Partage de la valeur ajoutée
La part de la richesse créée par notre travail qui est captée par les capitalistes est l'objet d'un rapport de force direct (luttes syndicales) et aussi de paramètres économiques (mise en concurrence plus ou moins forte, mécanismes de redistribution socio-fiscaux...) qui expriment indirectement un rapport de force actuel ou passé. Il dépend donc de la lutte des classes, mais tout en restant fortement contraint par les lois du capitalisme, ce qui explique que malgré les différences entre pays, le partage de la valeur ajoutée est similaire dans le monde capitaliste.
Les économistes parlent de partage de la valeur ajoutée, ou de répartition primaire. On peut s'intéresser au partage au niveau d'une entreprise, ou, en agrégeant, à la part des salaires (ou des profits) dans le PIB (somme des valeurs ajoutées).
1 Généralités[modifier | modifier le wikicode]
1.1 Causes[modifier | modifier le wikicode]
La part salariale est modifiée par la lutte de classe consciente des travailleurs - bataille syndicale pour l'augmentation des salaires, etc... - mais elle est aussi surdéterminée par les cycles économiques du capitalisme.
On peut observer à la fois :
- l'effet des cycles décennaux
- des tendances de long terme, sur une trentaine d'années
1.2 Précautions de mesure[modifier | modifier le wikicode]
Le calcul de la part salariale pose parfois des problèmes.
Il faut par exemple prendre en compte le fait que tous les travailleurs ne sont pas salariés. En particulier, comme le taux de salarisation augmente (prolétarisation) dans tous les pays, surtout les pays impérialistes, il y a une tendance à la hausse "artificielle" de la part des salaires dans le revenu national. Les différences de taux de salarisation faussent aussi les comparaisons entre pays. C'est pour cela que les statistiques européennes calculent une part salariale ajustée, en attribuant aux non salariés un salaire égal au salaire moyen. Cela revient à comparer le salaire moyen au PIB par personne employées (salariées ou non).
Il faut aussi que la valeur ajoutée soit facilement définissable. Pour cela, d'un point de vue marxiste, il faut normalement considérer les entreprises industrielles, d'autres capitalistes comme dans la distribution ou la finance ne créant pas de valeur mais captant une partie de la valeur ajoutée industrielle.
Les statistiques différencient généralement :
- les entreprises non financières
- les sociétés non financières = entreprises non financières + sociétés individuelles non financières
- l’ensemble de l’économie
Le champ le fiable est donc celui des entreprises non financières, car il évite le problème de la finance et celui des petits patrons pour lesquels le salaire n'est pas défini.
Mais même dans une entreprise industrielle, un problème se pose : certains grands patrons reçoivent des revenus appelés "salaires" qui sont clairement des profits.
Il faut également être prudents dans l'interprétation de certaines comparaisons, car l'indicateur du partage de la valeur ajoutée peut aussi refléter la prédominance de différents types d'entreprises :
- les grandes entreprises font plus de profits, donc la part des salaires tend à être plus élevée dans les entreprises plus petites (ce qui peut tout à fait aller de pair avec des conditions de travail plus dures, ce qui est souvent le cas) ;
- certaines entreprises font beaucoup moins de profits que d'autres (secteur des services à la personne vs entreprises informatiques), ce qui fait que la part des salaires tend à y être plus élevée.[1]
1.3 Position communiste révolutionnaire[modifier | modifier le wikicode]
Pour les communistes révolutionnaires, il ne s'agit pas de régler le curseur du partage capital-travail mais d'en finir avec l'exploitation des travailleurs et de décider collectivement des richesses produites et de leur répartition.
2 Tendances[modifier | modifier le wikicode]
Beaucoup d'économistes ou de militants se sont penchés sur l'évolution de la part salariale depuis la Seconde guerre mondiale, particulièrement ceux - réformateurs ou marxistes - qui contestent les politiques dominantes.
