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Illustration d'un communard
La Commune de Paris est l'une des premières révolutions prolétariennes de l'histoire : Paris sous un gouvernement des travailleurs pendant 2 mois. Malgré son échec, ou grâce à lui, elle est une précieuse source d'enseignement pour tous les révolutionnaires. Survenue du vivant de Marx, elle suscita l'intérêt du père du socialisme scientifique, et plus tard, celui de Trotsky et de nombreux autres auteurs.

Contexte

Général

En 1871, l'empereur Napoléon III règne depuis son coup d'Etat du 2 décembre 1851. Il a combiné une politique de paternalisme envers les plus pauvres à une dure répression contre l'opposition. Il entreprenait souvent des guerres extérieures dont un rôle constant était de renforcer son gouvernement lorsqu'il était affaibli et contesté à l'intérieur.

La grande bourgeoisie française, financière, commerçante et liée à l'ancienne aristocratie encore puissante, est très conservatrice. Elle contestait peu sous l'Empire, et majoritairement, elle trouve son expression politique dans le monarchisme, afin avant tout de "ramener l'ordre". Une faible partie de la bourgeoisie est républicaine modérée, mais c'est surtout parmi la petite-bourgeoisie et le prolétariat des grandes villes que l'on défend le plus la République. Les petits artisans et boutiquiers sont dominés par les riches créanciers, et sont très solidaires des ouvriers. Dans ces milieux populaires, la revendication d'une République sociale est idéologiquement confuse, mais exprime le souhait d'une rupture avec le régime ploutocratique décevant issu de 1789. C'est parmi cette plèbe qui préfigure le mouvement ouvrier moderne que l'on trouve des révolutionnaires socialistes.

À Paris

Si au Moyen-Âge, la mixité sociale prédominait d'un point de vue géographique, la Révolution industrielle a entraîné une forte tendance à la ségrégation grands bourgeois et (semi-)prolétaires, tendance accentuée par l'urbanisme de Haussmann. Les quartiers de l'ouest (7e, 8e, 16e et 17e arrondissements) concentrent les plus riches (avec leurs domestiques) et l'Est est populaire (10e, 11e, 12e, 13e, 18e, 19e et 20e arrondissements). Les quartiers centraux ont connu une forte paupérisation mais conservent encore des personnes aisées en 1871.

Les ouvriers sont très nombreux : 442 000 sur 1,8 million d'habitants, selon le recensement de 1866 ; ainsi que les artisans (près de 70 000, la plupart travaillant seuls ou avec un unique ouvrier) et les très petits commerçants dont la situation sociale est assez proche de celle des ouvriers.

La guerre franco-allemande (1870)

Lorsqu'il entreprend la guerre avec la Prusse le 19 juillet 1870, Napoléon III échoue en 2 mois. Son armée est mal préparée et rapidement la situation s'inverse, c'est la Prusse qui avance sur le sol français. L'AIT et sa section parisienne s'était prononcée contre l'agression de l'Allemagne : « Travailleurs de France, d'Allemagne et d’Espagne, unissons nos voix en un même cri de réprobation!... La guerre pour une question de prépondérance ou de dynastie ne peut être, aux yeux des travailleurs, qu'une criminelle folie. »

Aux socialistes allemands, Marx préconisait la défense nationale, au nom de l'unification allemande. Les socialistes allemands se sont toutefois opposés à la contre-offensive sur le sol français.

Événements

Guerre perdue et gouvernement bourgeois

L'armée française capitule à Sedan le 2 septembre 1870, et Napoléon III est fait prisonnier. Cette nouvelle déclenche une journée d'émeutes à Paris, qui fait chuter l'Empire. Les bourgeois républicains forment un Gouvernement de la Défense nationale à l'Hotel de Ville, et proclament la Troisième République. Très modérés lorsqu'ils étaient dans l'opposition à l'Empire, ils essaient à présent de prendre la tête de l'État pour canaliser l'agitation populaire qui souhaite "chasser l'envahisseur prussien". Paris est assiégée et connaît une dure famine durant l'hiver. On mange même les animaux du zoo. Manquant de soldats, le gouvernement provisoire doit armer le peuple parisien. La bourgeoisie le regrettera très vite, car celui-ci devient vite une menace pour elle. Les classes dominantes regroupées à Versailles songent alors à s'appuyer sur les troupes allemandes contre Paris...

Le 18 janvier 1871, l'Empire allemand est proclamé à Versailles (achevant l'unification de l'Allemagne en une puissance européenne majeure), et le 28 janvier un armistice est signé avec le chancelier allemand Bismarck, dans l'attente d'élections devant décider de la guerre ou de la paix. La nouvelle commence à échauder le petit-peuple parisien, qui se sent trahi par sa soit-disant représentation.

