Interclassisme

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Défendre ou non une approche interclassiste du féminisme fait partie des questions stratégiques qui ont beaucoup divisé le féminisme et la gauche.

Un dit d'un sujet qu'il est interclassiste s'il est indépendant de la division en classes sociales.[1] On peut aussi parler d'organisation interclassiste pour une organisation qui fait le choix conscient ou non d'ignorer la division de classes.[2]

Aucun sujet de société n'est purement interclassiste en soi. L'idéologie dominante a un intérêt évident à nier la lutte des classes, et à prôner une vision interclassiste de tous les sujets. Néanmoins beaucoup de sujets ne sont pas réductibles non plus à des questions de classe, et dans ces conditions ce sont des questions tactiques et stratégiques qui se posent : faut-il faire des organisations interclassistes (par exemple féministes, écologistes, etc.) pour défendre certaines causes plus efficacement ?

1 Exemples de débats[modifier | modifier le wikicode]

1.1 Féminisme [modifier | modifier le wikicode]

L'oppression des femmes concerne a priori toutes les femmes, et abstraitement, le féminisme peut donc être considéré comme une question interclassiste. Ce d'autant plus que cette oppression est antérieure au capitalisme, et certainement antérieure à la division de la société en classes.

Cependant il est évident que toutes les femmes ne subissent pas la même oppression en fonction de leur classe, ni qualitativement ni quantitativement. Dans l'Antiquité, la condition d'une femme esclave était très différente de la condition d'une femme citoyenne, de même qu'aujourd'hui, une femme ouvrière ou paysanne vit une réalité très différente de celle d'une femme PDG.

Tout ceci peut engendrer des mouvements de femmes très différents, entre :

  • des mouvements des femmes populaires, par exemple pour réclamer du pain ou la paix de façon plus ou moins révolutionnaire (en 1789, durant la Commune ou encore en Octobre 1917),
  • des mouvements de femmes bourgeoises voulant simplement conquérir la parité parmi les politiciens professionnels ou les capitalistes.

Historiquement, la première vague du féminisme a d'abord mobilisé des femmes bourgeoises, notamment pour conquérir le droit de voter et d'être élues, à une époque où le suffrage universel masculin n'était pas encore acquis partout, et où plus fondamentalement, le mouvement ouvrier subissait la même oppression quel que soit le parti bourgeois au pouvoir. Le mouvement socialiste de la Deuxième internationale soutenait également le vote des femmes, mais globalement, se tenait à l'écart du mouvement féministe dominante (refusant même souvent l'étiquette « féministe »).

Lors de la deuxième vague du féminisme des années 1970, un mouvement plus autonome des femmes a émergé. Même si celui-ci était clairement à gauche, il entrait souvent en conflit avec les organisations de gauche traditionnelles. Certaines théoriciennes du féminisme radical, comme Christine Delphy, ont assumé vouloir constituer un mouvement interclassiste de femmes, considérant que le patriarcat était l'ennemi principal, et que les femmes bourgeoises étaient aussi dominées par leurs maris.

🔍 Pour plus de détails, voir : Féminisme socialiste.

1.2 Racisme[modifier | modifier le wikicode]

Le Black Panther Party est un exemple de mouvement antiraciste refusant l'interclassisme.

De façon assez analogue au féminisme, le développement de mouvements antiracistes a posé la question des rapports avec la lutte des classes. Aux États-Unis, une organisation comme la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) est dominée par une vision aveugle à la classe, et qui de fait donne un rôle dirigeant aux Noir·es bourgeois. A l'inverse, une organisation comme le Black Panther Party des années 1960-1970 en est venue à défendre une vision mettant la lutte des classes au centre, recherchant l'alliance avec les prolétaires blanch·es.

