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Proudhon
Pierre-Joseph Proudhon
(1809-1865) est un militant et théoricien français du socialisme, le premier à se dire anarchiste.

Biographie

Né à Besançon, Proudhon est placé comme bouvier avant de rentrer, à dix ans, comme boursier au collège royal de Besançon où ses études sont brillantes, mais interrompues pour des raisons financières. Il multiplie alors les emplois précaires.

Il publie son premier ouvrage, Qu'est-ce que la propriété?, qui contient la fameuse formule, "La propriété c'est le vol" en 1840. Le livre fait scandale en démystifiant la fausse légitimité des capitalistes, et lui vaut l'admiration et l'estime du jeune Marx :

« Non seulement Proudhon écrit dans l'intérêt du prolétariat, mais il est lui-même un prolétaire, un ouvrier. Son travail est un manifeste scientifique du prolétariat français. »[1]

Mais la pensée de Proudhon contenait de nombreuses faiblesses théoriques et ambiguités politiques (ancrage dans le libéralisme), et il va très vite modérer la portée de son discours.

En 1846, il écrit "Philosophie de la misère", qui lui vaut une réponse cinglante de Marx : "Misère de la philosophie".

Proudhon appuie ensuite, quoi qu'avec des réserves et des nuances, la Révolution de février 1848. Cette même année, il lance le premier journal anarchiste, Le Représentant du Peuple et il est élu à l'Assemblée Nationale. En janvier 1849 il crée une Banque du Peuple, que le pouvoir ferme bientôt. Proudhon est alors contraint à l'exil, puis, à son retour en France, à la prison, où il restera trois ans.

En 1851, il fait paraître "Idée générale de la révolution au XIX ème siècle", qui propose et défend un idéal de société anarchiste fondée sur des contrats librement consentis et sur l'idée de communes librement fédérées. À compter de cette date, il se déclare volontiers fédéraliste.

En 1858, Proudhon est de nouveau condamné à une peine de prison et il s'enfuit en Belgique. Il rentre en France en 1862. et meurt en 1865.

Ses idées joueront un rôle important au sein du mouvement ouvrier naissant, notamment parmi les militants de la Première Internationale.  Dans certains aspects de son socialisme, Proudhon a été suivi par Michel Bakounine. Après la mort de Bakounine, le socialisme libertaire se divisa entre anarcho-communisme et collectivisme libertaire.

La pensée de Proudhon

Considérations générales

Proudhon s'est d'abord revendiqué du socialisme par sa critique de la propriété. Il démystifiait frontalement la légitimité du propriétaire (principalement du propriétaire terrien) en démontrant qu'il s'arrogeait en fait une rente sur le dos du travail de ceux qui travaillent. Il insistait alors sur la différence entre propriété et possession.

Mais très vite, il s'est mis à critiquer de plus en plus frontalement à la fois le socialisme et le communisme. Son anarchisme s'est cristallisé en une doctrine de réformes libérales, visant une utopique répartition de la propriété entre petits producteurs, pour faire contrepoids à la fois au pouvoir des capitalistes (gros propriétaires) et de l'État.

Proudhon s'est enflammé contre des "excès" des capitalistes, contre les actes les plus ouvertement répressifs ou pro-riches de l'État, mais n'a jamais abouti à une critique radicale du système capitaliste. Au contraire il s'en est éloigné, et s'est toujours méfié de la classe ouvrière et de son action collective. A la place, il a cherché de plus en plus à imaginer des réformes économiques qui permettraient une "solution progressive à la question sociale", prétendant baser le tout sur des lois économiques idéales, sans faire intervenir la lutte de classe.

Pour Proudhon, au cours de l'histoire, l'humanité mûrissant va vers une société avec "moins d'État" :

« l’État, (…) c’est l’armée… la police… le système judiciaire… le fisc, etc. (…) L’anarchie est la condition d’existence des sociétés adultes, comme la hiérarchie est la condition des sociétés primitives : il y a progrès incessant dans les sociétés humaines de la hiérarchie à l’anarchie. » La Voix du Peuple du 3 décembre 1849

La question de la propriété

Alors que Proudhon semblait en 1840, avec sa formule "La propriété c'est le vol", cibler en priorité les capitalistes, il va très vite prendre de soin de préciser qu'il n'est pas pour une critique radicale de la propriété. Au contraire, il va affirmer que "la propriété, c'est la liberté", tout en assurant que cette contradiction peut être résolue... en partageant mieux la propriété. Sa cible principale devient alors l'État, qui empêcherait la propriété de jouer son rôle d'harmonisation.

