Gaspillage alimentaire

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Des fruits et légumes jetés par un grand marché en Belgique[1]

Le gaspillage alimentaire est l'ensemble des denrées alimentaires produites par l'humanité, qui sont perdues (non consommées).

L'ampleur du phénomène est très importante : on estime qu'un tiers de la production mondiale est actuellement gâchée.[2] Cela représente non seulement une aberration dans une situation où chaque jours, 25 000 personnes meurent de faim[3], et également un immense gâchis de ressources énergétiques qui pèsent inutilement sur l'environnement.

Il s'agit principalement de conséquences du système capitaliste, de façon directe ou indirecte.

État des lieux et causes[modifier | modifier le wikicode]

Les études distinguent généralement :

  • Les pertes alimentaires : matières comestibles perdues à la production agricole, après la récolte ou aux stades de transformation.
  • Le gaspillage alimentaire : matières comestibles perdues jetées par les vendeurs au détail (dans les marchés, supermarchés...) et par les consommateurs finaux (restaurants, ménages...).

Pertes au niveau de la production[modifier | modifier le wikicode]

On estime que la part de pertes dans la production a augmenté avec l'industrialisation capitaliste, par rapport aux cultures vivrières.

C'est en partie dû à l'industrialisation en elle-même (revers d'une augmentation sans précédent des volumes), et à sa gestion capitaliste.

Légumes abandonnés par un agriculteur en Floride, suite à la crise du Covid-19

Les pertes sont par exemple liées :

  • à la multiplication du nombre d'étapes de transformation, donc de transports et les aléas liés (accidents, temps plus élevé pour la putréfaction...) ;
  • des agro-industriels peu attentifs à leurs cultures peuvent déclencher la récolte alors que les cultures (ou une partie des cultures) ne sont pas mûres, ce qui peut davantage arriver sur des parcelles immenses ;[4]
  • certaines parties de la récolte ne sont pas considérées comme satisfaisant aux standard de production (taille, teneur en nutriments...) et donc non récoltés (la perte est parfois limitée en réutilisant ces végétaux comme nourriture pour animaux ou comme fertilisants) ;
  • certains quotas de production (utilisés pour réguler les prix) entraînent des non récoltes et donc des pertes ;
  • certaines productions sont simplement jetées car le prix de marché est momentanément trop bas pour être jugé rentable par les agro-industriels, ou parce qu'un aléa provoque une forte baisse de la demande ; pendant la Grande dépression aux États-Unis, l'État est allé jusqu'à acheter et détruire des récoltes afin de faire remonter les prix, alors même que le nombre d'affamés augmentait dans le pays ;
  • dans la pêche industrielle, une grande partie des poissons attrapés dans les filets des chalutiers sont rejetés à la mer (soit car jugés non intéressants, soit car il est interdit de les pêcher donc ils ne pourront pas être vendus), environ 10 % des captures totales, mais la plupart sont morts.[5][6]

Pertes au niveau du stockage et du transport[modifier | modifier le wikicode]

L'urbanisation et en particulier l'étalement urbain entraînent un éloignement des lieux de production et de consommation, et cet allongement de la chaîne d'approvisionnement augmente les risques de pertes.

Les pertes peuvent avoir lieu au moment du stockage (silos / entrepôts trop chauds et humides, ou trop secs), ou si la chaîne du froid n'est pas garantie (pannes électriques...). Ou encore si des accidents de transport sont plus fréquents.

Pertes au niveau de la transformation[modifier | modifier le wikicode]

Les industries agro-alimentaires trient les produits qu'elles achètent aux agriculteurs selon des critères d'hygiène, de goût, d'homogénéité de calibre et d'aspect... Une partie des produits sont donc jetés au cours du processus.

Il y a également des pertes lorsque des fruits ou légumes sont pelés, décortiqués, dénoyautés, épépinés... Ces pertes sont relativement faibles en proportion, mais elles sont souvent légèrement supérieures à ce qui est perdu lorsque ces opérations sont faites par les consommateurs.

Les pertes dans les industries de transformation agro-alimentaires peuvent être fortement réduites lorsque certains sous-produits, au lieu d'être considérés comme des déchets, sont réutilisés (pour faire des confitures, des pâtisseries...).