1.3 Intersectionnalité[modifier | modifier le wikicode]

La diffusion de la notion d'intersectionnalité à la fin du 20e siècle a ajouté de la matière à débat au sein des organisations de gauche, particulièrement parmi les marxistes.[3][4][5] Elle a souvent été mobilisée pour justifier la légitimité d'organisations autonomes, que ce soit féministe, antiracistes, LGBTI, etc. Un des arguments étant que les organisations de gauche étant dominées par des hommes hétérosexuels blancs (dans les pays occidentaux), elles ont des biais et ont structurellement tendance à délaisser certaines luttes, ce qui peut en retour empêcher la réalisation d'une réelle unité de classe.[6][7] D'autres ont critiqué la notion d'intersectionnalité comme étant interclassiste et intrinsèquement liée à une dérive postmoderne invisibilisant les classes sociales[8], ou mettant sur le même plan une oppression vécue et une exploitation économiquement plus objectivable.[9]

1.4 LGBT[modifier | modifier le wikicode]

Depuis ses origines, le mouvement lesbien, gay, bi et trans (LBGT) penche plutôt à gauche. Mais dans les pays dans lesquels des avancées ont eu lieu dans l'acceptation de ce qui sort de l'hétéronormativité, des courants plus mainstream se sont recentrés et sont devenus interclassistes.

Les grandes marches des fiertés ont vu apparaître de plus en plus de chars d'entreprises affichant leur sponsoring par pinkwashing, voire des cortèges de courants de centre droit, des cortèges d'associations de policiers LBGT... Et en effet, en première approche, la défense du droit à avoir un genre ou une orientation sexuelle plus libre peut sembler indépendante des positions sur la lutte des classes.

Mais toute une frange du mouvement LBGT soutient que ce n'est pas un hasard si la droite conservatrice sur le plan des libertés individuelles recoupe largement la droite qui s'oppose à toute redistribution des richesses.

1.5 Écologisme [modifier | modifier le wikicode]

On peut distinguer deux tendances dans les mouvements écologistes :

  • l'une, interclassiste, qui va présenter dans son analyse les problèmes écologiques comme « causés par l'humanité en général », et appeler à des actions « citoyennes » et mettant sur le même plan tout type de « bons gestes » (faire pipi sous la douche, recycler ses déchets et faire du covoiturage) ;
  • l'autre qui va insister sur la responsabilité structurelle du capitalisme et de la classe dirigeante, parce que le mode de vie des riches pollue bien plus que le mode de vie des pauvres (la consommation d'eau d'un golf rend dérisoire nos petites économies d'eau...), et surtout parce que c'est la course au profit que se livrent les capitalistes qui entraîne la société entière dans le productivisme et le consumérisme (eux qui font des produits jetables, eux qui vendent des voitures et des avions et font des publicités rendant cela désirable...).

A ses origines, le mouvement écologiste était plutôt marginal et associé à la gauche, ce qui ne le rendait pas automatiquement « lutte de classe », mais facilitait les passerelles (les réactionnaires aux États-Unis ont de longue date associé l'écologie au spectre communiste). En devenant plus mainstream, l'écologie politique a eu tendance à devenir plus centriste, même si encore aujourd'hui son centre de gravité reste à gauche.

Le débat continue à avoir lieu, entre ceux qui défendent une vision interclassiste et ceux qui défendent une vision marxiste[10][11](même parmi les réformistes[12]).

1.6 Mouvements sociaux[modifier | modifier le wikicode]

Certains marxistes ont décrit le mouvement des gilets jaunes de 2019 comme interclassiste.[13]

Plus rarement à gauche, on peut trouver des utilisations du terme interclassiste dans un sens positif, signifiant lien entre milieux populaires et milieux intellectuels de gauche, ou milieux petit-bourgeois.[14][15][16]

1.7 Nationalisme[modifier | modifier le wikicode]

Sur le drapeau de la République populaire de Chine, les 4 petites étoiles représentent l'alliance de 4 classes : prolétaires, paysans, petite bourgeoisie, capitalistes patriotes.

