Activités d'organisation (1843-1847)

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Il serait souhaitable que ces trois nations — l'Angleterre, la France et l'Allemagne — s'entendent entre elles pour établir en quoi elles concordent ou sont en désaccord, car il doit bien y avoir des points de vue différents, puisque la doctrine du communisme vient d'une source différente dans chacun de ces trois pays.

Les Anglais parvinrent à ce résultat d'une manière pratique [économique] à la suite de l'accroissement rapide de la misère, de la désagrégation des mœurs et du paupérisme dans leur pays ; les Français de manière politique, du fait qu'ils exigèrent les premiers la liberté et l'égalité politiques, la revendication de la liberté et de l'égalité sociales ; les Allemands vinrent au communisme par la philosophie, en tirant les conclusions à partir de ces premiers principes...

Il faut que les ouvriers de ces trois pays apprennent à se connaître. Si ce premier pas est fait, je suis persuadé que, de tout cœur, ils souhaiteront tous le succès de leurs frères communistes de l'extérieur.

ENGELS, The New Moral World, 4 novembre 1843.

Agitation en Allemagne[modifier le wikicode]

Je viens de passer trois jours à Cologne, et j'ai été frappé par l'ampleur de la propagande que les nôtres y ont faite[1]. Nos amis y sont très actifs ; toutefois, on sent nettement chez eux l'absence de formation de base théorique. Tant qu'on n'aura pas présenté, dans une série de textes, un exposé historique et cohérent de nos principes en tenant compte de l'évolution des idées et du passé, nous ne ferons qu'une agitation inconsciente et, le plus souvent, aveugle. Je me suis rendu ensuite à Dusseldorf, où nous avons également quelques éléments très actifs. Cependant, ce sont encore nos gars d'Elberfeld que je préfère. Une conception véritablement humaine leur est passée dans la chair et le sang.

Il y a quelques jours, je suis allé à Cologne et à Bonn. Tout marche bien à Cologne[2]. Grün t'aura probablement parlé de l'activité déployée par les nôtres. Hess a également l'intention d'aller à Paris lorsqu'il aura rassemblé l'argent nécessaire, d'ici deux à trois semaines. Bürgers y est déjà avec vous de sorte que vous y formerez un véritable conseil. Vous aurez d'autant moins besoin de moi que je suis devenu plus nécessaire ici. Il est clair que je ne puis encore venir en ce moment, à moins de me brouiller avec toute ma famille. En outre, j'ai encore une affaire de cœur à régler au préalable. Enfin, il faut que l'un de nous soit ici, car les gens ont tous besoin d'être aiguillonnés pour continuer leur activité dans le même sens et ne pas se perdre dans toutes sortes de détours ou s'engager dans des voies sans issue.

Ainsi, il m'est impossible de convaincre Jung et combien d'autres qu'il y a entre Ruge et nous une différence de principes, et ils continuent de penser qu'il y a simplement une brouille personnelle[3]. Quand on leur dit que Ruge n'est pas communiste, ils ne le croient pas vraiment, et prétendent qu'il est toujours regrettable de rejeter inconsidérément une telle « autorité littéraire ». Que répondre ? Force nous est d'attendre que Ruge laisse échapper une gaffe énorme pour leur administrer la preuve ad oculos. J'ai l'impression bizarre qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez Jung, il n'a pas assez de fermeté.

Nous organisons partout en ce moment des réunions publiques afin de créer des associations pour l'amélioration des conditions ouvrières [4]. Cela crée une agitation insolite chez nos braves Allemands, et tourne l'attention des philistins sur les questions sociales. On organise ces réunions sans s'inquiéter le moins du monde de ce qu'en pense la police. À Cologne, le comité pour l'élaboration des statuts se compose pour moitié de gens que nous y avons placés. À Elberfeld, nous y avons au moins un homme et, avec l'aide des rationalistes, nous avons, dans deux réunions successives, infligé une cuisante défaite aux calotins : à une majorité écrasante, nous avons fait écarter des statuts toute trace d'idées chrétiennes. Je me suis bien diverti en constatant combien ces rationalistes se rendaient ridicules avec leur vision théorique du christianisme et leur pratique athéiste. En principe, ils donnaient absolument raison à l'opposition chrétienne, mais en pratique le christianisme — qui, de leur propre aveu, constitue le fondement de l'association — ne devait en aucun cas être mentionné dans les statuts : ils devaient contenir tout, hormis le principe vital de l'association ! Mais ces gaillards s'accrochèrent avec tant d'obstination à leur ridicule position que je n'eus pas à dire un mot pour obtenir les statuts tels que nous pouvions les souhaiter dans les conditions actuelles. Il y aura une nouvelle réunion dimanche prochain, mais je ne pourrai pas y assister, car je vais en Westphalie.

Je suis en plein dans les journaux et livres anglais dans lesquels je puise la matière de mon ouvrage sur La Situation de la classe laborieuse en Angleterre. Je compte l'avoir achevé vers le milieu ou la fin janvier, puisque j'en ai terminé depuis une ou deux semaines avec le travail le plus difficile, celui du classement de la documentation.

Ce qui me fait un plaisir tout particulier, c'est de voir la littérature communiste s'implanter en Allemagne[5]. C'est à présent un fait accompli.[6] Il y a un an elle commençait à peine à se développer hors d'Allemagne, à Paris, et à vrai dire elle naissait seulement. Or voilà qu'elle se saisit déjà du Michel allemand. Tout cela va pour le mieux : journaux, hebdomadaires, revues mensuelles et trimestrielles, une véritable artillerie de gros calibre. Tout cela est allé diablement vite[7]. La propagande effectuée sous le manteau n'a pas été non plus sans porter ses fruits : chaque fois que je vais à Cologne, chaque fois que j'entre ici dans un bistrot, il y a de nouveaux progrès, de nouveaux prosélytes.

La réunion de Cologne a fait merveille : on découvre peu à peu l'existence de petits groupes isolés de communistes qui se sont développés en cachette, sans faire de bruit et sans intervention directe de notre part.

Nous avons également réussi à mettre la main sur la Gemeinnützige Wochenblatt dont la diffusion était autrefois assurée en même temps que la Rheinische Zeitung[8]. D'Ester s'en est chargé, et il verra ce que nous pourrons en faire. Mais nous avons le plus grand besoin en ce moment de quelques ouvrages assez gros afin de fournir un point d'appui solide aux nombreux demi-ignorants qui sont remplis de bonne volonté mais ne peuvent s'en tirer tout seuls. Fais ton possible pour mener à terme ton livre d'économie politique[9], même si tu n'es pas tout à fait satisfait de nombreux passages. Cela importe peu, car les esprits sont mûrs et il faut forger le fer quand il est chaud. Certes, mon livre sur les conditions des classes laborieuses en Angleterre ne manquera pas non plus son effet, car les faits qui y sont rapportés sont trop frappants. Néanmoins, je voudrais avoir les mains plus libres pour exposer en détail différentes choses qui seraient plus décisives et efficaces dans le moment actuel et pour la bourgeoisie allemande.

C'est une caractéristique de l'époque, et le résultat de la décomposition des survivances féodales de la nation allemande, que nous autres Allemands soyons des esprits essentiellement théoriques, mais il serait ridicule que nous ne soyons pas capables de développer notre théorie. En fait, nous n'avons même pas été en mesure de faire la critique de ces conditions absurdes[10]. Or, il est grand temps maintenant. Aussi arrange-toi pour en avoir terminé d'ici avril. Fais comme moi : fixe-toi une date à laquelle, quoi qu'il arrive, il faut que tu aies fini, et veille à ce que cela soit imprimé sans délai. Si tu ne peux faire imprimer sur place, cherche à Mannheim, Darmstadt ou ailleurs. Mais il importe que l'ouvrage paraisse au plus tôt.

Création du Comité de correspondance communiste[modifier le wikicode]

De concert avec deux de mes amis, Friedrich Engels et Philippe Gigot (tous deux à Bruxelles), j'ai organisé une correspondance suivie avec les communistes et socialistes allemands[11]. Elle porte aussi bien sur la discussion de problèmes scientifiques et la critique de l'ensemble des écrits populaires que sur la propagande socialiste que l'on peut effectuer en Allemagne par ce moyen. Cependant, le but principal de notre correspondance sera celui de mettre les socialistes allemands en rapport avec les socialistes français et anglais[12], de tenir les étrangers au courant de l'agitation et des organisations socialistes qui s'opèrent en Allemagne, et d'informer les Allemands des progrès du socialisme en France et en Angleterre. Ainsi, les divergences de vue pourront apparaître au jour, et l'on parviendra à un échange d'idées et une critique impartiale. C'est un pas que le mouvement social doit effectuer, dans sa forme d'expression littéraire, pour se débarrasser de ses limitations nationales. Et, au moment de l'action, il sera certainement d'une grande utilité pour tous d'être informés de l'état de chose dans les pays étrangers aussi bien que dans le sien propre.

Outre les communistes en Allemagne, notre correspondance réunira aussi les socialistes allemands de Paris et de Londres. Nous avons déjà établi la liaison avec l'Angleterre ; en ce qui concerne la France, nous croyons tous que nous ne pouvons y trouver de meilleur correspondant que vous : vous savez que les Anglais et les Allemands ont su vous apprécier davantage jusqu'ici que vos propres compatriotes[13].

Vous voyez donc qu'il s'agit simplement de créer une correspondance régulière, et de lui assurer les moyens de suivre le mouvement social dans les différents pays, de rassembler des conclusions riches et variées, comme le travail d'un seul ne pourra jamais le réaliser.