Gaspillage au niveau de la distribution[modifier | modifier le wikicode]

Inventaire des produits d'un supermarché

Une partie des produits sont jetés par les grossistes et vendeurs :

  • des fruits et légumes qui commencent à pourrir ;
  • des fruits et légumes à l'aspect abîmé, dont ils pensent que les clients ne voudraient pas, ou qui donneraient une mauvaise image de l'enseigne si on les laisse exposés ;
  • des produits qui dépassent ou approchent de la Date limite de consommation (DLC) ou de la Date de durabilité minimale (DDM, ex DLUO) ;[7]
  • parfois la demande d'un type de produit baisse soudainement (par exemple, début 2011, une forte baisse de la consommation de concombres suspectés à tort d'être contaminés[8]), ce qui provoque des pertes.

Gaspillage au niveau de la consommation[modifier | modifier le wikicode]

Enfin, une partie des produits alimentaires sont perdus au niveau des consommateurs, pour diverses raisons :

  • ils ont acheté plus de produits qu'ils n'en avaient besoin, et certains ont dépassé leur DLC ;
  • ils ont jeté des produits qui étaient encore comestibles, par exemple parce qu'ils ne sont pas assez informés de la différence entre DDM et DLC ;
  • ils n'ont pas conscience qu'ils peuvent réchauffer les restes ou les recuisiner.

Ampleur du phénomène[modifier | modifier le wikicode]

Le phénomène est estimé par la FAO à environ 1,3 milliard de tonnes de denrées alimentaires par an, soit un tiers des aliments produits pour la consommation humaine[9]. En 2019, si le gaspillage alimentaire était un pays, il serait le troisième plus gros pollueur au monde – en quantité de CO2 émis, derrière la Chine et les États-Unis.[10]

Des chiffres sont avancés dans l'étude globale de 2011[11] :

Répartition du gaspillage alimentaire dans le monde, par an et par personne
Quantités perdues et gaspillées par personne et par an
Total Aux stades de production et ventes Par les consommateurs
Europe 280 kg 190 kg 90 kg
Amérique du Nord et Océanie 295 kg 185 kg 110 kg
Asie industrialisée 240 kg 160 kg 80 kg
Afrique subsaharienne 160 kg 155 kg kg
Afrique du Nord, de l'Ouest et Asie centrale 215 kg 180 kg 35 kg
Asie du sud et du sud-est 125 kg 110 kg 15 kg
Amérique latine 225 kg 200 kg

Une importante part du gâchis a lieu au niveau des lieux de vente. On estime que 20 kg de nourriture sont jetés par supermarché et par jour. Par ailleurs beaucoup de supermarchés vont jusqu'à asperger de javel leurs bennes à ordures pour éviter que des sans-abris ou autres personnes dans le besoin ne récupèrent la nourriture. Une des raisons est pour éviter les procès en cas d'intoxication alimentaire par quelqu'un qui aurait récupérer un aliment périmé.[12]

La part qui est jetée par les consommateurs eux-mêmes est minoritaire, mais elle est plus forte dans les pays industrialisés où il existe une société de consommation : de 3% en Afrique subsaharienne, elle monte jusqu'à 37% en Amérique du Nord.

Il existe cependant des variations importantes entre pays industrialisés, ce qui montre que la part due à la sensibilisation des consommateurs n'est pas négligeable :

  • Les Britanniques jettent 40 kg de nourriture par personne et par an
  • Les États-uniens jettent 100 kg de nourriture par personne et par an[13]

Les Français gaspillent entre 20 et 30 kg par personne et par an[14]. En 2012, le gaspillage vient également de la restauration commerciale (environ 230 g par personne et par repas) et collective (environ 167 g par personne et par repas, notamment à l’hôpital ; dans les cantines scolaires, près de 30 % du contenu des assiettes part à la poubelle)[15]. Par ailleurs, 10 000 à 13 000 tonnes de poissons seraient invendus en France. Seulement 10 % est reversé pour l'aide alimentaire, le reste étant pour partie transformé en farine animale, pour partie détruit par ajout de matière non comestible[5]. Au total, le gaspillage sur l'ensemble de la chaîne alimentaire est estimé à 150 kilos par personne et par an en France, pour 190 kilos en moyenne en Europe[16].

Dans les pays pauvres, le part des consommateurs est plus faible en raison de la pauvreté, mais aussi en raison d'infrastructures agricoles et industrielles en moins bon état : une partie importante des pertes a lieu en raison de récoltes plus soumises aux aléas (entre 10 % et 60 % de pertes[6]), de mauvaises condition de stockage des denrées (en Afrique beaucoup de récoltes sont stockées dans de simples silos en bois), de ruptures de la chaîne du froid...

