Conférences sur la libération des femmes

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Présentation du recueil Conférences sur la libération des femmes, d'Alexandra Kollontaï.

-> Epub disponible ici

En 1921, Alexandra Kollontaï, figure du Parti Bolchévique, ex-première femme commissaire du peuple à l'Assistance Sociale, tient une série de conférence à l'université de Sverdlov aux jeunes recrues féminines du Parti. Elle réunit ses notes ainsi que les compte-rendus sténographié en 1926 afin d'en faire un livre. Elle rédige le tout sous une forme cohérente, mais sans anachronisme. Son travail doit rester égal aux conditions temporels de leur première présentation. Aucun élément postérieur à ceux de 1921 ne seront ajoutés. Elle insiste dessus, à la fois pour garder un intérêt et une cohérence historique, mais aussi pour mieux observer les contrastes avec les époques ultérieures.

Bien qu'adressé à un public fréquentant une université, les conférences de Kollontaï sont accessibles via la simplicité du langage utilisé et la clarté des idées exprimées. C'est une œuvre synthétique, quoiqu'imparfaite, de la pensée féministe de Kollontaï. Une bonne entrée en matière en somme pour toute personne voulant approfondir la question.

1 Thèses de l'auteur[modifier | modifier le wikicode]

S'adressant à des étudiantes aspirantes à travailler dans le social et notamment auprès des femmes ouvrières et paysannes, l'objectif de ce cycle de 14 conférences de Kollontaï pourrait se résumer à ceci : répondre au fatalisme des femmes populaires, casser l'idée de leur infériorité, remettre en question leur place traditionnelle a travers l'étude matérialiste de l'histoire de la place des femmes.

Principalement, nous pourrions résumer le fil conducteur des conférences par ceci : la place et le statut de la femme dans la société dépend de son importance dans la production. C'est en vertu de la possibilité d'implication des femmes dans la production qu'elles sont plus ou moins bien considérées en fonction des époques, sociétés, modes de productions, événements historiques.

Kollontaï définit la différenciation essentielle de la femme à partir de sa donnée biologique particulière : elle porte la responsabilité de la reproduction de l'espèce. Cette différenciation explique la place particulière de la femme à toute les époques, et aussi la possibilité de son émancipation via un traitement équitable de sa particularité.

Cette première conférence qu'elle ouvre en introduisant son fil conducteur se poursuit en prenant pour exemple les âges les plus reculés (dénommé « communisme primitif » chez les marxistes) de l'humanité qui permettent à Kollontaï de justifier que la femme n'a pas toujours été subordonnée à l'homme, voire que le rapport pouvait être inverse. Au départ, hommes et femmes sont égaux physiquement, égalité contrainte pour survivre en milieux hostile. La maternité est un handicap et les femmes enceintes peuvent être abandonnées ou perdre leur bébé ; expliquant ainsi la faible croissance démographique sur plusieurs millénaires.

Le changement s'opère avec une transformation des conditions climatiques, séparant l'humanité en deux types de producteurs : éleveur et agriculteur. Les premiers seront derechef des sociétés patriarcales, les femmes restant avec les bêtes qu'elles traient et considérées comme source de production secondaire, a contrario de l'homme qui capture les bêtes, source première. Les seconds verront se perpétuer une forme d'égalité, sinon un matriarcat. En se posant à des endroits réguliers, les femmes découvrent les caractéristiques des plantes, donc l'agriculture. Les hommes découvrent le feu et l'utilité pour se protéger des menaces extérieures, mais ce sont les femmes qui maîtrisent l'art de son contrôle quand les hommes partent en chasse.

2 Balayage historique[modifier | modifier le wikicode]

Le développement économique et des biens matériels va donner naissance à la propriété privée et à un nouveau mode de production. Avec la naissance de la propriété privée, c'est la cellule familiale qui éclot – précédemment tous les individus, hommes comme femmes, appartenaient à la tribu ; il y avait à la base une égalité entre l'homme et la femme, sans asujettissement particulier. Dorénavant la femme est liée à l'homme. Via l'introduction de l'esclavagisme, nouveau mode de production, la main d'oeuvre esclave devient plus rentable que la femme qui voit sa place reléguée peu à peu au sein du foyer, aux gosses et aux fourneaux. Ici s'opère un renversement de valeur : ce n'est plus la catégorie d'individus qui produit le plus avec ses mains qui dominent la société, mais celle qui sait le mieux gérer ceux qui produisent les richesses et qui rend le plus de service à l'État et à son sommet (le cas des citoyens grecs par exemple).