Si vous voulez accéder à notre proposition, les frais de port des lettres qui vous seront envoyées, comme de celles que vous nous enverrez, seront supportés ici, les collectes faites en Allemagne étant destinées à couvrir les frais de la correspondance.

L'adresse à laquelle vous écrirez ici est celle de M. Philippe Gigot, 8, rue de Bodenbroek. C'est lui également qui signera les lettres de Bruxelles. Est-il besoin d'ajouter que toute cette correspondance exige de votre part le secret le plus absolu ; en Allemagne, nos amis doivent agir avec la plus grande circonspection, pour éviter de se compromettre...

P.-S. — Je vous préviens contre monsieur Grün[14] qui est à Paris. Cet individu n'est qu'un chevalier d'industrie littéraire, une sorte de charlatan qui cherche à faire commerce avec les idées modernes...

Lettre du Comité de correspondance communiste de Bruxelles à G. A. Köttgen[modifier le wikicode]

À G. A. Köttgen pour transmettre en communication[15].

Nous nous empressons de répondre à la demande que vous nous avez adressée il y a quelques jours : Nous partageons entièrement votre opinion, à savoir que les communistes allemands doivent sortir de l'isolement et la dispersion dans lesquels ils se trouvaient jusqu'ici et nouer des relations régulières et suivies entre eux, de même que le besoin de sociétés de lecture et de discussion se fait vivement sentir. En effet, les communistes doivent d'abord se rendre clairement compte de leurs positions propres, ce qui ne peut être obtenu sans des rencontres régulières en vue de discuter des problèmes communistes.[16] Cela étant, nous sommes tout à fait d'accord avec vous sur la nécessité de préparer des ouvrages et brochures bon marché et compréhensibles de contenu communiste.

Vous reconnaissez la nécessité de continuer à verser régulièrement de petites sommes d'argent. Cependant, nous devons, pour notre part, rejeter votre proposition selon laquelle ces cotisations devraient servir à soutenir ceux qui écrivent et à leur procurer une vie à l'abri du besoin. Nous estimons que ces contributions ne doivent être utilisées que pour couvrir les frais d'impression de tracts et de brochures communistes à bon marché ainsi que les frais occasionnés par la correspondance parmi laquelle aussi celle qui est envoyée à l'étranger. Il sera nécessaire de fixer un minimum des cotisations mensuelles, afin qu'à tout moment on puisse déterminer d'un coup d'œil et avec certitude ce que l'on peut utiliser pour les besoins collectifs. En outre, il importe que vous nous communiquiez les noms des membres de votre association communiste — étant donné qu'il faut savoir à quelle sorte de gens nous avons affaire, comme vous le savez pour ce qui nous concerne. Enfin, nous attendons que vous nous indiquiez le montant de vos contributions mensuelles en vue de couvrir les besoins collectifs, étant donné qu'il faut entreprendre le plus tôt possible l'impression de quelques brochures populaires. Vous comprendrez sans peine que ces brochures ne peuvent être publiées en Allemagne : il n'y a pas lieu de vous en faire la démonstration.

Vraiment, vous nourrissez de grandes illusions sur le Parlement fédéral, le roi de Prusse[17], les instances de district, etc. Un manifeste ne pourrait avoir d'effet que s'il existait déjà en Allemagne un parti communiste fort et organisé, or il n'en est rien. Une pétition n'a de sens que si elle se présente aussi comme menace, derrière laquelle se tient une masse compacte et organisée. Tout ce que vous puissiez faire — au cas où les conditions de votre district s'y prêteraient—, ce serait de mettre en œuvre une pétition pourvue de signatures imposantes et nombreuses d'ouvriers.

Nous ne pensons pas que ce soit le moment de tenir un congrès communiste. Ce n'est que lorsque des associations communistes se seront étendues à toute l'Allemagne, et qu'elles auront mis en œuvre des moyens pour leur action, que des délégués des différentes associations pourront se réunir en un congrès avec des perspectives de succès. Ce ne sera donc pas possible avant l'année prochaine.

Jusque-là, le seul moyen d'action commune sera l'échange de vues et la clarification au moyen d'une correspondance régulière.

D'ici, nous échangeons déjà de temps en temps une correspondance avec les communistes anglais et français ainsi qu'avec les communistes allemands de l'étranger. À chaque fois que nous recevrons des comptes rendus sur le mouvement communiste en Angleterre et en France, et en général que nous apprendrons quelque chose, nous vous le communiquerons.

Nous vous prions de nous indiquer une adresse sûre (et ne plus mentionner en toutes lettres au verso, le nom de G. A. Köttgen, par exemple, de sorte que l'on découvre immédiatement l'expéditeur aussi bien que le destinataire).

Vous nous écrirez à l'adresse tout à fait sûre que voici :

M. Philippe Gigot, 8, rue de Bodenbroek, Bruxelles.

K. MARX, F. ENGELS, P. GIGOT, F. WOLFF.

P.-S. Weerth, actuellement à Amiens, vous salue.

Si vous mettiez à exécution votre projet de pétition, cela ne vous conduirait à rien d'autre qu'à proclamer ouvertement la faiblesse du parti communiste et à communiquer au gouvernement les noms de ceux qu'il doit surveiller de près. Si vous ne pouvez établir de pétition ouvrière comportant au moins cinq cents signatures, agissez donc plutôt comme les bourgeois de Trèves lorsqu'ils réclament l'institution d'un impôt progressif sur les revenus : si les bourgeois du lieu ne s'y associent pas, eh bien, rejoignez-les pour l'heure dans les manifestations publiques ; agissez de manière jésuitique ; laissez choir la traditionnelle honnêteté allemande, la fidélité sentimentale et la quiétude tranquille, en signant et en activant les pétitions bourgeoises pour la liberté de la presse, la Constitution, etc. Si tout cela passe dans les faits, c'est l'aube d'une ère nouvelle pour la propagande communiste. Les moyens d'action seront multipliés pour nous, et l'antagonisme entre bourgeoisie et prolétariat sera tranché. Dans un parti, il faut appuyer tout ce qui aide à faire avancer le mouvement, et sur ce point il ne faut pas faire preuve de fastidieux scrupules moraux.

Au reste, vous devriez élire un comité permanent pour la correspondance qui se réunit à terme fixe pour élaborer et discuter les lettres à nous envoyer. Autrement, l'affaire se fera de manière désordonnée. Choisissez celui que vous considérez comme le plus capable pour préparer les lettres. Les considérations et égards personnels doivent être écartés, car c'est ce qui gâche tout. Communiquez- nous bien sûr les noms des membres du comité. Salut.

Activité au sein de la Ligue des communistes[modifier le wikicode]

Il y a peu de choses à relater sur mes démêlés avec les communistes de souche artisanale de Paris[18]. L'essentiel est que les divers points litigieux qui me restaient à régler avec eux sont maintenant résolus. Le plus important des partisans et disciples de Grün — papa Eisermann a été fichu à la porte, tandis que les autres ont perdu leur influence sur la masse, et j'ai fait passer à l'unanimité une résolution contre eux.

Voici brièvement les faits :

Trois soirs de suite, nous avons discuté le plan d'association de Proudhon. Pour commencer, j'avais presque toute la bande contre moi, et à la fin il ne restait plus contre moi qu'Eisermann et trois autres partisans de Grün.

Quoi qu'il en soit, il s'agissait avant tout de démontrer la nécessité de la révolution violente, et de réfuter le socialisme « vrai » de Grün (qui avait trouvé une vitalité nouvelle dans la panacée de Proudhon), en démontrant qu'il est antiprolétarien, petit-bourgeois, et s'inspire des nostalgies communistes des artisans dépassés par l'industrie moderne.

À force d'entendre répéter sans cesse les mêmes arguments par mes adversaires, je finis par me mettre en colère, et j'attaquai directement le communisme des tailleurs, ce qui indigna et choqua les partisans de Grün, mais me permit d'arracher au noble Eisermann une attaque ouverte contre le communisme. Aussitôt, je lui rivai son clou avec une telle dureté qu'il n'y revint plus.

Désormais, je recourus à l'argumentation fournie par Eisermann lui-même lors de sa diatribe contre le communisme, d'autant que Grün ne cessait d'intriguer, faisant le tour des ateliers et rassemblant les gens chez lui après les réunions du dimanche. Finalement, il eut la sottise inouïe d'attaquer lui aussi le communisme devant une dizaine d'artisans. Je déclarai, en conséquence, qu'avant toute discussion il fallait voter pour établir si l'on avait affaire à des gens qui se voulaient communistes. Si oui, il fallait veiller à éviter le retour d'attaques contre le communisme telles que les avaient entreprises Eisermann : sinon, c'était des gens quelconques discutant de n'importe quoi qui se réunissaient ici, et alors ils pouvaient aller se faire voir, mais moi je ne reviendrai plus à leurs réunions. Gros émoi chez les adeptes de Grün, et de protester qu'ils étaient là pour le bien de l'humanité et pour s'éclaircir les idées, qu'ils étaient hommes de progrès et non sectaires, bref qu'il n'était vraiment pas possible de qualifier de « quelconques » des braves gens comme eux. Au reste, il fallait d'abord qu'ils sachent ce qu'est véritablement le communisme. (Depuis des années, ces chiens s'appelaient communistes, et ils n'étaient devenus récalcitrants que sous l'aiguillon de Grün et d'Eisermann qui, pour leur part, s'étaient infiltrés parmi eux en prétextant le communisme[19] !) Il va de soi que, devant tant d'ignorance, je ne me laissai pas prendre à leur aimable demande d'explication en deux ou trois mots du Communisme. Je leur fournis une définition extrêmement simple qui allait tout juste aussi loin que les points en litige dans la discussion. Je présentai la communauté de biens de sorte qu'elle exclue tout pacifisme, mièvrerie et égards vis-à-vis des bourgeois, voire des artisans, et de la société par actions[20] à la Proudhon qui sauvegarde la propriété individuelle, en évitant par ailleurs tout ce qui eût pu donner matière à digression ou détourner du vote proposé. Je définis comme suit les buts des communistes : l. Faire prévaloir les intérêts des prolétaires en les opposant à ceux des bourgeois ; 2. Atteindre cet objectif en supprimant la propriété privée et en lui substituant la communauté des biens ; pour ce faire, n'admettre d'autres moyens que ceux de la révolution violente et démocratique.