Dans l'après-guerre, la guerre ayant détruit beaucoup de capital, les taux de profits sont élevés, ce qui engendre une croissance sans précédant. A cette période également, le mouvement ouvrier est très fort, et les États mettent en place des systèmes de protection sociale, ce qui engendre une hausse de la part du travail (salaires directs + part socialisée). Mais à la fin des années 1960, le taux de profit tend à baisser dans les pays impérialistes. Les investissements productifs deviennent moins rentables et les plans de relance sont des échecs.
La grande bourgeoisie et les politiciens à leur service cherchent alors des solutions. Dans tous les pays, à des rythmes différents selon les rapports de force, les entreprises se restructurent (concentration, licenciements massifs, délocalisations...) et des contre-réformes s'en prennent aux droits sociaux conquis dans la période précédente. A partir des années 1970-1980, on observe partout une tendance à la baisse de la part du travail dans les richesses produites.
C'est un constat établi y compris par les organismes officiels de la bourgeoisie : le FMI, la Commission européenne, ou encore la Banque des Règlements Internationaux qui parle "hausse tendancielle de la part du profit" comme d'un phénomène structurel. De grands représentants de l'économie dominante reconnaissent d'ailleurs les faits, et leur potentiel explosif :
« J'ai attendu et j'attends encore quelque normalisation dans le partage du profit et des salaires car la part des salaires dans la valeur ajoutée est historiquement basse, à l'inverse d'une productivité qui ne cesse de s'améliorer ». Or « ce découplage entre faibles progressions salariales et profits historiques des entreprises fait craindre une montée du ressentiment, aux États-Unis comme ailleurs, contre le capitalisme et le marché ». Alan Greenspan, ancien directeur de la Réserve fédérale américaine (Fed)
D'après le FMI, dans les pays membres du G7, la part des salaires dans le produit intérieur brut (PIB) a baissé de 5,8 % entre 1983 et 2006. D'après la Commission européenne, au sein de l'Europe cette fois, cette part a chuté de 8,6 %.
La part salariale est à peu près stable dans les années 1960 : les investissements productifs sont rentables, donc massifs, génèrent des gains de productivité importants (autour de 4% par an), et les salaires suivent.
Au milieu des années 1970, les pays impérialistes sont englués dans la suraccumulation de capital. Les investissements diminuent, et les gains de productivité descendent à une moyenne de 2%. Les salaires continuant initialement à suivre la progression des prix, la part salariale s'envole, et les profits sont menacés.
Globalement, les capitalistes changent alors de politique économique à l'échelle mondiale à partir des années 1980 : c'est le tournant néolibéral, qui justifie la modération salariale, avec le fameux "théorème de Schmidt" : « les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ».
Un retournement de tendance s'opère alors, et la part salariale chute fortement dans les années 1980, pour se stabiliser ensuite à un niveau faible. Pour beaucoup de réformistes réclamant plus de justice sociale, il faudrait revenir au partage d'avant les années 1980. Dans cette vision des choses, la détérioration de la part salariale tend à être perçue comme un choix machiavélique ou erroné des politiciens, alors que c'est la réponse structurelle des capitalistes à la chute de leur taux de profit. Revenir en arrière n'est pas possible, sauf dans une situation d'extrême instabilité où la bourgeoisie devrait faire d'importantes concessions, mais cela conduirait inévitablement à une escalade entre les forces de la réaction et celles de la révolution.
| Augmentation de la part du capitaliste au détriment de celle du travailleur.
Exemple : début 19e, tournant néolibéral... |
Une hausse de la productivité permet aux capitalistes d'accorder des hausses de salaires réel, tout en augmentant leurs profits.
Exemple : 30 glorieuses, Belle Époque... |
3 Données par pays[modifier | modifier le wikicode]
3.1 France[modifier | modifier le wikicode]
En France, la question du partage entre salaires et profits est relativement discutée. Plusieurs études ont été menées sur le sujet[2][3][4]. En 2009, le président Sarkozy, qui faisait semblant de se préoccuper de « la France qui se lève tôt », a même demandé un rapport à l'Insee (rapport Cotis). Sarkozy mettait en avant la « règle des trois tiers » : un tiers du profit devait aller aux salariés, un tiers aux actionnaires, un tiers à l'investissement. Le rapport avait montré que l'on était loin du « un tiers pour les salariés » (7% seulement, sous forme de participation et d'intéressement, qui bénéficient d'ailleurs surtout aux cadres). L'UIMM, fédération de la métallurgie du Medef, a même produit sa propre étude, concluant bien entendu qu'il ne faut pas toucher à la répartition.