« La propriété est la plus grande force révolutionnaire qui existe et qui se puisse opposer au pouvoir (...) Où trouver une puissance capable de contre-balancer cette puissance formidable de l'Etat ? Il n'y en a pas d'autre que la propriété (...) La propriété moderne peut être considérée comme le triomphe de la liberté (...) La propriété est destinée à devenir, par sa généralisation, le pivot et le ressort de tout le système social. » (Théorie de la propriété, 1862)

Que cela soit une clarification ou la justification d'un changement de position, il assura plus tard qu'il avait été mal compris dans ses premiers écrits. que sa célèbre formule : "la propriété, c'est le vol" a été mal comprise. Il s'en explique en « Dans mes premiers mémoires, attaquant de front l'ordre établi, je disais, par exemple : La propriété, c'est le vol ! Il s'agissait de protester, de mettre pour ainsi dire en relief le néant de nos institutions. Je n'avais point alors à m'occuper d'autre chose. Aussi, dans le mémoire où je démontrais, par A plus B, cette étourdissante proposition, avais-je soin de protester contre toute conclusion communiste. Dans le Système des Contradictions économiques, après avoir rappelé et confirmé ma première définition, j'en ajoute une toute contraire, mais fondée sur des considérations d'un autre ordre, qui ne pouvaient ni détruire la première argumentation, ni être détruites par elle : "La propriété, c'est la liberté !" » (Confessions d'un Révolutionnaire, 1849)


Gradualisme contre révolution

Influence des libéraux bourgeois

La théorie de Proudhon est au fond assez hétéroclite, mélangeant des termes socialisants (« travailleur collectif »…) et libéraux, critiquant le libre-échange international mais l'acceptant au niveau local... Toutefois il est clair que l'influence des économistes libéraux avec qui il débattait sans cesse a eu une emprise grandissante sur lui, ce qui est nettement visible dans ses derniers ouvrages — la Théorie contre l'impôt (1860), Du principe fédératif (1863) et la Théorie de la propriété (1865).

Il était fasciné par l'économie politique dominante, citant abondamment Say, Passy, Dunoyer, Laboulaye, dévorant le Journal des économistes et admirant « Adam Smith, ce penseur si profond ». Il a notamment polémique pendant treize semaines en 1848-49 dans la Voix du peuple avec Frédéric Bastiat au sujet de la légitimité de l'intérêt et la gratuité du crédit.

« Voilà donc tout mon système : liberté de conscience, liberté de la presse, liberté du travail, liberté de l'enseignement, libre concurrence, libre disposition des fruits de son travail, liberté à l'infini, liberté absolue, liberté partout et toujours ! C'est le système de 1789 et 1793 ; le système de Quesnay, de Turgot, de Jean-Baptiste Say […] La liberté, donc, rien de plus, rien de moins. Le « laisser-faire, laissez-passer » dans l'acception la plus littérale et la plus large ; conséquemment, la propriété, en tant qu'elle découle légitimement de cette liberté : voilà mon principe. Pas d'autre solidarité entre les citoyens que celle des accidents de force majeure […] C'est la foi de Franklin, Washington, Lafayette, de Mirabeau, de Casimir Périer, d'Odilon Barrot, de Thiers… »

Contre les socialistes et communistes

Proudhon désapprouve l'action révolutionnaire. Fils d'artisans, il se méfie de la classe ouvrière dont il redoute la violence et il dénonce les projets politiques de réorganisation radicale de la société comme des "charlataneries".

Il critiqua à la fois les socialistes réformistes voulant s'appuyer sur l'État, comme Louis Blanc, et les communistes utopiques, comme les fouriéristes : le système phalanstérien « ne renferme que bêtise et ignorance ».

Sa critique du communisme est la critique classique adressée par les libéraux bourgeois, selon laquelle toute initiative individuelle serait tarie sous l'effet d'une chape de plomb collective : « le communisme est synonyme de nihilisme, d'indivision, d'immobilité, de nuit, de silence » (Système des contradictions économiques)

Proudhon fit peu de critiques publiques de Karl Marx.

Antisémitisme

Bien que Proudhon ne fasse pas de l'antisémitisme un fondement de sa pensée, au contraire d'Alphonse Toussenel, il est un des premiers penseurs français à utiliser la dimension raciale comme dans sa violente diatribe judéophobe de décembre 1847 « le Juif est l'ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie ou l'exterminer... Par le fer, par le feu ou par l'expulsion il faut que le Juif disparaisse ». Parce qu'il croit que le Juif représente le capitalisme naissant, que les Juifs sont une « race insolente, obstinée, infernale » qui exercent une action dissolvante sur la société, et que les Juifs sont inassimilables et source de tensions sociales permanentes, Proudhon fait du Juif l'incarnation du Mal absolu. Cet antisémitisme radical, qui selon certains auteurs trouverait une part de son origine dans un contentieux idéologique et personnel avec Karl Marx qui lui reprochait dans Misère de la philosophie son ignorance en matière d'économie, a influencé des penseurs d'extrême-droite comme Charles Maurras, Édouard Drumont et les collaborationnistes.

Notes et sources

  1. Marx, La sainte famille