Nous avons discuté de tout cela pendant deux soirées. Le deuxième soir, le plus fort des trois partisans de Grün, s'étant rendu compte de l'état d'esprit de la majorité, passa purement et simplement de mon côté, tandis que les deux autres ne faisaient que se contredire entre eux, sans même s'en apercevoir. Plusieurs assistants, qui jusque-là n'avaient soufflé mot, ouvrirent tout à coup la bouche et se déclarèrent résolument en ma faveur. Seul Jung l'avait fait jusqu'alors. Certains de ces « hommes nouveaux », tremblant de rester à quia, parlèrent très bien et semblèrent en général avoir un solide bon sens. Bref, lorsqu'on passa au vote, l'assemblée se déclara communiste au sens de la définition ci-dessus par treize voix contre deux, celles des derniers partisans restés fidèles à Grün — et encore l'un d'eux déclara-t-il après coup qu'il avait la plus grande envie de se convertir.

L'affaire avec les Londoniens est ennuyeuse précisément à cause de Harney, et parce qu'ils étaient les seuls communistes utopiques parmi les artisans allemands avec qui l'on pût tenter un rapprochement tout de go et sans arrière-pensée[21]. S'ils ne veulent pas, eh bien, il n'y a qu'à les laisser tomber. De toute façon, on n'est jamais sûr qu'ils ne lanceront pas de nouveau de misérables adresses comme celles qu'ils ont envoyées à M. Ronge ou aux prolétaires du Schleswig-Holstein[22]. Sans parler de cette éternelle jalousie qu'ils éprouvent pour nous, les « intellectuels » . Au reste, nous disposons de deux méthodes afin de nous en débarrasser s'ils s'insurgent : rompre carrément avec eux, ou plus simplement mettre la correspondance en veilleuse. J'opterais pour cette dernière solution, si leur dernière lettre admet une réponse qui, sans les heurter de front, serait assez molle pour leur enlever toute envie de se manifester trop rapidement. Ensuite, nous pouvons attendre un bout de temps avant de répondre à leur lettre, et comme ils lambinent avec la correspondance, deux ou trois lettres suffiront à endormir complètement ces messieurs.

Nous n'avons pas d'organe de presse, et en eussions-nous un, ce ne sont pas eux qui écrivent ; ne se contentent-ils pas de lancer de temps à autre des proclamations qui n'atteignent même pas les intéressés et dont nul ne se soucie ? Lorsque nous attaquerons le communisme des artisans, nous pourrons utiliser leurs beaux documents ; la correspondance étant en veilleuse, tout sera parfait : la rupture se fera progressivement, sans éclat. Dans l'intervalle, nous nous arrangerons tranquillement avec Harney, en veillant à ce qu'ils nous soient redevables d'une réponse (ce qu'ils ne manqueront de faire, si nous les avons fait languir nous-mêmes auparavant pendant six à dix semaines), et puis nous les laisserons crier. Une rupture ouverte avec eux ne nous procurerait aucun avantage ni aucune gloire.

Les différends théoriques sont pratiquement impossibles avec ces gens-là, étant donné qu'ils n'ont pas de théorie, hormis celle de leurs éventuelles réticences à notre égard lorsque nous leur donnons des leçons. De même, ils ne sont pas capables de formuler leur méfiance et leurs réserves ; il n'est donc pas possible de discuter avec eux, sauf oralement peut-être. Cependant, en cas de rupture directe, ils pourraient utiliser contre nous la marotte si répandue chez les communistes — le besoin de s'instruire —, en disant qu'ils ne demandaient pas mieux d'apprendre chez ces messieurs instruits, si tant est qu'ils aient quelque chose à leur apprendre, etc.

Les différends pratiques se réduiraient bientôt à des querelles de personnes ou en auraient l'air, étant donné qu'ils sont peu nombreux au comité, tout comme nous- mêmes. Face à des littérateurs, nous pouvons faire figure de parti ; vis-à-vis de ces artisans prônant le communisme utopique, non. En fin de compte, ils regroupent tout de même quelques centaines d'hommes, sont reconnus par les Anglais grâce à Harney, et en Allemagne L' Observateur rhénan proclame à cor et à cri qu'ils forment une société de communistes enragés, nullement impuissante. Au reste, tant qu'il n'y aura pas de changement en Allemagne, ce sont les plus supportables parmi les communistes de l'ancienne école et certainement ce que l'on peut faire de mieux avec des artisans. Cette affaire nous a cependant appris qu'on ne peut rien faire avec ces gens-là, si braves soient-ils, tant que l'Allemagne ne connaîtra pas de mouvement ouvrier ordinaire.

Il vaut donc mieux les laisser tranquilles, ne les attaquer qu'en bloc, plutôt que susciter une querelle, dans laquelle nous ne ferions que nous salir nous-mêmes. Face à nous, ces gaillards se prétendent le « peuple », les « prolétaires », mais nous pouvons en appeler à un prolétariat communiste qui, en Allemagne, doit encore se développer[23]. Au surplus, il sera question prochainement d'une constitution en Prusse, et nous pourrions alors avoir besoin de ces gens pour des pétitions, etc.

D'ailleurs, il est probable qu'avec toute ma sagesse j'arrive après la bataille, puisque vous aurez sans doute déjà pris une décision dans cette affaire, voire que vous l'avez exécutée.

La confusion est infernale chez ces braves artisans des communes de Paris[24]. Quelques jours avant mon arrivée, on a mis à la porte les derniers partisans de Grün, soit une commune entière, dont la moitié reviendra cependant. Nous ne sommes plus qu'une trentaine maintenant. J'ai aussitôt aménagé une commune de propagande, et je me démène comme un beau diable. Les membres de la commune m'ont tout de suite élu et chargé de la correspondance. Vingt à trente hommes se proposent d'adhérer. Nous serons bientôt plus forts que jamais.

Soit dit tout à fait entre nous, j'ai joué un vilain tour à Moses Hess. Il avait fait adopter une « Profession de foi » à l'eau de rose qu'il avait divinement améliorée[25]. Vendredi dernier, au district, je l'ai passée au crible, point par point : je n'en étais encore qu'à la moitié, lorsque tout le monde se déclarait convaincu et satisfait. Sans la moindre opposition, je me fis charger d'élaborer la nouvelle profession de foi[26] qui sera discutée vendredi prochain au district et que l'on enverra à Londres derrière le dos des communes. Naturellement, il faut éviter que qui que ce soit s'en aperçoive, sinon nous serions tous déposés — et cela ferait un scandale terrible.

Born, en route pour Londres, passera vous voir à Bruxelles[27]. Peut-être arrivera-t-il avant cette lettre. Il est assez téméraire pour traverser la Prusse en descendant le Rhin : pourvu qu'il ne se fasse pas pincer ! Fais-lui encore un peu la leçon quand il sera là. Plus que tout autre, il a l'esprit ouvert à nos idées et rendra aussi de grands services à Londres à condition qu'il soit un peu préparé.

Ah ! mon Dieu, voilà que j'ai failli oublier totalement que le grand Heinzen, du haut des Alpes, a déversé sur moi une avalanche de boue[28]. Par bonheur, tout se suit dans un seul numéro, si bien que personne ne lira cela jusqu'au bout ; moi-même, j'ai dû m'arrêter à plusieurs reprises. Quel âne bâté ! Si j'ai jamais prétendu qu'il ne savait pas écrire, je dois ajouter maintenant qu'il ne sait pas lire non plus et enfin qu'il ne semble pas au courant de l'emploi des quatre règles de l'arithmétique. Cette bourrique aurait dû lire la lettre de O’Connor au journaux radicaux, parue dans le dernier Northern Star, lettre dans laquelle il commence par les traiter de you ruffians (« ruffians que vous êtes ») et qu'il termine de même : Heinzen aurait pu voir qu'en matière d'injures il n'est qu'un pauvre apprenti. Mais tu sauras comme il faut remettre à sa place ce sot lourdaud. Le mieux serait de répondre brièvement. Je ne pourrais en aucun cas répondre à sa diatribe — si ce n'est par une bonne paire de claques[29] !