Les élections sont organisées en hâte le 8 février, dans des conditions très peu démocratiques (Paris est coupé des campagnes, et la campagne électorale dure 8 jours). Les campagnes (dominées par des notables et des curés) élisent majoritairement des candidats monarchistes "pour la paix" : sur 750 députés, 450 sont des monarchistes (sans compter les bonapartistes). En revanche, à Paris, 33 députés sur 43 sont des républicains plus ou moins radicaux, et 4 sont des révolutionnaires. Ces élus parisiens sont pour continuer la guerre, les parisiens considérant qu'ils se défendent bien et ne sont pas vaincus. Mais l'Assemblée nationale, réunie à Bordeaux, élit Adolphe Thiers chef du pouvoir exécutif et l'envoie négocier la capitulation, qui sera signée le 26 février. Le traité inclut l'annexion de l’Alsace-Moselle et le versement de 5 milliards de francs-or.

Exacerbation de la lutte de classe

L'Assemblée nationale, via les votes des provinces rurales, exprimait en fait les intérêts de la bourgeoisie conservatrice. Face à elle, le peuple parisien qui se plaçait de plus en plus en opposition, bien que largement isolé, représentait le progrès social et la possibilité de la révolution socialiste.

Des comités de vigilance se mettent en place, animés par des révolutionnaires : membres de l’AIT (« internationalistes »), jacobins, blanquistes…) qui désignent le « comité central des vingt arrondissements », préconisant la guerre à outrance et une République sociale. Paris dispose aussi de la Garde nationale, qui regroupe tous les hommes valides (200 bataillons et 180 000 hommes). Ils sont bien armés, disposent de 227 canons, 500 000 fusils et ont des chefs élus. Au cours des élections de février, les bataillons de la Garde nationale se fédèrent et élisent un comité central pour assurer l’organisation. Une situation de double pouvoir émerge.

Le gouvernement durcit rapidement le ton, en nommant trois bonapartistes à des postes haut-placés à Paris :

  • Marie-Edmond Valentin comme préfet de police,
  • le général d'Aurelle de Paladines comme chef de la Garde nationale,
  • le général Vinoy comme gouverneur militaire (le 6 mars).

Le 9 mars 1871, le préfet de police interdit 6 journaux d'extrême gauche, dont Le Cri du peuple de Jules Vallès, et ferme les clubs populaires.

Le 10 mars 1871, l'Assemblée, qualifiée d'« assemblée de ruraux » par les parisiens, transfère son siège à Versailles parce qu'elle craint « le chef-lieu de la révolution organisée, la capitale de l'idée révolutionnaire »[1]. Ce même jour, elle promulgue une loi qui :

  • met fin au moratoire sur les loyers et les effets de commerce : 40 000 commerçants en faillite et 300 000 locataires menacés d’expulsion
  • supprime la solde d'un franc cinquante par jour payée aux gardes nationaux, soldats issus du Paris populaire

Ce gouvernement était résolument au service de la classe dominante dans son but immédiat de désarmer le dangereux prolétariat parisien. Thiers l'a confirmé de façon éclatante après coup, lors de l'enquête parlementaire sur la Commune :

« Les gens d’affaires allaient répétant partout : vous ne ferez jamais d’opérations financières si vous n’en finissez pas avec ces scélérats et si vous ne leur enlevez pas les canons. Il faut en finir, et alors on pourra traiter d’affaires. »

18 mars, le feu aux poudres

Article détaillé : Soulèvement du 18 mars 1871.
Commune Barricade.jpg
Thiers va mettre le feu aux poudres en ordonnant dans la nuit du 17-18 mars à l'armée d'aller confisquer les canons de la Garde nationale et d'arrêter les meneurs révolutionnaires. Ce même jour, il fait arrêter Blanqui qui se reposait chez un ami médecin dans le Lot, privant le camp révolutionnaire d'un de ses plus importants meneurs.

Les canons, regroupés à Montmartre et à Belleville, cristallisaient la crainte du gouvernement. Non seulement les parisiens ne veulent pas capituler, mais ils considèrent que les canons sont à eux, puisqu'ils les ont payés eux-mêmes lors de la souscription contre la Prusse. Mais surtout, ils n'ont aucune confiance dans ce gouvernement, et ne veulent pas que se reproduise la tuerie de juin 1848.Mais Thiers avait sous-estimé les révolutionnaires parisiens, les croyant plus affaiblis par le siège. Le peuple et la plupart des gardes nationaux se soulèvent, et les soldats refusent de faire feu sur eux. C'est le début de la révolte populaire : peuple et soldats fraternisent. Claude Lecomte et Clément Thomas, deux généraux, sont fusillés par l’armée mutinée.