L'ampleur du problème dépend aussi du type de culture. Plus d’un quart de la production de tubercules, de racines et de cultures oléagineuses est perdu avant d’être mis en vente, tout comme 22% des fruits et légumes. Les céréales et légumes secs sont jetés à hauteur de 9%. [17]

Conséquences sociales et environnementales[modifier | modifier le wikicode]

Conséquences sociales[modifier | modifier le wikicode]

Les chiffres du gaspillage alimentaire, dans un monde où existent toujours de la malnutrition et de la famine, sont choquants et aberrants d'un point de vue humain. Cependant les chiffres du gaspillage sont le fruit d'une addition de pertes en de nombreux lieux très différents. Si les exemples de produits jetés en masse alors qu'ils sont les plus choquants, ce n'est pas ce qui est représentatif. Il ne faut pas se représenter les pays riches comme un grand entrepôt plein de produits que l'on laisserait pourrir au lieu de nourrir les pays pauvres. Il faut davantage voir ces deux problèmes, le gaspillage et la sous-alimentation, comme deux conséquences de ce système économique hors de contrôle.

Du point de vue des ménages des pays développés, le gaspillage alimentaire pèse bien sûr sur les budgets. Une étude menée en Angleterre a évalué que cela représentait 530 euros par ménage et par an[6]. C'est en partie le fruit d'une méconnaissance. Cependant c'est aussi parce que cette somme est relativement faible que les ménages y prêtent peu attention. La part de l'alimentation dans le budget est aujourd'hui de 15%, alors qu'elle était de 40% dans les années 1950.

Conséquences environnementales[modifier | modifier le wikicode]

Le secteur alimentaire a un fort impact environnementale : sur la consommation d'eau, d'énergie, la pollution des sols et des eaux en engrais et pesticides, trafic routier, l'ensemble des gaz à effet de serre (GES) induits... Le tiers de pertes alimentaires signifie qu'un tiers de ces impacts se fait en pure perte, ce à quoi il faut ajouter l'impact spécifique à la gestion des déchets que deviennent ces denrées perdues.

A l'échelle mondiale, les pertes alimentaires représenteraient 7% des émissions de GES.

En Angleterre les aliments achetés par les ménages qui finissent à la poubelle représentent 2,4 % des émissions de GES du pays.

Mesures pour lutter contre le gaspillage[modifier | modifier le wikicode]

Mesures prises par les capitalistes et les réformistes[modifier | modifier le wikicode]

Encourager les doggy bag et le don des invendus à des associations (plutôt que d'endiguer la pauvreté), le seul type de mesurettes dont sont capables les gouvernements capitalistes...

Face à l'ampleur du phénomène, qui est régulièrement dénoncé comme scandaleux, les gouvernements ne peuvent pas rester totalement inactifs. Mais leurs actions se limitent à des proclamations d'intention (les institutions internationales comme l'ONU rappellent régulièrement l'ampleur du problème), des objectifs généraux de réduction (par exemple l'Union européenne qui annonce en 2014 une « Année européenne de lutte contre le gaspillage alimentaire »[18]), ou des lois qui se limitent à des actions anecdotiques, qui empiètent le moins possible sur les profits et la propriété capitaliste.

Par exemple en France l'État a pris des mesurettes :

  • créations de réseaux pour faire se rencontrer les industriels, des fois qu'ils trouveraient des solutions profitables pour eux ;[19]
  • « encourager » la grande distribution à donner à des associations ;[20]
  • interdire de rendre délibérément impropre à la consommation des produits alimentaires ;[21]
  • encouragement du doggy bag dans les restaurants ;

Certaines entreprises font également quelques maigres efforts, et beaucoup de communication que l'on pourrait rapprocher du greenwashing. Mais du point de vue de la rentabilité capitaliste, il est nettement moins intéressant de se concentrer sur les façons de supprimer les pertes (qui sont des externalités pour les entreprises). Les grands discours se concentrent donc quasiment toujours sur l'augmentation de la production (peu importe les coûts environnementaux), présentée comme solution pour « nourrir la planète ».