Les sociétés esclavagistes ne tiendront pas à l'invasion d'autres civilisations, les tensions maîtres/esclaves mettant à mal leur capacité à se défendre. Suivra l'instauration d'une société féodale avec une économie d'autosubsistance où tout est produit sur place et très peu d'échanges extérieurs. Ici la société est divisée en plusieurs classes hiérarchiquement ordonnées. D'abord celle des seigneurs et propriétaires terriens. La femme de ceux ci est respectée par tous les subordonnés. Elle gère les affaires du château et du territoire, ainsi que la justice, en l'absence de son mari. Cependant, son mari a tous les droits sur elle. Dans les bourgs, la femme est aussi respectée, car elle aide souvent son mari dans la confection de produits artisanaux. Mais là encore l'assujetissement dans la sphère privée est totale. Même chose coté paysannerie, même si l'égalité est légale car « sans-droit ».

Le développement du commerce va contribuer au développement d'un marché du travail sujet aux fluctuations de l'offre et de la demande. Les femmes, au départ participant pleinement à la production artisanale, vont s'en retrouver de plus en plus exclues pour concurrence déloyale (elles coûtent moins cher). Bien que ne concernant qu'une minorité de femmes cette tendance va se développer sur les siècles suivants tant dans les manufactures que dans les usines. Le manque de formation et d'éducation vont également les pousser dans les emplois les moins qualifiés.

3 La « question des femmes »[modifier | modifier le wikicode]

L'implication croissante des femmes dans la vie productive finit par poser la « question des femmes ». Elles participent à la production comme les hommes sans posséder aucun de leurs droits. C'est ici que le féminisme prend forme en tant que mouvement autonome et se scinde finalement en deux entre un féminisme bourgeois et un féminisme de lutte de classe.

Le féminisme bourgeois s'appuie sur les changements de législation, la reconnaissance des droits, l'égalité homme-femme. Si les femmes produisent, elles devraient pouvoir bénéficier des mêmes droits que les hommes : investir des métiers qui leur sont encore interdits, droit de vote, etc. Pour Kollontaï, même si ces revendications s'avèrent en certaines circonstances positives, elles sont aussi des impasses pour les femmes de la classe ouvrière. Les seules femmes que ces revendications arrangent totalement sont les femmes bourgeoises en revendiquant leur droit à l'éducation à l'égal des hommes, le droit de vote... Mais Kollontaï soutient qu'étendre l'égalité du travail aux femmes prolétaires serait réactionnaire et contre-productif car la femme prolétaire écoperait de la double besogne travail productif / travail improductif (privé).

Un féminisme prolétarien porte, pour Kollontaï, des revendications soutenables par la classe ouvrière dans son ensemble. Bien qu'elle ne crache pas sur les revendications démocratiques, elle constate que même si elles trouvaient une réponse positive, elles n'aideraient pas l'émancipation des femmes. A l'inverse le mot d'ordre « À travail égal, salaire égal » est pour elle porteur d'émancipation. Cette revendication définit la femme comme un individu autonome et non plus comme une extension du mari qui effectuerait un travail d'appoint.

D'autres revendications ouvrières sont par extension nécessaires à l'émancipation des femmes : le droit au travail, l'accès des postes, l'abolition du chômage. Tout ce qui favorise l'emploi de l'ensemble de la classe ouvrière lui est favorable. La femme, variable d'ajustement dans le marché du travail capitaliste, gagne a lutter contre le système économique, pour la révolution socialiste.

4 Les perspectives émancipatrices après Octobre[modifier | modifier le wikicode]

La 9e conférence est consacrée au travail des femmes durant la première guerre mondiale : les hommes étant partis au front, ce sont elles qui ont investi massivement la production, tant pour la vie quotidienne que des munitions, armes, vêtements... ceci au mépris même de leur particularité féminine menant à de fausses couches, des enfants morts-nés... une catastrophe sanitaire. Une fois cette guerre finie, elles sont licenciées en masse, pour reprendre les hommes, mesure visant à favoriser la paix sociale dans la situation d'agitation sociale importante suivant la Révolution russe.