Le gouvernement de Thiers s'enfuit à Versailles accompagné par une troupe démoralisée, et des milliers de bourgeois parisiens qui s'enfuient également. Seul 300 soldats de la Garde nationale sur 300 000 rejoignent Thiers.

Premières mesures

Le pouvoir retombe de fait entre les mains du comité central de la Garde nationale, qui déclare dans son manifeste du 18 mars :

« Les prolétaires de la capitale au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l’heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en main la direction des affaires publiques [...] Le prolétariat [...] a compris qu’il était de son devoir impérieux et de son droit absolu de prendre en main ses destinées, et d’en assurer le triomphe en s’emparant du pouvoir. »

Les premières mesures de la Commune sont prises aussitôt par le Comité central. Ce ne sont pas des mesures immédiatement "socialistes", mais elles jettent les bases d'un Etat ouvrier :

  • abolition de l'armée permanente
  • élection et révocabilité de tous les fonctionnaires et soldats
  • publication de toutes les décisions et hésitations du comité central
  • fin de la séparation des pouvoirs

Elections du 26 mars

Ce comité est composé essentiellement de petits-bourgeois modérés, mais très liés au peuple parisien. Ils ne se sentent pas légitimes et appellent de leurs voeux à ce que soit élu un conseil municipal. Les Versaillais s'appuient sur ce sentiment pour co-organiser des élections municipales le 26 mars. Ils promettent hypocritement de ne jamais réprimer Paris dans le sang, et dans le même temps font tout pour qu'aucun des décrets ou journaux de la Commune ne parvienne aux provinces.

Malgré cela, les Versaillais perdent les élections (orléanistes et bonapartistes réunis obtinrent 8 000 conseillers municipaux sur 700 000). Ces élections-là n'ont rien à voir avec des élections en temps "normal" de domination bourgeoise. Elles sont proclamées devant une foule de 100 000 personnes, sous le feu d'une situation révolutionnaire. La participation, de 50% en moyenne, masque en fait le fait que c'est une élection parmi le prolétariat uniquement : 76% de participation dans le 20e arrondissement, autour de 25% dans les arrondissements de l'Ouest désertés.

Le conseil de la Commune

Article détaillé : Conseil général de la Commune.

Les élections du 26 mars instituent le conseil de la Commune. Sur 92 élus, la majorité sont des révolutionnaires (parmi eux 25 ouvriers), mais ils vont se partager en 3 groupes principaux :

Prévues d'abord le 5 avril, les élections complémentaires, destinées à pourvoir les sièges vacants ou désertés, sont organisées le .

Rapidement, le Conseil de la Commune se divise en « majorité » et « minorité » :

  • les majoritaires sont les jacobins, les blanquistes et les indépendants ; pour eux, le politique l'emporte sur le social ; se voulant les continuateurs de l'action des « montagnards » de 1793, ils ne sont pas hostiles aux mesures centralisatrices, voire autoritaires ; ils voteront cependant toutes les mesures sociales de la Commune ;
  • les minoritaires sont les radicaux et les « internationalistes », collectivistes ou proudhoniens ; ils s'attachent à promouvoir des mesures sociales et anti-autoritaires ; ils sont les partisans de la République sociale.

Ces tendances se cristallisent le 28 avril à propos de la création d'un Comité de Salut public, organisme que les minoritaires refusent comme contraire à l'aspiration démocratique et autonomiste de la Commune. Les majoritaires en imposent la création le 1er mai par 45 voix contre 23. La minorité au conseil de la Commune publie un Manifeste le 15 mai qui proteste contre la dictature du Comité de Salut public et annonce que ses membres se retirent dans leurs arrondissements respectifs. Mais ce manifeste qui réjouit le gouvernement d'Adolphe Thiers, n'est pas compris par les communards parisiens. Les deux tendances feront combat commun dès l'entrée des troupes versaillaises dans Paris.

Intenses débats et autogestion

Dès lors, les travailleurs parisiens s'investissement pleinement dans la vie politique et cherchent à tâtons une façon d'organiser la cité dans leur intérêt. Ils se réunissent dans de nombreux clubs populaires, des Comités de vigilance, ou via les organes de la Garde nationale, et font directement entendre leurs revendications à leurs élus. Des élections complémentaires ont lieu le 16 avril, et le 28, un Comité de Salut Public est mis sur pied. De façon empirique et par souci d'efficacité, les parisiens réalisent peu à peu une auto-centralisation (fédération des clubs...).

