Grand débat économique à Cuba

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Le « grand débat économique » est un épisode méconnu de l’histoire de la pensée marxiste et de la révolution cubaine. Organisé par les dirigeants cubains en 1963 et 1964, il consiste en une vingtaine d’articles, écrits par Che Guevara pour une douzaine d’entre eux, mais aussi par d’autres contributeurs comme Ernest Mandel et Charles Bettelheim. Dans ce débat, deux "camps" se font jour : les partisans du modèle soviétique, parmi lesquels figurent Bettelheim et les dirigeants cubains Carlos Rafael Rodriguez et Alberto Mora, s'opposent à ceux qui critiquent le Socialisme réel, plus ou moins explicitement, parmi lesquels figurent Guevara et Mandel.

Le grand débat économique tournait autour de quatre questions principales :

  • l’organisation des entreprises industrielles ;
  • l’importance des stimulants matériels dans la construction du socialisme ;
  • le rôle exact de la loi de la valeur dans la période de transition du capitalisme au socialisme ;
  • la nature des moyens de production dans cette période.

Ces débats mêlent les questions théoriques et les questions pratiques immédiates, ce qui est normal, dans la mesure où l’unité dialectique entre théorie et pratique, qui caractérise toute pratique politique socialiste, est décuplée dans une période de transition révolutionnaire. La conscience qu’avaient les participants au débat de la conciliation nécessaire entre l’autonomie relative de la théorie et les impératifs pratiques immédiats donne à l’ensemble de cette discussion une tonalité de sincérité et de sérieux.

Débat national et débat international[modifier]

Le débat à Cuba s’insère dans un débat beaucoup plus vaste, également mené dans les pays socialistes bureaucratiques, à propos du modèle économique le plus adéquat dans la période de construction du socialisme. Par certains aspects, le débat cubain a surgi de la réalité économique de l’île ; par d’autres aspects, il semble essentiellement importé. Dans ce dernier cas (et surtout sur la question des stimulants matériaux), il résulte du désir de transposer à Cuba des réflexions déjà menées et des méthodes déjà éprouvées dans les pays du Bloc de l’Est et en URSS. Le mérite du Che est d’avoir exprimé clairement, au cours du débat, ce qui fait la singularité de la révolution cubaine, sans pour autant tomber dans un pragmatisme vulgaire. En particulier, la révolution cubaine se distingue par le fait qu’elle a su conquérir et garder un large soutien des masses, et que ses dirigeants maintenaient, du moins à l’époque, une grande sensibilité aux préoccupations des masses. Cependant, la gestion économique, et surtout la gestion de l’industrie, ont été immunisées contre toute intervention directe des masses. Le problème des stimulants moraux et matériels est directement relié à cette question.

Contenu du débat[modifier]

Autonomie financière des entreprises[modifier]

Concrètement, deux modèles d’entreprises s’affrontaient lors du débat de 1963-1964 :

  • le modèle soutenu par Guevara, qui est celui déjà en place à Cuba au moment du débat ; les entreprises sont organisées par trusts, financées par un budget décidé aux ministères de l’Industrie et des Finances, et la Banque ne joue qu’un rôle secondaire ;
  • le modèle d’autonomie financière des entreprises, basé sur la rentabilité individuelle de ces dernières, et soutenu par Carlos Rafael Rodriguez. Ce dernier compte sur la compétition, entre travailleurs ou entre entreprises, pour faire croître la productivité.

Les arguments du Che sont très pragmatiques. Il pense que le modèle centralisé est le plus adapté à la situation cubaine, pour les raisons suivantes :

  • le pays compte peu d’entreprises, et peu de cadres industriels et financiers ;
  • il possède en revanche des moyens de communication très développés ;
  • le pays doit économiser ses ressources et exercer sur elles un contrôle strict ;
  • à partir du moment où la décentralisation financière implique un accroissement du pouvoir des bureaucrates médiocres et inefficaces, la tendance à la bureaucratisation augmente et l’efficacité des entreprises diminue.

