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Manifestation anarchiste à New York en 1914
L'anarchisme est, comme le marxisme, un mouvement radical et révolutionnaire. Avec les marxistes révolutionnaires, les anarchistes ont un certain nombre de points communs : ils sont révoltés contre la société pourrie que nous connaissons, ils affirment que la division en classes de la société n'est pas inévitable et éternelle, ils combattent les oppressions, il s'opposent à l'idée que les masses seraient par nature incultes et égoïstes, etc.

Mais que l'anarchisme poursuive des objectifs nobles n'implique pas qu'il se donne réellement les moyens de ses fins et qu'il soit autre chose qu'une impasse. Les marxistes estiment que les fondements théoriques de l'anarchisme sont entâchés de faiblesse qui conduisent en pratique à entraver la lutte de l'humanité pour son émancipation. Cet article constitue une présentation et une critique marxistes de l'anarchisme.

Les idées de l'anarchisme

Il existe plusieurs variétés d'anarchisme. Certains ont une vision de classe, d'autres pas. Certains croient dans l'efficacité de l'organisation politique, d'autres pas. Le rapport des anarchistes au syndicalisme varie selon les courants. Certains sont terroristes, d'autres pacifistes. Certains se revendiquent de Proudhon, d'autres de Bakounine, d'autres de Kropotkine... Par conséquent, l'anarchisme est une cible mouvante pour la critique. Malgré cette difficulté de méthode, il existe des constantes idéologiques qui permettent malgré tout de doter le mot anarchisme d'un contenu.

La vision anarchiste de l'Etat

Etymologiquement, le mot anarchie signifie "absence de pouvoir". Les anarchistes sont opposés à toute forme d'État et de gouvernement, car ils considèrent que tout État, c'est-à-dire tout corps spécial d'hommes et de femmes exerçant une autorité légale sur une société, est une forme d'oppression. Pour en finir avec l'oppression, pour atteindre la liberté, le pouvoir d'État doit céder la place à l'autogouvernement de la communauté (cf. autogestion).

On peut faire à cette conception une critique fondée sur le sens commun, c'est-à-dire sur l'idéologie bourgeoise dominante : une société sans État serait livrée à une guerre permanente de tous contre tous, il est naturel qu'un groupe d'individus domine les autres, etc. Cette critique est tout à fait fausse : l'anthropologie nous prouve que l'être humain peut vivre dans une société sans État et pourtant tout aussi organisée que la nôtre. Pendant des dizaines de milliers d'années (jusqu'à il y a 5 000 ou 2 000 ans), la société a vécu sans classe et sans Etat. Là où l'anarchisme s'embourbe, en revanche, c'est quand il s'agit d'expliquer comment se débarrasser de l'État.

Les anarchistes expliquent que l'État sera détruit au cours d'une révolution au cours de laquelle la classe ouvrière renversera les institutions de l'État comme l'armée, la police, les tribunaux, les institutions parlementaires, etc. Et de fait, toutes les grandes révolutions populaires du 20ème siècle ont donné lieu à des processus allant dans ce sens. Le problème est de savoir par quoi cet État doit être remplacé. Les anarchistes, se séparant du marxisme sur ce point, pensent que le vieil appareil étatique doit être immédiatement remplacé par une communauté sans État, ni gouvernement, ni autorité centrale.

Or si les révolutionnaires adoptaient une attitude conforme à ces principes, cela serait tout à fait désastreux, pour deux raisons :

  • ces principes ne prennent pas en compte la résistance des anciennes classes dominantes, qui ne reculent devant rien pour récupérer le pouvoir qu'elles ont perdus, qui seront aidées par les classes dominantes des Etats étrangers, qui saboteront l'économie, etc. Pour se défendre contre ces menées contre-révolutionnaires, le peuple a besoin de tribunaux révolutionnaires, d'une police, de prisons, etc., bref, d'un État révolutionnaire solide et coordonné ;
  • un État révolutionnaire est indispensable à l'établissement d'un nouvel ordre économique. Au cours d'une révolution, la société est encore divisée en classes, en fractions opposées les unes aux autres. Pour organiser l'économie dans son intérêt, la classe ouvrière, au lendemain d'une révolution, a besoin d'institutions qui représentant ses intérêts. Il faut aussi que des institutions prennent en charge le versement des allocations aux personnes qui en dépendent encore.