Des mesures sociales radicales sont prises, sous l'initiative populaire bien plus que par idéologie : en pratique, c'est la socialisation sur un mode quasi-communiste qui se dessine, et non des schémas blanquistes ou proudhoniens. Mais toute cette spontanéité, si elle est remarquable par sa démonstration que le prolétariat est réellement porteur d'une société nouvelle, se fait sans clairvoyance, sans priorités, et laisse les mains libres à toute la réaction de France de se renforcer à Versailles. En dehors des mesures socialistes à Paris, les communards accordent trop de temps aux symboles (colonne Vendôme abattue par antimilitarisme) et pas assez aux vrais lieux de pouvoir (Banque de France laissée intacte alors qu'elle finance Versailles pendant ce temps).

Attaque des Versaillais

Surtout, la Commune se montre beaucoup trop légère sur le plan militaire, et clémente vis-à-vis de la menace réactionnaire. Si le Comité central annonce qu'il est sur la défensive et qu'il rendra « oeil pour oeil, dent pour dent », en pratique il le met rarement à exécution. Lorsque des agents versaillais sont découverts en train d'entrer dans Paris en dissimulant des armes, ils sont relâchés. Au fur et à mesure, les Versaillais reprennent confiance, ils se remettent à torturer leurs prisonniers ou à faire des exécutions sommaires, ceux qu'ils hésitent à faire dans un premier temps par peur de provoquer les communards.

Les Versaillais s’en remettent à l'Empire allemand pour venir à bout par la force de la Commune de Paris. On envoya deux émissaires discuter avec Bismarck : la France paierait ses dettes plus rapidement, en échange de quoi Bismarck acceptait de libérer l’armée bonapartiste, c’est-à-dire de donner une armée aux Versaillais pour exterminer Paris. Le 18 mai, ce « traité de paix » avec la Prusse est ratifié par l’Assemblée nationale siégeant à Versailles. Comme le dira Marx : « La domination de classe ne peut plus se cacher sous un uniforme national, les gouvernements nationaux ne font qu’un contre le prolétariat ! »

Les Versaillais passent à l'attaque les premiers. Le 21 mars, ils occupent le fort du Mont-Valérien où les fédérés ont négligé de s'installer : cette position qui domine toute la proche banlieue ouest de Paris leur donne un avantage considérable. La Commune vote, le 5 avril, le « décret des otages » (trois otages fusillés pour un communard exécuté), qui ne sera mis en application que pendant la Semaine sanglante. Dans le mois qui suit, les troupes blanches s'amassent autour de Paris.

21-28 mai : la Semaine sanglante

Le 21 mai, les Versaillais entrent dans Paris par la Porte de Saint-Cloud. C'est le début de la Semaine sanglante. Les communards se défendent héroïquement, tenant près de 500 barricades, dont les dernières tombèrent huit jours plus tard. Ils exécutèrent des otages en représailles, mais c'était trop tard pour peser sur le cours de la bataille. Les Versaillais surent utiliser ces exécutions et en particulier celle de l’archevêque de Paris (24 mai) pour traiter d'assassins sanguinaires les communards. En réalité s'ils avaient tenu à ces vies, les Versaillais auraient largement pu faire libérer leurs otages contre Blanqui par exemple, mais il n'était pas question pour eux de donner à la Commune un si grand leader.

Le bilan fut un des plus effroyables massacres contre-révolutionnaires : plus de 30 000 morts dont au moins 20 000 prisonniers fusillés sans jugement (et de nombreux tués à la baïonnette dans leur sommeil…), environ 36 000 prisonniers, et des milliers de condamnés et déportés outre-mer. Le 22 mai, Thiers annonçait à l’Assemblée : « L’ordre, la justice, la civilisation ont enfin remporté la victoire ». Marx dira plutôt : « la sauvagerie sans masque et la vengeance sans loi ».

L'oeuvre progressiste de la Commune

Article détaillé : Oeuvre sociale de la Commune.

Insurrection populaire devenue en quinze jours une véritable révolution sociale, la Commune a pris de nombreuses décisions exemplaires.

Les mesures sociales

  • Remise des loyers ;
  • création des futures Bourses du travail ;
  • suppression du travail de nuit chez les boulangers ;
  • interdiction des amendes et des retenues sur salaire dans les ateliers et les administrations ;
  • moratoire sur le mont-de-piété, puis possibilité de retrait gratuit des petits objets ;
  • enseignement obligatoire, laïque et gratuit avec intégration de l'instruction professionnelle ;
  • recensement des fabriques abandonnées pour être remises à des coopératives ouvrières.

