Corporatocratie

De Wikirouge
(Redirigé depuis Mégacorporation)
Aller à la navigation Aller à la recherche
Manifestant tenant le drapeau américain d'entreprise d'Adbusters lors de la deuxième inauguration de Bush.

On parle parfois de corporatocratie ou corpocratie pour désigner le pouvoir exorbitant des grandes entreprises privées, surtout dans le monde anglophone (où société privée se dit corporation). Ce phénomène a beaucoup été mis en relation avec la mondialisation néolibérale de la fin du 20e siècle, mais il est inhérent au capitalisme, qui conduit à la concentration du capital et donc du pouvoir des grandes entreprises.

Ce concept est distinct du corporatisme, idéologie qui prône l'organisation de la société en groupes ayant des intérêts communs.

1 Usage du terme et analyses[modifier | modifier le wikicode]

1.1 Une critique du capitalisme...[modifier | modifier le wikicode]

Même si le terme corpocracy semble avoir été utilisé en premier en 1987[1], de nombreuses analyses décrivaient ce même constat avant cela.

Le sociologue états-unien C Wright Mills a décrit en 1956 comment une « élite du pouvoir » s'est formée dans les démocraties occidentales. Même si celles-ci se prétendaient à l'époque des « sociétés ouvertes » et méritocratiques, cette élite circule essentiellement en vase clos entre dirigeants des grandes entreprises et politiciens.[2]

Le documentaire The Corporation (2003) a popularisé cette idée de corpocratie.

Le concept de corporatocratie a été utilisé pour expliquer pourquoi les grandes entreprises en faillite se font renflouer par les États (lobbying, too big to fail...), pourquoi leurs dirigeants ont des rémunérations exorbitantes, pourquoi elles parviennent à échapper si facilement aux impôts, à obtenir des accords de libre-échange et des dérégulations en leur faveur[3][4]... Le concept sert souvent à dénoncer leurs méfaits sur le plan social et environnemental.[5]

1.2 ...souvent d'un point de vue capitaliste[modifier | modifier le wikicode]

La plupart des analyses qui dénoncent la corpocratie le font d'un point de vue qui accepte plus ou moins explicitement le cadre du marché capitaliste, même si ce sont des critiques de gauche qui appellent à plus de régulation.

Mais certaines critiques proviennent également d'économistes défenseurs du libéralisme économique, qui considèrent naïvement que le pouvoir des grandes entreprises nuit au fonctionnement « pur » du marché libre.

L'économiste Jeffrey Sachs a décrit les États-Unis comme une corporatocratie dans The Price of Civilization (2011)[6]. Il a suggéré quatre causes : la faiblesse des partis nationaux et la représentation politique forte des districts individuels, le puissant complexe militaire après la Seconde Guerre mondiale, le financement des campagnes électorales par les grandes entreprises et la mondialisation qui sapait les rapports de force ouvriers. Les grands oligopoles et les syndicats patronaux sont de connivence avec les institutions étatiques pour « fausser » le « fonctionnement naturel d'une économie libre ».

L'économiste Edmund Phelps a défendu des positions similaires dans ses ouvrages de 2010[7] et 2013[8][9]. Il reconnaît qu'il y a montée de l'inégalité des revenus, mais l'attribue à la montée en puissance de la corporatisation, qui serait selon lui l'antithèse du marché libre.

2 Exemples historiques[modifier | modifier le wikicode]

On peut dire d'un point de vue général que sous le capitalisme, les grandes entreprises ont de fait un pouvoir très important, mais que les États bourgeois définissent un minimum de règles, d'une part pour réguler les conflits entre capitalistes, d'autre part pour assurer un minimum de légitimité idéologique et de paix sociale. Mais on peut mentionner un certain nombre d'exemples dans lesquels des grandes entreprises ont eu ou ont aujourd'hui un pouvoir hors norme.

2.1 Colonisation[modifier | modifier le wikicode]

Lorsque les européens ont colonisé des pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique, ce sont souvent des grandes entreprises qui ont accaparé la gestion locale, avec l'aval et l'appui des monarchies.

Sous-continent indien

Caraïbes

Amérique du Nord

Afrique

2.2 Impérialisme semi-colonial[modifier | modifier le wikicode]

Il n'est pas forcément nécessaire qu'un pays soit officiellement colonisé pour que de telles pratiques existent.

Par exemple, à partir de la fin du 19e siècle, des entreprises états-uniennes ont pris un pouvoir démesuré dans certains pays d'Amérique centrale et du Sud, dont les États n'avaient pas la force de résister au pouvoir de corruption des gringos. Le secteur de la banane est devenu emblématique : les puissantes compagnies états-uniennes faisaient la loi dans ce qui a fini par être appelé les « républiques bananières » :

Mais on peut mentionner de nombreux autres exemples. Dans les années 1990 au Nigeria, les multinationales pétrolières sont fortement mêlées à la police locale, qui agit comme leur force de sécurité[10].

2.3 Droit de vote[modifier | modifier le wikicode]

Les entreprises ont le droit de voter dans certaines juridictions. Par exemple, les entreprises de livraisons désignent actuellement la plupart des électeurs de la City of London Corporation, qui est le gouvernement municipal de la région centrée sur le quartier financier.

2.4 Capitalisme contemporain[modifier | modifier le wikicode]

Les grandes sociétés japonaises, nommées zaibatsu, peuvent parfois régenter des pans entiers de la vie de leurs salarié·es et des communautés locales. Le phénomène est similaire en Corée du Sud avec les chaebol.

Depuis le début du 21e siècle, le pouvoir des grandes entreprises de la Tech, notamment états-uniennes, rejoint par certains côtés les anticipations cyberpunk.[11]

3 Corpocraties fictives[modifier | modifier le wikicode]

3.1 Megacorporations[modifier | modifier le wikicode]

Dans l'imaginaire cyberpunk, le thème de la mégacorporation pousse jusqu'à la dystopie les tendances actuelles à la corpocratie.

Le terme a été popularisé par l'écrivain William Gibson avec Neuromancer (1984).

3.2 Dans la fiction[modifier | modifier le wikicode]

De très nombreuses œuvres de littérature, de cinéma et de jeu vidéo mentionnent de puissantes (et généralement malfaisantes) corporations. Le thème est très présent dans la science-fiction, où il reprend généralement l'imaginaire cyberpunk.

4 Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. Word Spy, corpocracy
  2. Christopher Doob, Social Inequality and Social Stratification, Boston, 1st, , 143 p..
  3. Roman Haluszka, « Understanding Occupy's message », Toronto Star,‎ (lire en ligne).
  4. Andy Webster, « Thoughts on a ‘Corporatocracy' », The New York Times,‎ (lire en ligne).
  5. John Perkins, « Ecuador: Another Victory for the People », Huffington Post,‎ (lire en ligne).
  6. Jeffrey Sachs, The Price of Civilization : reawakening american virtue and prosperity, New York, Random House, 2011
  7. Edmund Phelps, Capitalisme vs Corporatisme - Université Columbia, 11 janvier 2010
  8. Edmund Phelps, Mass Flourishing : How Grassroots Innovation Created Jobs, Challenge, and Change, 1st, 25 août 2013
  9. Edward Glaeser, « Book Review: 'Mass Flourishing' by Edmund Phelps », Wall Street Journal, 18 octobre 2013
  10. Jennifer Davis, Nigeria: Africa Fund on Sanctions, Mai 1998
  11. Amnesty International, Comment les 5 Big Tech façonnent nos vies ?, Septembre 2025