L'anarchisme est faible sur cette question. Il a un point de vue idéaliste : après la révolution, toutes les difficultés seront écartées par la seule force de la volonté pure des masses. C'est oublier que l'éveil politique et social des masses, pendant une révolution, ne peut pas être homogène. Pendant une révolution, il y a même des fractions de la classe ouvrière qui passent du côté de la contre-révolution. Pendant une grève, les travailleurs sont parfois obligés de protéger physiquement leur grève en installant des piquets de grève, pour décourager une minorité d'entre eux de saboter la grève en allant au travail. L'État révolutionnaire est en quelque sorte une forme plus élevée du piquet de grève.

À ces arguments, les anarchistes répondent souvent que le pouvoir corrompt, et qu'un État, même révolutionnaire, engendrerait inévitablement une élite privilégiée attachée au pouvoir. Or l'histoire enseigne que les travailleurs ont plusieurs fois réussi à mettre sur pied des organes de pouvoir révolutionnaires différents, par leur forme et par leur contenu, des anciennes formes de pouvoir d'État. Par exemple la Commune de Paris a établi que tous les fonctionnaires devaient être élus, révocables et payés comme un ouvrier. La forme du soviet, inventée pendant la révolution russe de 1905 et généralisée en 1917, permet un véritable contrôle par en bas sur les élus.

La question fondamentale est la suivante : l'État surgit dans certaines circonstances économiques et sociales (notamment la division de la société en classes antagonistes) et ne peut être supprimé tant que les conditions de son existence n'ont pas disparu. En refusant d'admettre qu'une nouvelle forme d'État est nécessaire après la révolution, l'anarchisme se voue lui-même à la faillite. Quand il est prédominant dans un mouvement révolutionnaire, c'est la révolution qu'il mène à la faillite.

La vision anarchiste de la direction

Les anarchistes sont également contre toute "direction". C'est compréhensible, dans la mesure où sous le capitalisme, toutes les formes de direction sont associées à l'arrogance, à l'arbitraire, aux privilèges. Les directions politiques des partis de gauche et des syndicats ne sont souvent guère plus attrayantes, et font partie à part entière de l'élite politique. Une direction de ce type est effectivement désastreuse : son rôle fondamental est de trahir les luttes des travailleurs. En 1968, par exemple, les dirigeants du PCF et de la CGT ont tout fait pour canaliser un mouvement potentiellement révolutionnaire et n'avancer que des revendications modestes sur les conditions de travail et les salaires.

De ce constat juste, les anarchistes concluent qu'une direction politique n'est pas souhaitable, qu'elle est toujours dangereuse. Le problème, c'est qu'elle est inévitable. Même dans les mouvements en apparence les plus informels, il y a toujours des directions de fait : dans une émeute, il y a celui ou celle qui donne le signal de l'offensive, celui ou celle qui lance le premier pavé, etc. Cela est vrai aussi pour les anarchistes qui, dans les faits, ont toujours eu des dirigeants : Proudhon, Kropotkine, Makhno, Goldmann, Voline, Cohn-Bendit en Mai 68. En refusant de reconnaître formellement l'existence de dirigeants, en réalité, les anarchistes aggravent les choses. Puisqu'ils ne sont pas élus, les dirigeants anarchistes ne peuvent pas être démis ou révoqués, ni soumis au contrôle démocratique.

L'anarchisme n'est pas capable de résoudre le problème de sa direction. A fortiori, il est incapable de résoudre le problème de la direction de la classe ouvrière dans son ensemble. En refusant de combattre organisationnellement et politiquement pour la direction de la classe ouvrière, les anarchistes laissent le champ libre aux sociaux-démocrates ou aux staliniens.

On peut résoudre le problème en affirmant que l'important n'est pas la direction, mais les masses elles-mêmes. Mais c'est un mauvais argument : on ne peut pas nier le rôle déterminant des dirigeants. Quand il existe un mouvement de masse ou une situation révolutionnaire, la politique des dirigeants peut être le facteur qui détermine une victoire ou une défaite. Pendant la montée du nazisme en Allemagne, les dirigeants du Parti communiste allemand et ceux du Parti social-démocrate ont refusé de constituer un front entre leurs deux organisations. Ce faisant, ils ont considérablement facilité l'accession de Hitler au pouvoir.