Les arguments opposés à Guevara étaient d’ordre général, peu en rapport avec la situation cubaine concrète. Certains étaient fondées, et on pouvait admettre qu’une certaine décentralisation de la gestion serait nécessaire quand l’industrie cubaine atteindrait une complexité plus grande, mais pas dans l’immédiat.

Les stimulants matériels[modifier]

La question de la gestion décentralisée des entreprises était liée à celle des stimulants matériels. Une entreprise obligée d’être rentable peut en effet utiliser les stimulants matériels de façon assez large, en intéressant les travailleurs à l’accroissement de la productivité du travail, dans l’amélioration de la rentabilité de l’entreprise et dans le dépassement des objectifs du plan.

Le Che subordonne l’emploi de stimulants matériels à deux conditions. D’abord, ceux-ci ne doivent pas affaiblir la cohésion interne de la classe ouvrière, introduire de la rivalité entre les travailleurs – du coup, il préconise plutôt des stimulants collectifs, à des équipes ou à des entreprises, plutôt que des stimulants individuels. Ensuite, ils doivent être limités, car leur emploi abusif aurait des effets désagrégateurs sur la conscience des masses. Il faut éviter ne s’instaure dans la société un climat d’égoïsme et une tendance à l’enrichissement individuelle, et préserver la conscience socialiste de la masse. Deux ans plus tard, en 1966, Fidel Castro appuiera les idées du Che sur ce point. Ces opinions sont en cohérence avec la tradition et la théorie marxistes, qui postulent une interaction constante entre les infrastructures matérielles nécessaires pour l’expansion de la conscience socialiste et le développement de cette même conscience. C’est le propre d’une pensée mécaniste que de penser que seul le développement premier des forces productives permettra ensuite le développement d’une conscience socialiste.

Nature des moyens de production et loi de la valeur[modifier]

La question est notamment de savoir si les moyens de production dans le secteur étatique sont ou non des marchandises. Certains des participants ont défendu que la circulation de certains moyens de production à l’intérieur du secteur d’Etat, par exemple d’une usine à une autre, constituait une forme d’échange de marchandises. Par ailleurs, le commandant Mora estimait qu’au cours de la transition au socialisme la loi de la valeur continuait à participer à réguler la production, bien qu’elle ne soit plus la seule à la faire (le Plan opérant aussi). Selon lui, la loi de la valeur opère aussi dans les relations entre entreprises étatiques.Cette thèse, soutenue par Bettelheim, est empruntée à Staline.

Le Che et Mandel défendaient au contraire que la production est régulée par le Plan, dont la logique est en contradiction formelle avec la loi de la valeur, et que par ailleurs les biens de production ne peuvent être considérés comme des « marchandises » puisqu’ils ne changent pas de propriétaire. Marx explique d’ailleurs que la nature marchande des produits du travail ne sont que des formes historiques passagères, propres à une économie basée sur des producteurs individuels, séparés les uns des autres.

Ce débat théorique a un lien évident avec celui sur la planification économique, car ceux qui confondent la survivance des catégories marchandes avec le rôle régulateur de la loi de la valeur doivent attribuer un rôle majeur aux mécanismes du marché dans le cadre de l’économie planifiée en ce qui concerne les moyens de production.

Sources[modifier]

  • Ernest Mandel, dans Che Guevara : écrits d'un révolutionnaire, Montreuil, La Brèche-PEC, 1987, repris dans Che Guevara, Cahiers de formation marxiste n°2, Formation Léon Lesoil – Ligue communiste révolutionnaire, section belge de la IVe Internationale, p. 22-27.
  • Michael Löwy, "Ni décalque ni copie : Che Guevara, ou la recherche d'un nouveau socialisme", exposé présenté pour la première fois à la Conférence annuelle de la Fondation Ernesto Che Guevara, Italie, juin 2001, repris dans Che Guevara, Cahiers de formation marxiste n°2, Formation Léon Lesoil – Ligue communiste révolutionnaire, section belge de la IVe Internationale, p. 30.