Naissance du parti et du syndicalisme révolutionnaire[modifier le wikicode]

Marx s'est vivement plaint de l'incompréhensible note que vous avez publiée dans le numéro 104 relative au passage de sa Misère de la philosophie (1847) où il écrivait que les socialistes aussi bien que les économistes étaient d'accord pour condamner les syndicats. Cette note disait qu'il fallait entendre par là les seuls « socialistes de l'école de Proudhon[30]. » Or, premièrement, à cette époque il n'existait pas d'autre socialiste de l'école proudhonienne que Proudhon lui-même. Deuxièmement, Marx entendait bien par socialistes tous les socialistes qui s'étaient manifestés jusqu'ici (à l'exception de nous deux qui étions inconnus en France), pour autant qu'ils étaient amenés à se préoccuper de coalitions — et à la tête de tous : Robert Owen ! Cela s'applique donc aussi bien aux owénistes qu'aux socialistes français, parmi lesquels Cabet. Comme il n'existait pas de droit de coalition en France, cette question n'y était guère soulevée.

Or, comme avant Marx il n'existait qu'un socialisme féodal, bourgeois, petit-bourgeois, utopique, ou combinant ces différents éléments, il était clair que tous ces socialismes dont chacun prétendait posséder la panacée et qui se tenait tout à fait en dehors du mouvement vivant des ouvriers, ne voyaient dans toute forme du mouvement réel, donc aussi dans les syndicats et les grèves[31], qu'un moyen de fourvoyer les masses et de les détourner de la seule voie de salut de la foi véritable.

Comme vous le constatez, la note que vous avez jointe au passage de Marx de la Misère de la philosophie [32] est non seulement fausse, mais encore totalement absurde. Il semble ainsi qu'il soit impossible à nos gens — du moins un certain nombre d'entre eux — de se cantonner dans leurs articles à ce qu'ils ont véritablement compris. La preuve : les anneaux sans fin du ténia théorico-socialiste de Ks et Synmachos[33] et consorts qui, avec leurs bourdes économiques et leurs points de vue déplacés, témoignent de leur méconnaissance de la littérature socialiste, ruinant de fond en comble la supériorité théorique du mouvement ouvrier allemand jusqu'à nos jours. À cause de cette note, Marx était tout prêt à faire une déclaration.

Statuts de la Ligue des communistes[modifier le wikicode]

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

Section I. — LA LIGUE

Article 1 — Le but de la Ligue est le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, l’abolition de la vieille société bourgeoise, fondée sur les antagonismes de classe, et l'instauration d'une société nouvelle, sans classes et sans propriété privée[34].

Art. 2. — Les conditions d'adhésion sont :

a) un mode de vie et une activité conformes à ce but ;

b) une énergie révolutionnaire et un zèle propagandiste ;

c) faire profession de communisme ;

d) s'abstenir de participer à toute société politique ou nationale anticommuniste, et informer le Comité supérieur de l'inscription à une société quelconque ;

e) se soumettre aux décisions de la Ligue ;

f) garder le silence sur l'existence de toute affaire de la Ligue ;

g) être admis à l'unanimité dans une commune. Quiconque ne répond plus à ces conditions est exclu. (Voir section VIII.)

Art. 3. — Tous les membres sont égaux et frères, et se doivent donc aide en toute circonstance[35].

Art. 4. — Les membres portent un nom d'emprunt.

Art. 5. — La Ligue est organisée en communes, districts, districts directeurs, Conseil central et Congrès

Section II. — LA COMMUNE

Art. 6. — La commune se compose de trois membres au moins et de vingt au plus.

Art. 7. — Chaque commune élit un président et un adjoint. Le président dirige la séance, l'adjoint tient la caisse et remplace le président en cas d'absence.

Art. 8. — Les diverses communes ne se connaissent pas entre elles, et n'échangent pas de correspondance entre elles.

Art. 10. — Les communes portent des noms distinctifs.

Art. 11. — Tout membre qui change d'adresse doit au préalable en aviser le président.

Section III. — LE DISTRICT

Art. 12. — Le district comprend au moins deux et au plus dix communes.

Art. 13. — Les présidents et adjoints de la commune forment le comité de district. Celui-ci élit un président dans son sein, et il tient la correspondance avec ses communes et le district directeur.

Art. 14. — Le comité de district représente le pouvoir exécutif pour toutes les communes du district.

Art. 15. — Les communes isolées doivent ou bien se rattacher à un district déjà existant, ou bien former avec d'autres communes un nouveau district.

Section IV. — LA DIRECTION DE DISTRICT

Art. 16. — Les différents districts d'un pays ou d'une province sont placés sous l'autorité d'une direction de districts.

Art. 17. — La division des districts de la Ligue des provinces et la nomination des directions de districts sont l'œuvre du Congrès sur proposition du Conseil central[36]

Art. 18. — La direction de districts forme le pouvoir exécutif pour tous les districts d'une province. Elle tient la correspondance avec ces districts et le Conseil central.

Art. 20. — Les directions de districts sont, provisoirement, responsables vis-à-vis du Conseil central et, en dernier ressort, vis-à-vis du Congrès.

Section V. — LE CONSEIL CENTRAL

Art. 21. — Le Conseil central forme le pouvoir exécutif de toute la Ligue et, en tant que tel, est responsable devant le Congrès.

Art. 22. — Il se compose d'au moins cinq membres et est élu par la direction de district du lieu où le Congrès a fixé le siège de la Ligue.

Art. 23. — Le Conseil central est en correspondance avec les directions de district. Il établit tous les trois mois un rapport sur la situation de toute la Ligue.

Section VI. — DISPOSITIONS GÉNÉRALES

Art. 24. — Les communes et les directions de district ainsi que le Conseil central se réunissent au moins une fois tous les quinze jours.

Art. 25. — Les membres de la direction des districts et du Conseil central sont élus pour un an, rééligibles et révocables à tout moment par leurs électeurs.

Art. 26. — Les élections ont lieu au mois de septembre.

Art. 27. — Les directions de district doivent orienter les discussions conformément aux buts de la Ligue[37]. Si le conseil central estime que la discussion de certaines questions est d'un intérêt général et immédiat, il doit inviter la Ligue entière à discuter des questions.

Art. 28. — Chaque membre de la Ligue doit correspondre au moins une fois par trimestre, et chaque commune au moins une fois par mois, avec leur direction de district.

Chaque district doit adresser, à la direction de district, un rapport sur sa sphère au moins une fois tous les deux mois, et celle-ci au moins une fois tous les trois mois au Conseil central.

Art. 29. — Chaque centre de la Ligue doit prendre, dans la limite des statuts et sous sa propre responsabilité, les mesures appropriées à sa sécurité et à l'efficacité d'une action énergique, et en aviser sans retard le centre supérieur.

Section VII. — LE CONGRÈS

Art. 30. — Le Congrès est le pouvoir législatif de l'ensemble de la Ligue. Toutes les propositions relatives à une modification des statuts sont envoyées par les directions de districts au Conseil central qui les soumet au Congrès[38].

Art. 31. — Chaque district envoie un délégué.

Art. 32. — Chaque district envoie un délégué pour trente membres, deux jusqu'à soixante, trois jusqu'à quatre-vingt-dix membres, etc. Les districts peuvent se faire représenter par des membres de la Ligue qui n'appartiennent pas à leur localité.

Dans ce cas, ils doivent envoyer à leur député un mandat détaillé.

Art. 33. — Le Congrès se réunit au mois d'août de chaque année. Dans les cas d'urgence, le Conseil central convoquera un Congrès extraordinaire.[39]

Art. 34. — Le Congrès fixe chaque fois le lieu où le Conseil central aura son siège pour l'année suivante et le lieu où le Congrès se réunira la fois suivante.

Art. 35. — Le Conseil central a droit de séance au Congrès, mais n'a pas de voix décisive.

Art. 36. — Après chacune de ses sessions, le Congrès lance, en plus de sa circulaire, un manifeste au nom du parti.

Section VIII. — INFRACTIONS VIS-À-VIS DE LA LIGUE

Art. 37. — Quiconque viole les conditions imposées aux membres (art. 2) est, suivant les circonstances, suspendu de la Ligue ou exclu. L'exclusion s'oppose à une réintégration.

Art. 38. — Seul le Congrès se prononce sur les expulsions.

Art. 39. — Le district ou la commune peut écarter des membres en l'annonçant aussitôt à l'instance supérieure. Sur ce point aussi, le Congrès décide en dernier ressort.

Art. 40. — La réintégration de membres suspendus est prononcée par le Conseil central à la demande du district.

Art. 41. — Les infractions contre la Ligue sont jugées par la direction de districts qui assure l'exécution du jugement.

Art. 42. — Les individus écartés ou exclus, ainsi qu'en général les sujets suspects, sont à surveiller par la Ligue et à mettre hors d'état de nuire.

Section IX. — RESSOURCES FINANCIÈRES

Art. 43. — Le Congrès fixe pour chaque pays le minimum de la cotisation à verser par chaque membre.

Art. 44. — Cette cotisation va pour moitié au Conseil central, et reste pour moitié à la caisse de la commune ou du district.

Art. 45. — Les fonds du Conseil central sont employés :

l. à couvrir les frais de correspondance et d'administration ;

2. à faire imprimer et à diffuser les brochures et tracts de propagande ;

3. à envoyer éventuellement des émissaires.

Art. 46. — Les fonds des directions locales sont employés :

1. à couvrir les frais de correspondance ;

2. à imprimer et à diffuser des écrits de propagande ;

3. à envoyer éventuellement des émissaires.

Art. 47. — Les communes et districts qui sont restés six mois sans verser leurs cotisations pour le Conseil central seront avisés par le Conseil central de leur suspension.