Face aux anarchistes, les marxistes doivent donc travailler à construire une direction politique qui soit :

  • authentiquement révolutionnaire ;
  • soumise au contrôle démocratique de ses partisans ;
  • imperméable aux effets corrupteurs du système ;
  • capable de reconnaître la voie que la lutte doit emprunter.

Le "fétichisme anti-direction" des anarchistes les rend incapables d'assumer cette tâche.

L'anarchisme et le parti révolutionnaire

Hostiles à toute direction, les anarchistes le sont aussi, logiquement, à tout parti révolutionnaire. Là encore c'est compréhensible dans la mesure où la plupart des partis de gauche sont bureaucratiques, carriéristes, conservateurs, et dans la mesure où dans les pays prétendument socialistes, les partis dits communistes ou socialistes ont été les principaux instruments de l'exploitation de la population. Mais la construction d'un parti révolutionnaire est cruciale, tant pour mener la lutte quotidienne que pour le succès futur de la révolution. Cela pour deux raisons essentielles :

  • pour faire face à un ennemi hautement centralisé et organisé, la classe ouvrière doit organiser ses propres forces ;
  • il faut une organisation politique qui rassemble la minorité des travailleurs qui sont conscients politiquement, c'est-à-dire qui résistent à l'idéologie dominante, qui condamnent et combattent à la fois le capitalisme, le sexisme, l'homophobie, le racisme, etc.

Au sein des anarchistes, le courant anarcho-syndicaliste admet l'idée d'une organisation de la classe ouvrière, mais sa stratégie est encore inadéquate. A l'idée d'un parti révolutionnaire, les anarcho-syndicalistes opposent celle du syndicalisme révolutionnaire. Mais les syndicats doivent être des organisations de masse qui luttent et négocient en faveur des salariés dans le cadre des rapports de production capitalistes, et non des organisations révolutionnaires : l'idéal est que tous les travailleurs d'une entreprise, hormis ceux qui sont consciemment en faveur du patronat, qui sont fascistes, etc. soient syndiqués, même si beaucoup d'entre eux conservent des préjugés réactionnaires. Le parti politique, lui, a un autre rôle : il doit mener la bataille pour les idées, la stratégie, la direction révolutionnaire, notamment au sein des syndicats.

Les syndicats révolutionnaires construits par les anarcho-syndicalistes sont en réalité des partis qui ne veulent pas dire leur nom. Leur confusion sur la question les empêchent de développer une stratégie et de formuler des idées claires sur les structures d'organisation.

Cependant, l'opposition des anarchistes au parti révolutionnaire se nourrit à des craintes légitimes : dans l'histoire, de nombreux partis révolutionnaires ont fini par devenir des machines bureaucratiques, autoritaires, élitistes, etc. Mais les anarchistes expliquent souvent ces tares en se référant à la soif de pouvoir des dirigeants, à l'autoritarisme inhérent à certaines formes d'organisation. Mais en réalité, tous ces défauts touchent aussi les organisations anarchistes. Les marxistes les expliquent par les pressions exercées sur les organisations ouvrières par la société capitaliste, et qui jouent à deux niveaux :

  • d'une part, l'exploitation et l'oppression subies par les travailleurs en régime capitaliste leur font perdre la confiance nécessaire en leur propre capacité à contrôler leurs dirigeants ;
  • d'autre part, le capitalisme exerce une influence corruptrice sur les dirigeants ouvriers, qui favorise la bureaucratisation des organisations.

Ces éléments sont cruciaux pour comprendre, notamment, la dégénérescence du bolchévisme en stalinisme. Les anarchistes, au contraire, voient souvent dans le stalinisme une suite logique et inévitable du bolchévisme, déjà inscrite dans les formes d'organisations du Parti bolchévik. Dans des circonstances différentes, les mêmes effets favorisent la domination des syndicats par une couche de permanents coupés de la base, ou des partis ouvriers par leurs parlementaires.