Mais il n'y a pas de réelle confrontation avec la propriété privée.

La démocratie ouvrière

  • suppression de l'armée permanente, remplacée par la Garde nationale dont tous les citoyens doivent faire partie (armement du prolétariat) ;
  • élection et révocabilité de tous les responsables dans l'administration, la justice, l'enseignement et la Garde nationale ;
  • limitation du traitement des employés de la Commune à celui d'un ouvrier ;

Actes symboliques

  • démolition de la "colonne impériale de la place Vendôme" ;
  • incendie de la maison de Thiers ;
  • crémation de la guillotine.

La laïcité

La Commune a ordonné la séparation de l'Eglise et de l'Etat, instituant par là la laïcité, 34 ans avant que la bourgeoisie ne la déclare enfin.

L'éducation gratuite et obligatoire

Dix ans avant que le républicain bourgeois Jules Ferry (membre du gouvernement qui l'a écrasée) ne le fasse, la Commune avait instauré à Paris l'éducation gratuite et obligatoire...

Les femmes en action

Les femmes ont pris une part massive aux mobilisations et se sont organisées en comités de quartier. Si Louise Michel est bien connue, il ne faut pas oublier Elisabeth Dimitrieff, qui a créé la première Union des femmes. Plus de mille d'entre elles passeront en conseil de guerre dont les "Pétroleuses", accusées d'avoir incendié les maisons bourgeoises. La réaction se déchaînera sur elles. Concernant les indemnités reçues par les proches des gardes nationaux, la Commune a donné la consigne aux mairies de ne faire aucune distinction entre femmes dites "illégitimes", mères et veuves.

Les étrangers et la Commune

Les étrangers furent des centaines à participer à la Commune et, fait unique dans l'histoire mondiale, plusieurs d'entre eux occupèrent des postes de direction : les meilleurs généraux étaient polonais (Dombrowski et Wroblewski) et le ministre du Travail fut un Juif hongrois, ouvrier bijoutier, Léo Frankel. Il avait été élu au conseil général de la Commune suivant les recommandations ci-après de la commission des élections :

« Considérant que le drapeau de la Commune est celui de la République universelle ; considérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent (...), la commission est d'avis que les étrangers peuvent être admis, et vous propose l'admission du citoyen Frankel. »

Leçons de la Commune

Spontanéité et nécessité d'un parti

De ces 72 jours, Marx, Engels, Lénine, Trotsky ont tiré de nombreuses leçons. Tous sont d'accord pour souligner que la principale faiblesse de la Commune est l'absence d'une direction révolutionnaire. La spontanéité des masses a montré les prodigieuses forces qu'elles sont capables de développer, de façon difficilement prédictible, mais elle est insuffisante. Leur fantastique essor s'est accompagné d'une tendance à s'arrêter en chemin et à se contenter des premiers succès.

Toutes les expériences révolutionnaires ultérieures l'ont démontré : des organisations révolutionnaires bien préparées sont indispensables. Jamais, nulle part, une insurrection populaire spontanée n'est parvenue à renverser le régime capitaliste et à assurer le pouvoir des travailleurs. 

Voyant qu'une révolution contre le régime bonapartiste était inévitable, Marx et Engels déploraient l'absence d'une organisation du prolétariat pour la diriger. Dès le 15 août 1870, Engels écrivait : « Le pire c'est qu'en cas de véritable mouvement révolutionnaire à Paris personne n'est là pour prendre sa direction. »

Possibilité et nécessité d'un nouvel État ouvrier

Marx affirmait depuis le Manifeste (1847) la nécessité de la prise du pouvoir par le prolétariat, mais n'avait pas de vision précise sur la forme de cette prise de pouvoir. Il s'inscrit d'abord plus ou moins explicitement dans l'idée qu'il s'agit d'une forme républicaine de gouvernement. Il parle de « dictature du prolétariat » à partir de 1850, et dès son pamphlet sur le coup d'Etat de Napoléon III (1851), Marx remarquait cependant que la machine bureaucratique de l'Etat bourgeois avait été reprise à l'Etat absolutiste et perfectionnée, et qu'il s'agissait pour le prolétariat de la « briser »[2]. Ecrivant à chaud sur la Commune, Marx dira qu'elle était « la forme politique enfin trouvée »[3] de la dictature du prolétariat.

