'intérêt des financiers a poussé à la dérégulation des mouvements de capitaux, ce qui a facilité les prêts risqués, notamment au Sud.
Ponction financière et paupérisation[modifier | modifier le wikicode]
L'écrasante majorité des pays pauvres se retrouvent piégés par la dette, qui ne peut jamais être remboursée.
Rapidement par la suite, les taux d'intérêts se sont envolés (passant souvent de 7% à près de 18%), forçant ces mêmes pays à s'endetter à nouveau ne serait-ce que pour payer les intérêts de la dette...
On estimait la dette du "Tiers-Monde" en 1977 à 77 milliards de dollars. En 1980, elle était à 567 milliards, en 1986 à 1086 milliards, en 1995 à 1520 milliards... Ce mécanisme d'usure est tel que ces pays ont déjà virtuellement payé plusieurs fois le montant de leur dette initiale : entre 1980 et 1992, ce sont 1 672 milliards de dollars qui ont été versés, pour une dette qui s'élevait en 1980 à 567 milliards...
Les conséquences internes à ces pays sont évidemment nombreuses. Il existe mille liens entre la domination à l'échelle des États, et celle qui soumet de millions de prolétaires ou de paysans à de riches intermédiaires. Globalement, le renforcement de la pression néocoloniale a conduit à des désastres sociaux innombrables : eau inaccessible[3], dégradations de la santé[4], renvoi des femmes vers le foyer[5]... Cette « libéralisation » piétine concrètement la liberté de millions d'être humains.
Pouvoir de "négociation"[modifier | modifier le wikicode]

L'essor technologique de l'Europe et des États-Unis leur a assuré une supériorité à la fois économique et militaire. La supériorité militaire a été utilisée comme moyen de pression supplémentaire pour exiger le recouvrement de dettes. Le développement d'une marine militaire a entraîné dès le 19e siècle ce que l'on a appelé la « diplomatie de la canonnière » : des bombardements de côtes depuis la mer, pour imposer des conditions un pays dominé. Cet usage de la force a été largement utilisé pour réclamer des dettes.
En 1881, la France impose militairement un protectorat à la Tunisie, qui était affaiblie notamment par sa dette. En 1882, c'est l'Égypte lourdement endetté, et qui tentait de refuser de payer, qui est envahie par les troupes britanniques (ce qui est le coup d'envoi de la course à l'Afrique).
A partir de la crise vénézuélienne de 1902-1903, le recours à l'arbitrage a commencé à devenir une norme avant le recours à la force.
En 1993, le Vietnam négocie sa réintégration du marché mondial. Les États-Unis réclament alors le paiement de la dette de l'ancien Vietnam du Sud (c'est à dire le gouvernement fantoche géré par les États-Unis eux-mêmes) qui venait des achats d'armements aux États-Unis pour détruire le Vietnam...
En 1995, Chirac, sur proposition du CNPF (patronat français), propose à 4 pays (Cameroun, Gabon, Côté d'Ivoire, Congo) d'échanger leur dette contre des prises de participation dans les multinationales françaises. Grâce à la véritable laisse que représente la dette, l'impérialisme français est en mesure de pousser ses néocolonies à financer ses patrons...
Durant l'"Algérie française", Total avait installé de nombreux puits de pétrole, qui ont été expropriés lors de l'Indépendance algérienne. Cela représentait effectivement un affaiblissement partiel des intérêts de cette multinationale. Or, en 1996, l'Algérie endettée "rend" à Total ces mêmes puits, en échange de paiements de parts de la dette publique.
Plans d'ajustement structurels[modifier | modifier le wikicode]
Dans les années 1970-1980, les vieux pays impérialistes vont plus agressivement chercher à pénétrer les marchés des pays décolonisés dans l'après-guerre.
Les institutions mondiales dominées par les impérialistes, comme la Banque mondiale et le FMI, vont conditionner leurs prêts à des réformes de libéralisation (plans d'ajustement structurels). L'OMC va quant à elle combattre les droits de douane partout dans le monde. Cela va être justifié par l'idéologie néolibérale qui devient alors hégémonique. En dernière instance la raison est le ralentissement économique du capitalisme (lié à la baisse des taux de profit).
La dette des pays du Sud a explosé dans les années 1980, ce qui les pousse régulièrement à demander des prêts au FMI, qui impose à nouveau des plans d'ajustement structurels, alimentant le cercle vicieux.
Par ailleurs le développement relatif de ces pays avait parallèlement fait émerger des classes bourgeoises plus fortes, qui ont pris le dessus et profité du tournant néolibéral pour tourner le dos à la politique « interclassiste », et entreprendre une liquidation des mesures sociales et économiques qui entravaient son enrichissement. Elles ont alors souvent repris le rôle typique de bourgeoisies compradore.
Un livre qui a eu beaucoup de succès aux États-Unis, Confessions of an Economic Hit Man, décrit ce mécanisme bien réel de domination par la dette, mais l'enrobe malheureusement d'éléments de complotisme.
Indicateurs économiques[modifier | modifier le wikicode]
Dette extérieure[modifier | modifier le wikicode]
La dette extérieure désigne l'ensemble des dettes qui sont dues par un pays, État, entreprises et particuliers compris à des prêteurs étrangers.
Elle ne peut pas être vue comme un indicateur de domination en tant que tel, notamment parce que la dette extérieure tend globalement a augmenter pour tous les pays capitalistes depuis le tournant néolibéral, qui a engendré une situation dans laquelle les États et les entreprises se sont de plus en plus endettés, notamment auprès de financiers, pour maintenir un niveau de consommation et d'investissements important (alors que les taux de profits sont moins élevés que dans l'après guerre). Pour les pays riches, à commencer par les États-Unis qui sont très endettés, cette dette ne pose du tout les mêmes risques de domination que pour les pays pauvres.
Néanmoins, même des pays riches peuvent être touchés par des crises de la dette, comme l'a montré la crise de la zone euro (2009-2017), qui a frappé plus durement les pays de la périphérie de l'UE (Grèce, Irlande, Portugal...) et les a obligé à appliquer des politiques plutôt décidées par la France et l'Allemagne.