Pour répondre aux craintes des anarchistes, et faire en sorte d'éviter le plus possible les risques de dégénérescence, les marxistes doivent donc adopter quatre mesures essentielles :

  • le parti doit s'investir dans les luttes des travailleurs. Cela permet d'exercer un contrepoids aux pressions du capitalisme ;
  • le parti doit adopter des principes révolutionnaires, pour écarter de ses rangs les éléments carriéristes ;
  • les postes de direction ne doivent pas être liés à des avantages matériels ;
  • le parti doit être à la fois centralisé et démocratique (c'est-à-dire fonctionner selon les principes du centralisme démocratique). Contrairement à ce que pensent les anarchistes, le centralisme n'est pas un instrument de contrôle par le haut, mais la condition sine qua non du respect de la démocratie interne. Le centralisme, appliqué correctement, permet d'obliger les dirigeants à respecter la ligne élaborée démocratiquement.

Conditions objectives ?

L'anarchisme a des attitudes différentes envers le marxisme selon ses sensibilités. Mais on peut dire que la majorité des anarchistes ne fondent pas leur théorie politique sur le matérialisme historique. Cela implique une tendance à ne pas percevoir de conditions objectives permettant ou non la révolution, et à faire du combat anarchiste un combat intemporel, n'ayant pas plus ou moins de chances de succès dans le passé que dans l'avenir :

« Il ne s'agit pas de faire l'anarchie aujourd'hui, demain, ou dans dix siècles, mais d'avancer vers l'anarchie aujourd'hui, demain, toujours.  » Errico Malatesta

Boukharine considèrait aussi que les anarchistes avaient une conception régressive par rapport au développement des forces productives : « [Les marxistes] s’attendent à une économie centralisée et technologiquement achevée », prolongeant les « tendances à la concentration et à la centralisation, les compagnons inévitables du développement des forces productives » ; l’utopie économique des anarchistes décentralisateurs « nous ramène à des formes précapitalistes ». [1]

Action collective ou individuelle ?

Les positions synthétisées ici s'adressent principalement aux courants anarchistes qui s'inscrivent dans le mouvement ouvrier et l'action collective. Il existe cependant depuis les origines des courants "anarchistes individualistes", qui conçoivent avant tout leur engagement comme un positionnement de l'individu en lutte contre les tyrannies voire contre "la société". Aujourd'hui cette tendance est majoritaire parmi les anarchistes aux États-Unis.

Même parmi les anarchistes ne se réclamant pas de l'individualisme, on peut remarquer certaines tendances à mettre le "mode de vie" sur le même plan que la lutte collective :

« L'anarchie [...] est l'idéal qui pourrait même ne jamais se réaliser, de même qu'on n'atteint jamais la ligne de l'horizon qui s'éloigne au fur et à mesure qu'on avance vers elle, l'anarchisme est une méthode de vie et de lutte et doit être pratiqué aujourd'hui et toujours, par les anarchistes, dans la limite des possibilités qui varient selon les temps et les circonstances. » Errico Malatesta

Les racines sociales de l'anarchisme

Les marxistes sont des matérialistes : en ce sens, ils affirment que les idéologies ne sont pas le pur produit d'un cerveau génial, mais qu'elles sont façonnées par la position sociale des individus qui les portent. Quand une idéologie acquiert une base sociale significative, c'est parce qu'elle correspond aux circonstances, aux inspirations et aux intérêts d'un groupe social.

Quelles sont donc les racines sociales de l'anarchisme ?

Certes, l'anarchisme n'est pas l'idéologie de la classe capitaliste, mais il n'est pas non plus une idéologie de la classe ouvrière. D'abord, de nombreux penseurs anarchistes rejettent la classe ouvrière ou nient qu'elle puisse devenir l'agent d'une transformation sociale. Ensuite, parce que les idées de l'anarchisme (individualisme, hostilité à l'organisation, rejet de l'État en général) sont étrangers, pour les raisons que l'on a vues, à l'expérience des travailleurs et aux besoins de la lutte ouvrière. C'est pourquoi l'anarchisme n'a jamais réussi à gagner des fractions significatives de la classe ouvrière, sauf dans le cas de l'anarcho-syndicalisme. C'est donc ailleurs qu'on doit trouver les racines sociales de l'anarchisme.

