Dialectique de la nature

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1976 Progress Publishers

Dialectique de la nature est un ouvrage inachevé de Friedrich Engels, non publié du vivant de l'auteur.[1] Il est composé de notes prises entre 1872 et 1882, et a été publié pour la première fois en 1925.

La motivation d'Engels était de montrer que la nature (au sens du monde matériel, physique), suit des lois dialectiques, tout comme l'évolution des sociétés (matérialisme historique). La dialectique est une façon de voir le monde inspirée du philosophe Hegel, et avant lui de penseurs de la Grèce antique.

1 Publication posthume[modifier | modifier le wikicode]

Engels a creusé le sujet des sciences après avoir développé sa critique formulée dans l'Anti-Dühring (livre écrit en défense du marxisme contre Eugen Dühring).

La correspondance de Marx et Engels montre que dès 1873, Engels projetait d'écrire un grand travail sur la dialectique dans la nature. La première idée d'Engels était de montrer, sous la forme d'une critique du matérialisme vulgaire (alors représenté par Ludwig Büchner) et sur la base de la science la plus moderne, la contradiction entre le mode de pensée métaphysique et le mode de pensée dialectique.

En 1882, Engels semble avoir rassemblé toutes ses notes, écrites en allemand, français et anglais, sur le développement contemporain des sciences et des technologies. Mais la mort de Marx, en 1883, le force à abandonner son travail pour des tâches plus urgentes. 

Plus tard, Eduard Bernstein, l'un des exécuteurs testamentaires littéraires d'Engels, transmit les manuscrits à Albert Einstein, qui estimait que la science était confuse (notamment les mathématiques et la physique), mais que l'ouvrage dans son ensemble méritait d'être lu par un public plus large[2]. Par la suite, en 1925, l'Institut Marx-Engels-Lénine de Moscou publia les manuscrits (une édition bilingue allemand-russe). Cette version comportait cependant nombre d'erreurs.

Le biologiste communiste J. B. S. Haldane a préfacé l'ouvrage en 1939. Il mettait en garde :

« Il est donc souvent difficile de le suivre si l'on ne connaît pas l'histoire de la pratique scientifique de l'époque. L'idée de ce qu'on appelle aujourd'hui la conservation de l'énergie commençait à imprégner la physique, l'astronomie, la chimie, les géosciences et la biologie, mais elle était encore très mal comprise et encore moins appliquée. Des mots comme « force », « mouvement » et « force vive » étaient utilisés là où il faudrait aujourd'hui parler d'énergie. »

Certains sujets controversés de l'époque d'Engels, relatifs à des théories incomplètes ou erronées, sont désormais réglés, ce qui rend certains de ses essais obsolètes. « Leur intérêt ne réside pas tant dans leur critique détaillée des théories que dans la manière dont Engels abordait les problèmes intellectuels. »

2 Philosophie et sciences de la nature[modifier | modifier le wikicode]

2.1 Engels et la philosophie[modifier | modifier le wikicode]

On peut considérer ce travail comme un ouvrage de philosophie, malgré L'Idéologie allemande où Marx et Engels montrent les contradictions de la philosophie et "l’abandonne à sa propre critique". Engels a manifestement gardé un certain intérêt philosophique. En témoigne cet ouvrage mais aussi le fameux Feuerbach ou la fin de la philosophie classique allemande.[3]

Dans cet ouvrage, Engels fait preuve d’une très large intérêt scientifique. Lui comme Marx suivaient de près l’évolution des sciences de la nature. La Dialectique de la nature se voulait être la somme de ces observations. C'est cependant un discours de philosophe que tient ici Engels, un discours meta. On peut considérer ce livre comme une explicitation du point de vue marxistes sur la philosophie des sciences.