En 2023, 31% de la dette du gouvernement fédéral des États-Unis était détenue par des non résidents.[6]
En France, la part de la dette publique détenue par des non résidents est passée de 28% fin 1999 (avant la création de la zone euro) à 71% fin 2009, puis à 53% en 2023.[7]
Exemples[modifier | modifier le wikicode]
Pays Pauvres Très Endettés[modifier | modifier le wikicode]
En 1996, le FMI et de la Banque mondiale ont lancé un programme intitulé « Pays Pauvres Très Endettés », officiellement pour aider ces pays.

- Pays susceptibles de recevoir un allègement complet de dettes.
- Pays susceptibles de recevoir un allègement partiel de dettes.
- Pays éligibles pour l'aide mais ne satisfaisant aux conditions.
Entre pays du Nord[modifier | modifier le wikicode]
Même si cela n'a pas du tout la même ampleur, des mécanismes de domination existent entre pays du Nord. Par exemple, la crise de la dette en zone euro a révélé un antagonisme entre cœur de la zone euro (Allemagne, France) et périphérie fragilisée (Grèce, Portugal, Irlande, Italie...).
Ainsi on peut distinguer les impérialistes :
- Les États-Unis détiennent les deux tiers environ de leur dette publique.
- L'intégration européenne et de l'euro est forte sur le plan financier, ce qui pousse aux prêts mutuels entre capitalistes de l'UE. 60 % de la dette de la France et de l'Allemagne sont détenus en Europe.[8]
- La dette publique du Japon est détenue très majoritairement par des japonais.
De l'autre côté :
- La Grèce ou le Portugal ont une dette majoritairement située à l'étranger.
Positions politiques[modifier | modifier le wikicode]
Dette du "Tiers-Monde"[modifier | modifier le wikicode]
Ce mécanisme provoque de tels dégâts qu'il n'est pas totalement passé sous silence dans le monde politique et journalistique. On l'évoque de temps à autre sous le nom de dette du "Tiers-Monde". Lorsque la gauche bourgeoise évoque ce problème, elle le présente comme une "malheureuse faiblesse" qui frapperait les pays "en voie de développement", mais surtout pas comme un processus de domination. Tout ceci est bien logique, puisque les partis comme le PS tiennent aussi de temps à autre les rennes de la machine néocoloniale et impérialiste, et n'ont aucune intention de l'enrayer.
Ceci étant dit, il faut se garder d'un schéma Nord-Sud simpliste : l'Union Européenne elle-même est constitué d'un cœur de puissants impérialismes, France, Allemagne, Grande-Bretagne, Bénélux, et d'une périphérie qui s'avère de plus en plus victime de la crise (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne... - les fameux "PIGS").
Lutte communiste[modifier | modifier le wikicode]
Face à la question de la dette, les communistes révolutionnaires adoptent deux revendications symétriques :
- au sein des pays endettés : la répudiation de la dette (comme le fit notamment la Russie révolutionnaire en 1917)
- au sein des pays détenant une grande part des dettes étrangères : l'annulation de la dette (ce qui un internationalisme direct et concret)
Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]
- Le libéralisme. Dossier ROUGE n°1688, mai 1996
- Wikipédia, Dette du Tiers-Monde, Dette odieuse, Plans d'ajustement structurels
- ↑ Rebecca Simson, Les décennies perdues de l’Afrique, 1974-1994, Université d’Oxford, 2023
- ↑ José Antonio Ocampo, « The Latin American Debt Crisis in Historical Perspective », dans Life After Debt: The Origins and Resolutions of Debt Crisis, Palgrave Macmillan UK, 2014
- ↑ Cf. Guerre de l'eau (Bolivie) en 2000
- ↑ Nicholas Bakalar, Rise in TB Is Linked to Loans From IMF, The New York Times, 22 July 2008
- ↑ Mohanty, Chandra Talpade (January 2003). "'Under Western Eyes' Revisited: Feminist Solidarity through Anticapitalist Struggles". Signs: Journal of Women in Culture and Society. 28 (2): 499–535.
- ↑ Congressional Research Service, Foreign Holdings of Federal Debt, June 18, 2024
- ↑ Vie Publique, Dette publique : qui détient la dette française ?, 12 juin 2024
- ↑ Le Monde, Qui détient la dette de la France ? , 2011