Au 19e siècle et au début du 20e siècle

Petits commerçants et artisans

Au 19ème siècle, les petits commerçants et artisans étaient pauvres et opprimés, mais oeuvraient seuls, contrairement aux ouvriers qui, par nature, étaient regroupés au sein des usines dans de vastes complexes collectifs. Ils détestaient l'État et les capitalistes qui les opprimaient et les exploitaient, mais ils ne disposaient pas de la puissance collective de la classe ouvrière. Pour ces classes sociales, l'anarchisme exprimait le rêve d'une société égalitaire de petits producteurs.

Paysannerie

Comme les petits producteurs, les paysans sont opprimés par le capitalisme et, en même temps, possèdent ou aspirent à posséder leur propre parcelle de terre. Au 19ème siècle, les paysans ont donc eux aussi été l'un des terreaux de l'anarchisme, synonyme là aussi d'égalitarisme fondé sur une république des petits producteurs.

Paysannerie nouvellement prolétarisée

Mais ces différentes classes sociales (petits commerçants, artisans, paysans) sont des couches en déclin, condamnées par l'évolution du capitalisme. L'avancée inexorable de l'industrie moderne contraint ces producteurs indépendants à aller grossir les rangs du travail salarié. Il en résulte, au 19ème siècle, une prolétarisation massive. Ce phénomène explique la naissance de l'anarcho-syndicalisme, qui représente une sorte d'idéologie intermédiaire : elle puise ses racines dans l'anarchisme, mais dans un anarchisme en quelque sorte adapté à la classe ouvrière où il se développe désormais. L'anarcho-syndicalisme accepte l'idée d'une organisation de la classe ouvrière, suffisamment pour admettre de construire des syndicats, mais pas assez jusqu'à admettre la construction d'un parti et la lutte pour le pouvoir politique. L'anarcho-syndicalisme correspond à la situation transitoire de la paysannerie (et, à un degré moindre, des petits commerçants et artisans) devenus prolétaires mais qui n'ont pas encore rompu avec ses traditions pré-industrielles.

Dans le capitalisme avancé contemporain

Aujourd'hui, la paysannerie et les artisans et commerçants ne constituent plus une force sociale assez significative pour expliquer pourquoi l'anarchisme a pu reprendre vie dans les années 1970.

Etudiants

La radicalisation politique des années 1970 s'est exprimée en particulier dans le milieu étudiant, dont les effectifs se sont accrus grâce à l'expansion universitaire destinée à satisfaire les besoins du boom économique d'après-guerre. Les étudiants, en sur-effectif dans les universités, ont eu l'impression d'avoir été placés sur une chaîne de production pour les besoins de l'industrie capitaliste. Leur colère en résulta. Mais ils demeuraient séparés, socialement et culturellement, de la classe ouvrière. Cet isolement par rapport à la classe ouvrière explique pourquoi la révolte des étudiants a pris des formes instables, engendrant notamment un renouveau de l'anarchisme.

Jeunes sans emploi

L'approfondissement de la crise du capitalisme à partir du milieu des années 1970 a fait resurgir un chômage de masse. Parmi les jeunes sans emploi est née une couche sociale nouvelle, qui n'a que très peu d'expérience d'un travail stable, détachée de la majorité de la classe ouvrière. Persécutés par la police, les propriétaires immobiliers, ces jeunes peuvent devenir des ennemis de toute autorité et de toute discipline.

Conclusion

L'anarchisme a donc principalement quatre bases sociales : les petits commerçants et artisans, les paysans, les étudiants et les jeunes sans emploi. ces catégories sociales ont en commun leur position marginale par rapport au coeur du système capitaliste. Cette position engendre la pauvreté, l'exclusion, l'oppression, et donc aussi la colère ; mais elle ôte à ces catégories le pouvoir réel de renverser les rapports de production capitalistes.

Bilan historique de l'anarchisme

L'anarchisme, comme idéologie, est apparu vers le milieu du XIXe siècle. En 150 ans d'histoire, il a donné lieu à des pratiques politiques à propos desquelles il est possible d'identifier certaines des faiblesses signalées dans cet article. Trois exemples historiques serviront pour illustrer ce propos.