Art. 48. — Les directions de districts doivent, au moins trimestriellement, faire à leurs communes un compte rendu des recettes et dépenses. Le Conseil central présente au Congrès le compte rendu de gestion des fonds et de la situation financière générale. Toute indélicatesse concernant les fonds de la Ligue est frappée des sanctions les plus sévères.

Art. 49. — Les dépenses extraordinaires et les frais de Congrès sont couverts par des contributions extraordinaires.

Section X. — ADMISSION

Art. 50. — Le président de la commune donne lecture au candidat des articles l à 49, les explique, met particulièrement en évidence dans une brève allocution les obligations dont se charge celui qui entre dans la Ligue, et lui pose ensuite la question : « Veux-tu, dans ces conditions, entrer dans cette Ligue ? » Si le candidat répond « Oui ! », le président lui demande sa parole d'honneur qu'il accomplira les obligations de membre de la Ligue, et il est déclaré membre de la Ligue, et à la réunion suivante il est introduit dans la commune.

Londres, le 8 décembre 1847.

Au nom du deuxième congrès de l'automne 1847.

Le secrétaire : ENGELS

Le président : Karl SCHAPPER

Jette donc un coup d'œil sur la profession de foi. Le mieux, je crois, c'est d'abandonner la forme de catéchisme et de l'intituler Manifeste communiste [40]. Étant donné qu'il nous faut y donner plus ou moins un aperçu historique, la forme actuelle ne convient absolument pas. Je te remettrai le projet que j'ai préparé ici. Il est simplement narratif, mais très mal rédigé, avec une hâte folle. Je commence comme suit : « Qu'est-ce que le communisme ? , et tout de suite après, je passe au prolétariat : genèse historique, différences avec les travailleurs du passé, développement de l'antagonisme entre bourgeoisie et prolétariat, crises et conséquences. Tout cela est accompagné de considérations annexes et s'achève par la politique à mener par le parti communiste, pour autant qu'elle fasse partie du domaine public.

Ce projet n'est pas encore tout à fait prêt à être soumis à l'approbation de la Ligue ; mais je pense pouvoir le faire accepter, à quelques points de détail près, sous une forme qui ne heurte pas nos conceptions en la matière.

À Paris, la Ligue marche très mal[41]. Je n'ai jamais rencontré un pareil laisser-aller et une pareille jalousie mesquine les uns vis-à-vis des autres. Les théories de Weitling et de Proudhon sont vraiment l'expression la plus fidèle des conditions de vie de ces ânes. C'est pourquoi on reste tout à fait impuissant. En réalité, ce ne sont que des travailleurs d'une autre époque, les uns étant de vieilles badernes sur le déclin, les autres des petits-bourgeois en espérance. De fait, une classe qui, à l'instar des Irlandais, vit en faisant baisser le salaire des Français est totalement inutilisable[42]. Je vais encore faire une dernière tentative ; si cela ne réussit pas, je me retire de cette espèce de propagande [43].

J'espère que les papiers de Londres (le Manifeste communiste) ne tarderont pas, et qu'ils donneront un peu de vie à tout cela. J'exploiterai alors le moment propice. Comme les gens ne voient pas jusqu'à présent le moindre résultat du congrès, ils sont complètement amorphes. Je suis en contact avec quelques nouveaux ouvriers qui m'ont été amenés par Stumpf et Neubeck, mais je ne saurais dire encore s'il y a quelque chose à en tirer.

Dis à Bornstedt :1. qu'il ne fasse pas preuve de tant de rigueur commerciale à faire payer les abonnements aux ouvriers d'ici, sinon il risque de les perdre tous ; 2. que l'agent que lui a procuré Moses est un lambin.

Associations démocratiques à Bruxelles[modifier le wikicode]

À Bruxelles, nous avons fondé deux associations démocratiques publiques[44].

1. Une association de travailleurs allemands[45] qui réunit déjà une centaine de membres. On y discute de manière tout à fait parlementaire et on s'y adonne, en outre, à des jeux de société : chant, déclamation, théâtre, etc.

2. Une association moins nombreuse, cosmopolite et démocratique, à laquelle participent des Belges, des Français, des Polonais, des Suisses et des Allemands[46].

Protocole de séance de l'Association allemande pour la formation des ouvriers, 7 décembre 1847, à Londres[47][modifier le wikicode]

Marx : De Belgique, j'ai à vous communiquer qu'on a créé ici une association ouvrière qui compte actuellement 105 membres. À Bruxelles, les ouvriers allemands, qui étaient autrefois complètement isolés, représentent d'ores et déjà une force : alors qu'on les ignorait complètement dans le passé, on vient de leur demander d'envoyer un délégué à la commémoration de la révolution polonaise qui va être organisée dans la ville de Bruxelles afin d'exprimer le point de vue de l'Association.

Au cas où le gouvernement tenterait de persécuter, voire d’interdire l’Association, parce qu’elle exercera en toute occurrence une influence sur les travailleurs belges, il a été décidé qu’elle déléguerait à l’Association de Londres sa bibliothèque qui comprend environ 300 volumes ainsi que ses autres biens.