Le nationalisme a par définition une tendance à être interclassiste, puisque mettre en avant « la Nation », c'est mettre en avant un point commun à des groupes de différentes classes, tout en opposant potentiellement ce bloc national à des ennemis intérieurs ou extérieurs.

Le contenu social du nationalisme dépend cependant largement du contexte historique. Par exemple pendant la Révolution française, l'idée de Nation a été mise en avant par les révolutionnaires et les classes populaires, tandis que les royalistes faisaient appel à l'aide des monarchies étrangères, et voyaient le fondement du pouvoir dans le droit divin de familles royales plutôt que dans la souveraineté populaire.

Mais dans les siècles qui ont suivi, les différentes bourgeoisies nationales ont quasi systématiquement récupéré l'idée de nation (chacune derrière son propre roman national) et l'ont massivement utilisé pour attaquer le mouvement socialiste (accusé de diviser le pays par la lutte des classes, et de le trahir par son internationalisme).

Ainsi la droite met souvent en avant un discours interclassiste de défense de la compétitivité, censé unir patrons et travailleur·ses derrière un effort pour un intérêt commun... Ce discours est souvent tenu par les tenants du libre-échange puisque la mondialisation rend la compétitivité d'autant plus pressante. Mais les courants qui mettent en avant le protectionnisme au nom des « intérêts nationaux » sont tout aussi interclassistes.[10]

Le populisme de gauche, s'il est moins directement nationaliste et plus progressiste, est aussi critiqué comme interclassiste par de nombreux marxistes.[17]

1.8 Social et sociétal[modifier | modifier le wikicode]

Parfois, la distinction est faite entre :

  • une question sociale, signifiant une question de classe
  • une question sociétale, signifiant une question interclassiste

Mais cette distinction est loin de faire l'unanimité.

2 Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. Définition de interclassiste sur lalanguefrancaise.com
  2. Définition Larousse « interclassiste »
  3. Irène Pereira, Réflexions épistémologiques sur la notion d’intersectionnalité à partir de l’étude de débats militants dans la gauche radicale française, Université de Rouen Normandie, Janvier 2013
  4. Aurore Lancereau, L’intersectionnalité est-elle soluble dans le marxisme ?, NPA, avril 2021
  5. Josefina L. Martínez, Marxisme et intersectionnalité, quels combats contre les oppressions et l’exploitation, Révolution permanente, Novembre 2022
  6. Tendance Claire, L’intersectionnalité, un enjeu pour une organisation communiste révolutionnaire inclusive, 26 septembre 2016
  7. Sharon Smith, A Marxist case for intersectionality, International Socialist Organization, August 2017
  8. Anticapitalisme & Révolution, À propos de l’« intersectionnalité » - Pour une approche de classe du combat contre les oppressions, Janvier 2017
  9. Barbara Foley, Intersectionality: A Marxist Critique, Science & Society, pp. 269-275, April 2018 (version modifiée et traduite en français sur marx21.ch)
  10. 10,0 et 10,1 Quatrième internationale, La destruction capitaliste de l’environnement et l’alternative écosocialiste, 17e congrès mondial, 2018
  11. Union communiste libertaire, Stratégie : Dépasser l’écocitoyennisme et socialiser la production, février 2022
  12. Lutte des classes ou rassemblement interclassiste : deux stratégies pour une transition écologique, Revue Esprit, janvier 2024
  13. Bilan du mouvement des “gilets jaunes”: Un mouvement interclassiste, une entrave à la lutte de classe, Courant communiste international
  14. Reporterre, Écologie : « Les ruraux ont le sentiment qu’on leur donne des leçons », février 2026
  15. Le vent se lève, Pour un patriotisme vert, octobre 2019
  16. Yegg, Féminismes : Révolution !, Août 2021
  17. Les positions de Révolution Permanente pour le Congrès du NPA, janvier 2018