Bakounine dans les années 1870

Bakounine (1814-1876) est l'un des plus célèbres militants révolutionnaires anarchistes de l'histoire. Mais il incarne aussi excellemment certaines contradictions de l'anarchisme. Ainsi, bien qu'il adoptât dans ses discours des postures radicalement anti-autoritaires, il organisa lui-même son activité politique de façon très manoeuvrière, autour de conspirations secrètes et hiérarchisées, fondées sur le principe de l'obéissance totale à sa propre personne. Il écrit ainsi au conspirateur russe Netchaiev :

« Les sociétés dont les buts sont proches des nôtres doivent être contraintes de fusionner avec notre Société ou, tout du moins, doivent y être subordonnées à leur insu, tandis que les éléments nuisibles doivent en être écartés. Les sociétés qui nous sont hostiles ou carrément nuisibles doivent être dissoutes et, finalement, le gouvernement doit être renversé. Nous ne pouvons réaliser tout cela en propageant la vérité ; la ruse, la diplomatie et la tromperie sont nécessaires... »[2]

Conformément à ces "principes", Bakounine maintint secrètement, au sein de la Première Internationale, l'Alliance de la démocratie socialiste qu'il avait feint de dissoudre. Ces contradictions ne sont pas révélatrices d'un quelconque penchant autoritaire de Bakounine : elles sont en fait inhérentes à la théorie même de l'anarchisme, qui, refusant les directions démocratiquement élues et révocables, se dote en réalité de directions autoritaires, non élues et non révocables.

En outre, pour Bakounine, l'organisation révolutionnaire ne peut rassembler qu'une très petite minorité de militants triés sur le volet. Un tel groupe politique ne peut ni comprendre, ni influencer la classe ouvrière ; aussi ce genre de stratégies conspirationnistes donna lieu, en réalité, à des pratiques putschistes. En septembre 1870, Bakounine et ses partisans envahirent l'Hôtel de ville de Lyon et proclamèrent l'abolition de l'État. Bien entendu, l'État ne se laissa pas abolir et réprima le coup d'État de Bakounine...

Enfin, les amis politiques de Bakounine représentent excellemment les différentes couches sociales qui, au 19ème siècle, ont pu faire de l'anarchisme leur idéologie. Bakounine est inspiré par les révoltes paysannes russes. Au sein de l'Internationale, il trouve ses principaux soutiens parmi les artisans ruraux et les paysans dans le Jura suisse et dans le Sud de l'Italie. Après son exclusion de l'Internationale, en 1872, il dénonce le concept marxiste de classe ouvrière qui, à ses yeux, consacre "la domination aristocratique des ouvriers d'usine et des villes sur les millions de gens qui constituent le prolétariat rural[3]".

Les anarchistes dans la révolution russe

Article détaillé : Anarchisme russe.

La Russie pré-révolutionnaire était un pays à large majorité paysanne. Comme on pouvait s'y attendre, la tradition anarchiste (Bakounine, Kropotkine, nihilisme...) y était plus ancienne que la tradition marxiste. Mais paradoxalement, les anarchistes ne jouèrent qu'un rôle mineur dans la révolution russe de 1917.

La première raison en est que les bolchéviks offraient une direction révolutionnaire claire, et gagnèrent de ce fait un large soutien des masses ouvrières. La seconde raison tient à la nature de l'idéologie anarchiste. En effet, entre février et octobre 1917, la question clé était de savoir quel pouvoir l'emporterait, quel pouvoir constituerait le futur pouvoir d'État : le gouvernement démocratique bourgeois, ou le pouvoir des soviets. Les anarchistes, qui rejetaient par principe tout État, et voyaient d'un mauvais oeil les soviets, furent marginalisés. Certains anarchistes renoncèrent à leur culture politique et rejoignirent les bolchéviks.