  1. Cf. Engels à Marx, début octobre 1844.
    Ces premiers extraits montrent que le communisme est inséparable d'un besoin d'action et de propagande que l'on retrouve chez le jeune Engels sous une forme bouillonnante et passionnée. Ce besoin de communiquer et de rayonner est d'ailleurs partagé par son correspondant : Marx, et la même flamme les animera toute leur vie, brûlant dans leurs multiples activités.
    Cependant, Engels montre aussitôt que le prosélytisme et l'agitation ne sont qu'une face de l'activité, ou mieux qu'ils ont une condition préalable, la théorie générale, le programme politique, le but socialiste, qui justifient, expliquent et guident l'effort de gagner les autres à la cause.
    Dans sa fougue de jeune militant, Engels voit le communisme se répandre avec rapidité, mais il est bientôt amené à considérer les choses avec plus de recul.
    Aujourd'hui, l'expérience du parti permet d'établir la règle suivante pour les militants : partout et toujours, la vie du parti doit s'insérer dans la vie des masses, même lorsque les manifestations de celles-ci sont sous l'influence de directives opposées à celles du parti de classe. Cependant, il ne faut jamais considérer le mouvement comme une pure activité de propagande orale ou écrite et de prosélytisme politique.
  2. Cf. Engels à Marx, 19 novembre 1844.
  3. Des divergences d'opinion entre Marx et Ruge avaient mis fin à leur collaboration. C'est à l'occasion du soulèvement des tisserands silésiens que Ruge rejeta l'action révolutionnaire comme moyen d'émancipation. Marx rompit définitivement avec Ruge en mars 1844, et s'en expliqua dans un long article intitulé : « Notes relatives à l'article Le Roi de Prusse et la Réforme sociale. Par un Prussien », 7-8-1844 (trad. fr. : Marx-Engels, Écrits militaires, p. 156-176).
  4. À la suite des émeutes des tisserands silésiens de 1844, un vent de réforme sociale gagna les sphères officielles de l'Allemagne jusque et y compris le roi de Prusse, tout heureux de jouer le prolétariat contre la bourgeoisie. Engels semble avoir mis à profit ce climat — au reste suscité par l'action de force des tisserands révoltés — pour développer l'agitation. Malgré l'opposition des libéraux, les statuts de l'Association pour la promotion ouvrière, fondée à Cologne en novembre 1844, se fixèrent pour but de faire participer activement les ouvriers à la marche de l'Association et de « défendre les travailleurs face à la puissance du capital ». Dans ces conditions, les bourgeois libéraux, sous la direction de Ludolf Camphausen, quittèrent l'Association et mirent tout en œuvre pour la faire interdire par l'administration.
    À Elberfeld, ce fut la création d'une Association de culture populaire, où Engels tint deux discours sur le communisme (cf. Werke, 2, p. 536-557). Les autorités refusèrent de ratifier les statuts de cette association qui dut cesser son activité au printemps 1845.
  5. Engels à Marx, 20 janvier 1845.
  6. En français dans le texte.
  7. Rendant compte dans la presse socialiste anglaise de l'agitation en Allemagne, Engels écrivait : « L'action était si soudaine, si rapide, et elle fut menée si énergiquement que le public et les gouvernements furent un moment déroutés. Mais cette violence de l'agitation démontrait simplement que nous ne nous appuyions pas sur un parti fort dans le public, sa puissance provenant bien plutôt de la surprise et de la confusion de nos adversaires. Lorsque les gouvernements recouvrèrent leurs esprits, ils prirent des mesures despotiques pour mettre fin à la liberté d'expression. Les tracts, journaux, revues, ouvrages scientifiques furent interdits par douzaines, et l'agitation tomba peu à peu. (« Progrès de la réforme sociale sur le continent », The New Moral World, trad. fr. : Écrits militaires, p. 117-137.)
  8. Marx avait collaboré à la Rheinische Zeitung en avril 1843 et en devint le rédacteur en chef en octobre. Le journal prit alors un tour plus radical, et le gouvernement prussien l'interdit le ler avril 1843 après l'avoir soumis à une stricte censure à partir de la mi-janvier. Dans l'article mentionné du New Moral World, Engels écrivait à son sujet : « Le journal politique du parti — La Gazette rhénane — publia quelques articles défendant le communisme, sans toutefois obtenir vraiment le succès escompté. (Ibid., p. 135.)
    Dans le cadre de ce recueil, nous ne pouvons aborder le problème du passage de Marx-Engels de « la démocratie radicale » au socialisme scientifique que certains exégètes situent dans les années 1844-1847. Au reste, c'est à nos yeux un faux problème : le marxisme est né d'un seul bloc, comme théorie de classe du prolétariat, donc en opposition totale aux autres idéologies et valeurs politiques, de quelque nuance qu'elles soient. Si Marx-Engels ont défendu des positions bourgeoises et démocratiques, c'est en liaison avec les tâches historiques encore progressives et nécessaires historiquement, à partir de positions communistes. C'est d'ailleurs pourquoi ils continueront à revendiquer l'instauration de la démocratie bourgeoise même après leur « passage au communisme » dans les pays où il s'agissait de lutter en premier contre des régimes précapitalistes, l'Allemagne d'abord, puis tous les pays du sud et de l'est de l'Europe où les rapports capital-salariat étaient encore pratiquement inexistants.
  9. Engels fait allusion à l'ouvrage intitulé Critique de la politique et de l'économie politique pour lequel Marx signera, en février 1845, un contrat avec l'éditeur de Darmstadt Leske. Cet ouvrage anticipe sur Le Capital ; le texte inachevé en a été publié sous le nom de Manuscrits de 1844, dits économico-philosophiques.
  10. Engels fait allusion à la spécificité du développement historique, donc aussi économique et politique, d l'Allemagne, qui explique qu'en 1845 elle n’avait pas encore effectué sa révolution bourgeoise, contrairement à des pays comparables, tels que l'Angleterre et la France. En Allemagne, la lutte avait toujours tendance à quitter le domaine de la pratique — politique et économique — pour glisser sur le plan théorique, philosophique ou religieux, condamnant les protagonistes à l'impuissance et à la stérilité, à moins d'une intervention extérieure. D'où la tendance marquée des Allemands à une vision internationaliste. Cf. Écrits militaires : « Notes historiques sur l'Allemagne » (p. 93-101) ; « La Situation allemande » (p. 101-108) ; « Faiblesses de la réaction nationale allemande contre Napoléon » p. 108-113). « Critique de Hegel » p. 176-189).
  11. Cf. Marx à P.J. Proudhon, 5 mai 1846. À Bruxelles, début 1846, Marx et Engels fondèrent un Comité de correspondance communiste, afin de grouper en un réseau international les forces socialistes dispersées en Europe occidentale grâce à la collaboration de socialistes et communistes connus. L'aile gauche du chartisme et l'Association ouvrière allemande de Londres sous l'impulsion de Schapper acceptèrent l'offre, comme il ressort d'une lettre de Harney à Engels (30-3- 1846) et des lettres de K. Schapper à Marx (6-6-1846 et 17-7-1846). Mais ce fut en vain que Marx-Engels demandèrent à Étienne Cabet, Pierre-Joseph Proudhon et à d'autres socialistes français de collaborer à leur effort international à la veille de la grande crise révolutionnaire qui secoua toute l'Europe en 1848.
    L'esprit internationaliste était le plus vivace chez les extrémistes anglais et allemands. Parmi ces derniers, Wolff maintenait le contact avec les ouvriers de Silésie, Georg Weber avec ceux de Kiel, Weydemeyer avec ceux de Westphalie, Naut et Köttgen avec ceux d'Elberfeld. Les communistes de Cologne — Daniels, Bürgers et Karl d'Ester — correspondirent à intervalles réguliers avec le comité de Bruxelles.
    Pour Marx-Engels, l'objectif de ce comité était évidemment la constitution d'un parti prolétarien révolutionnaire. Cependant, étant donné le rapport des forces donné et le degré de maturité de conscience et d'organisation, la tâche immédiate en était d'abord la préparation, la prise de contact. Pour cela, il fallait d'abord gagner au programme révolutionnaire des individus, groupes ou mouvements déjà engagés politiquement, en utilisant des moyens simples, disponibles immédiatement, tels la correspondance personnelle, les circulaires, les résultats déjà acquis dans les revues socialistes ou populaires par le truchement des correspondants intéressés par le comité.
    En somme, c'est comme point de départ — à conserver et à dépasser dans la dynamique du mouvement — qu'il faut considérer cette initiative, et non comme schéma d'organisation achevé, sorte de bureau d'informations et de statistique (que Marx-Engels critiqueront avec force chez les anarchistes, après 1871 surtout). En général, il faut éviter d'enfermer une forme d'organisation transitoire dans un schéma rigide de statuts ou un programme qu'il faut soi-même faire sauter pour se développer et croître, ce qui entraîne toujours des frictions et des heurts avec l'action et l'organisation développées jusque-là.
  12. Toute mesure organisationnelle doit se greffer, comme acte de volonté et de systématisation, sur une activité ou une fonction déjà existante ou en tendance. Ainsi elle correspond à un besoin qui se développe dès lors de manière cohérente vers un but déterminé. Ce n'est donc pas par hasard que Marx-Engels ont pris l'initiative de ce Comité de correspondance international. Déjà à Bruxelles, ils étaient en contact permanent avec les militants ou avec les foyers communistes des travailleurs allemands qui circulaient d'un pays à l'autre. Et depuis quelques années déjà, Marx et surtout Engels écrivaient des articles d'information et de formation : quand un événement révolutionnaire, ou intéressant les ouvriers, se produisait dans un pays, l'Angleterre par exemple, ils en faisaient la synthèse pour les ouvriers des autres pays, l'Allemagne et la France par exemple ; mieux, à chaque fois, ils en tiraient les enseignements théoriques et pratiques pour l'action de la classe ouvrière de tous les pays. Cf. ainsi les articles parus dans la Rheinische Zeitung, le Schweizerischer Republikaner, The New Moral World, les Annales franco-allemandes, le Vorwäerts, Deutsches Bürgerbuch für 1845, les Rheinische Jahrbücher für 1846, le Telegraph für Deutschland, The Northern Star, la Deutsche Brüsseler Zeitung, La Réforme, L 'Atelier, etc.
    Par ailleurs, Marx-Engels ne manqueront jamais l'occasion d'exposer leur point de vue, de démentir une fausse rumeur ou de dévoiler une falsification, en utilisant leur droit de réponse dans les journaux petits-bourgeois ou bourgeois. De la même façon, ils exploitèrent la moindre possibilité d'atteindre le public ou les masses, même si ce n'est qu'en répondant aux innombrables falsifications ou calomnies de la presse, allant jusqu'à provoquer l'adversaire devant le jury ou sur le terrain. Cf. par exemple, Marx-Engels, La Commune de 1871, 10/18, p. 143-209.
    Une fois établie la liaison internationale d’information ou de contacts avec des éléments des divers mouvements nationaux, Marx-Engels la maintiendront toute leur vie autant que faire se peut, gardant toujours un pied dans le mouvement international.