Même si la priorité reste de réduire en amont le gaspillage, la gestion des déchets peut avoir des impacts plus ou moins lourds selon les choix qui sont faits. Par exemple, aux États-Unis, la plupart des déchets alimentaires finissent en décharge[13], tandis qu'en Suisse 48% sont compostés ou méthanisés, 31 % utilisés pour nourrir des animaux, 21% incinérés et 1% donnés à des associations.[22]

Perspective socialiste[modifier | modifier le wikicode]

La reprise en main des moyens de production et de distribution permettrait de sortir de la logique de profit et de prendre directement des décisions, au lieu de chercher à « encourager » les entreprises. Cela pourrait se traduire par exemple par les actions suivantes :

  • aider techniquement les pays en développement à assurer de meilleures conditions de stockage et de transports frigorifiques ;
  • réduire la longueur des chaînes d'approvisionnements en cessant d'importer des produits dont les équivalents existent plus près et en favorisant des circuits plus courts à proximité des villes ; les fermes urbaines sont aussi des pistes ;
  • passer en revue toutes les sources de pertes dans la transformation agro-alimentaire et les supprimer méthodiquement, soit en optimisant les process soit en les transformant en sous-produits ;
  • gérer les industries de transformation en lien étroit avec le système de distribution socialisé (et les restaurants / cantines), par exemple en transformant les produits excédant la demande en produits non périssables (confitures, compotes, surgelés, conserves...) ;
  • ne plus mettre de DLC / DDM trop courtes, voire supprimer les DDM qui prêtent à confusion ;
  • une mise en rayon plus optimisée dans les magasins : mettre en rayon seulement les produits qui ont les DLC / DDM les plus anciennes pour éviter que ceux-ci soient délaissés et jetés ;
  • sortir de la logique des hypermarchés dans lesquels on va réaliser des achats massifs, ce qui encourage le stockage et donc les excès qui finissent en gaspillage ;
  • proposer des formations gratuites aux ménages pour les sensibiliser au gâchis et apprendre à ceux qui le souhaitent à cuisiner.

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. vrt.be, Des tonnes de légumes abandonnées dans une zone protégée à Brecht, août 2018
  2. Libération, Un tiers des aliments produits sont gaspillés chaque année, 11 mai 2011
  3. https://www.un.org/fr/chronicle/article/chaque-jour-25-000-personnes-meurent-de-faim
  4. Linda Kantor, Kathryn Lipton, Alden Manchester et Victor Oliveira, Estimating and Addressing America’s Food Losses, janvier à avril 1997, p.3
  5. 5,0 et 5,1 Arte, Le scandale du gaspillage alimentaire, 3 juin 2012
  6. 6,0 6,1 et 6,2 Gaëlle Dupont, Pourquoi le monde gaspille autant de nourriture, Le Monde, 13 octobre 2012
  7. Capital, émission télévisée française du 3 février 2013. Grande distribution : le grand gaspillage? Reportage.
  8. Courrier international, Bactérie mortelle. Les concombres espagnols mis hors de cause, juin 2011
  9. « Comment lutter contre le gaspillage alimentaire ? », Ministère chargé de l'agroalimentaire, (consulté le 3 juillet 2012).
  10. Lettre ODDyssée vers 2030 ; 6e éd. de la Semaine Européenne du Développement Durable, lettre n°31
  11. Jenny Gustavson, Christel Cederberg, Ulf Sonesson, Robert van Otterdijk, Alexandre Meybeck, Global food losses and food waste, FAO, 2011
  12. Consoglobe, La loi met fin au gaspillage alimentaire dans les supermarchés de France. Enfin. 2016
  13. 13,0 et 13,1 RTS, Food Waste in America in 2020
  14. « Gaspillage alimentaire. On s'étrangle! », La Gazette, vol. 22, no 2128,‎ , p. 20 (ISSN 0769-3508).
  15. « Comment lutter contre le gaspillage alimentaire ? », Ministère chargé de l'agroalimentaire, (consulté le 3 juillet 2012).
  16. « Le gouvernement veut diminuer le gaspillage alimentaire », Le Monde/AFP, (consulté le 21 octobre)
  17. France culture, Pertes alimentaires : 13,8% de la production agricole mondiale est jetée avant même sa vente, Octobre 2019
  18. « Résolution du Parlement européen du 19 janvier 2012 sur le thème « Éviter le gaspillage des denrées alimentaires : Stratégies pour une chaîne alimentaire plus efficace dans l'Union européenne » », Parlement européen, (consulté le 6 juin 2012).
  19. https://agriculture.gouv.fr/avec-regal-les-regions-se-mobilisent-contre-le-gaspillage-alimentaire
  20. La France fait la chasse au gaspillage alimentaire - Le Monde, 27 août 2015.
  21. Loi n° du 11 février 2016 relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire - Légifrance
  22. « Déchets alimentaires », Office fédéral de l'environnement, 2019 (page consultée le 14 février 2020).