Nécessité de détruire l'État bourgeois

C'est malgré lui que le prolétariat parisien s'est retrouvé au pouvoir et, dépourvu de direction révolutionnaire consciente, il a laissé passer toutes les occasions d'écraser son ennemi : ses deux principales erreurs furent de ne pas immédiatement marcher sur Versailles et de vouer un respect sacro-saint à la propriété privée et notamment à la Banque de France (qui finança largement Versailles).

Avec la Commune, Marx s'est vu renforcé dans son idée que l'État bourgeois ne se réforme pas mais doit être brisé et remplacé par d'autres institutions. La Commune avait commencé à le faire, mais très timidement et empiriquement, à mesure qu'elle prenait conscience de l'obstacle que constituaient les forces étatiques laissées en place. Cela laissa le temps à la réaction de se reconstituer à Versailles, et de préparer l'écrasement de ce pouvoir populaire naissant. Marx écrit donc que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l'appareil d'État et de le faire fonctionner pour son propre compte. »[3]

Cet enseignement était fondamental pour Marx, qui écrira encore dans la préface de 1872 au Manifeste : « Il ne faut pas attribuer trop d'importance aux mesures révolutionnaires énumérées à la fin du chapitre II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé tout autrement aujourd'hui. [...] La Commune, notamment, a démontré que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat et de la faire fonctionner pour son propre compte. »[4]

La révolution et les élections

Si l'on s'en tient à l'aspect purement formel, avec les catégories bourgeoises, on ne peut rien comprendre au type de pouvoir issu de la Commune. Certes, c'est avec des élections que le peuple parisien donnait sa confiance au Conseil général, ou que les "fédérés" élisaient le Comité central de la Garde nationale. Les différences formelles existent, par exemple la révocabilité, la limitation du revenu des élus, ou simplement le fait qu'elles soient organisées directement par le peuple, mais ils n'expliquent pas le saut qualitatif qui permet de parler de changement d'État.

Entre les élections du 8 février et celles du 26 mars, on passe de 9% d'élus révolutionnaires à 100%. Une telle transformation est le fruit d'une révolution sociale qui transforme les rapports sociaux et aiguise la conscience de classe, et qui ne pourrait jamais découler d'un processus "normal" de campagne électorale dominée (matériellement, idéologiquement, médiatiquement...) par la bourgeoisie. De plus, en admettant une progression uniquement électorale des idées socialistes, l'Etat bourgeois a largement le temps et les moyens de s'adapter, de faire des concessions, ou de trouver des diversions (xénophobes, nationalistes...) et de réprimer, de mener un coup d'État... C'est précisément parce que l'ancien État et la classe opposée deviennent clairement des ennemis que le prolétariat révolutionnaire prend en main le pouvoir, en excluant la bourgeoisie. Les élections qui surviennent pendant une révolution socialiste ont alors pour fonction de diriger démocratiquement la "dictature du prolétariat", au lieu de légitimer la façade démocratique de l'État en temps "normal".

Nécessité du ralliement des classes intermédiaires

A l'échelle de Paris, la Commune fut clairement une alliance large sous la direction (même confuse) des éléments les plus socialistes et prolétariens. Les mesures immédiates permettaient un bloc des intérêts des petits-bourgeois avec les ouvriers contre les classes possédantes.

La Commune de Paris n'a pas réussi à rallier à elle la paysannerie, avant tout parce qu'elle en était coupée par les Versaillais et les Allemands, mais elle en avait le potentiel. S'adressant à eux, elles disait : « notre victoire est votre seule espérance ». En effet, elle avait décrété que les frais de la guerre devaient retomber sur ceux qui l’avaient engendrée et donc que l'impôt sur la paysannerie devait être supprimé. Elle proposait également la séparation de l’Église et de l’État, pour que seuls les fidèles payent pour entretenir les prêtres, et non l'Etat.

Révolution prématurée ?

La Commune de 1871 pouvait-elle gagner ou était-elle historiquement prématurée ?

Marx considérait que l'éclatement de l'insurrection était prématuré et trop risqué, même s'il a soutenu la Commune dès qu'il appris qu'elle venait d'être déclarée. Il s'est intéressé en détail à ce qui aurait pu faire gagner les communards, et il estimait même que trois mois seulement de libre communication entre Paris et la province auraient suffi à entraîner le soutien des paysans à la révolution.