  13. Dans sa réponse du 17 mai 1846, Proudhon rejeta l'offre de Marx, en déclarant qu'il était hostile aux méthodes de combat révolutionnaires et au communisme : cf. Correspondance de P.- J. Proudhon, t. II, Paris, 1875, p. 198-202.
  14. Marx et Engels publièrent plusieurs déclarations contre Karl Grün dans la Deutsche Brüsseler Zeitung et la Triersche Zeitung d'avril 1847, puis dans le Westphälisches Dampfboot de septembre 1847. Ils consacrèrent un chapitre de L 'Idéologie allemande à la critique de l'ouvrage de Grün intitulé Le Mouvement social en France et en Belgique dans la partie dénonçant le « socialisme vrai » (Éd. sociales, p. 535-586).
  15. Marx-Engels, Bruxelles, 15 juin 1846. D'autres lettres du Comité de correspondance communiste de Bruxelles sont traduites en français dans Marx-Engels, Correspondance, t. I, novembre 1835 - décembre 1848, Éd. sociales, p. 402-406, 407-415, 431-437. On trouvera en outre, dans le même ouvrage, des lettres de Marx-Engels à ce sujet, par exemple celle du 23 octobre 1846, ainsi que les lettres adressées à des camarades allemands ou à des socialistes français, ou anglais, voire à des groupes socialistes ou démocratiques, tels que l'association de Vevey.
  16. On ne saurait exagérer l'importance des réunions et la présence physique des camarades, même lorsqu'il existe des difficultés de langue.
  17. Le roi de Prusse, qui avait tout intérêt à faire la vie dure à la bourgeoisie naissante, se montrait favorable aux revendications des ouvriers. Marx avait dévoilé le sens de ces manœuvres et en avait indiqué toutes les limites dans ses « Notes critiques » à l'article de Ruge Le Roi de Prusse et la Réforme sociale (Vorwärts, 7-8-1844 ; trad. fr. : Écrits militaires, p. 156-176).
  18. Lettre d’Engels à Marx, le 23 octobre 1846 Cette lettre représente une sorte de synthèse de l'activité d'Engels à Paris, au cours de l'été 1846, en vue de convaincre les communes parisiennes de la Ligue des justes de la supériorité des positions du comité de Bruxelles et d'annihiler l'influence du « socialisme vrai » de Grün.
    À la suite des efforts d'Engels à Paris, une scission intervint au sein des communes parisiennes de la Ligue des justes contre les éléments influencés par Weitling et Proudhon, et la direction passa aux Londoniens (qui devaient plus tard, après quelques hésitations certes, faire appel à Marx-Engels pour rédiger leur nouveau programme, le Manifeste communiste de 1848, et réorganiser la Ligue tout entière). Le succès remporté par Engels au cours de l'automne 1846 à Paris prépara la victoire du socialisme scientifique sur le socialisme utopique et petit-bourgeois. La scission de l'organisation parisienne de la Ligue affaiblit, en outre, le Conseil central de la Ligue qui continuait de défendre les positions du communisme sentimental des tailleurs.
    Cet épisode illustre le caractère indissociable de l'élaboration du socialisme scientifique et de l'action militante de parti, notamment de la polémique.
    En général, le marxisme se présente comme un ensemble de règles indiquant aux communistes comment il ne faut pas faire, négation non seulement de la société capitaliste, mais encore de toutes ses fausses doctrines.
    Dans les communes parisiennes, Engels ne se heurta pas seulement aux positions erronées de Karl Grün et Weitling, mais encore à celles de Proudhon. C'est Engels qui, dans la lutte, écrivit donc la première page de Misère de la philosophie, dont il dira ensuite à ses contacts de Paris que « le récent livre de Marx contre Proudhon peut être considéré comme notre programme » (compte rendu d'Engels à Marx, 26-10-1847).
    Une telle victoire théorique n'est jamais pour le marxisme un fait contingent et partiel : la Misère de la philosophie contenait non seulement un exposé du socialisme scientifique en polémique avec les socialismes du passé, mais encore une critique définitive du socialisme petit-bourgeois et de l'anarchisme.
  19. Pour Marx-Engels, la société communiste — non pas comme aspiration plus ou moins vague ou utopique, mais comme aboutissement nécessaire (du développement économique — est au centre de l'action et de la doctrine révolutionnaires. D'où l'indignation et le mépris d'Engels pour les communistes qui ne savent pas eux-mêmes ce à quoi ils aspirent. Le rôle du parti est évidemment de donner une conscience claire et rigoureuse, basée sur l'analyse scientifique, du communisme.
    La dégénérescence du mouvement ouvrier international a brouillé de nos jours jusqu'à la vision communiste, et on peut compter par millions ceux qui se prétendent marxistes et ne savent pas que le socialisme est abolition du mercantilisme, de l'argent et du salariat qui se développent à un rythme accéléré dans les démocraties populaires.
  20. Dans les Fondements de la critique de l'économie politique, Marx explique longuement au travers de quels mécanismes le système de société à la Proudhon correspond en somme à une société par actions (cf. t. l, p. 89-92, « Question des bons horaires »).
  21. Cf. Engels à Marx, décembre 1846.
    Engels fait allusion à un différend — au reste mineur quoique significatif — surgi entre la Ligue des justes de Londres et Marx-Engels, puisqu'en fin de compte le rapprochement s'effectuera tout de même, lorsque la Ligue leur proposera d'adhérer et de contribuer à sa réorganisation et à l'élaboration de son programme. En effet, la Ligue de Londres avait lancé une proclamation exprimant sa méfiance à l'égard des « gens instruits », autrement dit des théoriciens du socialisme scientifique moderne, et notamment Marx-Engels. En outre, elle proposait la convocation d'un congrès communiste en mai 1847, afin de mettre un terme aux divergences idéologiques à l'intérieur du mouvement communiste. Or, Marx-Engels pensaient qu'avant de tenir un congrès il fallait étendre et consolider l'organisation, affermir les positions du communisme moderne et nouer des relations internationales, notamment avec l'aile gauche du chartisme, G. J. Harney. Bref, comme ils le proposeront si souvent au cours de leur longue vie politique, il faut préparer, par un travail en profondeur, les actes officiels d'organisation, les congrès, etc., marquant un sommet qui frappe les esprits à l'intérieur comme à l'extérieur, alors que généralement on estime que ces grands coups constituent l'aiguillon, voire remplacent le travail en profondeur.
  22. Il s'agit d'une proclamation significative des faiblesses du communisme utopique à la Weitling. En effet, elle proposait de « purifier » le christianisme afin qu'il serve à la cause du communisme. Cette adresse était signée par H. Bauer, J. Moll, K. Schapper et A. Lehmann, et lancée par l'Association allemande pour la formation des ouvriers de Londres.
  23. Marx-Engels se basent sur un mouvement qui n’existe pas encore (en Allemagne), mais dont toute la société anglaise industrielle est la préfiguration. La méthode est précisément celle du socialisme scientifique : l'anticipation révolutionnaire.
  24. Cf. Engels à Marx, 26 octobre 1847.
  25. Au congrès de juin 1847 où la Ligue des justes avait pris le nom de Ligue des communistes, la discussion porta sur le programme, et l'on décida de confier l'élaboration d'une « Profession de foi » au comité central, formé par K. Schapper, H. Bauer et J. Moll. Le projet de cette profession de foi communiste fut envoyé aux districts et communes de la Ligue. Tout empreint de communisme utopique, il ne satisfit nullement Marx et Engels, pas plus d'ailleurs que le projet amendé par le « socialiste vrai » Moses Hess.
  26. Engels avait élaboré un autre texte — encore très proche, dans la forme, de la « Profession de foi » de la Ligue — qu'il appela Principes du communisme et qui servit de base au Manifeste du parti communiste, programme définitif de la Ligue des communistes : cf. la traduction française aux éditions Costes, le Manifeste communiste suivi des Principes du communisme de F. Engels, 1953 ; le « Projet de profession de foi communiste » a été publié en allemand et en traduction française dans La Ligue des communistes (1847), documents rassemblés par Bert Andréas et traduction de Jacques Grandjonc, éd. Aubier, 1972, p. 125-141.
  27. Stephan Born se rendit à Londres pour assister au deuxième congrès de la Ligue des communistes (29 novembre- 8 décembre 1847). Marx eut l'occasion de rencontrer Born qu'il chargea de tenir un discours, comme représentant de l'Association ouvrière, à la commémoration internationale de l'insurrection polonaise (Bruxelles, 15 novembre 1847).
  28. Engels fait allusion à l'article de Karl Heinzen intitulé « Un 'représentant' des communistes », en réponse à l'article polémique d'Engels « Les Communistes et Karl Heinzen », paru dans la même Deutsche Brüsseler Zeitung.
  29. Marx écrivit, fin octobre 1847, une longue étude intitulée « La Critique moralisante et la morale critisante. Contribution à l'histoire de la civilisation allemande », trad. fr. Karl Marx, Textes (1842-1847), éd. Spartacus, p. 92-126.
  30. Cf. Engels à August Bebel, vers le 12 octobre 1875. Dans cette lettre, Engels met en évidence l'originalité absolue du socialisme scientifique de Marx-Engels, théorie née d'un bloc dans les années 1848 et marquant la rupture qualitative entre deux modes de production diamétralement antagoniques capitalisme et le communisme.
    Faisant abstraction de toute modestie bien fondée ou non (elle serait hors de propos ici), Engels attribue toute la théorie du prolétariat moderne à Marx. Il souligne ainsi non pas les mérites personnels de son ami (la question n'est pas là), mais la spécificité ou l'originalité absolue de la théorie et des méthodes du socialisme moderne.
    En nous appuyant sur des citations de Marx lui-même, nous avons déjà montré que le socialisme scientifique est la théorie de classe du prolétariat moderne, comme œuvre de cette avant-garde qu'est le parti. De fait, le parti est l'organisme de classe le moins déterminé par la somme des opinions individuelles, contingentes et passagères, des millions de prolétaires qui forment la classe. C'est, au contraire, le corps qui possède au plus haut point la vision d'ensemble de l'action collective et des buts généraux intéressant toute la classe. C'est en lui que se concentre au maximum l'intention de changer tout le régime de production et de société. Cette extrême concentration historique, politique, théorique, Engels l'exprime dans le texte ci-dessus, en utilisant l'image de la personne de Marx — comme ce sera celle de Lénine après 1919. Mais il ne s'agit que d'une sorte de symbole, de formule.
    Dans l'action militante de Marx-Engels au sein du mouvement ouvrier, ce passage au communisme moderne peut être repéré lors de la préparation du Deuxième Congrès de la Ligue des communistes (novembre 1847) avec la formule nouvelle des Principes du communisme : « Abolition de la propriété privée, telle est la formule qui résume de la façon la plus brève et la plus significative le bouleversement de la société tout entière [la révolution est au centre], tel qu'il résulte nécessairement [déterminisme] du développement de l'industrie [économie], et c'est donc à juste titre que les communistes en font leur revendication principale [société communiste]. »