Les bolchéviks étaient souvent taxés d'anarchistes en 1917, par les bourgeois et les conciliateurs. Lénine écrit L'Etat et la Révolution, dans lequel il place le marxisme révolutionnaire entre l'anarchisme et le socialisme réformiste. D'un côté il est nécessaire de détruire l'Etat bourgeois en s'appuyant sur l'auto-organisation, de l'autre il est impossible de se passer d'un Etat ouvrier temporaire :

« Nous ne sommes pas des utopistes. Nous ne "rêvons" pas de nous passer d’emblée de toute administration, de toute subordination ; ces rêves anarchistes, fondés sur l’incompréhension des tâches qui incombent à la dictature du prolétariat, sont foncièrement étrangers au marxisme et ne servent en réalité qu’à différer la révolution socialiste jusqu’au jour où les hommes auront changé. Nous, nous voulons la révolution socialiste avec les hommes tels qu’ils sont aujourd’hui, et qui ne se passeront pas de subordination, de contrôle, “de surveillants et de comptables". »[4]

Cependant, pendant la guerre civile qui suivit la révolution, les privations dont eurent à souffrir les ouvriers et les paysans russes fournirent un terreau à la renaissance de l'anarchisme. La politique bolchévik de réquisition du blé lui aliéna une grande partie des masses paysannes. La colère paysanne explosa après la fin de la guerre civile, et donna lieu à deux épisodes historiques célèbres : le soulèvement du mouvement makhnoviste et la révolte de Kronstadt. L'anarchiste ukrainien Makhno rassembla une armée qui combattit à la fois les blancs et l'Armée rouge, avant d'être battue par ces derniers. Les marins de Kronstadt, en mars 1921, déclenchèrent une rébellion armée contre le pouvoir bolchévik. En pleine guerre civile, confrontés au risque que cette défection majeure ne permette aux armées blanches de reprendre le dessus militairement, les bolchéviks réprimèrent ce soulèvement dans le sang.

Mais la paysannerie n'était de toute façon pas capable de jouer le rôle de force motrice de la révolution. Il s'agit d'une couche sociale individualiste par son mode de production, attachée à la propriété de ses terres, incapable par ses conditions matérielles de vie d'offrir une alternative au pouvoir bolchévik. La société moderne ne peut être dirigée ou organisée à partir des campagnes.

Rapprochement communistes / anarchistes et éloignements

Au lendemain de la révolution d'Octobre, les bolchéviks tentent de forger une nouvelle internationale révolutionnaire, l'Internationale communiste.

Au Japon, ils s'intéressent de près au jeune mouvement ouvrier, dont l'aile révolutionnaire est dominée par les anarchistes, dont le leader était Osugi Sakae. Ce dernier était initialement attiré par le Komintern, mais les événements de 1921 – surtout la mise en place de la NEP semble-t-il – l’ont mené à s’éloigner des communistes. L’un des délégués anarchistes, Kato (Yoshida Hajime), annonça sa conversion au communisme au congrès des travailleurs d'Extrême-Orient, mais se ravisa en rentrant au Japon. La tentative de gagner les anarchistes ne semble donc pas avoir été très fructueuse.[5]

Une même tentative de rapprochement eut lieu avec les IWW aux Etats-Unis, qui s'éloignèrent rapidement.

Au Brésil, le jeune parti communiste fut créé essentiellement par des anarchistes (il n'y avait quasiment pas de social-démocratie implantée).

Les anarchistes dans la révolution espagnole

La révolution espagnole de 1936 est un cas unique dans l'histoire de l'anarchisme, dans la mesure où celui-ci aborda les événements en disposant déjà d'un soutien de masse. En 1936, la CNT est un syndicat anarchiste revendiquant un million de membres ; il s'agit, de loin, de la principale organisation ouvrière espagnole. Mais l'anarchisme fit faillite à cette occasion encore, non pas certes à cause du manque de courage des militants de la CNT, mais à cause des défauts inhérents à sa doctrine.

Face au danger franquiste, les dirigeants anarchistes ont, en effet, fait le choix de rejoindre les gouvernements bourgeois de Front populaire en Catalogne puis à Madrid, respectivement en septembre puis en décembre 1936. En adhérant à des gouvernements respectueux de la propriété privée, ils trahissaient la classe ouvrière et le potentiel révolutionnaire de la situation. Les anarchistes, dans le cadre de ces gouvernements, prônèrent la mise en veille des revendications ouvrières jusqu'à la défaite définitive du danger fasciste. Il s'agissait bien pour eux, non d'appuyer, mais au contraire de contenir les aspirations populaires. Pour vaincre le fascisme, au contraire, la seule voie victorieuse aurait été d'aider la transcroissance de la guerre en révolution.