Pour Trotsky en 1914 : « De même que le Manifeste était une anticipation, de même que la 1ère Internationale était venue trop tôt pour son temps, c'est-à-dire pour pouvoir unir les travailleurs de tous les pays, de même la Commune était un épisode prématuré de la dictature du prolétariat. »[5]

Mais Lénine écrivait en 1917 que la Commune aurait pu vaincre, si elle avait saisi la banque de France et marché sur Versailles.[6]

Les Franc-Maçons et la Commune

Dans le Paris de 1871, les ouvriers et les artisans sont particulièrement bien représentés dans les loges.[7] C’est ce qui explique pourquoi l’on trouve de nombreux francs-maçons parmi les responsables de la Commune : environ un tiers. Beaucoup s'impliquent dans la Commune au nom des valeurs humanistes franc-maçonnes.

Mais à d’une manière générale, les Conseils de l’ordre, organes dirigeants des obédiences, sont très réticents à l’égard de la Commune et donnent aux frères des consignes de neutralité, que la base ne suivra pas. Il y a d’ailleurs beaucoup de francs-maçons hostiles au mouvement communard et certains d’entre eux sont engagés dans les rangs versaillais.

Ayant des Frères dans les deux camps, la franc-maçonnerie est particulièrement active pour jouer la réconciliation. A trois reprises (le 8 avril, le 22 avril et le 29 avril 1871) ils tenteront en vain de faire cesser les combats.

Jugements et postérité

Les anarchistes, les marxistes et la Commune

Marx a rédigé immédiatement La guerre civile en France au nom du Conseil général de l'Internationale, pour prendre la défense de la Commune. C'est dans ce texte sur la Commune que Lénine se replongera en août 1917 pour réfléchir à la question du pouvoir, et écrire les Thèses d'avril et L'Etat et la Révolution. Contre Kamenev en avril, Lénine se base sur la Commune. Contre l'insurrection, Zinoviev prit l'exemple de la Commune qui se retrouva isolée en 1871. Lénine répondit :

« L'allusion à la Commune est très superficielle et même bête. Car, en premier lieu, les bolcheviks ont tout de même appris quelque chose depuis 1871, ils n'auraient pas laissé une banque hors de leur mainmise, ils n'auraient pas renoncé à une offensive sur Versailles ; et, si les conditions avaient été telles, la Commune même aurait pu vaincre. En outre, la Commune ne pouvait proposer au peuple du premier coup ce que pourront proposer les bolcheviks s'ils détiennent le pouvoir, précisément : la terre aux paysans, l'immédiate proposition de paix.  »[6]

Mais les anarchistes collectivistes et fédéralistes proches de Bakounine ont aussi considéré que la Commune leur avait donné raison. Dans ses souvenirs, James Guillaume dit avec satisfaction que le Conseil Général de l’Internationale a adopté entièrement le point de vue des fédéralistes.[8] Quant à Bakounine, il affirmait :

«  L’effet de l’insurrection communaliste a été tellement puissant qu’en dépit de la logique et de leurs véritables dispositions, les marxistes, dont toutes les idées se sont trouvées renversées par elle, ont été obligés de s’incliner devant cette insurrection et de s’en approprier les buts et le programme ».

Face aux anarchistes, qui se disaient anti-autoritaires, Engels ironisait :

« Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit, c'est l'acte par lequel une fraction de la population impose sa volonté à l'autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s'il en est ; et le parti victorieux, s'il ne veut pas avoir combattu en vain, doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires.  »[9]

Au 73e jour du pouvoir soviétique, Lénine se mit à danser sur la neige entre les murs du Kremlin pour saluer une durée venant de dépasser celle de la Commune. En 1924, la délégation française au congrès de l'Internationale déposera au Mausolée, un drapeau rouge de la Commune.

Citations d'écrivains contemporains

Certains écrivains de l'époque prirent la plume pour commenter l'événement, pour la plupart avec un extrême mépris de classe :