    Marx-Engels ont fait désormais table rase de l'idyllique communauté des biens du socialisme utopique des artisans, petits bourgeois, philanthropes bourgeois et autres doctrinaires. Marx- Engels proposent une formule qui exprime la réalité concrète de la conception économique et politique nouvelle de la vieille revendication de l'abolition de la propriété privée : « Le but de la Ligue est le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, l'abolition de la vieille société bourgeoise, fondée sur les antagonismes de classes, et l'instauration d'une société nouvelle, sans classes et sans propriété privée. » Tout ce programme historique immense est fixé au prolétariat lors de sa constitution en parti politique, donc en classe historique, auquel Marx-Engels ont contribué, en théorie comme en pratique.
  31. L’une des grandes nouveautés du socialisme scientifique de Marx-Engels par rapport à tous les autres prétendus socialismes antérieurs, c'est l’importance fondamentale donnée au mouvement économique de revendication des travailleurs (syndicats, associations de production, etc.) et leur lien au parti de classe.
  32. Engels fait allusion à la remarque suivante faite dans l'article « Karl Marx sur les grèves et coalitions ouvrières » du Gleichheit de Vienne, reproduit dans le Vorwärts des 8, 10 et 15 septembre 1875 à propos de l’opposition des économistes et des socialistes aux syndicats et grèves : « Il s'agissait de socialistes de la tendance de Proudhon. Il faut le souligner, étant donné que ce mot a été également employé plus tard en ce sens. Or, Marx et ses amis avaient alors l'habitude de qualifier de communistes les socialistes conséquents. »
  33. Karl Kautsky utilisa ce pseudonyme dans ses articles de la période 1875-1880. Le premier article de Kautsky pour le Volksstaat était intitulé : « La Question sociale considérée à partir du point de vue d'un travailleur intellectuel », en septembre et octobre 1875. Ks couvrait un nom qu'il n'a pas été possible de retrouver.
  34. Marx et Engels ont activement collaboré à la rédaction de ces statuts élaborés au ler congrès de la Ligue en juin 1847. Après discussion dans les communes de la Ligue, ils firent encore une fois l'objet de débats lors du IIe congrès (29 novembre au 8 décembre 1847) et furent adoptés définitivement le 8 décembre.
    Le premier article fixe les buts (invariables) que poursuit la Ligue et dont se déduisent toutes les prescriptions du militant dans la situation dans laquelle il se trouve. De fait, ces statuts portent la marque de l'époque et des conditions correspondantes de lutte, notamment celle de la nécessité de la clandestinité imposée par les autorités aussi bien prussiennes que françaises, anglaises, belges, etc., aux militants émigrés.
  35. Cet article, entre autres, témoigne de l'esprit de communisme utopique propre aux artisans et abstrait des conditions matérielles, économiques et politiques. En effet, il est impossible d'introduire des rapports « d'égaux et de frères en toute circonstance » — même entre camarades de parti — tant que les rapports capitalistes subsistent, ce qui ne préjuge en rien de liens cordiaux. Les rapports entre hommes ne peuvent être changés, même dans un cercle restreint, sans un changement préalable dans la base matérielle, une action révolutionnaire. En fait, les artisans qui formaient la majeure partie de la Ligue des communistes renouaient avec les traditions du compagnonnage (associations fraternelles de solidarité entre gens d'un même métier, ou bien du compagnon qui fait le tour du pays pour apprendre son métier en trouvant abri et aide chez tous les artisans de son métier).
  36. L'organisation sur la base territoriale, clairement affirmée ici, est caractéristique d'une constitution de parti politique. La hiérarchie se greffe le plus naturellement sur une donnée physique et pratique de coordination.
    Par définition, le parti du prolétariat doit se placer au-dessus des diverses catégories professionnelles, parce que celles-ci reflètent les intérêts matériels de groupes sociaux économiques limités et contradictoires qui se superposent directement à la division de la production propre au mode capitaliste. Baser l'organisation du parti sur les cellules d'entreprises, c'est ravaler le parti au niveau économique, mi-syndical, c'est l'enfermer dans les usines où non seulement les possibilités de réunion sont mesurées, mais où la composition d'une cellule ne reflète pas du tout la diversité d'activités et d'intérêts — donc l'ampleur de vision possible — des cellules territoriales, plus politiques. Enfin, la liaison entre cellules d'usines reflète ou bien un type fédératif, ordonné en fonction des branches d'industrie existantes (capitalistes), ou bien un type bureaucratique, ou enfin un mélange des deux, ce qui entraîne un manque de coordination vivante et organique, donc un laisser-aller qui se surajoute à une dictature de chefs plus ou moins isolés des masses et irresponsables vis-à-vis des principes du programme général de la classe.
  37. Au-dessus de toutes les hiérarchies, il y a le programme, le but défini dans le premier article des statuts. Ce programme est la synthèse des tâches dictées au prolétariat, en tant que classe, par l'évolution objective de l'histoire vers la destruction de la forme de production et de société capitaliste, et ne dépend pas de la volonté. Par rapport au programme, il n'y a pas de question de discipline : ou bien on l'accepte, ou bien on ne l’accepte pas, et dans ce dernier cas on quitte l'organisation. Ce programme est commun à tous et n'est pas proposé ou établi par la majorité des camarades. Le Conseil central, et même l'instance suprême de décision — le Congrès —, n'a pas le droit de le modifier. Eux-mêmes, au contraire, sont contrôlés par les militants ou groupes de militants en fonction de ce programme. C'est pourquoi toute tentative de déformation ou d'interprétation, tout écart vis-à-vis de ce programme dans la réalisation pratique doivent être considérés comme une rupture de la parole donnée, un reniement, une trahison.
  38. Comme toute institution humaine, le parti doit pouvoir changer ses statuts (d'où leur caractère — historiquement — relatif), mais s'il les modifie en opposition au programme, il renie ou trahit.
  39. Le principe de l'annualité des congrès est une constante pour Marx-Engels. On le retrouve dans la Ire Internationale, et en 1892 encore, Engels le rappelle à la direction du parti allemand.
  40. Engels à Marx, 26 novembre 1847.
    Nous ne reproduirons pas ici les interventions d'Engels dans les réunions qui témoignent de son activité dans l'Association des travailleurs allemands de Bruxelles et signalent sa lutte contre Bornstedt. Cf., notamment, Engels à Marx, 28-30 septembre 1847, in Marx-Engels, Correspondance, t. l. Éd. sociales, p. 481-491.
  41. Cf. Engels à Marx, 14 janvier 1848.
    Engels constate que, malgré tous ses laborieux efforts, la valeur des effectifs du « parti » n'est pas brillante, et il en explique la cause réelle : l'immaturité générale des conditions économiques, et le fait que les travailleurs en question ne sont pas des ouvriers salariés au sens moderne.
  42. Irlandais et Allemands étaient tous deux sous-payés et, de ce fait, exerçaient une pression sur les salaires anglais et français ; cependant, les Irlandais étaient des ouvriers salariés, à la différence des Allemands qui travaillaient essentiellement comme artisans à Paris.
  43. En français dans le texte.
  44. Marx à Georg Herwegh, 26 octobre 1847.
  45. C'est en août 1847 que Marx-Engels fondèrent cette association pour organiser les travailleurs allemands vivant en Belgique. Elle se mit en relation avec des sociétés ouvrières flamandes et wallonnes, et ses membres les plus actifs et conscients entrèrent par la suite dans la commune bruxelloise de la Ligue des communistes. Elle joua aussi un rôle important dans la création de l'Association démocratique.
  46. L’ Association démocratique fut fondée en automne 1847 à Bruxelles. Elle réunissait dans ses rangs des révolutionnaires prolétariens, surtout allemands, ainsi que des démocrates progressistes bourgeois et petits-bourgeois. Marx et Engels prirent une part active à sa création. Le 15 novembre 1847, Marx fut élu vice-président, le président étant le démocrate belge L. Jottrand. Grâce à l'influence de Marx, l'Association démocratique devint l'un des plus importants centres du mouvement démocratique. Lors de la révolution de février, l'aile prolétarienne de l'Association s'efforça de réaliser l'armement des ouvriers belges et de déchaîner la lutte pour une république démocratique. Lorsque Marx fut expulsé de Bruxelles en mars 1848, les autorités belges s'en prirent aux éléments les plus révolutionnaires de l'Association et, comme il fallait s'y attendre, les démocrates petits-bourgeois belges ne surent pas se mettre à la tête des masses belges. Dans ces conditions, l'activité de l'Association démocratique s'éteignit progressivement, et cessa entièrement dès 1849.
  47. Le protocole de la séance du 30 novembre 1847 reproduit, avant le compte rendu des interventions de Marx et Engels, le passage suivant : « Le président demande aux citoyens arrivés du continent — Engels, Marx et Tedesco — de nous donner des nouvelles de l'agitation sur le continent. La proposition est acceptée à l'unanimité. Le citoyen Engels prend la parole et affirme qu'il n'est pas urgent d'évoquer les mouvements actuels, mais préfère expliquer de quelle manière la découverte de l'Amérique a contribué à diviser toute la société en deux classes opposées en créant le marché mondial, si bien que les travailleurs du monde entier ont désormais les mêmes intérêts partout. »
    Vers la même époque, Marx prépara une série d'exposés sur les rapports et la nature du travail salarié et du capital pour la formation des ouvriers ; ces exposés ont une telle valeur de clarification que le mouvement ouvrier international les traduisit dans les principales langues et les transmit d'une génération ouvrière à l'autre. C'est devant un modeste auditoire que Marx fit cet exposé de formation militante : « Dans l'une des dernières réunions du Club des ouvriers allemands, Karl Marx a fait sur la question : « 'Qu'est-ce que le salaire ?' un exposé clair, objectif, compréhensible ; la critique des conditions actuelles y est rigoureuse, l'argumentation pratique, à ce point que nous songeons à la communiquer à nos lecteurs, dès que nous le pourrons. » (Deutsche Brüsseler Zeitung, 6-1-1848.) Le texte en sera publié dans La Nouvelle Gazette rhénane d'avril 1849.
    Lorsque Marx dit : « Je dois au parti de ne pas gâcher la forme de l'exposé », ce n'est pas par simple souci esthétique. Dans tout ce qu'il écrit, il entend s'élever toujours au-dessus des circonstances immédiates, pour faire en sorte que les textes restent valables pour tout le prolétariat et pour toute l'histoire, ignorant le fait d'écrire simplement pour avoir raison par n'importe quel argument pourvu qu'il touche. C'est ce qui fait que Marx-Engels ont œuvré pour le prolétariat d'hier et d'aujourd'hui, de tous les pays, face à toute la société. D'où l'intérêt actuel de leurs écrits.