Pourquoi les anarchistes agirent-ils de la sorte ? Leur conduite a été déterminée par une contradiction interne à leur doctrine. Pour mener la lutte face au fascisme, il faut une direction, une coordination et un pouvoir d'État. Ce pouvoir d'État pouvait être soit celui exercé par un gouvernement bourgeois de Front populaire, soit celui exercé par la classe ouvrière, c'est-à-dire la dictature du prolétariat. Mais les anarchistes étaient opposés à la dictature du prolétariat, et s'alignèrent donc sur l'État bourgeois.

Ecrivant en 1930, peu avant que la guerre civile éclate, Trotsky faisait déjà des constats et des pronostics assez lucides :

« En Espagne, pays classique du bakouninisme, les anarcho-syndicalistes et ceux qu'on appelle anarchistes "spécifiques" ou purs, se refusant à la politique, renouvellent en réalité la politique des mencheviks russes. Les emphatiques négateurs de l'Etat s'inclinent respectueusement devant lui dès qu'il mue un peu. Mettant en garde le prolétariat contre les séductions du pouvoir, ils soutiennent avec abnégation le pouvoir de la bourgeoisie de " gauche ". Maudissant la gangrène du parlementarisme, ils passent, sous le manteau, à leurs partisans, le bulletin de vote de vulgaires républicains. Quelle que soit la solution de la révolution espagnole, elle en finira en tout cas pour toujours avec l'anarchisme. »[6]

Anarchisme et libéralisme

Certains font le rapprochement entre anarchisme et libéralisme, voyant l'anarchisme comme un développement extrême du libéralisme. Dans cette définition, on ne fait pas de différence entre anarchisme et libertarianisme. C'est plus ou moins ce que fait Trotsky dans ce passage :

« Les principes du libéralisme vivent en réalité non autrement qu'en combinaison avec l'activité policière. L'anarchisme est une tentative pour épurer le libéralisme de l'influence policière. Mais, de même que l'oxygène à l'état pur est irrespirable, les principes du libéralisme débarrassés de l'élément policier signifient la mort de la société. Comme ombre caricaturale du libéralisme, l'anarchisme, dans l'ensemble, partage le sort de ce dernier. Ayant tué le libéralisme, le développement des antagonismes de classes tue aussi l'anarchie. Comme toute secte qui fonde sa doctrine non sur le développement réel de la société humaine, mais sur l'exagération jusqu'à l'absurde d'un des traits de cette société, l'anarchisme éclate comme une bulle de savon au moment où les antagonismes sociaux aboutissent à une guerre ou à une révolution. »[6]

Cependant, la large majorité des courants anarchistes tient à se distinguer du libertarianisme, et rappelle sa filiation avec le socialisme, rappelant qu'il ne faut pas seulement abolir l'Etat, mais aussi le pouvoir du capital. Ainsi d'un point de vue marxiste on peut considérer que l'anarchisme est utopique comme le libertarianisme, mais qu'il s'agit d'une utopie progressiste là où les libertariens sont souvent réactionnaires.

Bibliographie

Sources

Cet article est principalement issu de la brochure de John Molyneux et Conor Kostick intitulée Anarchisme - une critique marxiste.

  1. Boukharine, Contribution à une théorie de l'Etat impérialiste, 1916
  2. Bakounine, lettre à Netchaiev, cité par John Molyneux, Conor Kostick, Anarchisme - une critique marxiste
  3. Bakounine, cité par John Molyneux, Conor Kostick, Anarchisme - une critique marxiste
  4. Lénine, L’État et la Révolution Ch. 3.1, 1917
  5. Revue Période, Le congrès des travailleurs d’Extrême-Orient : entretien avec John Sexton, 3 avril 2017
  6. 6,0 et 6,1 Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 31. La conférence d'Etat à Moscou, 1930