Bien évidemment les partis du mouvement ouvrier et les économistes qui leur sont liés dénoncent la baisse de la part des salaires.[5]
Il y a un chiffre choc couramment avancé à ce propos : depuis les années 1980 « 10 points de PIB sont passés du travail au capital ».[6] Mais, comme certains[7][8][9] l'ont fait remarquer, cet écart de 10 points se base sur le maximum atteint en 1982, dans une période d'instabilité où la part salariale s'envole "anormalement". Si l'on se base sur la moyenne des Trente glorieuses, la diminution aurait plutôt été de 3 à 5 points de PIB.
Même en prenant 5 points de PIB, cela représente dans les 50 milliards d'euros en moins pour les salaires, ou le salaire socialisé (retraites, Sécu...). Il est important de comparer cet énorme transfert (qui est loin d'être la seule redistribution des riches vers les pauvres) aux "trous" dont les média bourgeois parlent bien plus souvent : trou de la Sécu (12 milliards), déficit de la caisse des retraites (5 milliards)...
Selon certains[7][10], les grands capitalistes ont en réalité continué à grignoter la part salariale dans les années 1990-2000, mais celle-ci apparaît stagnante parce que les petits patrons pressurés ont aussi été siphonnés, compensant la hausse de la part patronale.
3.2 États-Unis[modifier | modifier le wikicode]
Aux États-Unis, la part du travail (salaire superbrut) diminue depuis 1970[11].
Aux États-Unis, c'est le 0,1 % des plus hauts revenus qui s'envolent, même le reste du 1% des plus haut revenus stagnant.[12][13][14] Les inégalités et la concentration du pouvoir deviennent si criantes, que les économistes ne peuvent pas la nier[15][16].
Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, expliquait en 2011 que les 1% les plus riches gagnaient près du quart des revenus et possédaient environ 40% de la richesse.[17]
4 Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]
- ↑ Le Monde, Les vrais enseignements du rapport Cotis, 2009
- ↑ Philippe Askenazy, Partage de la valeur ajoutée et rentabilité du capital en France et aux États-Unis : une réévaluation, 2003
- ↑ F. Lequiller, A. Sylvain, Partage de la valeur ajoutée: éléments descriptifs et comparaison internationale, 2006
- ↑ Insee, Le partage de la valeur ajoutée en France [pdf], 1949-2007, Mai 2009
- ↑ Michel Husson, La baisse tendancielle de la part salariale, 2007
- ↑ Selon Poutou et Mélenchon, 10% du PIB est passé des poches du travail à celles du capital, 2012
- ↑ 7,0 et 7,1 Frédéric Lordon, Le paradoxe de la part salariale, 2009
- ↑ Tendance CLAIRE, Remise en cause de quelques idées reçues sur l’évolution des salaires et des profits depuis 1949, mars 2013
- ↑ Libération, Les dividendes plombent-ils les salaires ?, 2010
- ↑ Fakir, Les voleurs de débat, 2012
- ↑ « Monetary policy and long-term trends », (consulté le 21 septembre 2015).
- ↑ Sondage 2013 de la CFO Alliance sur la rémunération des dirigeants.
- ↑ Derek Thompson, « How You, I, and Everyone Got the Top 1 Percent All Wrong », The Atlantic, (consulté le 21 septembre 2015).
- ↑ La répartition de la richesse, des revenus du capital et des revenus des États-Unis depuis 1913, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman, mars 2014.
- ↑ Nous sommes les 99,9%, Paul Krugman, New York Times, 24 novembre 2011..
- ↑ Phil DeMuth, « Are You Rich Enough? The Terrible Tragedy Of Income Inequality Among The 1% », Forbes (consulté le 21 septembre 2015).
- ↑ Joseph E. Stiglitz, « Of the 1%, by the 1%, for the 1% », Vanity Fair, March 31, 2011