Les 5 dernières conférences s'attachent tout particulièrement aux perspectives d'émancipation des femmes au sein de la nouvelle russie soviétique. La dernière conférence est cependant anachronique et essentiellement narrative sur la place centrale des femmes russes dans la guerre et la Révolution.

Les 4 autres conférences s'occupent d'expliquer les objectifs et expérimentation en cours. Fidèle à son axiome de départ, c'est en intégrant pleinement la femme à la production que l'on peut lui donner sa reconnaissance, tout en respectant ses particularités biologiques liées à la nécessité de reproduction de l'espèce. C'est en prenant en charge collectivement les taches privées, que l'on permet à la femme de s'intégrer à la production. L'éducation des enfants devient une affaire d'État via la création d'institutions éducatives ; le ménage s'industrialise via le développement de maisons communautaires ; les repas sont collectifs via la mise en place de cantines.

S'il existe une égalité de salaire formelle, Kollontaï insiste sur la nécessaire formation professionnelle des femmes qui ne peuvent dans la réalité obtenir en moyenne un salaire équivalent à celui des hommes car occupant des postes moins qualifiés.

L'institution du mariage réactionnaire se dissout pour laisser place à un mariage administratif avec peu de modalités et sans obligation de cohabitation. Sans intérêt privé ou d'héritage, le mariage d'intérêt disparaît également pour laisser place à des mariages d'amour, mais aussi à des divorces. Kollontaï effleure les modifications des mœurs et des rapports entre les sexes, bien que ces changements soient plus lents. Ces rapports visent à plus d'égalité. Égalité non encore acquise dans le cadre privé dans les rapports. Un certain moralisme peut encore être présent.

Enfin, l'égalité n'étant pas le critère valable de l'émancipation des femmes, puisqu'impasse dans le système capitaliste, c'est bien la reconnaissance de la maternité et des droits maternels qui permettent à la femme réellement son émancipation : par exemple les femmes enceintes prennent leurs congés 7 à 8 semaines avant d'accoucher (en fonction de leur métier) et le prolonge 7 à 8 semaines après (idem). Les crèches et maisons d'allaitement permettent à la femme de confier son enfant à la société en toute confiance et de pouvoir ainsi s'assurer une vie de travailleuse normale.

5 Critiques[modifier | modifier le wikicode]

À l'instar de l'introduction de Jacqueline Heinen[1], nous pouvons trouver Alexandra Kollontaï faible sur certains points.

D'abord les propos sur les taches domestiques font toujours de la femme la première à s'en occuper, même dans le cadre de « l'industrialisation » (socialisation) du travail domestique. Ce sont des « femmes de ménages salariées ». Jamais il n'est question de partage des taches entre hommes et femmes (salarié-e-s ou non). Ceci est expliqué en partie par la production industrielle dont la difficulté et la nocivité était incompatible avec la présence féminine dont le corps devait être protégé selon les critères de Kollontaï.

Les rapports hommes/femmes sont a peine effleurés selon l'angle de domination ou non-domination quotidienne, le patriarcat comme mode de pensée. Alors que Kollontaï a écrit de nombreux textes sur les rapports hommes/femmes et leur transformation, ces idées sont absentes. Il semble que pour ces conférences elle ait voulu rester dans la ligne majoritaire du parti par auto-discipline. Ainsi on ne trouvera ici pas de question sur la famille ou les relations entre les sexes, l'amour libre...

Nous terminons enfin sur les questions de productivité et de natalité. Kollontaï tient un discours offensif sur la productivité, expliqué par la pauvreté de l'État qui ne peut du coup mettre en place ses projets socialistes partout. Et la natalité par la pénurie chronique de main d'oeuvre.

6 Notes[modifier | modifier le wikicode]

  1. Cette introduction fait partie intégrante de l'édition La Brèche de 1978, mais absente de l'epub dont le texte est issu de la section française de marxist.org : https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1921/0a/kollontai_conf.htm. Bien que s'appuyant sur cette même édition, l'introduction n'y a pas été reproduite.