Grand Soir

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Couverture d'ouvrage noire avec un dessin en blanc représentant des bâtiments institutionnels qui s'écroulent. Le titre orange dit "le grand soir", avec du texte en blanc dessous.
Le Grand Soir, texte d'Émile Pataud et dessins d'André Hellé, couverture de L'Assiette au beurre, .

Le « Grand Soir » est une expression qui désigne le jour où adviendrait la révolution sociale, mettant à bas l'ancien monde et entamant la création d'un nouveau.[1][2]

Elle est née à la fin du 19e siècle, sous la plume d'un journaliste réactionnaire du Figaro qui stigmatisait tous les socialistes. De nombreux anarchistes l'ont progressivement repris à leur compte.

1 Histoire[modifier | modifier le wikicode]

1.1 Grand Jour[modifier | modifier le wikicode]

L'idée d'un Grand Jour de la révolution ou « Grand Jour du peuple », fondé sur le Grand Jour de l'Apocalypse, naît dès la Révolution française[3].

À la fin du 19e siècle, les ouvriers, révoltés par des conditions de vie souvent misérables rêvent d'un « Grand Jour », une révolution violente et radicale qui changerait l'ordre des choses et permettrait la mise en place d'une société harmonieuse. L'idée est d'abord relayée par la presse anarchiste, puis devient un mythe fondateur partagé par une grande partie des classes populaires et ouvrières, surtout après la Commune de Paris qui donne le sentiment d'une révolution imminente[4].

De à , les anarchistes mentionnent plutôt un Grand Combat, ou un Grand Jour ou Grand Soulèvement, jamais un Grand Soir, pour faire référence à la révolution sociale[3].

1.2 Création de l'expression par un réactionnaire[modifier | modifier le wikicode]

C'est en que le terme de Grand Soir apparait pour la première fois dans le champ politique et social.

A Montceau-les-Mines, les ouvriers s'agitaient, tiraillés entre des socialistes plutôt modérés, comme Jean-Baptiste Dumay (du jeune Parti ouvrier), et des socialistes anarchistes plus radicaux comme de la Bande noire.

Les agissements de cette dernière (en particulier l'émeute du soir du 15 août 1882) sont un prétexte pour la bourgeoisie locale pour faire le procès de tous les socialistes, et lors d'une séance au tribunal de Riom, le président interroge l'un des inculpés (Antoine Bonnot) au sujet d'une lettre de Dumay : « On a saisi chez vous des lettres d'un agitateur vous recommandant d'être énergique, parce que le grand jour approchait. Que voulait dire cette phrase ? »[5].

Mais le chroniqueur judiciaire du journal Le Figaro, Albert Bataille, déforme cette phrase en la rapportant, écrivant que « que le grand soir approchait »[3][6]. Albert Bataille, très réactionnaire, a sans doute voulu « prouver » le lien entre l'émeute (qui avait eu lieu le soir) et Dumay (qui s'y était opposé), dans son désir de s'en prendre à tous les socialistes.[1] Le ressort qu'il utilise est celui d'une théorie du complot des milieux bourgeois, fantasmant un soulèvement général prévu par une organisation secrète au seins des classes dangereuses.

Bataille réutilisera cependant ce terme à chaque fois qu'il couvre un procès anarchiste de à , au point que le terme devient « un mot-clé de l'imaginaire anarchiste »[5], ou en tout cas de l'imaginaire associé par l'opinion bourgeoise aux anarchistes.

En , Émile Zola parle de l'idée d'un « soir de triomphe » dans Germinal et le définit comme un mouvement de révolte spontanée[3].

1.3 Appropriation de l'expression par les révolutionnaires[modifier | modifier le wikicode]

La première utilisation de la formule de « Grand Soir » par une autre personne que Bataille est par le poète et publiciste Jean Carrère en dans la revue La Plume. Au cours de la décennie 1882-1892, l'expression est reprise progressivement par des anarchistes, tandis que les autres groupes socialistes évitent généralement d'en faire un thème de propagande[3][3][3].

Dans les années à , des milieux étudiants et littéraires utilisent de plus en plus l'expression. Le terme s'introduit en 1898-1899 dans les journaux anarchistes, à commencer par le journal Le Libertaire, et est répandu à partir de . De 1910 à 1914, une revue socialiste révolutionnaire appelée Le Grand Soir est publiée à Arras[7].

Dans ces années, le Grand Soir est clairement vu comme un événement de destruction de la société bourgeoise. Il s'accompagne d'un changement d'image avec un « matin nouveau » qui doit suivre, dans une chronologie logique, avec une nouvelle société juste et harmonieuse[3].

En ce début de siècle, l'idée insurectionnaliste de Grand Soir (pas forcément en reprenant exactement ces termes) est très forte dans le milieu ouvrier anarchiste et syndicaliste révolutionnaire (qui domine la CGT).[8],[4] C'est dans ce milieu qu'est née le chant L'Internationale, qui parle de faire « table rase » du passé, et qui annonce que « si les corbeaux, les vautours / un de ces matins disparaissent / le soleil brillera toujours. »

Les anarchistes sont sans doute parmi ceux qui ont le plus insisté sur l'aspect destructeur et ponctuel de la révolution. Mikhaïl Bakounine déclarait qu'« une liquidation générale est le préliminaire obligé de toute révolution »[4]. Mais de nombreux marxistes ont également rappelé que même si la société nouvelle ne s'édifiera pas en un jour, il faudra bien à moment donné « briser » la machine bureaucratique de l'État bourgeois (en particulier sa machine répressive).[9]

1.4 Désillusions[modifier | modifier le wikicode]

Au début du siècle, le syndicalisme s'implique dans la transformation de la société et se voit comme un organe de préparation de la révolution. En , l'Union sacrée brise le rêve du Grand Soir[4]. Dans les années , le Grand Soir est vu sous un œil critique et ironique[3].

Dans les années , le concept de Grand Soir fait son retour dans les écrits socialistes et anarchistes[3].

2 Usages et polémiques[modifier | modifier le wikicode]

L'idée de Grand Soir est souvent raillée comme une forme de millénarisme laïcisé, soit trop naïf, soit trop destructeur.

De nombreux conservateurs ont utilisé cette notion pour ridiculiser le socialisme. Mais même au sein du mouvement socialiste, ce type de critique a été utilisé, notamment par des réformistes pour décrédibiliser des révolutionnaires. Il est parfois utilisé par des marxistes pour critiquer des visions jugées utopistes ou attentistes de la révolution. Notamment des visions trop spontanéistes, minimisant l'importance de l'organisation et des victoires partielles sous le capitalisme.[4][3]

3 Bibliographie[modifier | modifier le wikicode]

Ouvrages

Audio

Notes