2.2 Statut de la dialectique[modifier | modifier le wikicode]

Engels utilise une méthode philosophique : la dialectique, héritée de Hegel, mais débarrassée de ses aspects idéalistes et absolus. Pour Engels, la dialectique n'est que le reflet du mode de développement même de la nature. Et il entend montrer que les sciences ne font que prouver cela, et elles-mêmes se développent ainsi. La philosophie est ici montrée comme pouvant expliquer le développement des sciences. Elle est capable de réaliser une synthèse des différentes sciences et d’en montrer le développement.

Une « loi » proposée dans la Dialectique de la nature est la « loi de la transformation de la quantité en qualité et vice versa ». L'exemple le plus souvent cité est probablement la transformation de l'eau de l'état liquide en état gazeux par augmentation de sa température (bien qu'Engels cite également d'autres exemples issus de la chimie). Dans la science contemporaine, ce processus est connu sous le nom de transition de phase. On a également tenté d'appliquer ce mécanisme aux phénomènes sociaux, où l'augmentation de la population entraîne des changements dans la structure sociale.[4]

2.3 Au cas par cas[modifier | modifier le wikicode]

La théorie d’Engels se veut à l’avant-garde de toutes les conceptions scientifiques de son temps. Systématiquement, Engels soutient les théories les plus récentes (en particulier Mendeleïev, créateur du système périodique des éléments) et démasque « les partisans de l’ancien ». Ainsi, par exemple, à la différence du plus grand nombre de savants de son époque, Engels défend le point de vue de la complexité des atomes des éléments chimiques : « Les atomes ne sont nullement quelque chose de simple, ils n’apparaissent pas comme les particules de matière les plus petites que nous connaissions. » Cette sensibilité à l'évolution des sciences est prolongée dans l'œuvre de Lénine qui affirmera dans Matérialisme et empiriocriticisme (1908) que « l'électron est aussi inépuisable que l'atome »[5].

Elle comprend le célèbre « Rôle du travail dans la transition du singe à l'homme », également publié séparément sous forme de brochure[6]. Engels soutient que la main et le cerveau se sont développés ensemble, une idée confirmée par des découvertes fossiles ultérieures (voir Australopithecus afarensis).

En revanche, Engels a aussi pris certaines positions qui se sont avérées fausses, ou mal posées, suite aux avancées scientifiques ultérieures.

Les passages les plus faibles sont ceux sur les mathématiques. Engels avait peu de connaissances dans le domaine, et des connaissances dépassées tirées de Hegel. Malgré tout, il a fait l'erreur de produire quelques affirmations philosophiques péremptoires, et manquant de rigueur. Par ailleurs, il affirmait notamment de manière réductionniste que les mathématiques n'étaient qu'un reflet des lois de la nature, mettant sur le même plan un théorème et une loi physique. Pourtant, si les lois physiques sont régulièrement contredites par de nouvelles expérimentations et théorisations, les théorèmes mathématiques ne sont pas sur le même plan.[7]

3 Utilisations dogmatiques[modifier | modifier le wikicode]

Le contenu de ce livre a beaucoup été utilisé dans le « marxisme » soviétique de l'époque stalinienne, transformé en idéologie d'État et prêché de façon quasi religieuse dans le mouvement communiste international.

Marcuse écrivait : « C'est la Dialectique de la nature qui est devenue la source faisant autorité et constamment citée pour l'exposition de la dialectique dans le marxisme soviétique. »[8]

4 Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. Friedrich Engels, Dialectique de la nature, 1883
  2. The Philosophical Quarterly, II (6) (1952), p. 89
  3. Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, février 1888
  4. Carneiro, R.L. (2000). The transition from quantity to quality: A neglected causal mechanism in accounting for social evolution. Proceedings of the National Academy of Sciences, Vol. 97, No. 23, pp. 12926–12931
  5. Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, février 1908
  6. Friedrich Engels, Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme, mai 1876
  7. Jean van Heijenoort, Friedrich Engels et les mathématiques, 1948
  8. Herbert Marcuse, Soviet Marxism: A Critical Analysis (London, 1958), p. 144