  • Charles-Marie Leconte de Lisle à José-Maria de Heredia : « La Commune ? Ce fut la ligue de tous les déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs, mauvais poètes, mauvais peintres, journalistes manqués, tenanciers de bas étage. »
  • Gustave Flaubert à George Sand : « La seule chose, j'en reviens toujours là, c'est un gouvernement de mandarins. Le peuple est un éternel mineur. Je hais la démocratie. » « Le premier remède serait d'en finir avec le suffrage universel, la honte de l'esprit humain. Dans une entreprise industrielle (société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d'une nation. » « L'instruction obligatoire et gratuite n'y fera rien qu'augmenter le nombre des imbéciles. Le plus pressé est d'instruire les riches qui, en somme, sont les plus forts. »
  • George Sand à Gustave Flaubert : « Cette Commune est une crise de vomissements, les saturnales de la folie. »
  • Les communards selon Alphonse Daudet : « Des têtes de pions, collets crasseux, cheveux luisants, les toqués, les éleveurs d'escargots, les sauveurs du peuple, les déclassés, les tristes, les traînards, les incapables ; Pourquoi les ouvriers se sont-ils mêlés de politique ? »
  • Les « pétroleuses » selon Dumas fils : « Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes, à qui elles ressemblent quand elles sont mortes. »
  • Émile Zola : « Le bain de sang que le peuple de Paris vient de prendre était peut-être une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et splendeur »
  • Émile Littré : « J'abhorre la guerre que le prolétariat parisien vient de susciter. Il s'est rendu cruellement coupable à l'égard de la patrie, ivre qu'il était de doctrines farouches : le devoir étroit des gouvernements est de réprimer fermement le socialisme dans ses écarts anarchiques. »
  • Le Figaro : « On demande formellement que tous les membres de la Commune, que tous les journalistes qui ont lâchement pactisé avec l'émeute triomphante, que tous les Polonais interlopes et les Valaques de fantaisie soient passés par les armes devant le peuple rassemblé. »
  • Edmond de Goncourt : « On les abat à la mitrailleuse. Quand j'ai entendu le coup de grâce, ça m'a soulagé. »
  • Victor Hugo (dans L'Indépendance belge) : « Qu'un vaincu de Paris, qu'un homme de la réunion dite Commune, que Paris a fort peu élue et que, pour ma part, je n'ai jamais approuvée, qu'un de ces hommes, fût-il mon ennemi personnel, surtout s'il est mon ennemi personnel, frappe à ma porte, j'ouvre. Il est dans ma maison. Il est inviolable. »
  • Arthur Rimbaud : « L’ordre est vaincu ! » [10] et dans Les Mains de Jeanne-Marie, il voit celles-ci « merveilleuses […] / Sur le bronze des mitrailleuses/A travers Paris insurgé. »[11]
  • Paul Verlaine, qui a quitté les rangs de la Garde nationale pour ceux des Communards, reconnaît, dans Les Vaincus : «  Ils nous ont enchaînés ! mais les chaînes sont faites/ Pour tomber » et clame ensuite : « Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance/Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains./La justice le veut d'abord, puis la vengeance." [12]

Basilique du Sacré-cœur

À l'emplacement du point de départ du soulèvement parisien, la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre fut construite, en application d'une loi du 24 juillet 1873, pour « expier les crimes des fédérés ». Sa construction débuta en 1875. Le choix d'ériger la basilique sur la colline de Montmartre était hautement symbolique pour la droite victorieuse, c'est là que débuta l'insurrection le 18 mars. Après la cérémonie de pose de la première pierre, Hubert Rohault de Fleury fit explicitement le lien :

« Oui, c'est là où la Commune a commencé, là où ont été assassinés les généraux Clément Thomas et Lecomte, que s'élèvera l'église du Sacré-Cœur ! Malgré nous, cette pensée ne pouvait nous quitter pendant la cérémonie dont on vient de lire les détails. Nous nous rappelions cette butte garnie de canons, sillonnée par des énergumènes avinés, habitée par une population qui paraissait hostile à toute idée religieuse et que la haine de l'Église semblait surtout animer. »

On ne trouve pas de mention de cette motivation dans le texte de loi voté par l'Assemblée Nationale, mais déjà à l'époque elle était dénoncée par l'opposition de gauche.

Ailleurs en France

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D'autres mouvements ont éclaté ailleurs en France en solidarité, même s'ils sont restés de plus faible ampleur.

Bibliographie

Articles





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Livres

Notes

  1. Jules Simon, Le Gouvernement de Monsieur Thiers, tome I, p. 95
  2. Karl Marx, Le 18 brumaire de L. Bonaparte, 1851
  3. 3,0 et 3,1 Karl Marx, La guerre civile en France - 3, 1871
  4. K. Marx - F. Engels, Le manifeste du Parti communiste - Préface à l’édition allemande de 1872
  5. Trotsky, La guerre et l'Internationale, 31 octobre 1914
  6. 6,0 et 6,1 Lénine, Au sujet des compromis, Rédigé du 1er au 3 septembre 1917
  7. http://www.commune1871.org/?Les-francs-macons-et-la-Commune
  8. James Guillaume, L’Internationale, tome II, p. 191
  9. F. Engels, De l'autorité, Décembre 1873
  10. Full text of Revue d'Ardenne et d'Argonne
  11. Arthur Rimbaud, Oeuvres poétiques, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, 184 p., p.73
  12. Les vaincus - Paul Verlaine